Gaston Paris
CAHIERS DE LA QUINZAINE paraissant vingt fois par an PARIS 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous prévoyons que le premier cahier de la sixième série, paraissant le dimanche 2 octobre prochain, sera le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries ; nous demandons à nos abonnés, de même que nous pensons dès aujourd'hui à préparer l'établissement de ce catalogue, de penser, pour leur part, à en préparer la distribution utile ; c'est-à-dire que nous leur demandons, pendant l'achèvement de cette cinquième série, de chercher et de nous indiquer à qui nous pourrons utilement envoyer ce catalogue analytique somm,aire, comme nous envoyons nos vient de paraître ; pour savoir ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d'envoyer dès aujourd'hui son nom et son adresse à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en octobre notre catalogue analytique somm,aire; pour faire savoir à quelqu'im ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d'envoyer dès aujourd'hui à M. André Bourgeois le nom et l'adresse de la personne à qui on s'intéresse ; avertir en même temps cette personne ; elle recevra en octobre notre catalogue analytique somm,aire.
Tu m'iiai di servo Iratto a libertate Per tutle quelle vie, per tult' i inodi, Che (li ciù lare avean la potestate.
La tua niaj>nilicenza in me custodi
Si, che l'anima mia che latta liai sana, Piacenle a le dal corpo si disnodi.
Dantk, Paradis, XXXI, 85.
Né à Avenay, — Marne, — le g août i83g, Gaston Paris est mort le 5 mars igo3, à Cannes.
Nous proposant de constituer, dans la série de nos biographies, et sur le même plan, un cahier de Gaston Paris, nous avons demandé à M. Joseph Bédier, qui a succédé à Gaston Paris dans sa chaire du Collège de France, de bien vouloir nous donner sa leçon d^ouçerture, sur l'œuvre de Gaston Paris, prononcée le mercredi 3 février igo^.
Joseph Bédier
Messieurs,
Gaston Paris me comprendrait, lui qui comprenait tant de choses dans l'ordre du cœur comme dans l'ordre de l'esprit, si je vous disais : « Souffrez que je rompe avec l'usage qui m'impose de consacrer à mon maître cette leçon d'ouverture. Souffrez que je m'en tienne à ces quelques paroles, simples et vraies : il fut grand, il fut bon; je l'ai tendrement aimé, entre tous les hommes; je lui dois des bienfaits sans nombre; je saurai vouer ma vie à sauver ici quelque chose de sa tradition. Souffrez donc qu'abordant aussitôt le sujet de mon cours, je vous montre de quel cœur j'entends tenir cette promesse, et que ce soit là ma façon de le louer. »
Mais puisque vous êtes venus, les uns l'ayant aimé, les autres sur le seul renom de sa gloire, pour entendre encore parler de lui, du moins n'attendez de moi rien qui rappelle la leçon, à la fois si filiale et si critique, que jadis, dans cette chaire, Gaston Paris consacra à Paulin Paris. Il savait, lui, comment, « continuant l'œuvre de son père, il la modifierait »; il pouvait en
Joseph Bédier
marquer à la fois l'importance et les limites ; il pouvait l'analyser et la juger, en critique; je ne puis que méditer sur la sienne, en disciple fervent.
Et d'abord, je veux qu'elles soient de lui, les premières paroles que je prononcerai dans cette chaire. Avant de retracer sa biographie, je veux redire les rares passages de ses écrits où, s'interrogeant sur la signification de sa vie et de son labeur, il a défini son attitude intellectuelle. Ces quelques phrases éparses, ces quelques phrases précieuses, je les recueille, et vous y reconnaîtrez l'accent de sa voix et le son de son âme.
Il disait : « Ce qui éveille et soutient l'ardeur du savant dans le cours de ses recherches, qui pourraient parfois sembler peu dignes du temps et de la peine qu'elles exigent, c'est la pensée qu'il concourt à l'édification de ce grand monument, l'histoire de l'esprit humain. » Cette pensée créait pour lui la sainteté de toute besogne d'érudition. En des vers datés du 20 novembre i856, qui fut le dixième jour après son arrivée à l'Université de Bonn, cet écolier de dix-sept ans déclarait que l'avidité de savoir, la libido sciendi, serait pour lui religion. Et, dès qu'une vocation héréditaire lui eut désigné pour son domaine propre les études romanes, il s'y livra, non par curiosité frivole de bel esprit ou d'érudit, mais en philologue, c'est-à-dire pour fonder sur l'analyse linguistique et sur l'interprétation des textes littéraires la connaissance vraie du passé.
« Nous nous attachons moins », disait-il, « à apprécier et à faire apprécier le moyen âge qu'à le connaître et à le comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout, c'est de l'histoire. Nous regardons les œuvres poétiques elles-mêmes comme étant avant tout des documents historiques... Elles sont des faits historiques, des phénomènes soumis à des conditions. Comprendre ces phénomènes dans leurs caractères multiples, assigner à chacun d'eux sa date et sa signification, en démêler les rapports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche du savant. » Il estimait qu'il ne suffît pas de considérer les productions de l'esprit sous la catégorie du beau, car elles ne valent pas seulement selon qu'elles nous plaisent ou nous déplaisent ; qu'il ne s'agit pas de les juger au gré de nos préférences artistiques, ou plus ambitieusement au nom de lois esthétiques universellement décrétées, car c'est toujours, en dernière analyse, notre goût individuel qui les juge; qu'il faut, non pas rapporter les choses à nous, mais nous à elles, nous soumettre, en toute humilité et passionnément, aux faits ; poursuivre, par la connaissance érudite de toutes les manifestations de la vie, la pleine intelligence du passé. Il disait qu'il faut « apporter à ces études, autant que possible, la disposition d'esprit que demandent les sciences naturelles, cherchant non à juger ni à prouver, maïs à connaître et à comprendre ». Il disait qu' « il n'y a pas de vérités indiff'érentes, de vérités inutiles ». Il disait, reprenant une parole de Bossuet, que « le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient ». Il disait qu'il faut accepter en leur rigueur et en leur plénitude les exigences de l'esprit
Joseph Bédier
critique, et il est beau de trouver ceci sous la plume d'un tout jeune homme:
« La critique arrive devant l'objet qu'elle étudie sans prévention comme sans arrière-pensée; elle ne cherche qu'en cet objet même les raisons de la sentence qu'elle va rendre et ne se laisse influencer par aucune considération extérieure. Elle ignore complètement les conséquences heureuses ou regrettables que pourra avoir sa décision, et ne se préoccupe que de savoir la vérité. D'ailleurs la vérité ne peut jamais être dangereuse. »
Ces lignes, vous pourrez les retrouver au tome II de la Revue Critique, à la lin d'un article où, sachant qu'il blessera le sentiment patriotique de tout un peuple, il démontre que les chants historiques des Slaves de Bohême ne sont que des supercheries, et plusieurs de vous, messieurs, reconnaissent ce thème : c'est celui même qu'il reprendra en cette chaire pendant le siège de Paris ; c'est cette déclaration, bien digne de servir d'épigraphe à tout son œuvre :
« Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n'a pas d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux, ou même moral, se permet dans les conclusions qu'il en tire la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. »
Mais voici que cette pensée reparaît encore dans son discours de réception à l'Académie, et, de même qu'à
regarder les portraits de Gaston Paris, on voit que les lignes et l'expression de son visage se sont embellies à mesure qu'il progressait de la jeunesse vers l'âge mûr, puis vers la vieillesse, ainsi cette pensée, qui donne la note profonde de son âme, s'embellit encore en ce troisième et dernier état : «Il faut, avant tout», disait-il, a aimer la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, travailler, si on peut, à la découvrir. Il faut savoir la regarder en face, et se jurer de ne jamais la fausser, l'atténuer ou l'exagérer, même en vue d'un intérêt qui semblerait plus haut qu'elle, car il ne saurait y en avoir de plus haut, et du moment où on la trahit, fût-ce dans le secret de son cœur, on subit une diminution intime qui, si légère qu'elle soit, se fait bientôt sentir dans toute l'activité morale. Il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes d'accroître son empire; il est donné à tous de se soumettre à ses lois. Soyez sûrs que la discipline qu'elle imposera à vos esprits se fera bientôt sentir à vos consciences et à vos cœurs. L'homme qui a, jusque dans les plus petites choses, l'horreur de la tromperie et même de la dissimulation est par là éloigné de la plupart des vices et préparé à toutes les vertus. »
Certes, ces paroles sont belles, et sans doute ce Collège où Gaston Paris enseigna pendant soixantetrois semestres se réjouit de les entendre encore. Mais tel d'entre vous, messieurs, songera peut-être ; « Sont-elles le propre de Gaston Paris? En tant qu'elles disent le respect dû à la vérité, la plupart des savants de sa génération n'auraient-ils pu mettre en tête de leurs œuvres des déclarations identiques? En tant qu'elles respirent une foi qu'on peut croire démesurée aux destinées de la philologie, n'y reconnaissons-nous
Joseph Bédier
pas ces formules, entendues ailleurs, que « seul le savant a le droit d'admirer », ou que « jouir c'est comprendre », ou que « la philologie inséparablement liée à la critique est un des éléments les plus essentiels de l'esprit moderne »? N'est-ce pas là le ton, l'esprit de l'Avenir de la Science de Renan, et si Renan a donné à son livre ce sous-titre Pensées de 18^8, n'a-t-il pas lui-même indiqué par là que ces idées portent déjà la marque du temps et comme sa ride ? »
Il se peut, en effet, messieurs, si vous regardez ces idées du dehors ; mais nous tous qui avons vu Gaston Paris les réaliser, les vivre, les traduire en belles œuvres et en bonnes actions; nous qui savons, grâce à lui, de quelles vertus elles sont génératrices ; nous tous à qui notre maître, selon l'expression de M. Louis Havet, « a découvert, par l'orientation de sa vie de travail, la source de la morale, c'est-à-dire la hardiesse de la pensée à se contrôler elle-même», nous ne croyons pas que ces idées puissent jamais fléchir ni vieillir. Elles ne forment pas une doctrine abstraite, que l'on critique et que l'on juge; elles sont pour nous la règle acceptée, en nous incarnée, non pas la règle dure, mais la loi souple et forte, la bonne nouvelle qui confère à notre vie sa part de joie et de beauté.
Mais volontiers nous reconnaîtrons que, si l'on considère historiquement cette doctrine, Gaston Paris ne l'a pas créée. Réaction contre le romantisme, énergique instinct réaliste, retour à l'observation et à la
recherche concrète et positive, ces termes définissent l'attitude de Gaston Paris, mais ils définissent aussi, dans tous les ordres de la pensée, la disposition principale des intelligences pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et par là Gaston Paris n'a fait que participer à l'esprit de son temps. Dans l'ordre même de ses études spéciales, il ne serait pas vrai de dire qu'il fut chez nous le fondateur ou l'introducteur de la philologie romane : sans remonter jusqu'à Fauriel ou à Raynouard, il suffit de rappeler qu'après tout, au jour où Gaston Paris commence son œuvre, Littré a presque achevé la sienne. Il est bon et juste de redire au contraire quelles fortes influences se sont exercées sur son enfance et sur sa jeunesse. Si son entrée dans la science fut précoce, c'est que Gaston Paris a grandi dans les vieux bâtiments de l'arcade Colbert, parmi les conservateurs de la Bibliothèque du Roi ; c'est que Paulin Paris, comme son fils lui-même l'a écrit, lui inculqua dès l'enfance ces trois sentiments : « l'amour de l'étude, l'amour de notre vieille poésie et l'amour de la douce France »; c'est qu'il a hérité, comme d'un patrimoine, du labeur paternel; c'est qu'élève au collège Rollin, il y reçut les leçons d'un maître qu'il révéra toujours comme son initiateur, M. Auguste Himly; c'est que, du mois de novembre i856 au mois d'août i858, il fut le disciple de Frédéric Diez à Bonn, puis de Curtius à Goettingue, et qu'entrant dans ces illustres universités, il crut, lui aussi, entrer dans des temples; et c'est encore qu'au retour d'Allemagne, élève de l'école des Chartes, en 1869 et 1860, il y trouva des maîtres excellents, comme Tardif et Guessard, et entre tous, ce vrai savant, Jules Quicherat.
Joseph Bédier
S'il en est ainsi, qu'apportait-il de nouveau? Où donc réside son originalité propre? Il en va de lui, messieurs, comme de tous les novateurs : à force de leur trouver des devanciers, nous risquons de les faire apparaître comme des tard-venus. Ainsi, quand on a dénombré les précurseurs de Rabelais, on s'étonne à l'ordinaire qu'à la date où il croit utile d'entrer en guerre contre la scolastique, la dialectique et la Sorbonne, il semble ignorer que déjà la Renaissance est victorieuse et que déjà ce Collège de France est bâti en hommes; et l'on oublie que lorsqu'une belle cause est gagnée dans les milieux de haute culture, il subsiste encore des foyers de réaction dangereux, dont il nous est malaisé à distance de mesurer l'intensité.
Ainsi pour Gaston Paris. Certes, la tradition scientifique n'a jamais subi en France d'interruption réelle, et des hommes comme Littré, Paulin Paris, Natalis de Wailly, Barthélémy Hauréau et Joseph- Victor Le Clerc suffisaient à la maintenir ; mais nul désir chez eux de la propager, satisfaits s'ils demeuraient toujours assez nombreux pour occuper les fauteuils de l'Académie des Inscriptions, et pour y poursuivre entre eux, à cinq ou six, avec lenteur, dans le demi-jour de la commission de VHistoire littéraire, l'œuvre des Bénédictins de Saint-Maur. Au-dessous de ce petit comité respectable et paisible, c'était une sorte d'engourdissement de la vie scientifique; dans le haut enseignement officiel, c'était la rhétorique implantée, et le bon goût classique, et la grande pitié des cours éloquents; audessous encore, c'était le pullulement des travaux de ces amateurs, de « ces dilettanti qui ne valent pas mieux pour la science que pour l'art », c'était le « pé-
dantisrae à la cavalière » et la misère de la demiscience.
Qu'est-ce donc que Gaston Paris apporte de nouveau? Ceci, si je ne me trompe : le sentiment, inconnu jusqu'à lui, de la largeur avec laquelle le travail scientifique devait être organisé ; l'idée que « la science ne devait pas rester reléguée dans des temples rarement visités où quelques prêtres seuls célèbrent ses rites, mais animer et inspirer toute l'activité intellectuelle d'un pays »; et tandis que Paulin Paris essayait de vulgariser les romans du moyen âge en leur conquérant un plus vaste public de lecteurs et de lectrices, ce qu'il voulut vulgariser, lui, ce fut l'esprit scientifique, en sorte qu'il imprégnât la vie nationale elle-même.
