CHAPITRE XXV
Ce travail avait pour but d’exposer pourquoi nous sommes pauvres et par quels moyens vraiment efficaces nous pourrons combattre notre misère actuelle. Nous avons montré que le mal gît dans la spoliation mutuelle ou, en d’autres termes, dans la prédominance du parasitisme sur la symbiose. Quand donc, par la fédération de l’humanité, les causes perturbatrices, affectant la production et la distribution de la richesse, seront réduites à exercer une action aussi faible que possible, la répartition des profits s’effectuera d’elle-même, de la façon la plus équitable <jui se puisse obtenir ici-bas.
Notre tâche est donc terminée.
On nous permettra, cependant, d’ajouter quelques considérations sous forme d’appendice. Sans se rattacher directement à notre sujet, elles l’éclairent et le complètent.
Le but poursuivi par toute créature humaine est la jouissance. Or celle-ci provient de l’équilibre entre le monde externe et notre moi interne. Si tout l’univers pouvait exercer une action sur nos centres nerveux, nous aurions l’omniscience et la félicité absolue. Cet équilibre parfait est irréalisable, mais toutes les fois que notre horizon mental s’élargit, nous nous en approchons un peu plus et ce rapprochement est une jouissance. Par •contre, quand notre horizon se restreint, nous éprouvons de la
(I) Conquête du monde végétal. Vaxïs, F. Alcan, 1893, p. 314
soutTrance. D’où l’on peut inférer que lajouissance est toujours accompagnée d’une extension de l’être, c’est-à-dire de sa croissance.
C’est ce que nous observons, en effet, dans la vie individuelle. A partir de la naissance, si l’enfant est en bonne santé '.donc s’il éprouve des jouissances physiologiques), il grandit. Plus tard, quand l’accroissement physique s’arrête, lajouissance consiste dans la croissance économique et mentale : plus savoir, plus sentir, avoir plus de richesses., exercer une action plus forte sur ses semblables, etc.*.
Mais l’homme ne vit pas seul sur la terre. Il est impliqué dans une série de groupements sociaux dont quelques-uns sont inévitables : la famille, la commune (association qui pourvoit aux besoins d’une localité), l’Etat (ensemble d’institutions servant à assurer la sécurité matérielle), la nationalité (association qui pourvoit à nos besoins intellectuels et moraux d’une façon immédiate), le groupe de civilisation (mêmes fonctions que la nationalité, mais sur une échelle plus large)', enfin l’humanité (association servant à combattre contre les autres espèces animales et végétales et contre le milieu physique).
Tout en vivant de sa vie individuelle, l’homme participe de la vie de ces différents groupes. Il s’identifie avec eux dans une mesure quelconque et d’autant plus forte que son horizon mental est plus étendu. Un très grand nombre d’hommes sont sensibles aux joies et aux souffrances de leur famille et à la prospérité de leur commune. Un plus petit nombre est affecté par les vicissitudes de l’Etat et de la nationalité. Enfin, jusqu’à nos jours, une infime minorité a conscience de la vie du groupe de civilisation et de l'humanité.
Puisque croissance est synonyme de jouissance, la croissance de la famille, de la commune, de l’Etat, de la nationalité et du groupe de civilisation dont nous faisons partie, doit nous causer une joie; leur décadence, une douleur.
C’est ce que nous observons en elfet. Aucun homme, si égoïste
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(1) Ea termes usuels cela s’api^elle avoir de la fortune, de la gloire et une haute situation dans le monde.
