tome V
. Pendant son absence et dans un but qui ne peut être imputé qu’à la malveillance, on publiait sous son nom, dans Paris, une sorte de diatribe dirigée contre madame de Genlis. Il en fut beaucoup affecté, car jamais 1l ne s'était permis, non pas d'imprimer, mais même d'exprimer une opinion à propos de cette dame. M. Durozoir, dans une notice sur Grimod, publiée au supplément de la Biographie universelle (t. LX VI, année 1839), écrit ceci : « Le Songe d'Athalie, parodie-satire contre madame de Genlis, que Rivarol et Champcenetz avaient donnée sous son nom, n’est pas de lui, mais il ne réclama pas contre cette supposition. » Cest une erreur. Grimod de la Reynière envoya un désaveu complet de ce morceau à la Correspondance littéraire et secrète de Neuvied ; on peut le voir dans le n° 52 bis!.
Plus tard, à ce sujet, iléxhala de nouveau son mécontentement dans l’Alambie, publié en l’an XI: « Gette petite noïrceur, dit-il, qui était un faux caractérisé, et sous ce rapport, justiciable des tribunaux criminels, n'en imposa à personne. Rivarol : avait depuis longtemps perdu le privilége d’être cru
1 Nous possédons cette pièce. C’est une brochure de 20 pages in-8° avec une épître dédicatoire à M. le marquis Ducrest, signée Grimaud (sic) de la Reynière. Le sel n’y est pas répandu à pleines mains. Entre autres choses, on fait dire ceci à la Reynière: « On sait que, dans Adèle et Théodore, une comtesse de Genlis a fait, parmi tous les portraits des gens de sa connaissance, celui de madame de la Reynière, sa bienfaitrice, sous le nom de madame d'Osly ; de sorte que cette parodie est moins une vengeance qu’un acte de piété filiale. » Condorcet et Buffon sont très-attaqués dans le Songe d'Athalie.
sur parole. Pour Champcenetz, plus bête que méchant, c'était, au fond, un assez bon diable. »
Une seconde contrariété vint s’ajouter à celle-cx.
Son imprudent ami Rétif dela Bretonne, qui, comme “on le sait, écrivait d’après nature et n’a jamais inventé, s’avisa de reproduire tout au long l’histoire des amours de Grimod, dans le premier volume des Françaises. Grimod, quoique très-avide de publicité, ne put s'empêcher delui en marquer son mécontentement dans une lettre qui nous éclaire sur la véritable nature de ses sentiments filiaux, et quianéantiten même temps bien des calomnies: « Ce n’est pas sans la plus grande surprise, mon illustre ami, que, dès les premières lignes, je me suis reconnu sous le nom de Reinette, etque jy ai vu mon histoire, ou peu s’en faut, avec madame Mitoire. Vous me per- mettrez cependant de vous dire que la peinture que vous faites de mon caractère et de ma conduite avec mes parents est un peu chargée et pourra fôurnir à mes ennemis des armes contre moi. Le plus ‘acharné n’aurait pas dit pis, et cette phrase surtout: Il cessa d'honorer samère, s'approche de mesdissensions domestiques, et pourrait me faire leplus grand tort. Si J'ai des opinions, des principes et des façons d'agir différentes de celles des personnes à qui jedois lejour, je n'ai jamais cessé d’avoir pour elles le respeéet qui leur est dû à tant de titres, et si J'avais eu le malheur de m'en écarter, je désavouerais ces nuages comme des illusions à jamais détestables. Pourquoi donc consigner, dans un ouvrage où Je
104 GASTRONOMIE. suis désigné aussi particulièrement que si j'y étais nommé, une façon de penser qui n’a jamais été et ne sera jamais lamienne? Je vous avoue que je ne puis m'empêcher de vous en vouloir un peu de m'avoir traduit devant le public sous ces odieuses : couleurs ; je vous ai abandonné volontiers les divers événements de ma viequipourronttrouver place dans vos ouvrages, mais Je suis fâché que vous me déniiez des sentiments qui seront toujours chers à mon cœur, et que vous m'en prêtiez d’autres auxquels ma conduite extérieure peut malheureusement donner créance dans le public. Si vous voulez faire votre paix avec moi, répondez-moi bien vite; ce n'est qu'à ce prix que j’oublierai ce dont je me plains. » |