C'est d'abord dans les méditations de son « poêle d'Allemagne » qu'enivré de savoir comme un humaniste du quinzième siècle, riche déjà d'une diversité de connaissances que peut seule expliquer sa singulière force de mémoire, c'est ensuite pendant son noviciat de l'École des Chartes que Gaston Paris dut former ces vastes desseins; mais comment les autoriser, sinon par des œuvres? Un grand exemple est un puissant témoin, et, à sa sortie de l'École des Chartes en 1862, il produisit son Etude sur le rôle de Vaccent latin dans la langue française, où, précisant une loi reconnue par Diez, il en prouve la constance par la réduction des faits qui semblent la contredire. Il songe alors à traduire la Grammaire des langues romanes de son maître et, dès i863, il en a composé l'introduction. Mais ce n'est pas seulement dans les recherches linguistiques, c'est encore dans l'ordre littéraire qu'il a compris la valeur de la méthode comparative instaurée
Joseph Bédier
par Frédéric Diez, et il publie en i865 son Pseudo- Turpin et son Histoire poétique de Charlemagne.
Faut-il vous redire à mon tour les mérites de ce grand livre, VHistoire poétique de Charlemagne, et « ce qu'il y avait de merveilleux dans la science de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui possédait le vieuxfrançais et le provençal, l'allemand, le flamand, le Scandinave, l'italien, l'espagnol, et qui savait disposer avec sûreté les textes empruntés à ces divers idiomes »? Faut-il vous redire comment il a su s'orienter à travers le chaos des poèmes étrangers, les comparer, prouver qu'ils procèdent tous des chansons de geste françaises ; classer ces chansons de geste, deviner leurs prototypes perdus ; décrire la force de création héroïque qui suscite les légendes et la force d'hérédité ininterrompue qui les transmet et les transforme ; débrouiller le travail des siècles qui a fondu dans la figure épique de Charlemagne les traits glorieux de ses prédécesseurs, les traits ignominieux de ses descendants? A quoi bon? Dire que VHistoire poétique de Charlemagne contenait en puissance les travaux de Léon Gautier, de Pio Rajna, de Godefroy Kurth, et de tant d'autres, c'est le lieu commun des romanistes, et sans doute vous préférerez, messieurs, que je vous apprenne quel accueil ce livre reçut de ses premiers lecteurs. Vous croyez, n'est-il pas vrai, qu'ils durent y reconnaître d'emblée la beauté de l'ordonnance, la sagacité des combinaisons, la force des hypothèses? ou, s'ils ne comprirent pas, vous croyez, n'est-il pas vrai, qu'à tout le moins ils se sentirent confusément en présence de quelque chose de jeune, de singulier, d'inentendu dans la critique française? Permettez-donc que je vous cite
ces quelques lignes d'un jugement porté sur V Histoire poétique de Charlemagne pdivun critique d'alors, et des plus haut situés dans l'opinion publique. Vous y mesurerez la force d'incompréhension qui pouvait alors s'opposer, en des milieux réputés scientifiques, à l'esprit scientifique. Le critique s'exprime ainsi : « Sous des apparences scientifiques légèrement suspectes, à côté de prétentions un peu altières à une méthode toute nouvelle, à une méthode absolument exacte et rigoureuse, j'ai trouvé dans Y Introduction de M. Gaston Paris beaucoup de redites, beaucoup de paroles inutiles. L'auteur semble annoncer la révélation d'une science inconnue avant lui, et il expose souvent des lieux communs. Il y aurait bien des choses à atténuer pour le ton général ; il y aurait aussi des idées vagues à préciser. La définition de l'épopée est-elle complète ? M. Gaston Paris a-t-il signalé toutes les conditions du genre? Je ne le pense pas. Ces critiques s'adressent surtout à V Introduction, mais Fauteur convient luimême que c'est là la partie philosophique et littéraire de son travail, le reste n'étant qu'un recueil de faits. Ce recueil de faits atteste d'ailleurs beaucoup de savoir, de lectures, d'études. »
L'année suivante, l'Académie des Inscriptions décernait à VHistoire poétique de Charlemagne le grand prix Gobert. Ces deux témoignages de l'esprit du temps semblent contradictoires. Pour les raisons que je disais tout à l'heure, ils ne le sont pas; ils se concilient à merveille, et se complètent l'un par l'autre.
Le mal était réel, vous le voyez, et l'apostolat de Gaston Paris nécessaire. C'est alors, au lendemain de la soutenance de cette thèse de doctorat, que s'ouvre,
Joseph Bédier
pour se prolonger jusqu'en 1872 environ, la période héroïque de son activité. Il avait formé avec M. Paul Meyer, dès l'École des Chartes, « dans une émulation qui ne fut jamais une rivalité », ce compagnonnage que la mort a semblé rompre, mais qui unira à jamais leurs deux noms dans l'histoire de notre renaissance philologique. Avec M. Paul Meyer, avec Ch. Morel et Zotenberg, il fonde en 1866 la Revue Critique, et la librairie Franck où s'assemblaient les quatre directeurs nous est aussi vénérable que cette arrièreboutique de Le Brethon d'où s'élancèrent jadis les Encyclopédistes. Pour réformer l'Université « qui n'était qu'une administration », pour censurer les travaux inutiles, pour répandre et perfectionner les méthodes, pour « renouveler l'atmosphère de toutes les disciplines historiques et philologiques », ce fut une belle guerre. L'appel de ces jeunes hommes groupa autour d'eux, dès la première année, leurs aînés, Egger, Thurot, Tournier, MM. Gaston Boissier, Michel Bréal, Henri Weil, leurs contemporains, Brachet, M. Emile Picot, M. Rodolphe Reuss, et quarante-trois autres collaborateurs. C'est chose émouvante de relire ces vieux articles de Gaston Paris, à demi improvisés, et tout gonflés de sève. « Presque toutes les conceptions qu'il développa plus tard », dit M. Paul Meyer, « se retrouvent en germe dans ses articles des quatre ou cinq premières années de la Revue Critique. » C'est, par exemple, dans le premier volume de la Revue, un article sur les Altromanische Glossare de Diez, qui annonce ses cours futurs sur le Glossaire de Reichenau, et tant de travaux sur VAppendix Prohi, sur les Gloses de Cassel et sur les Serments de Strasbourg ; ce
sont, dans les tomes I et III de la Revue Critique, à propos des recueils de contes ou de chansons populaires de Bladé et de Bujeaud, des discussions si sûres de méthode qu'au jour où M. Gaidoz fondera Mélusine, comme une des nombreuses filiales de la Revue Critique, il n'aura qu'à reproduire l'un de ces articles en tête de sa revue comme le programme des folkloristes. Sous divers pseudonymes, des nmnéros entiers, dit-on, écrits par Gaston Paris seul ; sous sa signature, des articles consacrés à Montaigne, aux Nibelungen, au pentamètre iambique allemand, à Rabelais, à Goethe, à Pascal ; c'est une activité multiple, sans frontières définies ; et, pourtant, dans ce mélange même, on discerne déjà ses trois directions principales, de linguiste, de folkloriste, d'historien de la littérature médiévale, et déjà l'on pressent ce qu'il va devenir : comme linguiste, notre Diez ou notre Ascoli, comme folkloriste, notre Jacob Grimm, comme historien de notre vieille littérature, le grand Paris, Paris absque pari, Paris sans rival.
Mais voici que son activité de savant se double et s'enrichit de son activité de professeur. C'est au Collège de France qu'il l'inaugura, comme remplaçant de son père, et c'est une date mémorable dans l'histoire de la science française que le 3 décembre 1866, jour où, pour la première fois, Gaston Paris enseigna. Il enseigna bientôt après dans deux chaires, au Collège de France et à l'École des Hautes Études, dans « sa grande église », comme il disait, et dans « sa petite chapelle », qu'il aima pareillement.
Depuis ces jours lointains où il forma ses premiers élèves, les Léopold Pannier et les Arsène Darmesteter,
Joseph Bédier
que d'intelligences il a fécondées, l'admirable découvreur d'hommes, et mieux encore, que d'âmes il a réchauffées et fortifiées, le maître indulgent, le maître bon, le patron, le père ! Vous le savez, qu'il n'y a pas en France et qu'il n'y a guère dans le monde de chaires de philologie romane qui ne soient aujourd'hui occupées par un de ses élèves ou par un élève de l'un de ses élèves ; vous le savez, que, dans des disciplines voisines, bien des savants se réclament de lui comme de leur initiateur; et j'aimerais à grouper autour de son nom, comme une belle parure, les noms de ses disciples; mais je ne puis en nommer un seul, car si j'en oubliais un, plus modeste ou plus obscur, il me semble que notre maître en souffrirait, et qu'il dirait de celuilà : « TiaTpbç ô'ôye ttoXXov àjxeivœv ».
Il poursuivait ainsi sa double tâche de savant et de professeur quand vint la guerre. Au sortir de cette crise, bien des Français durent se réformer intimement et, comme on disait alors, « se régénérer»; lui, nous pouvons lui rendre ce témoignage qu'il n'eut qu'à poursuivre le travail commencé, d'un cœur plus filial sans doute et plus énergique encore, mais selon les lignes mêmes qu'il s'était tracées avant la guerre, a C'est alors », comme l'a écrit M. Michel Bréal, « qu'il donne de sa foi en l'avenir la preuve la plus spirituelle : tandis que des prophètes de malheur annonçaient la fin des nations romanes, il fait paraître, de concert avec M. Paul Meyer, en janvier 1872, la première livraison de la Romania » ; peu après, en 1876, il contribue à fonder la Société des anciens textes français. Alors, peut-on dire, son œuvre d'organisateur est accomplie ; à cette heure, par son enseignement, par
son action dans la Société des anciens textes et dans le Conseil de perfectionnement de l'École des Chartes, par les revues qu'il dirige, par les élèves qu'il forme, il dispose de toutes les forces qu'il avait médité de susciter ou de consolider; les longs espoirs et les vastes pensers conçus aux jours de la jeunesse, il les voit désormais se réaliser peu à peu.
A cette heure arrêtons-nous pour le contempler dans la plénitude de sa force. Je tâche de l'évoquer par l'effort de ma tendresse, mais surtout de ma raison. Je tâche de le revoir tel qu'il fut, en sorte que ceux qui l'ont connu puissent dire : « Ce portrait ne doit rien à l'embellissement que la mort confère aux visages aimés. »
Gaston Paris est un érudit, mais qui a nommé l'érudition « la chercheuse avare et aveugle, qui ne jouit pas de ses richesses ». Il est un savant, appliqué à se dégager de l'illusion personnelle, à maîtriser en lui les puissances trompeuses, et qui pourtant a écrit : « Dans tous les ordres de la pensée et de l'activité humaine, c'est la puissance de l'imagination qui fait les grands hommes ; le savant a besoin d'imagination autant que l'artiste. » Il est réfléchi et il est audacieux. Il a le goût du fait, le sens du concret, et aussi des parties d'idéaliste et de poète. Il est libéré de tout dogmatisme héréditaire, et pourtant il a le culte des choses populaires et traditionnelles, l'intelligence passionnée, enfantine et presque mystique de tout ce qui fut de la
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vieille France. Il semble se confiner dans son moyen âg-e, et toute la vie moderne retentit en lui. Ses travaux sont d'un spécialiste, mais de lui, comme d'un Scaliger, qui pourrait dire où commence, où finit sa spécialité ? Il a la grande, la presque universelle curiosité ; il est ouvert à toutes les aires de vent de l'esprit. Regardons-le dans l'activité de la recherche érudite, comme tant de fois en ses conférences ses élèves l'ont vu travailler devant eux, avec eux. Il établit le texte du Fierabras ou de la Vie de saint Alexis, et, pour en classer les manuscrits, il faut les confronter tous, vers par vers, mot par mot. Il étudie la Vie de saint Gilles, et, pour en déterminer le dialecte, il faut qu'il dresse la liste de tous les traits de vocalisme et de consonantisme attestés par la mesure des vers et par les rimes. Il compose le glossaire de VHistoire de la guerre sainte, c'est-à-dire qu'il commence par recopier chaque phrase de ce poème de douze mille vers sur autant de fiches qu'il y a de mots notables dans chaque phrase. Il étudie la légende de Cymbeline, c'est-à-dire qu'il cherche d'abord, dans le trésor dispersé des littératures populaires, quarante versions de ce conte. A toutes ces tâches limitées et concentrées, il apporte la patience et les scrupules d'exactitude qui sont les conditions de la probité scientifique; il y met aussi la coquetterie de l'ouvrier qui aime le bon ouvrage bien fait, que d'autres n'auront pas à recommencer. Mais après avoir considéré l'érudit courbé sur sa besogne, est-ce que vous attendez, messieurs, que je vous le montre à d'autres jours, en d'autres œuvres, s'évadant hors de l'érudition? que retournant brusquement la médaille, j'oppose, selon la loi d'un contraste convenu, l'architecte au
manœuvre, le philosophe, le poète, le penseur au philologue ? Non, c'est ici même, c'est dans ces travaux de philologue qu'il est tout entier, c'est ici l'œuvre de vie. C'est au cours même de ces opérations érudites que son imagination poétique s'ébranle et s'élance. Le brillant article de la Reçue de Paris que vous connaissez tous sur la Légende de Tristan est sorti de conférences de l'École des Hautes Études, prolongées et reprises pendant quatre semestres ; il est extrait d'un minutieux travail technique ou, pour dire plus vrai, il est ce travail technique lui-même. Tandis que Gaston Paris semble se plier en esclave à des tâches anonymes et presque impersonnelles d'analyste, le généralisateur qui est en lui transmue les faits en idées. Il perçoit entre les faits qui semblent le plus distants des liaisons possibles, il jette de l'un à l'autre le réseau des inductions et des hypothèses, il combine ou dissocie le système de leurs rapports, il pressent la loi qui les enchaîne, et du groupement des faits jaillit enfin la théorie neuve, hardie, imprévue : tantôt celle qui veut que nos chansons de geste ne soient que le dernier aboutissement d'une épopée mérovingienne, elle-même héritière de l'épopée germanique; (i) ou bien cette théorie, belle comme un mythe de la Grèce, selon laquelle la poésie lyrique est issue en France, dans le haut moyen âge, des fêtes de mai, en sorte que la poésie serait sur notre sol, en sa plus lointaine origine, une émanation du Printemps. Ainsi sont associés en lui, sans qu'on puisse les disjoindre, l'érudit et le philosophe, l'analyste et le
(1) Gaston Paris l'exposa le premier en des leçons professées au Collège de France, en 18G7. - Voir la Romania, XIII, 600.
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généralisateur, pour composer, par l'équilibre des facultés les plus diverses et par leur harmonie, un rare, un noble type humain.