(2) Il y a entre la nationalité et le grou])e de civilisation le même rapport qu'entre Tinstruction primaire et linstruclion moyenne. Le but est le même dans l’une et dans Tautre, mais la proportion est dillêrente.
qu il soit, ne peut se soustraire à l’intérêt que lui inspirent ces groupes naturels. Quand on voit les membres de sa famille pleins de santé, riches, entourés de l’estime publique, occupant des situations en vue, on éprouve de la satisfaction. Par contre, si on les voit plongés dans la misère et dans le malheur, on ne peut pas s’empêcher de souffrir. De même, si la ville où nous demeurons, gagne chaque année de nombreux habitants, si de nouveaux quartiers surgissent de toutes parts, si elle s’embellit, nous éprouvons de la satisfaction. Si, au contraire, les signes de décadence sont partout, si les monuments publics tombent en ruine, nous ne pouvons pas nous soustraire à un sentiment de tristesse, même si nos propres affaires sont brillantes, parce que l’aspect de la misère et de l’abandon est désagréable à l’âme humaine. Enfin, quand notre nationalité est en décroissance, quand le nombre des individus qui possèdent notre culture intellectuelle et qui parlent notre langue, ne croît pas proportionnellement aux autres groupes ou même, quand il décroît, nous ne pouvons pas nous soustraire à une sourde appréhension qui atténue, dans une forte mesure, notre faculté de jouir de la vie. On sait quel souci et quelle tristesse cause aux Français la dépopulation de leur patrie. D’innomhrables écrits sont consacrés à cette grave question. Tous les jours on propose de nouveaux remèdes pour combattre ce mal. Quand notre nationalité se meurt, nous mourons avec elle et, si c’est une joie de se sentir vivre, c’est une profonde douleur de se sentir mourir.
Nous ne dirons rien des associations englobant la nationalité .• le groupe de civilisation et l’humanité. Grâce à l’étroitesse de notre horizon, elles affectent encore peu la conscience individuelle. Leur prospérité est d’une importance infiniment supérieure pour nous à celle des groupes inférieurs, mais qui le comprend encore ? Cependant chacun de nous se réjouit quand il apprend les progrès de l’expansion européenne dans les autres parties du globe. Tout le monde comprend que civiliser
l’Afrique et l’Asie sera un très grand bienfait pour chacun de nous.
Parce qu’on veut le bien de sa famille, ce n’est pas une raison pour vouloir la ruine des autres; parce qu’on veut la richesse de son Etat, ce n est pas une raison pour ravager les campagnes des voisins, pour y porter la désolation et la mort ; parce qu’on veut Novicow. — Les Gaspillages. 2I
l’expansion de son type de culture nationale, ce n’est pas une raison pour contrecarrer le développement intellectuel des autres sociétés. Par malheur, c’est ce qu’on a pensé jusqu’à nos jours. De là nos misères et nos souflVances. Mais cela n’empéche pas qu’il ne soit légitime de se réjouir de la croissance de sa famille, de son Etat et de sa nationalité, plus que de celle des autres familles. Étals et nationalités.
Or comment peut-on constater la croissance ou la décroissance d’un groupe social? Parla perception de certaines différences dans l’espace et dans le temps. Ainsi un État avait dix millions d’habitants l’année précédente ; il en a maintenant dix millions cent mille. La richesse des citoyens était évaluée à '•2 ()00 francs par tète en moyenne. Plus tard, elle est estimée à M 000 francs. Dans les deux cas, on perçoit des différences dans le temps.
Pour ce qui est de l’espace, les perceptions s’établissent par la comparaison avec les sociétés voisines. Ainsi l’excédent des naissances sur les décès est, en Allemagne, de 600 000 par an ; il est de 1 oOO 000 en Russie. La richesse de chaque Russe est évaluée à 1 385 francs par tête ; celle de chaque Anglais à 6 175 francs L
D’où vient la croissance des organismes? Un des facteurs principaux est l’économie de temps.
Prenons l’être humain à son origine. Au moment de la fécondation, les zoospermes se précipitent sur l’ovule femelle. Aussitôt que l’un d’eux y a pénétré, la membrane extérieure qui enveloppe l’ovule, se referme et empêche l’introduction d’autres zoospermes. On le voit, le germe qui parvient à devenir un jour un homme adulte, est celui qui a marché le plus vite, donc celui qui a perdu le moins de temps. Ses camarades, moins alertes, ne fécondent pas l’ovule et périssent au bout de quelques heures. Plus lard, toute la supériorité dans l’échelle organique dépend de la différenciation des fonctions. Cela permet
(1) Voyez Mulliall. Dicllonnary of Stalintics, p. .580.
une activité simultanée de plusieurs organes, donc, en définitive, une économie de temps. Enfin, dans le domaine psychologique, le cerveau capable d’acquérir le plus d’idées dans le temps le plus court, est le plus parfait.
