‹ Gaston ParisChapitre 2 sur 7 · Peyronet, passa riu d'Ili, que raos cors a lieis passara · texte numérisé non relu

Peyronet, passa riu d'Ili, que raos cors a lieis passara

e si li platz, alberguar m'a, 39

per quel parlamens sera (i ;

mal me faderon mei pairi,

s'amors m'auci per lieis que m'a a a. 4^

En effet, ces strophes annoncent l'intention bien décidée du poète d'aller trouver sa dame « en forme de

(1) Je ne sais à quoi font allusion les vers 29-30 : Ben tenc lo senhor per verai Per qii'ieii veirai l'amor de lonh. On pourrait, dans l'hjpothcse de la légende, comprendre c[ue le poète veut parler de Dieu et dit que la croisade entreprise pour Dieu lui servira à voir sa dame lointaine. Mais dans la même strophe se trouvent les vers cités plus haut : Ai f car me fos lai peleris; etc. Si le poète avait été décidé, quand il composait cette chanson, à partir pour la croisade, il ne se serait pas écrié : « Ah ! si je pouvais être là comme pèlerin ! »

bon pèlerin », et en outre elles contiennent un pressentiment de la mort qui résultera pour lui de ce lointain voyage ; ce pressentiment est marqué non seulement dans les vers ^1-^2, mais bien plus énergiquement dans les vers 35-36, qu'il faut, d'après une excellente conjecture de M. Suchier, (i) restituer ainsi :

Mei voler son siei ancessi,

Que m'an mort, qu'estiers non sera.

« Mes désirs sont des assassins à ses gages, qui m'ont tué, car il n'en sera pas autrement. » On voit ici le poète se décider au grand voyage, envoyant en avant-coureur son jongleur Peyronet, (2) et déjà hanté par l'idée que sa destinée veut que ce voyage cause sa mort. Mais, précisément à cause de cet accord étroit avec la légende, ces strophes paraissent suspectes : on

(1) Jahrbuch, XIV, 339.

(2) Le vers 37 a été jusqu'à présent imprimé tel que je l'ai donné plus haut, et, depuis Foncemagne et Paulmy (voyez Diez, Leben und Werke, page 48), on a compris : « Peyronet, passe la rivière d'Isle ». « Le troubadour, dit Diez, envoie en pensée son jongleur au delà de la rivière d'Isle (Ilistrom), qui pourrait désigner le chemin vers Marseille, où on s'embarquait pour la Palestine. » L'Isle est en effet un affluent de la Dordogne (rive droite), et on peut à la rigueur la passer pour aller à Marseille, quoique Jaufré se soit sans doute rendu à Aigues-Mortes par Bordeaux et Toulouse ; ce serait d'ailleurs une singulière manière d'indiquer qu'on va en Syrie que d'annoncer qu'on passera une rivière à quelques lieues de chez soi. Mais le sens de ce vers est probablement tout autre. L'Isle ne s'est jamais appelée Ili. Les noms anciens donnés à cette rivière sont, d'après le Dictionnaire topographique de la Dordogne (par M. de Gourgues), fluvius Elle (1090), Ella (1160), aqua de la Esla (1181), Laela (1247), Ilia (1281), Insula (1305), plus tard Aelle, Layelle, en vieux patois Laillo. En outre, d'après l'usage provençal (et français), une rivière de l'importance de l'Isle n'aurait pas été qualifiée de riu ; puis il faudrait au moins passai riu. Avec la leçon adoptée, le Que du vers 38 n'a pas de sens : il devient très

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ne voit pas pourquoi Jaufré, partant pour l'Orient jeune et plein de santé, aurait prévu qu'il mourrait dans le voyage ; au contraire, il est très naturel, si ces deux strophes ont été intercalées par un jongleur au courant de la légende, qu'elles prêtent au poète le pressentiment de cette mort, (i) On pourrait toutefois trouver ce raisonnement défectueux si d'autres arguments, et ceux-là, à mon sens, décisifs, ne prouvaient que les deux strophes sont apocryphes.