Ces dons harmonieux, il les répand dans une œuvre multiple, qu'il me faut décrire. Pour vous donner l'impression juste de ses dimensions, il faut, semble-t-il, déterminer ce qu'il a exclu de son domaine, et, par exemple, remarquer que, comme linguiste, il a négligé les patois, la sémantique, les études de syntaxe; que, comme historien des littératures romanes, il s'est plutôt choisi pour son champ d'activité la littérature française des origines à l'avènement des Valois. Pourtant, si je dis qu'il a écarté de ses recherches le moyen âge latin, ses travaux sur l'auteur du Ligurinus, sur Egbert de Liège, sur Siger de Brabant, me démentiront aussitôt. Si je dis qu'il a moins étudié le quinzième siècle français, il me faut ajouter aussitôt que son édition des Chansons du quinzième siècle, celle du Mystère de ta Passion, d'Arnoul Greban, ses études sur les Cent Nouvelles nouvelles, sur Antoine de la Sale, sur Martin le Franc, sur François Villon, suffiraient à représenter chez un autre savant toute une vie de travail. Il a moins étudié les littératures italienne, provençale, espagnole ; mais M. d'Ancona a récemment dressé la liste de ses contributions à l'histoire de la littérature italienne; M. Jeanroy a fait de même pour la provençale, M. Hartwig Derenbourg pour l'espagnole : et si je vous lisais seulement ces trois listes bibliographiques, elles suffiraient à épuiser une bonne part du temps qui me reste. Me restreignant à la langue et à la littérature françaises, si je dénombre ses éditions de textes. Saint Alexis, les Miracles de Notre-Dame, la Vie de saint
Gilles, les Versions rimées de Vévangile de Nicodème, le Roman de Merlin, la Chronique d'Ambroise, le Roman des Sept Sages, Orson de Reauvais, ce sont déjà seize volumes in octavo ou in quarto, et l'on en formerait trois ou quatre autres à réunir les textes de moindre étendue publiés en diverses revues. Dois-je énumérer ses mémoires linguistiques sur l'o fermé, sur l'amuissement de Vs devant une consonne, sur le pronom neutre de la troisième personne en français, sur la première personne du pluriel, sur les accusatifs en ain, sur l'altération romane du c latin ? ou ses études merveilleuses de littérature comparée sur les légendes de Saladin, du châtelain de Couci, d'Eliduc, de ïrajan, du Juif errant, sur le conte de la Rose dans le roman de Perceforest ? Quand je l'aurais fait, et déjà j'aurais pu doubler chacune de ces listes de titres, il se trouve que j'aurais précisément négligé les écrits auxquels il tenait le plus peut-être, n'ayant rien dit encore de ses mémoires sur chacun des genres littéraires du douzième et du treizième siècles, rien encore sur les chansons de geste, ni sur l'épopée animale, ni sur la poésie lyrique courtoise, ni sur les romans d'aventure, ni sur les romans de la Table ronde, et l'on reste confondu de l'impuissance où l'on se voit à épuiser ce dénombrement.
Certes, cela même est significalil' ; mais les romanistes, déjà nombreux, qui se sont faits les biographes de Gaston Paris, éprouvent ici à l'ordinaire un embarras d'un autre ordre et que je veux vous décrire. Parmi tant d'idées et de théories qu'il a semées, lesquelles choisir pour les résumer, sans que ce choix soit arbitraire et semble mesquin? Parmi toutes ces œuvres,
Joseph Bédier
lesquelles sont essentielles ? Parmi tous ces mémoires, où sont les livres ? Si l'on fait la biographie de Taine, par exemple, elle se découpe nécessairement en quelques périodes qui vont du livre sur La Fontaine à V Histoire de la littérature anglaise, de cette histoire au livre de V Intelligence, de ce livre enfin à V Histoire des origines de la France contemporaine. De même pour un Fustel de Goulanges, voire pour un Renan. Chacun de ces créateurs d'idées s'est enfermé plusieurs années dans un vaste sujet, et de chacune de ces retraites successives, un grand livre est sorti. Gaston Paris, au contraire, n'a jamais écrit qu'un seul livre complet, V Histoire poétique de Charlemagne, qui est d'un jeune homme de vingt-cinq ans. Et l'on peut bien masquer cette singularité par un dénombrement oratoire des titres de ses ouvrages ; il reste que ces ouvrages sont des mémoires, des notices, des éditions de textes, des comptes rendus critiques, non pas des livres ; et, ce qui frappe dans cette œuvre, c'en est le caractère parcellaire et dispersé.
Quand il vivait, des amis le lui reprochèrent, publiquement parfois. Par quel ascétisme scientifique mal entendu, lui demandaient-ils, ou par quelle limitation de parti pris, ou par quelle défiance de lui-même s'en tenait-il à ces travaux partiels ? Pourquoi laissait-il sa vie se dissiper et s'user à reviser des ouvrages d'élèves, à corriger les épreuves d'autrui, à faire au jour le jour des comptes rendus critiques pour la Romania, à y dépouiller des périodiques étrangers ? Que ne savait-il échapper à ces tâches, se ressaisir, se concentrer, refaire une nouvelle Histoire poétique de Charlemagne, créer une œuvre synthétique ? Que ne donnait-
il ce que lui seul aurait pu produire, une grande Histoire de la littérature française au moyen âge ?
Gaston Paris souriait et laissait dire. Il savait mieux le secret de sa grandeur et qu'elle résultait surtout d'un don merveilleux d'ubiquité. Quiconque l'a connu, ou même entrevu, le reconnaîtra ici : il avait le pouvoir, presque magique, de se donner d'emblée à chacun. Venait-on l'entretenir d'une question à laquelle on le supposait presque étranger, qui du moins semblait fort distante de l'ordre actuel de ses travaux ; on commençait à la lui exposer, brusquement il s'en emparait; déjà et comme par sortilège il s'était transporté au centre de vos préoccupations ; déjà elles étaient devenues siennes ; il semblait n'en avoir plus d'autres ; déjà il possédait votre sujet, il en était possédé luimême, il le fouillait, l'éclairait jusqu'aux profondeurs. Et si quelque autre interlocuteur vous succédait, par une métamorphose aussi soudaine, il s'adaptait à lui.
Par l'effet de cette organisation singulière, jamais il ne voulut limiter sa curiosité, ni la fixer en un système d'idées aux arêtes inflexibles, à jamais précisées. «Les synthèses, ces magniliques sottes ! » a écrit Alfred de Vigny. Il voulait dire ces monuments imposants et caducs dressés dans leur orgueil par les grands systématiques, qui croient que la vérité historique se construit comme un poème. Gaston Paris la concevait plutôt comme « une vaste équation où la variable oscille sans cesse par l'accession de données nouvelles » ; comme la courbe des vérités spéciales découvertes, chacune dans son ordre, par des hommes spéciaux ; et toujours il s'appliquait à modifier ces lignes souples, jouissant
Joseph Bédier
sans fin de la variété renaissante de leurs aspects. Sa science est toujours sujette à correction et à renouvellement, toujours en mouvement, emportée dans un perpétuel devenir. « Cette étude », écrivait-il d'un ouvrage de M. Léopold Sudre, « clôt une époque, et elle en ouvre une autre » ; c'est le plus bel éloge qu'il sût faire d'un livre. Jamais il ne connut le moment où l'on a son siège fait, où l'on met le point final à une œuvre, où l'on se déprend d'elle, où elle se détache de vous pour vous devenir bientôt indifférente et comme étrangère. Volontiers il publie une étude sans conclusions fermes ; si parfois il croit nécessaire de conclure, dans les articles par exemple où il s'adresse au grand public lettré, c'est par une péroraison qui a quelque chose d'oratoire et qui semble n'être qu'une pièce rapportée. Ses vraies conclusions ont la beUe modestie de l'incomplet : elles se bornent d'ordinaire à marquer le juste degré d'indécision où la critique doit provisoirement se tenir, à pressentir les quelques solutions possibles du problème posé, à préciser ce qui manque encore en l'état actuel des connaissances pour faire prévaloir telle ou telle théorie, à dire : «Voici les deux ou trois directions nouvelles où il faut chercher désormais. Je reviendrai quelque jour sur ce sujet. » Un de ses élèves suédois a dressé, dit-on, il y a dix ans, la statistique de ces travaux projetés, et a composé une vaste bibliographie des ouvrages que Gaston Paris a promis et qu'il n'a point donnés. Mais depuis ces dix ans, Gaston Paris a publié plusieurs de ces travaux annoncés, et d'autres que lui, partis à la découverte dans les directions par lui indiquées, réalisent peu à peu ses promesses, et réduisent journellement la liste du biblio-
SUR l'œuvre de GASTON PARIS
graphe suédois. Par là, l'œuvre de Gaston Paris n'est pas révolue, comme elle le serait, s'il avait dressé un de ces vastes systèmes qui portent la marque et le nom de leur constructeur, mais qui bientôt datent et se délabrent. Cette œuvre qu'il n'a jamais voulu clore n'estpas close aujourd'hui qu'il n'est plus, mais vivante, et quand la plupart d'entre nous et de nos écrits auront disparu dans l'oubli, elle vivra encore, indéfiniment féconde, et les travailleurs futurs viendront encore lui demander des suggestions.
Cette disposition foncière, qui est peut-être sa maîtresse forme, explique le besoin, qui fut toujours le sien, de rester en communication perpétuelle avec tous les médiévistes, et sa prédilection pour le travail collectif. D'autres, les systématiques dont je parlais tout à l'heure, s'isolent volontiers, ne gardent de liens qu'avec les quelques savants préoccupés des mêmes problèmes. Gaston Paris, au contraire, présent à tout, attendait, guettait le livre nouveau ; sitôt paru, il s'en saisissait, le vidait de ce qu'il apportait de neuf ; il en rendait compte soit par une courte note, soit par un long article de la Romania, soit par un mémoire du Journal des Savants ; il y montrait comment cet apport d'éléments nouveaux modifiait la forme des vérités réputées acquises, et la question rebondissait; d'autres la reprenaient et, quelques mois, quelques années plus tard, elle lui faisait retour sous une forme imprévue, plus voisine de la vérité ; un nouveau compte rendu, de nouvelles approximations, une nouvelle synthèse provisoire la renvoyaient vers d'autres travailleurs encore, et des problèmes sans nombre marchaient ainsi peu à peu vers leur solution. Choisissons comme exemple ses
Joseph Bédier
études sur les légendes du cycle de Bretagne. La série (i) s'ouvre, dès 1866 et 1867, dans la Revue Critique, par des comptes rendus des livres de Paulus Cassel sur le Saint Graal, d'Edouard Mail sur Marie de France ; elle se poursuit en 1877 et 1878 par des comptes rendus des éditions de la Saga de Perceval et du Brut de Munich. En 1879 il publie dans la Romania un groupe de lais bretons inédits et trace à ce propos les premiers linéaments d'une théorie sur l'origine celtique de ces légendes et sur le mode de leur transmission aux peuples romans. Ses grands articles de 1881 à i883 sur Lancelot du Lac posent ces problèmes dans toute leur ampleur ; il leur consacre au Collège de France cinq cours semestriels, de 1879 à i885, et pendant cette période il rend compte dans la Romania des livres d'Arthur de la Borderie sur VHistoria Britonum et sur les Prophéties de Merlin, de Martha Carey Thomas sur Gauvain, de Joseph Loth sur VÉmigration bretonne en Armorique, en 1884 de l'édition de Cligès par Foerster. En 1886, paraissent les deux volumes de son édition du Merlin en prose, en 1888 son vaste travail du tome XXX de V Histoire littéraire de la Finance sur les Romans en vers de la Table ronde, en 1890 son Manuel de Vhistoire de la littérature où un important chapitre est consacré aux romans bretons ; dans l'intervalle, il a critiqué dans la Romania l'édition de la version portugaise de la Quête du Saint Graal, le livre de Heeger sur la légende de l'origine troyenne des Bretons, les travaux de Kaluza et de Mennung sur le Bel inconnu^
(1) J'en écarte, pour abréger, ses contributions si nombreuses à l'étude de la Légende de Tristan.
d'Alfred Nutt sur la légende du Saint Graal. Mais, dans son étude du tome XXX de YHistoire littéraire, il a hasardé cette hypothèse que la matière de Bretagne est galloise d'origine et qu'elle a été transmise aux trouvères de France par les Anglo-Normands, sous la forme de poèmes aujourd'hui disparus ; et cette théorie a soulevé un débat multiple que mènent contre lui MM. Zimmer, Golther, Foerster. En 1901, dans un compte rendu d'Erec, Gaston Paris demande à ses adversaires un répit, comme il se faisait souvent entre chevaliers dans les romans arthuriens. Pourtant il ne se retire guère de la lice: il ne cesse de suivre la polémique engagée entre MM. Zincuner, Ferdinand Lot, Brugger ; il rend compte des travaux de MM. Wechssler sur Robert de Borron, Schofield sur Guingamor, Friedwagner sur Raoul de Houdenc. En 1901-1902, cinq articles du Journal des Savants sur le Cligès de Chrétien de Troyes prouvent comment cette collaboration incessante à tout ce qui se faisait autour de lui l'a enrichi, et sa dernière leçon au Collège de France, en janvier 1903, consacrée au roman de Horn, reprenait sous une forme nouvelle son hypothèse, si vivement contestée, de l'existence des romans anglo-normands. Or, si Ton suit cette longue série de travaux, on constate que les plus importants ont été parfois provoqués par de modestes comptes rendus, que toutes ces études s'appellent les unes les autres, s'ajustent merveilleusement entre elles, qu'elles composent comme un tissu riche et souple dont les fils, vingt fois repris, ont été vingt fois tramés, assortis, nuancés à nouveau ; on voit que les comptes rendus ne forment pas dans son œuvre une part négligeable, mais caractéristique et
Joseph Bédier
essentielle ; et l'on comprend que cette Romania, où il critiquait les livres nouveaux, il l'ait appelée « son œuvre de prédilection », et qu'il ait consacré le dernier effort de sa vie à sauver de la ruine le Journal des Savants.
Encore ne se contentait-il pas d'attendre que le livre eût paru : souvent, il le suscitait, le surveillait, entretenant avec presque tous les médiévistes une correspondance si multiple qu'elle n'a d'analogue que celle d'un Peiresc ou d'un Voltaire ; dirigeant, de près comme de loin, des équipes entières d'érudits, non pas à la manière de ces savants qui font travailler des sous-ordres, mais pratiquant au contraire le beau précepte :
Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière,
heureux de l'originalité d'autrui, indifférent à ses propres trouvailles, donnant encore et donnant toujours. De la sorte son œuvre est comme mêlée à celle d'un nombre indéfini de romanistes. On peut le constater matériellement au fait qu'on formerait une bibliothèque des livres ou des brochures qui lui furent dédiés par tant d'érudits conscients d'un service rendu. Ainsi son œuvre a des prolongements et des ramifications sans fin. 11 n'a pas écrit, comme M. Meyer-Liibke, une grammaire des langues romanes : demandez pourtant à M. Meyer-Lûbke de vous nommer ses maîtres préférés, le nom de Gaston Paris se présentera bientôt dans sa liste ; posez pareille question à M. Antoine Thomas, bien que Gaston Paris n'ait point accompli de travaux lexicographiques suivis ; ou à M. Gilliéron, bien que Gaston Paris n'ait pas conduit d'enquête personnelle
SUR L ŒUVRE DE GASTON PARTS
sur les patois de France; ou à M. l'abbé Rousselot, bien que Gaston Paris n'ait point fait de phonétique expérimentale ; ils vous répondront : c'est lui, Gaston Paris, notre initiateur et notre maître.