De même, dans les sociétés, la croissance est en fonction du temps.
Deux armées sont en présence : la première tue trois mille ennemis par heure, la seconde, seulement mille. Au bout de quelques heures, ceux qui ont tué le plus vite restent les plus nombreux. Ils remportent ia victoire. Leur État annexe des provinces et s’accroît. L’État de ceux qui ont tué plus lentement diminue. En 1480, les pays qui forment aujourd’hui le Royaume- Uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, avaient 5 ÔOO 000 d’habitants ; l’Italie en avait, à la même époque, 0 200 000. En 1890, 111 millions d’hommes parlaient l’anglais sur notre globe, et 33 millions seulement 1 italien *. .Ainsi, tandis que les Anglais ont gagné en moyenne 28 millions par siècle les Italiens en ont gagné seulement 6. La première nation a donc marché cinq fois plus vite que la seconde ; c’est pourquoi elle est aujourd’hui plus puissante.
La vie des sociétés se compose de phénomènes physiologiques, économiques, politiques et intellectuels. Dans toutes ces branches, la croissance provient d’une économie de temps.
Il est à peine besoin de parler de la production économique. Nous avons déjà montré ailleurs que tout progrès de l’outillage a pour but une économie de temps. Citons encore un fait. En 1830, on mettait 734 heures pour effectuer la traversée du Havre à New-York (5 872 kil.). On projette maintenant la construction de steamers en acier nickelé, employant les résidus de pétrole
comme combustible, qui effectueraient cette traversée en lOt) heures®.
tous ces chiflVes au Dictionnaire de statistique de M. Mulhali. ^
(2) C'est une expression figurée. L’accroissement des .Anglais s'est surtout opère au xix* siècle. Iis étaient environ vingt millions en 1801.
^ (3) .A raison de 54 kilomètres à l’heure. Voyez la Uecue scientifique du 4 no\emhre 1893, p. 60i. Actuellement cette traversée peut se faire en 122 heures (5 jours 2 heures). De plus, en 1856, il fallait briiler 5,1 tonnes de (hiarbon pour transporter un voyageur d’Europe en Amérique ; aujourd’hui 1 n en laut plus que 2,75. Cela fait encore une économie de temps, puisqu'il
Pour ce qui est de radministration de l’État, tout progrès s’y résume aussi par une économie de temps.
Donnons quelques exemples. En avril 1893, le prix du sucre a beaucoup haussé en Russie*. Immédiatement une commission gouvernementale est réunie au ministère des finances pour remédier au mal. On parle, on discute et on décide de faire acheter du sucre par l’État, pour le revendre aux particuliers, afin de faire baisser les prix. En décembre de la même année, une disette de charbon suit la disette de sucre. Nouvelle commission ministérielle, nouvelles discussions, nouveaux débats. On décide d’abaisser les tarifs des chemins de fer, afin que le charbon des mines de la Pologne puisse être transporté dans les provinces centrales. De plus, les municijialités de certaines villes sont autorisées à acheter du charbon étranger, libre de droits de douane, pour le distribuer aux particuliers.
La nécessité de fournir au gouvernement central des renseignements sur le prix des produits, les discussions des fonctionnaires pour aviser aux dilférentes crises, l’exécution des mesures arrêtées par les autorités centrales, tout cela est du temps gaspillé. En Angleterre où il n’y a pas de droits de douane, tout ce temps est économisé. L’intervention de l’État dans le domaine de la production de la richesse a pour résultat une indilïérenciation des fonctions sociales, donc une perte de temps. L’État a quelques devoirs qui lui seront toujours dévolus nécessairement. Mais nos gouvernements semblent se donner le mot pour les accomplir tous les matins avec une lenteur plus désespérante que la veille. Loin d’introduire des simplifications dans l’appareil bureaucratique, ils semblent employer tout leur zèle à augmenter le flot de la paperasserie. Songez aux formalités fastidieuses nécessaires pour obtenir la légalisation des titres de propriété. Élle exige aujourd’hui des mois entiers. Eh bien ! elles devraient s’accomplir séance tenante, en quelques minutes au plus. Songez aux lenteurs prodigieuses de notre
en faut moins pour extraire la seconde quantité de combustible que la première. Y'oir un excellent article de M. D. Bellet dans le Journal des Economistes de septembre 1893, p. 386.