La réponse de Rétif m'est inconnue, mais on peut supposer qu'elle ne satisfit pas entièrement Grimod de la Reynière, car celui-ci revint peu de temps après sur le même grief, et développa de nouveau le chagrin qu'il en avait: « Ma sensibilité sur le rôle que je joue dans les Françaises n’a rien que de très-naturel ; on m’a prêté à l’égard de mes parents des sentiments trop étrangers à mon cœur pour que je ne sois pas vivement affecté à tout ce qui pourrait donner lieu à de nouvelles imputations. Je voudrais de bon cœur effacer de mes larmes tout cequi a été écrit contre moi à cette occasion. » Devant une déclaration aussi franche, les reproches des biooraphes doivent tomber; mais il fallait connaître cette lettre. Un peu plus loin. Grimod, ramené au
souvenir de son amour pour madame Mitoire, s’altendrit sur cette page de sa jeunesse ; il dit: « Vous avez rouvert une blessure dont mon cœur Ssaignera longtemps, et qu’un intervalle de neuf années remplies d’orages n’a pu encore guérir. Ah! si vous m'aviez parlé de votre projet, je vous aurais donné des lettres de la céleste cousine; vous auriez pu en imprimer quelques fragments qui n'auraient pas déparé votre nouvelle. » La céleste cousine ! combien ce mot, tout ridicule qu’on Pait fait depuis, arrive sincèrement dans ces lignes ! comme il fait croire à l'amour de Grimod !
Restons encore sur cette lettre, où on le voit s’abandonner avec confiance, surtout avec simplicité ; écoutons-le parler d’un ton amer de l'indigne atlachement qu'il fit succéder à sa passion pour sa cousine : « Ma réserve dans les affaires de cœur, écrit-1l, à toujours été très-grande avec mes plus intimes amis, surtout lorsque l’objet n’était pas de nature à me faire beaucoup d'honneur. Vous ne sauriez Croire combien cette malheureuse intrigue, qui m'entrainait maloré moi (j'aurais donné tout au monde pour en être délivré!) me coûtait de toute manière; j'aurais voulu briser mille fois cette indigne chaine, et j'étais retenu par un ascendant que je ne puis expliquer. Un cœur comme le vôtre, qui a éprouvé l’amour dans toute sa fureur, m’entendra à demi-mot. Enfin l'absence, la retraite, les bonnes réflexions m'ont ramené à moi-même. Je sens plus que jamais la vérité de ce prineipe, qu’on
néglige trop pour être heureux : — c’est que le bonheur n’est que dans l’ordre. »
Est-ce bien Grimod de la Reynière qui parle ainsi? Douze mois de séjour chez les chanoines de Domèvre lui ont-ils donc suffi à se dépouiller aussi complétement? On le croirait presque à l’entendre. « J’ai perdu en énergie ce que j'ai gagné en méditation ; mon âme n’a plus de ressort, on ne m'accusera plus d’avoir un caractère. En un mot, je suis devenu comme tout le monde, moi qui me piquais de ne ressembler à personne. » Il n’aspire qu'à acheter une terre dans un coin de province, et, libre de toutes passions actives, à être renfermé dans la classe des êtres oubliés. Déjà même, devançant l’œuvre du temps, il chante son abjuration dans des stances dont voici le début :
De l’amour j'ai brisé les armes,
Ainsi que Je l'avais promis ;
Mais loin d’en répandre des larmes, * J'en plaisante avec mes amis.
Plaisanter,se rire de l'amour, à vingt-neuf ans, estce bien possible, ou plutôtest-ce longtemps possible? Non, les cœurs les plus éprouvés, ceux-là même qui se disent blessés à mort, ont quelquefois les retours les plus déconcertants du monde. Et dans ce cas, ce sont les philosophes qui souffrent plus que les ignorants : 1ls souffrent par toutes les plaies ouvertes de leur claievoyance; ils mesurent en frissonnant l'étendue et la profondeur du gouffre où ils se
laissent choir. Il faut être Buffon ou Gœthe pour posséder la grande philosophie insensible. Mais un amateur de théâtre comme Grimod de la Reynière, un courtisan des jolies-lettres (je ne dis pas des belleslettres), un homme qui a toujours vécu la rose à la main ou la serviette à Ja boutonnière, peut-il raisonnablement venir s’écrier, avant la trentaine : De l’amour j'ai brisé les armes !