Et c'était une forme de vie très grande, qui rappelle celle d'un Diderot. Lorsqu'on lui répétait : « Limitezvous, concentrez-vous, donnez-nous quelque ouvrage d'ensemble » ; il répondait : « Quand je serai devenu tout à fait aveugle », et c'est le signe qu'il aimait ce mode d'activité, et que, s'il avait dû y renoncer, il en aurait souffert comme d'une sorte de diminution. Mais loin de se concentrer, prodigue, acceptant au jour le jour, comme elles venaient, les tâches nouvelles, sans désordre pourtant, et sans que l'on sentît jamais chez lui l'excitation cérébrale, mais avec une sorte de sérénité puissante et harmonieuse, il allait semant sans cesse les idées et les bienfaits, et sans cesse élargissait sa vie.
Si l'on veut prendre une idée juste de sa production scientifique, il ne suffit donc pas de parcourir les fiches pourtant si nombreuses de sa bibliographie; il faut feuilleter ou bien le Grundriss der romanischen Philologie publié par M. Groeber ; ou bien ces annuaires critiques dirigés par M. Vollmoeller où l'on expose périodiquement l'état des questions de la philologie romane : à tous les chapitres, on y lira le nom de Gaston Paris. Ainsi son œuvre n'est pas contenue tout entière dans ses nombreux ouvrages linguistiques, philologiques ou littéraires ; elle est aussi dans sa puissance de suggestion, de direction et de rayonnement, et qui voudrait la décrire, ce qu'il lui faudrait décrire, c'est l'histoire de la philologie romane pendant
Joseph Bédier
quarante années, c'en est le rythme et le mouvement.
Dès lors on comprend qu'au jour de sa mort, ce fut dans le monde des médiévistes un désarroi, une stupeur, la sensation d'un arrêt brusque. Tant d'hommes savaient que leur travail partait de lui, reviendrait vers lui ; tant d'hommes se sentaient vivre sous son regard, comme sous celui même de leur conscience scientifique ; tant d'hommes pouvaient dire : In eo vivimus, movemur et sumus.
Est-ce donc que je voudrais annexer à son œuvre et absorber en elle l'œuvre de ses émules et de ses disciples ? Rien ne saurait être plus contraire à son esprit, car il fut toujours attentif à mesurer l'apport d'autrui, à reconnaître ses propres dettes, et il est admirable qu'ayant ainsi inséré son œuvre dans celle de ses rivaux, jamais ne se soit posée à son propos aucune de ces mesquines questions de propriété ou de priorité d'idées. Faire le départ de ce qui est le propre de son génie et de ce qu'il doit à des influences subies, ce serait faire l'histoire de l'érudition médiévale au siècle dernier, et personne n'y serait présentement habile ; mais il est vrai de toute vérité de dire que nul plus que lui ne fut à la fois, au grand sens que Rabelais donne à ces mots, emprunteur et prêteur. Par là, il est un beau type français. Si la France le chérit entre ses fils, ce n'est pas seulement parce qu'elle retrouve en lui quelque chose de sa raison et de sa grâce, de sa force, de son entrain et de son harmonie ; ce n'est pas seulement parce que « nul désormais ne pourra plus étudier l'âme française dans son évolution historique et dans les œuvres où elle s'est manifestée, sans rendre hom-
mage au grand amour qu'il lui a porté et au labeur admirable qu'il lui a consacré »; (i) si la France le chérit et se reconnaît en lui, c'est qu'il fut, à son image, accueillant et généreux, prêt à recevoir et prêt à donner ; c'est qu'il a toujours avoué sa dette envers son grand maître Diez ; c'est qu'il a travaillé pour sa part à « constituer sur la terre cette cité de Dieu qu'aucune guerre ne souillera, qu'aucun conquérant ne menacera » ; c'est que, partout où brille un foyer de science, des étrangers ont aimé ce Français, et le pleurent.
Mais ceux-là entre tous le pleurent, étrangers ou français, les jeunes et les vétérans, ceux-là qu'il appelait ses élèves. Quand il mourut : « O mon plus que père ! » disait l'un, et cet autre : « O et praesidium et dulce decus meum ! » et cet autre : « Nous sommes tous comme des orphelins. » Ils se cherchaient les uns les autres, eux tous qui s'aimaient en lui. Ils se redisaient ce qu'il avait fait, non seulement pour le bien de leurs travaux, mais pour la formation de leur vie morale ; comment chacun d'eux tour à tour, en telle crise de sa vie, s'était confié à lui, et s'était cru alors le disciple bien aimé, et l'avait été, en effet, au jour de sa souffrance. Ils se redisaient les heures de leur jeunesse où il leur avait appris comment et pourquoi l'on travaille. Et moi, ne dirai-je rien à mon tour de ce qu'il fut pour moi ? Ne devrais-je pas les décrire devant vous, ces heures chères, ces heures sacrées, et n'est-ce pas ce qu'attendait de moi mon ami, M. Alfred Jeanroy, lorsqu'il m'écrivait, il y a quelques jours : « Je m'associe
(1) Maurice Croiset, S^otice sur la vie et les travaux de Gaston Paris, lue à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Joseph Bédier
aux paroles que vous allez prononcer ; laissez-y seulement parler votre cœur... » ? Oui, au lieu de cette image comme officielle et comme publique du philologue et du savant, j'aurais préféré, moi qui pendant dix-sept ans ai vécu de ses bienfaits, en retracer une autre, plus intime, et plus riche, et plus tendre, au gré de mon émotion et de mes souvenirs personnels; et je souffre à considérer que d'une existence si diverse et si complexe, de la magnificence de son âme, de ma reconnaissance et de mon amour, je n'aurai montré que le peu que j'en ai laissé transparaître pendant cette heure. Mais j'ai été contraint aujourd'hui, comme luimême l'avait fait pour son père, à « ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place ». Je dirai donc seulement : si la meilleure leçon que j'ai apprise de lui est qu'il faut travailler de toute son honnêteté intellectuelle, de tout son cœur aussi, selon ce que l'on est, selon ce que l'on peut, à chercher la vérité et à en répandre le culte, cette leçon, je l'ai bien retenue, et par là, par là seulement, mais par là du moins, sa chaire du Collège de France ne sera pas diminuée.
Joseph Bédier
Nous proposant de publier ensuite, conformément au plan que nous suivons dans ces biographies, un ou plusieurs exemples de notre auteur, il nous fallait, si j'ai bien lu la leçon précédente, il nous fallait non pas découper artificiellement dans Vœuvre de Gaston Paris quelques textes littéraires accessibles à un soi-disant grand public, mais au contraire il nous fallait rester au cœur de l'œuvre, et donner un ou plusieurs exemples ordinaires de son travail ordinaire; madame Gaston Paris, qui a bien voulu approuver le projet de ce cahier, nous a permis d'extraire de l'œuvre de Gaston Paris et de reproduire les deux études suivantes :
traoaux
Le travail que Von va lire est extrait de la Revue historique, tome LUI, année i8g3; il porte, comme on le verra, sur le texte même cVoii nous est venue la légende de la Princesse lointaine.
JAUFRÉ RUDEL
JAUFRÉ RUDEL
Jaufré Rudel est moins connu par les six poésies qu'il nous a laissées que par la touchante et romanesque histoire que raconte en tête de ces poésies son antique biographe provençal. Voici dans sa concise élégance le texte de cette histoire :
Jaufres Rudels de Blaia si fo moût gentils hom, princes de Blaia, et enamoret se de la comtessa de Tripol ses vezer, per lo gran bon qu'el n'auzi dir als pelegrins que vengron d'Antiochia, e fetz de lieis mains vers, ab bons sons, ab paubres motz. E per voluntat de lieis vezer el se crozet, e mes se en mar; e près lo malautia en la nau, e fo condutz a Tripol en un alberc per mort. E fo fait a saber a la comtessa, et ella venc ad el al sien lieit, e près lo entre sos braz. Et el saup qu'ella erala comtes >a, si recobret lo vezer e l'auzir el flairar ; e lauzet Dieu que l'avia la vida sostenguda tro qu'el Tagues vista. Et enaissi el mori entre sos braz ; et ella lo fetz a gran honor sepellir en la maison del Temple. E pois en aquel dia ella si rendet monga per la dolor que ella ac de la mort de lui. (i)
L'aventure de Jaufré Rudel devait inspirer la poésie, et depuis le temps du premier romantisme jusqu'à nos
(1) Cette biographie a été souvent imprimée; voyez Chabaneau, les Biographies des troubadours (Toulouse, 1885), page 10. Je donne, avec quelques très légères variantes, le texte de MM. Paul Meyer (Recueil de textes bas-latins, provençaux et français, page 99) «t Stimming ('Jati/'/e Rudel, page 40), qui est le plus court et certainement le plus ancien.
jours elle n'a pas cessé de le faire. Pour ne citer que les maîtres, elle a fourni les thèmes d'interprétations diverses à Uhland, à Henri Heine, à Swinburne, et tout récemment à Giosué Carducci et à Mary Robinson. Mais est-elle elle-même dès l'origine une fiction poétique ou contient-elle au moins une part de réalité ? C'est une question qui a été souvent discutée dans ces derniers temps, et à laquelle je voudrais essayer de répondre. Fixons d'abord l'époque et le milieu dans lesquels l'aventure devrait se placer.
Le biographe provençal ne nous fournit aucune date pour l'époque où florissait notre héros, mais un témoignage contemporain nous en donne une fort précise. Le troubadour Marcabrun termine ainsi une pièce composée en 1148 ;
Lo vers el so vuelh enviar An Jaufre Rudelh oltra mar, E vuelh que l'aion li Frances Per lor coratges alegrar. (i)
Jaufré avait donc pris part à la deuxième croisade, dirigée par Louis VH, et où les Français étaient de beaucoup les plus nombreux; il était déjà connu comme poète, puisque Marcabrun lui adressait spécialement son sir ventes.
Il était, dit la biographie, a prince de Blaye ». Getitre surprend au premier abord, et on se demande. s'il n'est pas dû à l'imagination du narrateur; mais il est au contraire fort exact. Le bisaïeul de Jaufré, Guillaume Fré-
(1) Cortezamen vuelh comensar (Raynouard, Choix, III, 373). C'est par distraction que M. Chabaneau (Biographies, page 10, note 4) attribue cet envoi à la pièce bien connue : A la fontana del vergier. Le vers qu'il accompagne n'a en lui-même aucun rapport avec la croisade.
JAUFRE RUDEL
déland, est déjà qualifié de princeps Blaviensis dans une charte de 1090, et son fils Gérard (i) reçoit le môme titre dans un acte de iîo6 environ. (2) « Le titre de prince », veut bien m'écrire mon savant confrère A. Longnon, « est fréquemment donné par les chartes du douzième siècle, en Saintonge et dans les régions circonvoisines, aux seigneurs châtelains qu'ailleurs on nomme dominus en latin ou sire en français. De là les titres de prince de Chalais et de Marsillac, ce dernier désignant ordinairement, dans les derniers siècles de la monarchie, l'héritier présomptif du duc de la Rochefoucauld. » La ville de Blaye faisait partie des domaines des comtes d'Angoulême, et elle fut donnée en fief à des cadets de cette famille. Dès le onzième siècle, nous trouvons comme seigneur de Blaye un Arnaud Rudel,
(1) Ce nom de Gérard, qui -reparaît à plusieurs reprises dans la liste des seigneurs de Blaye, suggère un rapprochement. La ville de Blaye, célèbre dans l'épopée française comme possédant le tombeau de Roland, y est également connue par le petit cycle qui comprend Ami et Amile et Jourdain de Blaye : or le fils d'Ami, seigneur de Blaye comme lui et père de Jourdain, s'appelle Gérard, et le fils de Jo irdain a le même nom. Il est probable que l'auteur de Jourdain a pris à un des Gérard, princes de Blaye, le nom de son héros. L'hypothèse inverse n'est guère admissible, vu le peu d'antiquité du poème.
(2) Ces renseignements sont empruntés à l'article Blaye (douze pages in quarto, inséré au tome V de VHistoire généalogique et héraldique des pairs de France du chevalier de Courcelles (Paris, 1825), article que m'a signalé M. A. LongTion. Les renseignements donnés par Foncemagne et Paulmy et reproduits ou résumés par Diez (Leben und VVerAe der Troubadours, édition Bartsch, page 48) et M. Stimming sont moins complets et moins exacts que ceux de cette notice. Signalons seulement en outre l'acte de 1227 concernant Jaufré Hudel 11 (111), signalé par M. Chabaneau (Biographies, page 47), d'après Teulet, Layettes du Trésor des chartes. II, 40 bis. C'est la fille de ce même Jaufré qui, d'après l'une des recensions de la plus ancienne biographie de Richaudde Barbézieux, fut aimée et chantée par ce troubadour (Chabaneau. Ciofirraphics, page 4.3; Suchier. Ja/irbuch fïir romanische Litteratur, XIV; .337) : cette recension l'appelle « filha d'en Jaufré Rudelh, prince de Blaia ».
fils de Geoffroi Taillefer, comte d'Angoulême. Le Guillaume Frédéland qualifié de princeps Blaviensis en 1106 n'aurait pas été son fils, Guillaume paraissant être mort sans postérité : c'était sans doute alors, comme lui, un cadet de la famille d'Angoulême. Sa descendance posséda le fief jusqu'au moment où il fut réuni par achat à la couronne (en 1290). Le surnom de Rudel (en latin au génitif Rudelli) fut conservé dans la famille, apparemment comme souvenir du premier possesseur du fief, (i) et toujours attaché au nom de Jaufré ou de
(1) Il pourra être utile de reproduire ici la table généalogique des seigneurs de Blaye telle que la donne l'article cité ci-dessus.
Guillaume Frédéland, prince de Blaye, cité de 1080 environ à 1106.
Gérard I, prince de Blaye, vivait encore en 1120 [et même en 1126, voyez Diez, etc.].
Geoffroy Rudel I, sire de Blaye. Guillaume Frédéland.
Gérard II, sire de Blaye, mentionné Geoffroy Rudel
vers 1160 et en 1164. (le poète).
Geoffroy Rudel II, sire de Blaye, existait encore en 1242.