(lytet article est taxe à la douane de ce j^ays d'un droit s'cdevant a 200 1». 100 de son prix de reyient.
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iustice. Des procès qui durent trente, quarante et cinquante ans sont des faits ordinaires.
Dans le domaine intellectuel, quel immense gaspillage de temps ! En Russie, la censure préalable est encore imposée dans tout 1 empire, sauf à Moscou et à Saint-Pétersbourg. De plus, il faut demander l’autorisation du gouvernement pour publier un journal ou une revue'.
Mais, même dans les pays où la liberté de la presse est complète, l’immixtion du gouvernement dans le domaine de l’instruction publique a pour résultat la prédominance des méthodes
les plus routinières. De là une lenteur extrême dans le proo'rès mental. ®
Concluons. Toutes les fonctions sociales sont enchevêtrées les unes avec les autres, donc solidaires. Le pays qui aura la plus grande activité intellectuelle aura la plus grande production économique. Un surcroît de richesse produira une plus forte natalité et une plus faible mortalité ^ done une croissance plus rapide de la nationalité. Or que signifie avoir une plus grande activité mentale? Pouvoir assimiler le plus d’idées dans le temps le plus court. De même l’activité économique signifie l’emploi
du minimum de temps pour la production du maximum d’utilités.
L intervention de 1 État dans le domaine économique et intellectuel diminue la différenciation des fonctions. Elle produit un ralentissement de l’activité sociale qui se traduit, en dernière analyse, par un accroissement plus lent de la population. A ce point de vue, le protectionnisme, le parasitisme, la centralisation, le paternalisme et l’intolérance peuvent être considérés comme des espèces de suicides nationaux. En effet, empêcher un homme
imprimer la moindre brochure dans une ville comme Bakou oui r habitants, il lallait encore tout récemment demander
au onsation d un censeur établi à Tiflis, à 550 kilomètres. Aussi tandis lui y a aux Etats -Lnis une publication périodique par 4 333 habitants, d y en a une en Russie par 166 000, soit 40 fois moins. On peut
dreef empiré' développement intellectuel
rèS y réserves à faire, mais pour la mortalité la
lèfcle est sans exceptions. D après les recherches de M. Casper, sur 1 000 individus, nés en Allemagne, il en reste de vivants, au bout de dix ans : 938 dans les classes aisees et seulement 598 dans les classes pauvres. Voir Kolb Uandbuch (1er Stalistik, Leipzig, 1879, p. 49*. ’
de naître ou le faire périr avant le temps, équivaut à le tuer. Sans les nombreuses entraves de nos gouvernements modernes, la population aurait pu croître au taux de 2 p. 100 par an. Avec les entraves elle croît au taux de 1 p. 100 *. Cela représente donc pour un État de 12o millions d’hommes, comme la Russie, un déficit de 1250 000 d’hommes tous les ans. Si, toutes les entraves n’existant pas, l'accroissement avait été de 2 500 000 âmes et si l’on avait exécuté ensuite chaque année
I 250 000 individus, le résultat eût été exactement le même. Il ne s’agit pas ici du point de vue moral, bien entendu, mais de celui de l’accroissement de la nationalité. 11 faut considérer, de plus, non seulement l’excédent des naissances sur les décès, mais encore celui de l’immigration sur l’émigration. 11 est annuellement de 68 p. 10 000 aux États-Unis et seulement de
II p. 10 000 en Russie. La Russie reçoit un afflux de 100 000 étrangers environ qui restent dans le pays, mais les États-Unis en reçoivent, bon an mal an, un demi-million. L’immigration aurait pu être au moins triple eu Russie, car cet empire est encore très faiblement peuplé. Grâce à l’imperfection de ses institutions, il perd tous les ans au moins 200 000 hommes. Cela équivaut, comme alTaiblissement matériel, à l’expulsion d’un nombre égal d’individus.