L'amour n'allait pas tarder à le punir de cette fanfaronnade. Nous avons.dit qu'il avait la permis- sion de récevoir des visites à l’abbaye; un jour, il arriva, nous ignorons d’où, des dames, nous ignorons lesquelles, qui soumurent à de nouvelles épreuves sa philosophie encore mal aguerrie. Du moins c’est ce que laisse supposer ce passage mystérieux de sa correspondance : « Le 3 juin, j'ai vu ici des dames que j'attendais depuis longtemps et auxquelles il a fallu faire assidûment compagnie ; elles sont reparties le 11, et pendant ces huit jours, il ne m'a pas été possible d'écrire une lettre. de ‘ viens de passer de bien heureux moments... On achèterait une telle semaine par dix années de souffrance, qu’on ne la payerait pas encore trop cher. Mais, motus !... Que ne puis-je entrer ici dans d’autres détails ! Mon cœur est plein, et la prudence me défend de le soulager. Votre pénétration suppléera à ce que ma plume ne peul écrire. Ah !'si les secrets de Pamitié étaient respectés à la poste, je n’en aurais aucun pour vous! »
Voilà donc le roman de Grimod de la Reynière
qui recommence de plus belle, en dépit de ses résolutions et des serments prononcés tout à l'heure sur l'autel de l'indifférence. A quoi faut-il rattacher cette inclination, qui £e révèle d’une facon brusquement enthousiaste? Il paraît qu’en recevant cette missive, si différente de celle qui. l'avait précédée, son confident Rétif hocha la tèle, s’inquiéta, prit des informations, et lui fit entendre que, depuis la rupture de ses relations avec la céleste cousine, il n’était pas très-heureux dans le choix de ses maïtresses. Grimod, incrédule et épris, ne lui répondit qu’en souriant, et avec ce ton d'assurance qui donna toujours tant de poids à ses fautes : « B***, qui va recueillant tant de sots propos et toutes les calomnies semées contre moi pour en régaler mes amis, B**%*, à ce qu’il me semble, vous a fait naitre des soupçons sur la nature des sentiments que j'éprouve et sur le mérite de la personne qui en est l’objet. Je veux le laisser lui-même les détruire ou les fortifier. Il est depuis huit jours dans le lieu qu’elle habite et bien à même de l’étudier. Or, comme il voit tout en noir, vous croirez sans peine que le bien qu’il pourra vous en dire n'est pas exagéré. » Qui ne reconnait là le langage d'un amoureux cuirassé contre le doute et s’aveuglant à plaisir ? à
À la fin, c’est-à-dire au bout de dix-huit ou dixneuf mois, il s’ennuya résolûment de sa vie sédentaire. El écrivit à sa famille les lettres les plus soumises et les plus tendres ; mais sa famille affecta
de ne pas le croire sincère, et, animée contre lui par un grand nombre de clabaudeurs, elle conçut même ün instant le projet de resserrer les chaînes de sa captivité. Grimod fut anéanti par cette nouvelle. Les lignes suivantes, écrites à la date du 25 novembre, témoignent de son accablement :
« Croiriez-vous que, loin d'accélérer mon retour, on ne s'occupe qu'à prolonger mon exil? Que dis-je ? On change ma prison en un cachot. Vous frémirez lorsque vous apprendrez qu’il est question de me tranférer à Maréville, maison de force voisine de Nancy, destinée aux insensés et à ceux qui troublent l’ordre de la société par des délits graves ? Tel va peut-être bientôt être l'asile de votre infortuné ami! C’est ainsi qu’on récompense dix-neuf mois d’une conduite sans reproches. Alors le désespoir achèvera de m'ôter le peu de santé qui me reste; Je tomberai du désespoir dans l’insensibilité, et l’insensibilité me conduira au tombeau. C’est le vœu de mes ennemis les plus chers; il ne tardera pas être rempli. Puisse au moins mon souvenir vivre dans la mémoire des lettres et de Pamitié ! Puisset-on honorer ma cendre de quelques regrets, et couvrir mon marbre insensible de quelques fleurs! » rh
C'eût été, en effet, punir bien rigoureusement des peccadilles de jeunesse et un pamphlet. Sa famille s’épargna cette honte; elle lui fit offrir de changer son exil en un bannissement, ce que, de guerre lasse, il accepta. Mais sa lettre de cachet ne
110 © GASTRONOMIE. é fut pas levée pour cela, et ce fut sous la conduite | d’un compagnon de voyage, — un espion gagé, — qu'il quitta l’abbaye de Domèvre et se mit en route un peu au hasard.
GASTRONOMIE. ait