Gérard III, sire de Blaye.
Geoffroy Rudel III, sire de Blaye, Gérard, co-seigneur de Blaye.
mentionné de 1242 à 1252.
Geoffroy Rudel IV, sire de Blaj'e,
mentionné de 1275 à 1315, n'existait
plus en 1319. Il avait vendu la
seigneurie de Blaye au roi
Philippe le Bel dès 1290.
Gérard Rudel. Guillaume
de Blaye, cité en 1342.
Je ferai seulement remarquer que Jaufré Rudel le poète, qui ne figure dans aucune charte, a été certainement prince ou vicomte de
JAUFRE RUDEL
Jofrei : (i) on n'en compte pas moins de cinq dans la généalogie de la famille. (2) Les seigneurs de Blaye, cadets des comtes d'Angoulême, auraient, semble-t-il, porté naturellement le titre de vicomtes, et, en effet, un poète du dix-huitième siècle, que nous citerons plus tard, donne le titre de « vicomte » à notre Jaufré; mais le titre de princes (ainsi que celui de seigneurs) leur était attribué concurremment.
Remarquons à ce propos que Blaye est située sur la , rive droite de la Gironde, dans une région dont le parler
Blaye ; il doit donc être considéré comme l'aîné de Gérard II, et celui-ci, qui n'est mentionné qu'à partir de 1160, ne devint seigneur de Blaye qu'après la mort de son frère, arrivée en 1148, si l'on accepte l'hypothèse proposée plus loin. Jaufré doit donc prendre dans le tableau la place de Gérard, et recevoir le numéro II dans la série des Jaufré Rudel de Blaye, le numéro de chacun des suivants étant augmenté d'une unité.
(1) On trouve aussi un Gérard Rudel, mais très tardivement.
(2> Cela tendrait même à faire croire que Guillaume Frédéland était le fils d'Arnaud Rudel, mais je ne puis étudier la question à fond. Quant à l'origine du surnom de Rudel porté par cet Arnaud, lils d'un Jofrei, je ne la connais pas. Remarquons seulement qu'il se retrouve dans la famille de Bergerac. Un Rudellus, mentionné pour la première fois en 1115 et pour la dernière en 1144, a gouverné le comté de Périgord seul ou conjointement avec d'autres; Hélie Rudel (Helias Rudelli), qui figure en 1146 et 1154 comme associé du comte de Périgord, était probablement son fils et l'auteur des seigneurs de Bergerac : on trouve dans sa descendance des Rudel, Hélie Rudel, GeofTroi Rudel et Guillaume Rudel. Ces renseignements sont extraits de l'article Bergerac, par l'abbé Lespine (seize pages in-quarto), inséré au tome V (1827) de l'ouvrage de Courcelles cité plus haut. « Dessalles, en son Histoire du Périgord, combat le sentiment de l'abbé Lespine au sujet de l'origine des Rudel de Bergerac, et prétend qu'ils devaient être issus des seigneurs de Blaye. Pour ma part, je trouve au contraire l'opinion de Lespine très fondée, et avant de la connaître j'étais arrivé aux mêmes conclusions que cet érudit. » (A. Longnon) — Les auteurs de l'Art de vérifier les dates veulent que le premier Rudellus ait reçu ce nom « en raison de la dureté de son caractère »; c'est fort peu probable : on voit ici le nom de Rudel, qui n'est qu'un surnom dans la famille de Blaye. employé comme un véritable nom; c'est en partant de là qu'il faudrait en chercher l'étymologie.
a aujourd'hui un caractère tout septentrional. Il n'en était pas ainsi au moyen âge et le langage de Blaye, comme celui d'une partie de la Saintonge et de l'Angoumois, avait alors beaucoup des traits caractéristiques qu'on est convenu d'attribuer à la « langue d'oc ». (i) Toutefois ce n'est certainement pas le langage de sa terre que le prince de Blaye a employé dans ses poésies ; ce qu'il appelle (2) la plana lengua romana dans laquelle il compose ses vers, c'est la langue littéraire déjà fixée par les troubadours antérieurs, notamment Guillaume IX, Eble de Ventadour et Marcabrun, c'est-à-dire essentiellement le limousin. Ses poésies ont déjà par ce fait un caractère conventionnel : il n'y faut pas chercher l'expression naïve et spontanée de sentiments vrais ; d'ailleurs, la forme rythmique en est très artistique, le style en est très étudié, et les formules convenues y abondent : toutes, sauf une, commencent par cette évocation du printemps et de ses manifestations typiques qui était de style dans la poésie courtoise. (3) Ce sont des exercices de l'esprit et non des effusions du cœur, ce qui n'empêche pas que certains passages n'aient un charme qui ne s'est pas encore évanoui. (4)
Voilà ce que nous apprennent de Jaufré des témoignages certains : il était seigneur, prince ou vicomte de
(1) Voyez sur ce point Paul Meyer, Romania, VI, 632.
(2) II, 31 (Quan lo rius de la fontana).
(3) Voyez sur l'origine de ce début obligé les conjectures que j'ai émises dans le Journal des Savants, 1892, page 424.
(4) Le biographe de Jaufré dit que ses chansons avaient de bons airs (bons sons), mais de pauvres paroles (paubres motz). On trouvait à son époque le stj'^le du vieux troubadour trop simple, pas assez rie ou dus (voyez Suchier, Jahrbuch, VIII, 338). Mais c'est jus-
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Blaye, il composa des vers dans la langue des troubadours, et il se croisa en ii47- A ces données, la biograpliie ajoute l'histoire qu'on vient de lire : étant devenu amoureux de la comtesse de Tripoli sur sa renommée, il s'embarqua pour la Sjrie afin de la voir, tomba malade en mer, et n'arriva à Tripoli que pour rendre le dernier soupir entre les bras de la comtesse, qui se fit nonne le même jour.
Que cette histoire soit peu vraisemblable, c'est ce qui ne paraîtrait pas avoir besoin d'être démontré. Pourtant on l'a crue fermement pendant longtemps, et on a maintes fois soutenu que l'invraisemblance d'une action pareille à celle que la biographie attribue à Jaufré n'était pas au moyen âge telle qu'elle serait de nos jours. « Cette aventure amoureuse, dit Diez, ne se compare, dans l'histoire des troubadours, qu'à celle de Guilhem de Cabestaing et apporte une belle contribution à notre connaissance de cette époque remarquable qui est la vraie floraison du moyen âge. Un amour
teraent la grâce simple de quelques vers de Rudel qui nous fait encore trouver du plaisir à les lire. Tels sont ceux-ci :
D'aquest' amor sui tant cochos
Que quand ieu vauc vas lieis corren,
Veiaire m'es qu'a rehusos
Men torn e qu'ella m'an fugen (I, 22-25).
(Juan lo rius de la fontana
S'esclarzis si com far sol,
E par la flors aigientlna,
El rossinholetz el ram
Volf e refranh e aplana
Son douz chantar et afina,
Dreitz es qu'ieu lo mieu refranha(II, 1-7).
Las pimpas sian aïs pastors
Et als enfanz burdenz petitz,
E niias sian tais amors
Don ieu sia jauzcns jauzits (III 9-12).
allumé par la simple réputation répond parfaitement à la manière de penser exaltée de l'époque, et on en a d'autres exemples chez les troubadours. » (i) « En pesant la possibilité psychologique du cas », dit de son côté M. Stimming, (2) « nous ne devons pas prendre pour base les façons de penser et de sentir de notre temps prosaïque ; il faut en juger d'après l'esprit et le goût de l'époque à laquelle il appartient. Or, il n'y a pas besoin de preuves particulières pour montrer que ce qui caractérisait cette époque, c'était en général, mais surtout dans ce qui touchait à l'amour et au service des dames, une prédilection marquée pour tout ce qui était exalté, fantastique et mystérieux, et qu'il s'est ainsi passé bien des choses qui doivent nous paraître, d'après nos idées, exagérées et déraisonnables. Mais si cela ne suffisait pas pour nous faire regarder l'aventure comme possible a priori, c'est-à-dire en dehors de preuves spéciales, le fait que précisément de cette époque on nous rapporte des événements qui rappellent beaucoup l'histoire de Jaufré pourrait sans doute nous y amener. » Et l'auteur cite les amours de Dante da Majano et de la Sicilienne Nina, qui s'aimèrent sans s'être jamais vus et échangèrent des lettres et des poésies. (3) M. Suchier, repoussant les objections de
(1) Diez pensait sans doute aux cas plus ou moins pareils qu'a notés depuis M. Crescini (voyez ci-dessous).
(2) Der Troubadour Jaufre Rudel, sein Leben und seine Werke (Kiel, 1873), page 16.
(3) Le cas, à supposer qu'il soit authentique (ce qui est loin d'être assuré), n'est pas le même. Nina était poétesse et Dante était poète ; il s'éprend d'elle sur des vers d'elle qu'il a lus et lui en envoie des siens, auxquels elle répond. Un commerce de ce genre n'a rien d'inusité dans l'histoire littéraire : on connaît la célèbre
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M. Stengel à l'authenticité de la biographie, remarque à son tour : « Un amour fantastique de ce genre était tout à fait dans l'esprit du temps. L'abîme entre la poésie amoureuse et la vie amoureuse n'était pas, surtout chez les anciens troubadours, aussi grand que l'admet Stengel... Les biographies de Peire Vidal et d'Ulrich de Lichtenstein montrent suffisamment que le fantastique en amour ne régnait pas seulement dans les chansons, qu'il était aussi largement représenté dans la vie. » (i) M. Carducci apporte à l'appui de la même thèse de fines remarques sur le caractère idéaliste de l'amour au moyen âge. (2) Enfin, tout récemment, M. Crescini, dans une excellente étude où il a heureusement rectifié quelques passages des œuvres de Jaufré, après avoir signalé l'incrédulité de M. Stengel et l'adhésion que je lui ai donnée en remarquant que le thème de l'amour conçu par ouï-dire se retrouve dans les fictions de tous les peuples, (3) ajoute : « A la bonne heure; mais, surtout dans les époques héroïques et poétiques, on ne peut nettement distinguer le domaine de l'imagination de celui de l'histoire. La création romanesque découle de la vie, et à son tour, influe sur la vie. Sommes-nous sûrs que ce thème, développé sous des formes séduisantes, n'ait pas ravi
mystification que le poète Desforgcs-Maillard, sous le nom de mademoiselle Malcrais de la Vigne, pratiqua au dix-huitième siècle sur SCS contemporains. Tous les poètes en vogue reçoivent des lettres d'inconnues, et ces déclarations sont souvent suivies de visites ; on en a vu aboutir à des mariages. Mais lire les œuvres de quelqu'un, c'est le connaître autrement que de réputation.
(1) Jahrbuch fur romaniscbe und englische Litteratitr, XIII, 338.
(2) Jaufré Rudel, poesia antica e moderna (Bologna, 1888), page 37.
(3) Histoire littéraire de la France, tome XXX, page 152.
les imaginations au point de pouvoir se changer en une aventure réelle? ))(i) Et l'auteur rapproche ce qui, dans d'autres biographies de troubadours, est raconté de Rambaud d'Orange et du roi Pierre d'Aragon, épris tous deux, sur la simple réputation de ces dames, l'un de la comtesse d'Urgel, l'autre d'Alazais de Boissazon. (2)
On le voit, toutes ces apologies reposent sur la même conviction, à savoir qu'au moyen âge il n'y avait pas entre la poésie et la vie la séparation qui s'est faite plus tard, conviction appuyée sur le fait que des aventures semblables à celle de Jaufré Rudel sont racontées de divers personnages contemporains. Malheureusement, elles ne le sont que dans des documents aussi suspects que celui qui concerne Jaufré. On s'appuie encore sur des aventures qui, sans rappeler celle-ci, sont aussi des plus extraordinaires, comme celles de Guilhem de Gabestaing, et de Peire Vidal, auxquelles on pourrait joindre celle de Richaud de Barbézieux. Mais tout cela a encore la même provenance : les biographies des troubadours. Pour Guilhem de Gabestaing, personne aujourd'hui ne doute que le biographe ne lui ait attribué un vieux conte qui se
(1) Voir Crescini, Per gli studi romanzi (Padova, 1892), page 14.
(2) Je n'ai pas le loisir de faire ici la critique de ces deux récits ; je ferai seulement remarquer qu'ils peuvent être authentiques sans appuyer beaucoup l'authenticité de l'histoire de Jaufré. Qu'un homme, qu'un poète, sur les grands éloges qu'il a entendu faire d'une femme, pense à elle, désire la connaître, exprime ce désir dans des vers, il n'y a là rien de bien surprenant, et cela s'est vu et se voit sans doute encore souvent. Mais il y a loin de cette disposition d'esprit, de cette aspiration vague à un voyage aussi aventureux que celui de Jaufré, entrepris sur de simples ouï-dire.
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retrouve sous beaucoup d'aulres formes et vient sans doute de l'Inde, (i) On a récemment démontré que l'incident le plus bizarre de la biographie de Peire Vidal (et il en est sans doute ainsi de plusieurs autres) n'avait aucune réalité historique. (2) Je dirai tout à l'heure un mot des deux versions de l'aventure de Richaud de Barbézieux. Enfin l'autobiographie d'Ulrich de Lichtenstein, que M. Suchier a encore citée à l'appui de sa thèse, contient, comme on l'a fait voir aussi il y a peu de temps, infiniment plus de fiction que de vérité. (3) On est quelque peu surpris, à vrai dire, de voir alléguer par des critiques sérieux des a témoignages » de cette valeur. Quant à l'idée générale qu'au moyen âge la vie était plus gouvernée par l'imagination et moins par la raison qu'elle ne l'est communément de nos jours, elle n'est pas contestable en soi ; mais c'est précisément dans les choses de l'amour qu'elle est le moins appuyée de preuves, et en tout cas elle ne saurait suffire à nous faire admettre comme historique tout ce que « les conteurs et les fableurs », pour parler comme Wace, ont trouvé bon de nous débiter. En fait, les sources vraiment historiques ne nous montrent rien de pareil à ces aventureux épisodes, et on ne conçoit pas pourquoi des chroniqueurs qui, sur d'autres points, ne se montrent pas moins avides d'histoires merveilleuses que les poètes et
(1) Voyez Romania, tome XXI, page 140, le compte rendu sommaire de la plus récente publication sur ce sujet : Patzig, Zur Geschichte der Herzmaere (Berlin, 1891).
(2) Voyez Fr. Novati, Romania, XXI, pages 78-81.