D'abord elles sont en contradiction flagrante avec le reste de la pièce. Jaufré dit positivement qu'il ne verra jamais celle qu'il aime (vers 8 et 25); comment peut-il déclarer au vers 38 qu'il va passer à elle ? L'incohérence serait ici par trop forte. De même, après la strophe 7, la strophe 8 se comprend peu : adressée, sur un ton fort gai, à ses amis de Querci et de Toulouse, elle ne fait aucune allusion au départ présenté dans celle-ci comme imminent. La mention des ancessis, si ingénieusement restituée par M. Suchier dans la strophe 6, en prouve à elle seule la supposition. Contre l'emploi métaphorique du mot ancessi dans ce genre de subtilités amoureuses il n'y a rien à objecter, car nous le trouvons chez

clair en lisant di lin dis-lui ». Reste passa riu, qui ne se comprend pas. M. A. Thomas me suggère l'idée de voir dans Passariu, «passeruisseau B, un surnom du jongleur Peyronet; mais il semble qu'en ce cas il serait seul et n'accompagnerait pas le nom ; en outre, le passara du vers 38 semble correspondre au passa du vers 37. La vraie leçon est sans doute impossible à retrouver.

(1) C'est ainsi que dans la célèbre chanson du châtelain de Couci (A vos, amant, plus qu'a nule autre gentj une famille de manuscrits a remplacé le vers : Por li m'en vois plorant en terre estraigne par celui-ci : Por li m'en vois morir en terre estraigne (voyez l'édition Fath). changement évidemment suggéré par la mort du châtelain en Orient.

d'autres troubadours ; (i) mais cet emploi ne saurait être aussi ancien : le mot assassin avec ses diverses variantes remonte, comme on sait, au nom des Haschischin ou Hassassis; or les Hassassis ne font leur apparition dans le monde chrétien de Syrie qu'en ii52, précisément par le meurtre de Raimond I, le mari d'Odierne et le père de Mélissent ; le mot Assassinas lui-même (ou une de ses variantes) ne se trouve, que je sache, dans aucun texte antérieur à Guillaume de Tyr, qui écrivait vers 1180, (2) et il est impossible qu'un poète de l'extrême ouest de la France l'ait employé avant 1147, surtout comme l'emploie l'auteur de cette strophe, dans le sens général et dérivé de « meurtrier gagé ». Enfin, à ces preuves internes s'ajoute un argument externe des plus forts : la pièce VI est contenue dans cinq copies, qui se divisent en deux familles ; or les strophes 6 et 7 ne se trouvent que dans le manuscrit le moins autorisé de la seconde. (3) Elles se dénoncent d'ailleurs, quand on les examine de près,

(1) Raynouard cite ces deux exemples : Mas que s'amors m'auci, Ja plus malassassi No sai pogra enveiar (Guiraut de Borneil); Mas fag m'avetz ansessi Mon coi-, que per vos m'auci (Aimeric de Peguilhem).

(2) M. R. Rôhricht, qui connaît, comme on sait, mieux que personne riiistoire des croisades et de tout ce qui s'y rapporte, a bien voulu me confirmer le fait : nulle part, avant Guillaume de Tyr, on ne trouve dans un texte latin le nom des Hassassis ; et quant à l'emploi de ce mot comme nom commun, il est naturellement sensiblement plus l'écent.

(3) Cela n'est exactement vrai que pour la strophe 7, car le manuscrit M présente pour les quatre derniers vers de la strophe 4 une variante qui paraît être la première forme de la strophe 7 de G ; les deux derniers vers sont : Mei suspir son sei assasi De lamor no sai qom pera. Ainsi la leçon assasi était dans la source commune de M et de G ; mais cette source commune de M G était déjà un remaniement interpolé. Je donne à la fin de cette étude un texte critique de la pièce VI telle que nous pouvons la reconstituer.

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comme fabriquées par un jongleur, qui a utilisé d'une part la légende déjà formée, à laquelle il a emprunté le voyage de Jaufré et sa mort, d'autre part les autres pièces du poète : Vamor lonhdana est prise aux pièces II et V, la forma de pellegri à V, 33 ; le vers ^i. Mal me faderon meipairi, est copié sur le vers V, 48, Qu^enaissîm fadet mos pairis. Une fois cette interpolation (et une autre) retranchée, la chanson VII se présente comme sufïisamment homogène : c'est le développement d'un thème singulier, déjà indiqué dans les pièces antérieures, mais ici plus accentué, développement destiné à amuser par la virtuosité de l'exécution les confrères en gai saber du poète.