Le misonéisme n’est pas moins un suicide national que le protectionnisme et ses congénères.
Ainsi les Anglais s’en tiennent encore à un système de poids et de mesures suranné. Cela leur fait perdre du temps, donc de la richesse et en définitive des hommes. Le parlement, en n’adoptant pas le système métrique, commet un acte qui équivaut à exécuter plusieurs milliers d’.\nglais et à empêcher plusieurs milliers d’autres de naître. Nous savons que de pareilles idées seront taxées de paradoxales , mais quand on y réfléchira bien, on verra qu’elles sont parfaitement justes.
Quand la marche des idées nouvelles est lente dans un pays, sa prospérité en subit un contre-coup immédiat. Adam Smith a publié son livre immortel sur la Richesse des nations en 1774..
(1) L’accroissement annuel par l’excédent des naissances sur les décès a été dans ces derniers temps, de 1,33 p. lÜO eu Russie et de 2,06 aux Etats- Unis. Voir Mulliall, Uictiun. of‘ Sfalislics, p. 442. Nous prenons des moyennes un peu plus modérées.
En soixante-douze ans, les Anglais ont compris et appliqué les vérités proclamées par cet illustre économiste. Ils ont supprimé le protectionnisme en 1846. Mais cent vingt ans après Adam Smith, les Français tiennent encore fermement aux erreurs du mercantilisme, .\ussi voyez les résultats. Tandis que chaque Anglais fait en moyenne un commerce de 488 francs par an, celui des Français monte seulement à 203 francs'. Cette infériorité est d’autant plus remarquable que, sauf le charbon, les ressources naturelles de la France sont de beaucoup supérieures à celles de l’Angleterre -.
.\u point de vue mental, la croissance d’une société est en raison directe de la rapidité avec laquelle elle assimile les étrangers. Or cette faculté d’assimilation est aussi en fonction du temps. En elfet, quand les individus composant une nation, adoptent très vite les idées nouvelles, l’intensité de leur vie sociale est grande; quand ils les adoptent lentement, l’intensité est faible.
Un seul exemple. Vers la fin du siècle dernier, des colonies de Mennonites allemands furent fondées dans le gouvernement d’Ekaterinoslaf. Après avoir passé plus de cent ans en Russie, ils étaient restés aussi allemands que le premier jour. Dans ces derniers temps, les Mennonites ont émigré aux États-Unis. Ils s’y sont fixés en corps de nation, occupant un territoire non défriché avant eux. Cependant on observe déjà qu’ils adoptent le genre de vie , les mœurs et la langue des Yankees. La vie américaine les a saisis dans son engrenage, au bout de quelques années. La vie russe n’a pas pu le faire en un siècle. Les Moscovites chauvins attribuent ce fait à la scélératesse des Mennonites. Ils y voient comme un complot tramé par ces étrangers. Mais, dans ce cas, on doit se demander pourquoi ils se sont crus obligés de le tramer contre les Russes et ne se croient pas obligé aujourd’hui de le tramer contre les Américains? En réalité, l’explication est tout autre. Les Mennonites n’ont pas été entraînés en un siècle dans l’engrenage de la vie russe, parce que cet engrenage marche trop lentement. Or, si
(1) Mulhall. Diction, of Siat., p. 128.
(2) Si ia France n’etait pas si misonciste, elle serait à la tête des nations nu point de vue de la production economique, comme elle l'était au xvii* siècle.
les Mennonites étaient restés en Russie et s’étaient assimilés, la
croissance nationale de ce pays eût été plus rapide. Par le
départ des Mennonites, elle s’est ralentie dans une certaine mesure.
