SCÈNE xvm
Chez la Reynière filSf dans la bibliothèquCf à onze heures
du malin.
LA REYNIÈRE. — Mcsdamcs et messieurs, nous allons commencer par la scène de nos déjeuners philosophiques, ce qui pourra nous faire attendre le dîner-souper. Vous savez que la dose est de vingtdeux tasses de café, versé par ces deux figures d'Apollon et de Marsyas ; cependant, ceux et celles que la délicatesse de leur complexion empêchera de prendre les vingt-deux tasses, pourront s'en tenir à la petite dose, qui est de dix-huit.
(On sert le déjeuner, qui est, en outre, composé de confitures de toutes les espèces. On fait des expériences d'électricité de tous les genres. Rétif est entre madame Mitoire et madame Chardon.)
MADAME MITOIRE, à Rétif. — Jc désirais depuis long-
temps vous connaître ; je veux vous parler de mon cousin. Il a un excellent cœur ; il a de l'esprit, mais il mécontente ses parents. Vous êtes son arai, l'homme dans lequel il marque le plus de confiance : ne serait-il pas possible de l'amener à les satisfaire, en prenant un étal ? Cette affectation de vouloir être avocat au Parlement, de ne parler que d'acheter une charge de commissaire au Châtelet, a quelque chose de badin qui ne convient plus à son âge.
RÉTIF. — Madame, je sais quels ont été, quels sont encore ses sentiments pour vous. On a traité trop lestement cette passion profonde ; on vous a mariée au moment où l'on venait de lui laisser concevoir des espérances. Vous, et vous seule, auriez pu le gouverner par votre beauté touchante et si douce, dont on aime à sentir le pouvoir ; vous commandez comme on prie, et vous n'en êtes obéie que plus sûrement. Si on lui avait donné une femme de grande naissance et de beauté impériélise comme celle de sa mère, il aurait pris à tâche, pendant toute sa vie, de la contrarier et de l'humilier ; et tel est, de ce côté-là, l'excès où il se fût porté, que, pour la rabaisser davantage, il aurait été capable de se faire décrotteur au pont Neuf. Vous seule étiez l'épouse faite pour lui. Votre père s'est cru très-prudent en vous mariant à un autre, el il a fait une école impardonnable : voilà le fond de mes sentimenls. A présent, désirez -vous de moi autre chose que de vaines paroles?
MADAME MiToiRE. — Oui ; jc voudrais savoir quels
sont les moyens que vous croyez propres à le corriger.
RÉTIF. — Il est un peu tard ; il connaît une femme de mœurs galantes et de méchant caractère ; il faut tâcher de lui en donner de Thorreur, mais non en attaquant cette femme de front ; ce serait assez pour qu'il l'adorât. 11 faudrait, jen'ose presque le dire... que vous lui redonnassiez de l'amour.
MADAME MITOIRE.. — SoUgCZ-VOUS. . . ?
RÉTIF. — Je sais que vous êtes mariée ; mais vous me demandez les moyens de le gouverner, et je vous donne les véritables, les seuls. La Reynière fils est insensible aux honneurs et aux intérêts. Il vous adorera encore, si vous le voulez, car vous avez des armes irrésistibles, et ce sourire, à sa place, me rendrait fou !
MADAME MiToiRE. — Brisous là. Vous êtcs uu philosophe relâché. Ah ! mon pauvre cousin, vous êtes perdu ! . . .
MADAME CHARDON. — Ou uc s'cst pas cnnuuyé dans cette longue attente du souper ; la Reynière a su assortir son monde pour l'esprit : voilà votre héros Mercier qui poUtiquise; Fontanes récite des vers, M. Mitoire les écoute. Pas un instant de vide ! Depuis neuf heures que dure la séance, je ne me suis pas aperçue d'un seul moment oisif.
LA REYNIÈRE,, survenaut, — Mesdames, vous voilà dans un a-parté bien tranquille ; vous devez traiter de matières importantes ?
UN DOMESTIQUE. — Mousicur, va-t-ou allumer les
trois cent soixante-six lampions de la salle à manger ?
LA «EYNiÈRE, vivemeîit, — Oui! oui!... Pardon, il faut que j'aille donner mes ordres.
MADAïkiE CHARDON. Lc Yoilà parti !
BAYAKD, cViuie VOIX fovte, — Messieurs et mesdames, vous êtes servis.