Sur l'ensemble de ces quatre pièces, (i) je m'associe donc pleinement au jugement de M. Stengel, qui n'y voit qu'un jeu de l'imagination, poussé à ses dernières limites dans la pièce VI par la verve du poète, et qui considère les passages sur Vamor lonhdana non comme fournissant une confirmation à la légende, mais bien comme en aj'ant été le point de départ. Gomment s'est fait le travail dont cette légende est issue, c'est ce qu'il est assez facile de concevoir.

Je crois très probable que Jaufré Rudel mourut en Terre Sainte peu après son arrivée. Comme l'a montré

(1) Les deux autres ne parlent pas de Vamor de lonh. IV est une pièce curieuse et obscure, où le poète rappelle avec amertume une mésaventure amoureuse ; I est la chanson de croisade. Je serais porté à regarder IV comme la plus ancienne des poésies de Jaufré Rudel, I comme la dernière. Entre les deux se placerait le petit cycle des pièces sur l'anior lonhdana (II, III, V, VI). Au reste, si on admet qu'il y a dans ces compositions un fond de réalité (ce qui paraît indénial)le pour IV). rien n'empêche de croire que la dame que Jaufré aimait et quittait pour aller en Syrie (1) soit la même que l'objet de Vamor de lonh. (Cf. I, 22-28)

M. Stimming, il dut, au lieu de prendre la route de terre avec les Français , s'embarquer au port de Bouc (Aigues-Mortes) avec son cousin et suzerain le comte d'Angoulême Guillaume IV, lequel s'était joint à Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, ami de Jaufré, comme le montre l'envoi de la pièce VI. Alphonse, qui hiverna sans doute en route, n'arriva à Acre que vers le 25 avril 1148; quelques jours après, s'étant avancé jusqu'à Césarée, il y mourut, empoisonné, dit-on, par la reine de Jérusalem Mélissent, à l'instigation, à ce qu'on a supposé, du comte Raimond I de Tripoli, son beau-frère, (i) Jaufré avait dû, comme les comtes d'Angoulême et de Toulouse, débarquer à Acre, où arrivaient toujours les vaisseaux venant d'Occident, et il est extrêmement peu probable qu'il soit allé à Tripoli, ce qui l'aurait fort éloigné de Jérusalem. Mais on peut facilement conjecturer qu'il mourut peu après son arrivée, peut-être d'un mal qui l'avait pris en route, comme le châtelain de Couci, qui, lui, fut jeté à la mer. Les maladies tuèrent, à toutes les croisades, plus de croisés que les Sarrasins. Naturellement le vers où Marcabrun envoie une de ses chansons An Jaufré Rudelh oltra mar ne prouve rien contre cette hypothèse : les nouvelles mettaient du temps à venir de Syrie en France.

(1) Voyez Kugler, Geschichie der Kreuzzûge, page 149 : Studien zur Geschichte des zweiten Kreuzzuges (StuUgart, 1866) ; Analecten zur Geschichte des zweiten Kreuzzuges (Tûbingen, 1878). — Raimond de Tripoli était le petit-neveu d'Alphonse, et il pouvait craindre que le comte de Toulouse ne revendiquât le comté de Tripoli. Mélissent de Jérusalem, veuve du roi Fouque et fille du roi Baudouin II, était la sœur d'Odierne, femme de Raimond, celle dont M. Suchier a fait l'objet de la passion de Jaufré.

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Les jongleurs qui chantaient les poésies de Rudel y trouvaient pour leurs razos une donnée des plus attrayantes dans cette idée de l'amour lointain, conçu même sans que le poète eût jamais vu celle qui en était l'objet : elle se retrouvait, on le sait, dans bien des contes et des romans, mais ici elle semblait se présenter dans la réalité. D'autre part, ils savaient que Jaufré Rudel s'était croisé et qu'il était mort de maladie en Syrie ; il était tout indiqué de supposer qu'il était allé dans ce lointain pays pour y voir sa dame, dont les pèlerins revenus d'Orient lui avaient fait connaître le mérite ; un homme doué d'une vive imagination créa cette belle scène où le poète meurt entre les bras de celle qu'il a cherchée à travers les mers et qu'il ne fait qu'entrevoir, et qui n'a plus évidemment qu'à enfermer dans un cloître le souvenir impérissable de ce moment unique d'amour et de deuil. La dame ne pouvait être qu'une dame de haut rang, car Jaufré était « prince », et la renommée n'aurait pas porté jusqu'à Blaye l'éloge d'une femme de condition ordinaire. Il n'y avait à choisir qu'entre une princesse d'Antioche et une comtesse de Tripoli : c'est cette dernière qui fournit son nom, sans que nous puissions naturellement savoir pourquoi elle eut la préférence. Et ainsi se construisit le roman de Jaufré Rudel, qui a tout entier ses origines dans les chansons du troubadour et dans sa mort en Orient.