Dans le groupe européen, l’Angleterre sait le mieux économiser le temps, la Russie le gaspille avec le plus d’imprévoyance. G est dans la Grande-Bretagne que la difi'érencialion des" fonctions sociales est poussée le plus loin. Là l’Etat se mêle le moins des affaires qui peuvent être mieux faites par les particuliers. La Russie offre le spectacle justement opposé. L’Etat y fait presque tout, jusqu’au commerce du sucre. Voyons les résultats. Prenons quelques chiffres au hasard L En Russie l’hectare donne en moyenne 8 hectolitres de blé, en Angleterre 30. En 1890, l’Angleterre a produit 184 millions de tonnes de charbon ; la Russie seulement 6 200 000. Gela fait en moyenne 5 tonnes par habitant pour le premier pays, et 0,05 tonnes pour le second. La consommation de la fonte est un indice très exact des progrès industriels. Eh bien! elle est de 181 kilogrammes par tête et par an en Angleterre et de 9 kilogrammes en Russie. La consommation du sucre donne aussi respectivement 32 kilogrammes et 3 kilogrammes. Il y a en Angleterre 250 chevauxvapeur par 1,000 habitants, en Russie seulement 30. Les chemins de fer anglais ont transporté, en 1891, 845 millions de voyageurs, sans compter ceux qui étaient munis de cartes d’abonnement! Dans la même année, les chemins de fer russes ont transporté seulement 45 millions d’hommes. Ghaque Anglais fait en moyenne 22 voyages par an, chaque Russe, un voyage tous les trois ans. Ghaque Anglais échange en moyenne 40 lettres par an, chaque Russe 2. L’Anglais fait en moyenne un commerce international de 488 francs par an, le Russe, de 34 francs. En 1891^ sur 100 Anglais, 81 savaient lire et écrire ; sur 100 Russes, 78 étaient illettrés. Enfin, pour totaliser tous ces chiffres, la croissance de la nationalité anglaise de 1801 à 1890 a été dans la proportion de 10 à 55, la croissance de la nationalité russe, dans celle de 10 à 26. On le voit, la croissance de 1 Angleterre est deux fois plus rapide. 20 millions d’hommes
(J) Nous les empruntons au dictionnaire de M. Mulhall, aux Uebersic/den
^ l'Almanach de Golha. Nous avons rectifie quelques chilfres relatifs à la Russie, quand il y avait lieu.
parlaient l’anglais au commencement de ce siècle, 111 millions le parlent aujourd’hui. Pour la Russie, l’augmentation a été, dans la même période, de 30 millions à 80 L On dira, il est vrai, que l’Angleterre a beaucoup plus d’avantages naturels que la Russie. Sans aucun doute. Mais c’est précisément pour cela que les Russes devraient ménager leur temps avec beaucoup plus de parcimonie que les Anglais. Un individu possède un champ très fertile ; il peut à la rigueur le cultiver par les procédés les plus primitifs ; mais s’il possède un champ peu fertile, il doit pratiquer les procédés de culture les plus savants. Les Russes, ayant moins d’avantages naturels
que les Anglais, auraient besoin de se donner, plus vite que les Anglais, une organisation qui économise le temps, afin de compenser, dans une certaine mesure, les conditions défavorables de leur patrie. Par malheur, ils le comprennent très mal. Aon seulement on ne supprime pas en Russie une masse d’entraves et de formalités aussi ruineuses que ridicules, mais, au contraire, l’Etat y assume des fonctions toujours plus nombreuses et la centralisation devient de plus en plus étouffante.
Tous les peuples sont susceptibles de progrès, donc tous peuvent croître. Le progrès n’est pas une faveur, une grâce accordée par une divinité bienfaisante, c’est un aspect particulier de la loi universelle de l’équilibre qui élimine les organismes individuels et collectifs mal adaptés au milieu.
La survivance des plus aptes a commencé dès l’origine de la vie. Ge phénomène n’a pas cessé d’exercer son action, alors qu’un animal s’est différencié d’une espèce antérieure au point de prendre la forme humaine.
Nos ancêtres de l’âge quaternaire étaient plus sauvages que les groupes les plus arriérés de notre époque. Si tous les hommes n’étaient pas susceptibles de progrès, nous en serions ■encore à l’âge de la pierre taillée. Le progrès est l’aspect que
(1) Les Petits-Russiens sont comptes comme Russes.