(3) Voyez Reinhold Becker, Wahrheit und Dichtiing in Vlrîch's von Lichtenstein Frauendienst (Halle, 1888).
romanciers contemporains, auraient gardé sur des faits aussi intéressants un silence systématique, (i) Dans le cas de Jaufré Rudel, ce silence, comme on le verra, serait particulièrement inexplicable. D'ailleurs, ce n'est pas seulement l'amour conçu par simple renommée qui est extraordinaire dans la biographie du prince de Blaye. Ce qui en fait précisément le charme poétique, cet embarquement aventureux, cette maladie en mer, cet abordage à Tripoli au moment où il va rendre le dernier soupir, cette arrivée de la comtesse pleine de surprise, de pitié et d'angoisse, cette mort du poète entre les bras de celle qu'il voit pour un seul et suprême instant, cette retraite de la comtesse dans le cloître, tout cela forme un de ces romans complets que l'imagination agence, mais que la réalité ne fournit guère tout faits. Le point d'arrivée, comme le point de départ, du récit sort visiblement du domaine de la vraisemblance.
Toutefois, « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable », et l'invraisemblance d'un récit, quand elle ne va pas jusqu'à être directement contraire à la crédibilité, n'est pas une raison suffisante pour le rejeter a priori. Ce qui est surtout à considérer, ce sont les autorités sur lesquelles il s'appuie. Seulement il faut noter qu'en bonne critique on doit être d'autant plus exigeant pour les preuves que le récit inspire plus de doutes : si, étant donné un récit en lui-même invraisemblable, il est
(1) C'est une question très semblable à celle de la réalité des « cours d'amour », que M. Crescini, dans le même volume où il s'occupe de Jaufré Rudel, essaie aussi de défendre, en prenant d'ailleurs également une position « juste-milieu ». Le silence complet des textes poétiques ou apparentés est un des arguments les plus solides contre leur existence.
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en outre sensiblement postérieur aux événements qu'il raconte, si le narrateur est l'objet d'une suspicion légitime, si les circonstances du récit sont contradictoires entre elles ou en opposition avec des faits connus d'autre part, si aucun témoignage externe ne confirme le récit, si au contraire on constate un silence absolu là où on devrait trouver la mention des faits allégués, on n'hésitera pas à rejeter le récit qu'on examine dans le domaine de la fiction, et on aura alors à rechercher comment cette fiction a pris naissance. Pour soumettre à cette critique l'histoire de Jaufré Rudel, je vais examiner rapidement l'autorité de la biographie provençale, les circonstances du récit, les tentatives qu'on a faites pour le faire entrer dans le cadre fourni par l'histoire authentique, et enfin la confirmation de ce récit qu'on a trouvée dans ce qui nous reste des œuvres du troubadour saintongeais.
On a longtemps regardé les biographies qui, dans plusieurs manuscrits, précèdent un choix de poésies de certains troubadours, comme des documents historiques incontestables. Les historiens de la poésie provençale n'avaient guère d'autres sources, et ils y puisaient avec confiance. Diez, qui y a encore cru beaucoup plus qu'il n'aurait fallu, a eu cependant à maintes reprises l'occasion d'en constater les inexactitudes, et, dans une note additionnelle de son grand ouvrage, (i) il s'est exprimé ainsi : <c Combien peu elles peuvent prétendre à une valeur absolue, c'est ce qu'on a eu plus d'une fois l'occasion de montrer dans ce livre ; mais leur valeur historique générale n'est pas plus à mettre
(1) Édition Bartsch, page 495.
en doute que celle de tant de chroniqueurs du moyen âge qu'il faut parfois rectifier. » La comparaison n'est pas tout à fait exacte : les chroniqueurs du moyen âge sont souvent mal informés, partiaux, inexacts et crédules, mais ils n'inventent pas leurs récits de toutes pièces ou ne les construisent pas sur des données étrangères à l'histoire, au lieu que plusieurs des biographies des troubadours sont de véritables romans, édifiés par un travail de pure imagination sur des passages arbitrairement interprétés des œuvres des poètes. Diez a été trop indulgent, sans doute parce qu'inconsciemment il hésitait à couper la branche sur laquelle il était assis : si on rejette en effet les biographies, on se trouve, pour beaucoup de troubadours, en présence d'un véritable néant au point de vue historique. Depuis Diez, et sans doute pour les mêmes raisons, on a longtemps laissé la question dans le vague. M. Stengel, qui, attaquant la véracité d'une biographie, se trouvait placé à un point de vue difïerent, a été plus hardi : « Personne ne peut nier, dit-il, (i) que dans ces notices, qui, pour plusieurs poètes, datent de cent ans après leur mort (car elles n'ont guère dû être rédigées avant le milieu du treizième siècle), il ne se soit glissé beaucoup de traits légendaires, que souvent on ne soit porté à supposer qu'elles ont été fabriquées à l'aide d'allusions mal comprises et de façons de parler bizarres des poètes eux-mêmes. » Depuis lors cette opinion a été plus d'une fois exprimée, (2) et, ce qui vaut
(1) Li romans de Durmart le Galois (Tûbingen, 1873), page 504.
(2) M. Novati, dans l'article cité plus haut, a fort justement comparé plusieurs récits des biogi-aphes des troubadours aux anecdotes
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mieux, démontrée par des exemples probants : je l'ai rappelé tout à l'heure pour Guilhem de Cabestaing et pour Peire Vidal. Je citerai particulièrement l'exemple typique de Richaud de Barbézieux, proche voisin du pays de Jaufré Rudel, et qui a eu pour dame une petitenièce (i) du poète. Richaud, qui florissait dans le premier quart du treizième siècle, a composé une chanson qui a été très célèbre (Aliresi com Volifans), dont la première strophe dit à peu près : « Gomme l'éléphant, quand il est tombé, ne peut se redresser si les autres ne le relèvent par le cri de leur voix, (2) ainsi je suis, et je veux imiter cette façon, car ma faute m'est si lourde et pesante que, si la cour du Pui et la libéralité et le mérite parfait des loyaux amants ne me relèvent pas, je ne me redresserai jamais; qu'ils daignent donc demander grâce pour moi là où ma prière est inutile et où je ne trouve pas de merci. » Et plus loin il dit que, si aucune prière ne sert à rien, il vivra seul et désespéré comme un ermite. Sur ces vers on composa une razo, c'est-è-dire une explication du sujet de la chanson, que les jongleurs récitaient avant de la chanter :
que les scholiastes de l'antiquité nous ont racontées sur les grands pocles grecs, et qui proviennent souvent aussi d'allusions ou de plaisanteries mal comprises.
(1) Voyez ci-dessus, page 47, note 2.
(2) Richaud avait une prédilection, qu'a déjà remarquée son ancien biographe, pour ces images empruntées à l'histoire naturelle, c'est-à-dire surtout à cette histoire naturelle imaginaire que le moyen âge avait héritée de l'antiquité. Le trait du vieil éléphant qui ne peut se relever quand il est tombé et que le jeune remet sur ses pieds avec sa trompe (et non par ses cris, comme Richaud l'a imaginé pour faire cadrer l'image avec son sujet), se trouve dans un grand nombre de Physiologues ou Bestiaires (voyez Goldstaub et Wendriner, Ein toscovenezianischer Bestiarius, Halle, 1892, page 413 et suivantes).
on y raconte que Richaud, ayant offensé la dame (l'offense elle-même est très romanesque) (i) et ayant été congédié par elle, « pour la tristesse qu'il en eut, s'en alla en un bois, et se fit faire une maison et s'enferma dedans, disant qu'il n'en sortirait pas jusqu'à ce qu'il trouvât merci auprès de sa dame ; c'est pourquoi il dit dans une chanson ;
Mielz de dompna, don soi fugitz doz ans. (2)
Puis les bonnes dames et les chevaliers qui les aimaient, voyant le grand dommage de Richaud qui était ainsi perdu, vinrent là où il était reclus et le prièrent de sortir de là. Et Richaud dit qu'il n'en sortirait pas jusqu'à ce que sa dame lui eût pardonné. Et les dames et les chevaliers s'en vinrent à la dame et la prièrent de lui pardonner, et la dame leur répondit qu'elle n'en ferait rien à moins que cent dames et cent chevaliers qui s'aimassent tous par amour ne vinssent tous devant elle, mains jointes et à genoux, lui demander merci et qu'elle lui pardonnât, et alors elle lui pardonnerait s'ils faisaient cela. La nouvelle en vint à Richaud, dont il fit cette chanson qui dit :
Altresi com l'olifanz...
Et... les dames et les chevaliers s'assemblèrent tous et allèrent crier merci à la dame pour Richaud, et la
(1) L'histoire racontée là rappelle assez celle de Gaucelm Faidit avec Marie de Ventadour et la dame de Malamort (Chabaneau, Biographies, page 36).
(2) Mielz de dompna était le nom sous lequel Richaud désignait sa dame. — On voit que dans cette chanson il dit qu'il l'a fuie pendant deux ans, mais il ne parle nullement d'une retraite dans un bois : c'est ainsi que les auteurs de razos transforment sans cesse les données fournies par les poètes.
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dame lui pardonna. » (i) Voilà qui est déjà assez fantastique ; mais ce n'est rien à côté d'une autre rédaction de la môme histoire, qui n'est conservée qu'en italien, dans une des Cento novelle antiche. Là l'offense de Richaud(2) envers sa dame est autre; il sort de son ermitage pour venir au Pui remporter, incognito, le prix d'un grand tournoi; mais il est reconnu, et on lui demande de chanter; il refuse, à moins d'avoir obtenu le pardon de sa dame. On va la supplier, mais elle répond : « Dites-lui que je ne lui pardonnerai jamais s'il ne me fait pas crier merci par cent barons et cent chevaliers et cent dames et cent demoiselles, qui tous crient d'une seule voix : Merci ! et ne sachent pas à qui la demander. » (3) Richaud profite de la Chandeleur, où on faisait grande fête au Pui, et quand tout le monde est réuni dans l'église, il chante la chanson qu'il vient de composer (Altresi com Volifanz); alors tous
(1) Chabaneau, page 44. Cette anecdote ne se trouve ajoutée à la biographie de Richaud que dans le seul manuscrit P (xli-42 de la Laurentienne), d'après lequel M. A. Thomas l'a publiée le premier dans le Giornaœ di filologia romanza, III, 12-17. M. Thomas paraît croire que toutes les divergences entre la biographie et le récit du iVoueZZino sont du fait du conteur italien; je crois plutôt qu'il a eu sous les yeux une razo différente de celle qui nous est parvenue en provençal.
(2) Le rédacteur de la nouvelle n'avait pas trouvé dans son original provençal (ce qui est assez bizarre) le nom du héros. Il dit : a Uno di quelli cavalier! (pogniamli nome messer Alamanno). » Il a pensé sans doute à Bertrand d'Alamanon; mais l'identité de Richaud est sufllsammcnt établie par la citation de sa célèbre chanson.
(3) II y a là une contradiction flagrante. Il serait en effet bien plus conforme au code de l'amour courtois que ceux qui implorent la grâce de Richaud le fissent sans connaître sa dame (d'autant plus que si elle lui en veut, dans ce récit, c'est pour s'être vanté d'avoir une belle maîtresse); cependant on voit ici les chevaliers aller la trouver; donc elle était connue de tout le monde. Les récils de ce genre présentent souvent de pareilles inconséquences.
les gens qui sont dans l'église se mettent à crier merci, « et la dame lui pardonna, et il rentra dans sa grâce comme il y était d'abord ».
Je me suis arrêté à cette historiette, parce qu'elle nous montre bien comment se sont formées plusieurs des biographies des troubadours : elles reposent souvent, au moins en partie, sur les razos des chansons, et les razos elles-mêmes, dues ordinairement à des jongleurs, ne sont bien fréquemment que des inventions romanesques qui n'ont pas d'autres bases que les pièces qu'elles prétendent expliquer. De là vient que les critiques s'y sont souvent trompés, et ont cru trouver la confirmation des razos ou des biographies dans des textes qui en étaient simplement la source, et qui d'ailleurs ne contiennent pas du tout ce que l'imagination des jongleurs en a tiré. Des observations analogues pourraient se faire et ont été faites sur bien d'autres razos ou biographies, même quand elles ne présentent rien de trop invraisemblable en soi. (i) Ce n'est pas d'ailleurs la seule cause des inexactitudes des renseignements historiques qu'elles donnent : beaucoup d'entre elles, écrites longtemps après les faits qui en sont le sujet, montrent chez leurs auteurs une complète ignorance de l'histoire ou une étrange confusion de souvenirs. C'est ainsi que Hugues de Saint-Cire, l'auteur certain des vies de troubadours qui inspirent le plus de créance, et l'auteur présumé de beaucoup d'autres, raconte que Bernard de Ventadour, banni de son pays, vint trouver la duchesse de Normandie, « qui était jeune
(1) Par exemple pour Bertrand de Boni, voyez les remarques critiques de MM. Clédat, Stimming et Thomas.
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et de grande valeur », et resta long-temps à sa cour ; mais le roi d'Angleterre l'ayant épousée et emmenée, Bernard s'en retourna à Toulouse. Or Aliénor ne devint duchesse de Normandie (ii52), puis reine d'Angleterre (ii54) que par son mariage avec Henri Plantegenêt; jusque-là elle était reine de France, ce que Hugues paraît complètement ignorer, (i) La même erreur, exposée plus complètement encore, sur la même personne a fait conjecturer avec vraisemblance à M. Chabaneau que Hugues était aussi l'auteur de la notice sur Guillaume IX. D'après cette notice, Guillaume « eut un fils qui eut pour femme la duchesse de Normandie, dont il eut une fille qui fut femme du roi Henri d'Angleterre ». Ainsi Aliénor, avant d'épouser Henri H, aurait possédé la Normandie comme héritage de sa mère ! Et remarquez que Hugues de Saint-Cire était contemporain d' Aliénor, morte seulement en 1212, qu'il était intimement lié avec Savari de Mauléon, mêlé à toutes les affaires du temps, qu'il fît un long séjour en Poitou, dans le pays même qu'Aliénor avait successivement apporté en dot à ses deux maris, et que le mariage d' Aliénor, aussitôt après sa répudiation par Louis VH, fut un des grands événements du douzième siècle : ses erreurs dépassent donc toute mesure excusable et presque
(1) Diez a bien remarqué qu'ici la biographie de Bernard devenait tout à fait fabuleuse. M. Suchier (Jahrbuch, XIV, 124) traduit : « Et il alla chez la duchesse de Normandie et resta longtemps à sa cour, jusqu'à ce qu'elle devînt reine d'Angleterre. » Et il explique, comme Diez d'ailleurs, qu'il s'agit de l'avènement de Henri au trône d'Angleterre, par la mort d'Etienne, en 1154. Mais ce n'est pas du tout ce que dit Hugues de Saint-Cire, et la biographie de Guillaume IX montre bien comment on se représentait les choses. Le désir de trouver un peu de réalité dans ces documents romanesques ne doit pas nous porter à en dissimuler le vrai caractère.
croyable, surtout si on se rappelle qu'il prétend avoir recueilli son histoire de Bernard de la bouche du fils même de la comtesse de Ventadour que Bernard aimait, (i) Et voilà ce qu'est celle des biographies que Diez désigne entre toutes comme « fast urkundlich ».