C'est bien chez les jongleurs que le roman s'est constitué, et le rédacteur de la biographie, Hugues de Saint- Cire ou un autre, n'en est sans doute pas l'inventeur. Dans une tençon entre Izarn et Rofian, qui doit être d'environ 1240, après avoir cité divers héros de romans, comme André de France, l'un des interlocuteurs dit :

« Le viconxte Jaufré Rudel, quand, pour visiter sa dame, il traversa la mer, mourut volontairement pour elle. » (i) Moins important est le passage d'une autre tençon, entre Peyronnet et Guiraut, qui, si ce dernier est bien Guiraut de Salignac, est beaucoup plus ancienne : « L'amour des yeux ne vaut rien si le cœur ne le sent pas, et sans les yeux le cœur peut librement aimer celle qu'il n'a jamais vue en face, comme Jaufré Rudel fit de son amie. » (2) Ce passage peut en effet s'appuyer uniquement sur la fameuse chanson (VI) de Rudel; il prouve en tout cas qu'on la prenait déjà au sérieux. Mais l'autre nous montre la légende du prince de Blaye répandue dans le monde des jongleurs, et par conséquent dans le public lettré, à peu près au même moment où se rédigeaient les biographies ; il n'est pas probable qu'Izarn ait puisé à cette source, qui n'était peut-être pas encore ouverte, sa connaissance du voyage

(1) Mahn, Gedichte der Troubadours, numéro 924. Rofian dit à Izarn, qui n'a pas envie de mourir pour sa dame :

Non semblas ges lo vescomte valen, Jaufré Rodell, qe moric al passage.

A quoi Izarn répond :

....... Sil vescoms amoros,

Jaufres, saupes penre mort ni turmen.

Non es nuills jois per qel fes cell viage.

Mais Rofian réplique :

E qar moric en Jaufres voluntos Per sa donna, el n'a bon laus de nos.

C'est peut-être dans ce passage que Pétrarque a trouvé ce qu'il savait de Gianfré Rudel, car les vers, cités f)lus haut, où il dit que Rudel « employa la voile et les rames à chercher sa mort », ne répondent pas trop bien aux données de la biographie et s'expliquent au contraire naturellement si Pétrarque n'a eu sous les yeux que les paroles que je viens de citer, qu'il aura interprétées un peu à côté.

(2) Meyer, Recueil de textes, Prov, numéro 21.

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aventureux et de la mort de Jaufré Rudel ; c'était une histoire qui circulait et qui accompagnait volontiers le chant des vers de Jaufré ; Hugues de Saint-Cire ou l'auteur, quel qu'il soit, de la biographie de Jaufré l'a recueillie là comme Izarn. Et sans doute à la même époque se produisaient dans la pièce VI les deux interpolations successives qui ont leur source dans cette histoire.

On trouvera peut-être que j'ai consacré trop de temps et d'espace à l'étude d'un problème qui n'a pas une grande importance et dont la solution, telle que je la conçois, aurait pu être indiquée en quelques lignes et, en somme, l'avait été suffisamment par M. Stengel. Mais c'est qu'à côté du point spécial de la crédibilité du récit en litige, il y avait là des questions de méthode et des questions de fait, littéraires et historiques , qui m'ont semblé mériter qu'on s'y arrêtât quelque peu. Qu'on me permette de présenter ici en résumé les conclusions générales qui me paraissent se dégager de cette étude.

Questions de méthode. D'abord, ce doit être une règle de critique que, quand un récit est en lui-même invraisemblable, il a besoin de plus de garanties qu'un autre, de preuves plus contemporaines et plus concordantes, pour se faire accepter comme vrai. Puis c'est un procédé dangereux, qui n'a presque jamais donné de bons résultats, que celui qui consiste à conserver d'un récit, dont rien d'ailleurs n'atteste l'authenticité et o]^ il y a des erreurs manifestes, ce qui n'est pas absolument démontré faux ; cela rappelle les errements de l'ancien rationalisme, qui, prenant un récit miraculeux, en retranchait le merveilleux ou l'expliquait par une simple

exagération, pour garder un prétendu noyau historique, tandis que le plus souvent le récit n'était né qu'en vue de ce merveilleux et n'avait aucune existence au dehors : (i) ici ce sont les éléments directement contraires à des données positives (croisade de Jaufré par amour, prise de voile de la comtesse de Tripoli) qu'on élimine, sans considérer que tout se tient dans le conte, et qu'on n'a pas le droit d'ajouter foi à ce qu'on ne peut vérifier (et qui est d'ailleurs invraisemblable) dans une narration où tout ce qu'on peut vérifier est faux. Il faut appliquer avec une rigueur complète les procédés de la critique historique, et n'accepter un récit que quand il se présente dans des conditions vraiment satisfaisantes de probabilité interne (vraisemblance) et externe (témoignages, conformité aux données historiques connues d'ailleurs).

Questions de fait. Il faut retenir que dans les documents qui appartiennent vraiment à l'histoire on ne saurait trouver un seul exemple, quoiqu'on ait souvent répété le contraire, de la mise en pratique des rêves et des théories de l'amour courtois. A coup sûr le cas de Jaufré Rudel serait un des moins inadmissibles ; l'histoire est invraisemblable et les incidents en sont trop bien agencés, mais elle n'est ni impossible ni extravagante. Elle est toutefois assez aventureuse pour avoir besoin de preuves exceptionnellement fortes, et ces preuves lui font défaut ou plutôt se tournent contre elle, et surtout elle a précisément le caractère des

(1) J*ai essayé de montrer, sur un autre domaine, l'inanité de tentatives de ce genre appliquées à l'hagiographie dans mon introduction à la Yie de saint Gilles. (Paris, 1881, Société des anciens textes)

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autres petits romans qui se sont formés autour de plusieurs poètes du moyen âge (i) et dont les biographies des troubadours ont conservé un certain nombre. Ces biographies, c'est le dernier point, ne doivent être utilisées qu'avec une extrême réserve, surtout celles des plus anciens troubadours. Elles reposent ordinairement sur une tradition très suspecte, formée dans un milieu de jongleurs et d'amateurs de poésie, et nous ne pouvons guère les considérer que comme nous faisant connaître la façon dont, à l'époque des épigones, on se représentait l'histoire et le caractère des principaux héros de l'âge d'or de la poésie provençale. Les confirmations qu'on a cru souvent trouver de leurs récits dans les vers des troubadours eux-mêmes ne sont qu'illusoires ; ce sont ces vers mêmes, plus ou moins bien compris, qui ont fait naître les récits; on l'a vu clairement dans le cas de Richaud de Barbézieux, et on le voit aussi dans celui de Jaufré Rudel : sa fantaisie de chanter une « amour lointaine » et de se prétendre épris de ce qu'il n'a jamais vu, jointe au fait qu'il s'était croisé et que sans doute il était mort de maladie en Orient, a suffi pour donner naissance à la fiction que nous a conservée la biographie.

Ce n'est bien en effet qu'une fiction que cette histoire, mais c'est une belle et significative fiction, et le jongleur inconnu qui l'a trouvée a fait œuvre de poète plus sans doute que dans les strophes qu'il construisait laborieusement suivant les règles compliquées de l'art de dictais

(1) En Provence, Jaufré Rudel, Ciuilhem de Cabostaing, Richaud de Barbézieux, Peire Vidal; en France, Rlondel, le châtelain de Couci; en Allemagne, le Brennberger, le Tannhaeuser, etc.

Il a le rare honneur d'avoir vraiment créé un mythe, et un mythe assez profond pour qu'il ait tenté et doive encore peut-être tenter plus d'un vrai poète. C'est un des symboles les plus touchants et les plus doux de l'éternelle aspiration de l'homme vers l'idéal : il s'en éprend sur ce qu'il en imagine, il risque tout pour l'atteindre, mais ses forces s'épuisent à mesure qu'il se rapproche du but, et au moment où il va le toucher il tombe frappé par la mort. Heureux encore celui qui, comme Jaufré Rudel, voit un instant, fût-ce l'instant suprême, son rêve réalisé se pencher vers lui, et qui meurt en emportant sur ses lèvres le baiser pour lequel il a donné sa vie !

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