Nous sommes donc avertis de ne pas nous fier à ces compositions, qui ont été faites en vue non de fournir des documents aux historiens, mais d'intéresser et de divertir les auditeurs et plus tard les lecteurs. La valeur de chacune d'elles doit en tout cas être examinée soigneusement, et il est clair que cette valeur a d'autant moins de chance d'être sérieuse que le biographe sera plus postérieur au héros. La vie de Jaufré Rudel peut bien être de Hugues de Saint-Cire ; ce serait sa plus grande chance d'antiquité : elle serait alors postérieure d'environ trois quarts de siècle aux événements qu'elle raconte; (2) c'est plus qu'il n'en faut pour qu'on ne lui attribue pas une grande autorité. Mais il faut l'étudier en elle-même et voir comment elle se concilie avec l'histoire.
La biographie nous dit que Jaufré « se croisa par volonté de voir la comtesse de Tripoli », et nous savons en effet par Marcabrun qu'il se croisa en 1147 ; mais nous avons la chanson qu'il composa à cette occasion, et elle prouve que ce ne fut nullement pour aller chercher une belle inconnue. Cette chanson nous offre les
(1) Cette allégation se heurte d'ailleurs à de nombreuses difficultés, dans lesquelles je n'ai point à entrer ici.
(2) Hugues de Saint-Cire a composé des poésies de 1215 environ à 1240. Je croirais volontiers qu'il a écrit ses biographies à un âge avancé, quand, s'étant marié, il ne fit plus de chansons, comme nous l'apprend sa biographie, qui, à mon sentiment, peut fort bien être de lui-même.
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deux thèmes qui figurent dans beaucoup d'autres chansons de croisade, l'amour et l'enthousiasme religieux ; mais, tandis qu'ailleurs ils sont ou fondus ou mis en opposition, ici ils sont simplement juxtaposés de la façon la plus étrange. L'incohérence des pensées successivement exprimées dans une même pièce est un des caractères les plus communs de la lyrique provençale (qui contraste singulièrement avec l'unité excessive que donne à chaque pièce le rapport des strophes entre elles et souvent, comme ici, l'identité des rimes d'un bout à l'autre) ; mais elle a rarement été poussée aussi loin. Dans les six premières strophes, le poète se représente comme passionnément amoureux ; il trouve même des accents d'une sincérité rare dans la poésie courtoise, (i) il s'encourage à oser avouer son « talent » à sa dame ; puis, sans aucune transition, il écrit ces deux strophes, dont le premier vers seul rappelle l'amour :
Amour, je me sépare de vous avec allégresse, parce que je vais cherchant mon mieux ; et j'ai cette bonne aventure d'en avoir le cœur joyeux grâce à mon garant, (2) qui me veut et m'appelle et m'accepte, et qui m'a mis en bon espoir.
Et qui reste par deçà dans les plaisirs et ne suit pas Dieu à Bethléem, je ne vois pas comment il pourra jamais être preux ni atteindre son salut; car je crois et je sais que celui que Jésus instruit peut tenir école avec sécurité.
Il résulte clairement de cette pièce que Jaufré, quand il se croisa, était amoureux non pas d'une inconnue
(1) J'ai emprunté plus haut à cette pièce (I de Stimming) quelques vers qui peignent vivement l'impatience de l'amant qui va trouver celle qu'il aime.
(2) Schutzpatron, traduit M. Stimming; je crois que c'est Dieu que le poète désigne.
qu'il allait chercher outre-mer, mais bien d'une personne qu'il laissait en France, et qu'il se croisa, sacrifiant cet amour, sous l'impulsion de la ferveur religieuse excitée au plus haut point, comme on sait, en 1146 et ii47j par les prédications de Bernard de Clairvaux. Aussi Diez, M. Stimming, et tout récemment M. Carducci (i) ontils pensé qu'il était retourné en Syrie, vingt-trois ans plus tard d'après Diez, quinze ans seulement d'après M. Stimming, cette fois pour voir la comtesse et mourir. Il faut avouer, a fait observer avec raison M. Stengel, que, si à la rigueur on conçoit qu'un jeune poète exalté fasse un pareil coup de tête, on a bien de la peine à l'imaginer d'un homme qui, en 11 70, aurait eu au moins cinquante ans, en 1162 aurait passé la quarantaine. Mais en outre, la biographie, notre seule source pour l'aventure amoureuse, nous dit positivement que Jaufré « se croisa » pour la comtesse. Se croiser n'est pas simplement aller outre-mer : c'est prendre la croix donnée par un prêtre dans une cérémonie spéciale et contracter par là une série d'obligations en même temps que recevoir une série de privilèges; or, entre 1147 et 1189, il n'y eut pas de « croiserie » en France. Le biographe ne dit pas d'ailleurs que Jaufré soit allé deux fois en Syrie : il rattache expressément son départ comme croisé à son amour pour la comtesse de Tripoli ; or nous voyons par la chanson citée que Jaufré, quand il se croisa, était amoureux en France; la biographie est donc en contradiction formelle avec un fait sur lequel il ne saurait y avoir de doute.
Cette contradiction n'a pas arrêté M. Suchier, qui
(1) Ouvrage cité, page 42.
JAUFRE RUDEL
croit à l'exactitude du récit de la biographie, et que Jaufré s'est en effet croisé en 1147 P^^^ amour pour la comtesse de Tripoli, (i) Comment il concilie cette opinion avec la chanson de croisade, il ne nous le dit pas ; et les critiques qui se sont rangés à son avis (2) ne cherchent pas davantage à l'expliquer. M. Crescini a sans doute justement interprété leur pensée en disant : « Pour Suchier, la chanson aurait été composée au printemps de 1146. La nouvelle flamme pour la comtesse inconnue se serait allumée dans le cœur du poète entre ce moment et le mois d'août ii47> dans lequel, toujours d'après Suchier, il se serait mis en mer avec le comte de Toulouse et d'autres vers la Terre Sainte. Mais cette passion nouvelle ne semble pas être née ainsi àl'improviste; on l'imagine plutôt longtemps couvée et caressée par l'imagination du poète. Puis, comment croire que, résolu à prendre congé d'Amour, oubliant toute chose terrestre pour le service de Dieu, le poète ait tout à coup entrepris son pèlerinage uniquement pour l'amour d'une femme ? C'est pourquoi, ou ce ne fut pas à l'occasion de la croisade que Jaufré s'aventura outre-mer, ou la clianson en question ne se rapporte pas à la croisade, ce qui semble plus difïicile à admettre. » (3) On verra plus loin que, malgré ces sages remarques, M. Crescini ne peut se résigner à considérer comme une simple fiction l'aventure de Jaufré Rudel avec la comtesse de Tripoli. Il ne met pas d'ailleurs assez en
(1) Jahrbiich, XIII, 127.
(2) Paul Meyer, Romania, VI, 120 ; Chabaneau, Biographies, page 10, note 4 (« l'opinion de M. Suchier... la seule plausible »).
(3) Ouvrage cité, page 2. « Comme on voit, dit ailleurs l'auteur (page 14), on flotte dans une mer d'incertitudes. »
relief l'invraisemblance du système de M. Suchier. Il est très peu probable que Jaufré ait composé son chant de croisade au printemps de ii46; les strophes que j'ai citées montrent clairement qu'en les composant il est tout près de son départ ; or il s'embarqua sans doute au mois d'août 1147 : c'est donc au printemps de 1147 que la chanson a dû être faite, et elle nous représente bien les sentiments dans lesquels le poète partait pour l'Orient. Il est bien clair que Jaufré ne s'est pas croisé pour voir la comtesse de Tripoli.
Si les difficultés, pour ne pas dire les impossibilités, sont grandes du côté de Jaufré Rudel quand on veut accepter le récit de son biographe, elles ne sont pas moindres du côté de sa dame. C'était, nous dit le narrateur, la comtesse de Tripoli. On reconnaissait jadis sous cette dénomination la veuve de Raimond II, ce qui placerait l'aventure après 1187 : il ne saurait en être question aujourd'hui. (i)Foncemagne et Paulmy, suivis par Diez, par M. Stimming et tout récemment par M. Carducci, (2) ont cru qu'il s'agissait de Mélissent, fille de Raimond premier et sœur de Raimond II, qui, en 1162, fut outrageusement abandonnée par l'empereur grec Manuel, auquel elle était fiancée : « Cet affront, dit Diez, put décider la comtesse, comme il arrivait souvent, à renoncer aux vanités du monde et à s'adonner aux œuvres pies, et ainsi la renommée de sa vertu, rehaussée par le tort qu'elle avait subi, put se répandre jusqu'en Europe par la bouche des pèlerins. Ceci admis,
(1) Voyez Diez, Leben und Werke, page 49, note 3.
(2) Ouvrage cité, page 42 : « Par amor di Melisenda, corne porta la leggenda e la storia puô ammettere. » Mais la « légende », si l'on entend par là les témoignages anciens, ne donne aucun nom.
JAUFRE RUDEL
l'histoire se serait passée vers l'an 1170. » MM. Stimming et Garducci raisonnent de même ; seulement ils placent l'événement en 1162, date assignée à la mort de Jaufré Rudel par Nostradamus. (i) On a déjà vu combien il est peu admissible que Rudel, après s'être croisé en 11475 soit retourné en Syrie, poussé par une vision d'amour, vingt-trois ans ou même quinze ans après. M. Suchier a remarqué en outre qu'il était dans les conventions de l'amour courtois d'aimer les femmes mariées et non les jeunes filles. Et en effet, si Jaufré était venu trouver Mélissent, ce n'aurait pu être que pour l'épouser : quoi de plus choquant, et quoi de moins conforme au ton des chansons où on veut qu'il ait exprimé son amour ? (2) Mais il y a plus : Mélissent n'était pas « comtesse de Tripoli ». On ne prodiguait pas au
(1) Bartsch a montré (Jahrbuch, XIII, 20) que les additions faites par Nostradamus à l'ancienne biographie sont, comme d'ordinaire, ou des ornements ou de pures fictions. Il change Blaie en Blieux, pour faire de Jaufré un Provençal, etc. Il termine son récit par ces
mots : « Et rendit l'esprit entre les mains de la comtesse, qui le
fist mètre en riche et honorable sépulture de porphire, et luj' feist engraver quelques vers en langue arabesque, qui fut en l'an 1562 (lire 1162), auquel temps il florissoit. » Bartsch i-emarque, il est vrai : « La date ne se trouvait pas dans la source..., mais elle peut être exacte et Nostradamus peut l'avoir prise dans des sources liistoriques ; elle s'accorde parfaitement avec la chronologie du poète » (de même Stimming, page 16; Carducci, page 41). Quelles pourraient bien être les « sources historiques » que Nostradamus aurait connues sur Jaufré Rudel et que nous ne connaîtrions pas? Il a probablement voulu mettre ici une date parce qu'il s'agissait d'une épitaphe, et il a choisi celle-là à l'aventure, sans même s'apercevoir qu'elle ne cadrait pas avec ce qu'il avait raconté (de son chef) sur les relations de Jaufré et du comte de Bretagne (ieoffroi, né en 1155. Au reste, il y a une faute d'impression, et peutêtre avait-il mis une autre date, 1192 par exemple.
(2) D'après M. Stimming (page 18), la mésaventure de Mélissent avait dû d'autant plus toucher Jaufré que lui-même avait été, de la part d'une dame, victime d'une semblable perfidie (une de ses chansons nous laisse entendre qu'il avait été l'objet d'une mys-
Gaston Pains
ïîioyen âge les titres féodaux par politesse : Mélissent ayant un frère, Raimond II, qui possédait le comté de Tripoli, n'a jamais eu le titre de comtesse, et cela suffirait à l'écarter, (i)
Aussi M. Suchier a-t-il « laissé tomber » Mélissent, — qui perd ainsi son amant poétique comme son impérial fiancé, — et s'est-il « décidé pour Odierne, sa mère, femme du comte Raimond premier de Tripoli... Odierne était née vers 1118 et pouvait encore alors (en 1 147) être assez belle pour mériter la louange d'un troubadour. » A la bonne heure ; mais nous savons pertinemment qu'Odierne ne se fit nullement nonne en 1147, (2) année où le malheureux Jaufré, d'après M. Suchier, serait venu expirer entre ses bras : après avoir assez mal vécu avec son mari Raimond premier, elle exerça, quand il eut été assassiné en 1162, la tutelle de son fils mineur, et mourut en 1161. Si c'est elle que le biographe a eue en vue, il a donc commis une grave erreur. Peu importe,
tification assez cruelle de la part d'une dame qu'il courtisait). S'il en était ainsi, ne trouverait-on pas dans les chansons qu'on suppose inspirées par Mélissent quelques traces de pareils sentiments ?
(1) Ajoutons que si Mélissent, sur qui l'attention avait été attirée par son malheur, eût été l'héroïne d'une aventure aussi romanesque et eût pris le voile ensuite, il est inadmissible qu'il ne nous en restât pas un récit. Guillaume de Tyr, qui la connaissait personnellement, qui l'appelle (XVIII, 31) bonae indolis adolescentulam, aurait cei'tainement rapporté une telle histoire. Mais ne sent-on pas qu'on ne peut même l'imaginer comme insérée dans son œuvre, et que jamais un conte pareil ne figura dans une chronique sél'ieuse ?
(2) « Si elle s'est retirée dans un cloître, dit M. Suchier, je ne le sais pas, » et de même M. Crescini (page 17). Mais ce n'est pas assez dire, comme on le voit par les dates rappelées ci-dessus. Tout ce qu'il nous importe en effet de savoir, c'est si elle a pris le voile en 1147 ; or elle ne l'a pas fait, ni au moins pendant les dix années suivantes.
JAUFRE RUDEL
dit M. Crescini : « Qui ne voit que cette donnée doit être purement imaginaire ? Si l'histoire a ses droits, la fantaisie a ses privilèges : elle supplée à son gré ce qui manque de poétique dans les cas réels. Et la retraite de la comtesse de Tripoli dans l'asile du cloître, pour y vivre en songeant à son doux poète mort entre ses bras, ne doit pas être autre chose qu'un complément romanesque donné à la belle histoire de Jaufré Rudel. » La biographie raconte essentiellement quatre faits : Jaufré Rudel s'est épris, à Blaye, de la comtesse de Tripoli sur ce qu'il en entendait dire, — il s'est croisé pour la voir, — il est mort dans ses bras en abordant à Tripoli, — elle s'est faite religieuse. De ces faits, deux seulement, le second et le dernier, se prêtent à un contrôle historique (nous verrons toutefois que le troisième n'y échappe pas tout à fait et n'y résiste pas mieux); or, le quatrième est démontré faux ; le deuxième, de l'aveu de M. Crescini, est à peu près inadmissible ; mais il n'en faut pas moins croire les deux autres, parce que rien ne prouve qu'ils soient impossibles, tout invraisemblables qu'ils nous paraissent ! Le biographe a ajouté à son histoire un « complément romanesque », il l'a commencé par une évidente erreur, mais ce serait pousser trop loin le scepticisme de ne pas le croire sur parole pour le fond même de l'histoire, bien qu'il écrivît près d'un siècle après son héros et que son histoire entière ait précisément le caractère des inventions romanesques de ce temps !
Une seule chose explique cette obstination, chez des critiques de la valeur de ceux que j'ai cités, à défendre une thèse aussi étrange, c'est la conviction où ils sont que les chansons mêmes de Jaufré Rudel con-
Gaston Pains
tiennent la preuve et l'expression de sa passion insolite :
Amors de terra lonhdana
Per vos totz lo cors mi dol ! (II, 8-9)
Telle est l'épigraphe que M. Carducci a mise en tête de la jolie plaquette où il a joint sa belle poésie sur Jaufré Rudel à une étude sur sa légende, et il y a' des expressions bien plus frappantes dans une autre pièce (VI) : «Que personne ne s'émerveille de moi, dit le poète, si j'aime ce que je ne verrai jamais ; car dans mon cœur il n'y a de joie d'amour que pour celle que jamais je ne vis ; jamais elle ne m'a dit vrai ni menti, et je ne sais si jamais elle le fera... » Et ailleurs (V) : «Jamais je ne jouirai d'amour, si je ne jouis de cette amour de loin; car je ne sais plus gente ni meilleure en nulle contrée ni près ni loin ; son mérite est si vrai et si pur que là-bas au pays des Sarrasins je voudrais être pour elle appelé captif... Ah î pussé-je être là pèlerin, en sorte que mon bourdon et mon esclavine fussent regardés par ses beaux yeux ! »
Peut-on se refuser, disent les défenseurs de la légende, à des preuves aussi claires? Jaufré ne dit-il pas expressément qu'il aime une dame qu'il n'a jamais vue et qu'il ne verra peut-être jamais? qu'il est prêt pour elle à être prisonnier « là-bas dans le pays des Sarrasins?» et qu'il espère arriver chez elle comme pèlerin? Conmie nous savons en outre qu'il se croisa réellement, peut-on demander une confirmation plus éclatante du récit de son biographe?
Pour moi, comme pour M. Stengel, l'examen attentif des chansons de Jaufré doit amener à une conclusion
JAUFRE RUDEL
toute contraire. Ces chansons sont au nombre de six; (i) de l'aveu de tous les critiques depuis Diez, trois de ces chansons se rapportent à un autre amour que celui pour lequel Jaufré Rudel, comme dit Pétrarque,
. . .usù la vêla e'I remo A cercar la sua morte...
Ce sont les pièces I, III et IV de l'édition Stimming. Jusqu'à ces derniers temps on y joignait aussi la pièce II (Quan lo rius de lafontana), et comme elle tient manifestement aux deux qui restent, elle aurait dû créer un sérieux embarras aux critiques qui séparaient complètement ces deux dernières des autres. La pièce II comme la pièce VI célèbre une amor lonhdana (c'est dans II que se trouvent les vers cités plus haut), et il serait vraiment merveilleux que sous ce même nom le poète eût chanté deux amours absolument distincts, l'un pour une personne qui habitait loin de lui, mais qu'il connaissait et voyait, l'autre pour une dame de Syrie qu'il n'avait jamais vue. M. Crescini l'a bien compris, et il a cherché à supprimer la difficulté en admettant, d'accord avec les critiques antérieurs à Diez, que II se rapportait à la dame inconnue tout comme V et VI. Il a fait voir en effet que l'objection qui avait paru décisive à Diez ne s'appuyait que sur une fausse leçon, (2) et il a proposé pour la dernière strophe une correction très admissible, grâce à laquelle elle ne
(1) Diez en comptait sept, mais la septième n'est certainement pas de Jaufré.
(2) La leçon qu'il adopte avec M. Stimming n'est pas, il faut le dire, bien assurée (six manuscrits ont vostre et six sien, et uaii est très mal appuyé), ni bien claire : M. Stimming traduit dans le sens de Diez; la traduction de M. Crescini ne s'impose pas.
signifie plus que la dame aimée par le poète habitait la France, (i) Mais, même si on accorde à M. Crescini que ces deux passages ne prouvent rien, la chanson ne laisse pas que de se concilier mal avec la situation où d'après lui aurait été le poète. Est-ce d'une inconnue qu'on parle ainsi : « Puisque le moyen [d'aller la trouver] me manque tous les jours, (2) je ne m'émerveille pas si je m'en consume; car jamais ne fut plus gente chrétienne, juive ou sarrasine; il est vraiment nourri de manne, celui qui gagne son amour »? Et comment peuvent s'expliquer les vers suivants : « Mon cœur ne cesse pas de désirer la chose que j'aime le plus; et je crois que mon vouloir m'abuse, si la convoitise me l'enlève »? Mais d'ailleurs la question qui se posait quand on séparait cette pièce de V-Vl pour la réunir à III se pose sous une autre forme si on la rapproche de V-VI pour la séparer de III. Dans III, en effet, comme dans II et V, le poète parle d'un amour lointain ;
Luenh es lo castels e la tors Ont ella jai e sos maritz...,
et il est contraire à toute vraisemblance d'admettre que par deux fois, pour deux personnes différentes, le poète ait éprouvé et chanté un amor de lonh. Ce serait vrai-
(1) Encore ici la question est douteuse : sur neuf manuscrits, trois seulement ont lui, que M. Crescini substitue à leis. Mais sa leçon me paraît préférable, à cause du vers 33 : Bom sap, car gens Peitavina, etc., qui semble bien rattacher la seconde moitié de la strophe à la première.
(2) Cette expression semble bien plutôt indiquer la difficulté de visites un peu lointaines (comme dans la pièce III) que la grande séparation qui existerait entre Blaye et Tripoli, et qu'on ne ferait disparaître que par une grande décision prise une fois.
JAUFRE RUDEL
ment une prédestination, et il n'aurait pu s'empêcher lui-même de faire remarquer une telle bizarrerie, (i)
Mais prenons en elles-mêmes les deux pièces qui sont considérées comme les témoignages les plus assurés de la passion romanesque de Jaufré. Remarquons d'abord qu'il ne dit nulle part, comme M. Crescini le répète après Diez, qu'il « désire aller comme pèlerin dans le pays des Sarrasins ». (2) Il s'écrie seulement :
Ai ! car me fos lai pelleris,
Si que mos fustz e mos tapis
Fos pels sieus bels uolhs remiratz ! (V, 33-35)
Je crois qu'il s'agit là non pas d'un vrai pèlerinage, mais d'un déguisement en pèlerin (3) analogue à celui qu'emploie une fois Tristan pour pénétrer auprès d'Iseut ; c'est ce qui résulte, semble-t-il, du mot tapis : Diez traduit par « Tasche », c'est-à-dire « besace » (suivant Raynouard), M. Stimming par « Kittel » (4) (il entend sans doute l'esclavine que les pèlerins por-
(1) Il y a d'ailleurs entre III et II-V-VI de tels rapprochements de pensée et d'expression qu'on ne peut guère les séparer; conférez III, strophes 5-6, et VI, strophe 4.
(2) Ouvrage cité, page 3; et page 16, il dit encore : « Ce qui est certain, c'est que Jaufré chanta son amour lointain, et que la dame dont il était épris demeurait en Terre Sainte, en sorte qu'il souhaite d'aller la trouver sous l'habit de pèlerin. » Rien n'indique dans ses chansons que sa dame demeurât en Terre Sainte.
(3) 11 s'agit sans doute d'un prétendu pèlerinage à saint Jacques : rien n'était plus commun que de rencontrer par les routes du sudouest de la France des pèlerins de saint Jacques.
(4) Ce serait un sens dérivé de tapits; mais il faut ici un mot en -15 = ins comme les quatorze autres mots qui riment en -is dans la pièce : l'accusatif est certainement tapin. Le mot tapin, comme me le fait remarquer M. Paul Meyer, n'est d'ailleurs connu que comme adjectif ^gen/ lapina, art tapina, avec un sens méprisant) et dans la locution a tapi, ancien français a tapin, « en cachette ». Voyez Raynouard, V, 302-303.
ni
talent volontiers); mais tapin n'a pas ce sens : ce mot se rattache à toute une série de mots qui signifient « cacher, déguiser, » et il ne peut guère avoir ici d'autre sens que celui de « déguisement ». Quant aux pays des Sarrasins, Jaufré, excepté dans sa chanson de croisade, ne manifeste nulle part le désir d'y aller : il dit qu'il aime tant sa dame qu'il accepterait par amour d'elle d'être prisonnier des Sarrasins; c'est une simple manière de parler qui n'implique aucune intention d'aller dans leur pays.
Maintenant il est incontestable que dans la chanson VI Jaufré Rudel dit positivement qu'il aime une dame qu'il n'a jamais vue et (notons-le bien) qu'il ne verra jamais, (i) dont il n'a pas joui et qui ne jouira pas de lui, etc., et il est possible qu'il ait en effet composé cette pièce en l'honneur d'une dame dont il avait entendu parler et qu'il pensait sans doute ainsi flatter, et, qui sait? conquérir s'il la rencontrait. Mais quel est le ton de cette pièce? celui d'un pur jeu d'esprit. Le poète nous en avertit dès le début, en ne parlant que des mérites techniques de son chant, auxquels il revient encore à la lin, adjurant ceux qui chanteront son vers de ne pas le gâter; il lui a donné en effet une forme très recherchée, en composant toutes les strophes de six vers sur les deux seules rimes i et a habilement croisées, et il a muni chaque strophe d'un « écho » qui prolonge Va de la dernière rime. C'est une pièce dans le genre de plus d'une de celles que nous ont laissées les plus anciens troubadours, comparable au Farai un vers de
(1) Comment aurait-il écrit cela s'il avait conçu l'amour pour la dame de Tripoli quand il était déjà croisé et sur le point de s'embarquer pour la joindre?
JAUFRE RUDEL
dreit nien de Guillaume IX. (i) Quandil l'a terminée, lé poète l'envoie à ses amis, et semble les engager à y ajouter des variations :
E vuelh l'auja en Caerci En Bertrams, el coms en Toisa :
Bos es lo vers, e faran hi Calque res dom liom chantara. (2)
(1) CeUe imagination de Jaufré Rudel eut du succès; elle était parfaitement dans le ton général de cette poésie courtoise si artificielle et si éloignée de la réalité. Il serait facile d'en relever chez les troubadours, les trouveurs et les minnesinger plus d'une imitation. Je me bornerai à un exemple de chaque groupe. Guillem de Béziers dit à sa dame :
Quar ieus am mais que nulla res que sia. Et anc nous vi, mais auzit n'ai parlar.
(Erransa, Raynouard, Choix, III, 133)
et on lit dans le Minnesangs Frûhling (11, 1) :
Dô ich dich loben hôrte,
Dô hete ich dich gerne erkant;
Durch dine tugende manige
FvLor ich le welnde, unz ich dich vant.
Gontier de Soignies a visiblement imité Jaufré dans une de ses pièces, le numéro 24 de l'édition de Scheler (tome II des Trouvères belges), et lui a n.ême emprunté l'expression d'amour lointaine. Je donne ici la strophe la plus caractéristique (II) :
Ja plaindroie mon grant enui, Dolcnz! mais je ne sai a cui :
Onques la bêle me conui, Ne ses privez onques ne fui ; Ce que j'en sai, c'est par autrui, Si m'a conquis que ses hom sui.
Grant dolor et grief paine
Trait l'on d'amor lointaine!
M. Jeanroy, qui a bien voulu constituer pour moi un texte critique de cette pièce, constate qu'elle a été diversement remaniée et interpolée. Cette strophe, qui se lit dans Berne et Bibliothèque nationale française, 846, est une nouvelle variation sur notre thème : Ainz tel merveille mais n'oî, Quant de ce muir c'onques ne vi: Et s'ele n'a de moi merci, S'ai soing d'amie ne d'ami : Tant par désir l'amor de il Que totes autres en obli. Grant dolOr et grief paine Trait l'on d'amor lointaine!
(2) Sur la constitution de ce passage, qui a déjà été traité par MM. Crescini (page 18) et Paul Meycrf'iîomania, XIV, 501), voyez plus
Est-ce ainsi que chanterait un homme qui, épris d'une mystérieuse et irrésistible passion, s'apprêterait à franchir les terres et les mers pour aller en contempler l'objet inconnu? Ne devrait-il pas rappeler avant tout ce qui a allumé cette passion dans son cœur, les éloges enthousiastes qui lui ont fait connaître la beauté, les mérites et les vertus de la dame? ne devrait-il pas s'occuper surtout d'elle, et non pas uniquement de lui? exprimer l'espoir que son chant ira jusqu'à elle et qu'elle sera touchée de cette aspiration lointaine d'un inconnu? Rien de pareil; il ne songe qu'à faire une chanson originale et bien venue :
No sap chantar quil so no di,
Ni vers trobar quils motz no fa,
Ni concis de rima ces va,
Si razo non enten en si ;
Mas lo mieus chans comens' aisi :
Corne plus l'auziretz mais valra a a.
La pièce V paraît contenir un peu plus de réalité : le poète y parle tout le temps de son amor de lonh, et il semble bien qu'il ait en vue une personne précise ; mais il ne dit pas qu'il ne l'ait jamais vue, et il semble avoir des raisons de croire qu'elle ne lui rend pas les sentiments qu'il a pour elle :
Mas so qu'ieu volh m'es tant ahis!
Qu'enaissim fadet mes pairis Qu'ieu âmes e non fos amatz.
loin à l'Appendice. La leçon sos (au lieu de vers), que préfère M. Crescini, est écartée par la classification des manuscrits. Mais le sens peut néanmoins être que Jaufré invite ses amis à faire des variantes à son air. La musique de cette chanson (ainsi que de trois autres de Rudel) nous a été conservée dans le manuscrit français 22543.
JAUFRE RUDEL
C'est donc moins l'éloig-neraent que la froideur de la dame qui le préoccupe, (i) Cette pièce se rattache incontestablement, comme l'a montré M. Crescini, à la pièce II, et celle-ci, de son côté, comme on l'a vu, est liée à la pièce III, dans laquelle la dame lointaine nous apparaît comme secrètement d'accord avec le poète, malgré son mari et les gilos.
Je n'ai pas mentionné jusqu'ici les deux strophes de la pièce VI qui fournissent l'appui le plus fort aux défenseurs de la légende. Les voici telles que les donne l'édition de M. Stimming :