LE CAFÉ DES MALADES
Méry allait rarement au café. Je lui en demandai un jour la raison :
— Que \oulez-vous, me répondit-il ; rien de ce qu*on boit dans les cafés ne saurait me convenir.' Vous savez que je suis malade.
— Vous? m'écriai-je avec étonnement.
— Certainement, fit-il d'un air sérieux.
. Et il continua :
— Ah ! si les cafés entendaient mieux leurs affairés ! Si, au lieu de breuvages excitants et destructeurs, on y débitait des cordiaux salutaires et des philtres apaisants ! Si, régénéré par une direction exclusivement médicale, le café, tout en conservant ses avantages de distraction, pouvait devenir une succursale du foyer domestique! Ce serait charmant ! Quelle idée honnête et riante que la fondation d'un Café des Malades !
Je flairai une de ces boutades comme il en échappait au spirituel Marseillais.
— Un Café des Malades ! Allons donc ! m'écriai-je en vrai compère de comédie.
— Oui, oui, un Café des Malades ! répliqua Méry; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'y pense. Il est tout bâti dans ma tète. Le Café des Malades serait aussi grand que les autres, plus grand peut-être. Comme les autres, il aurait vingt billards, trente billards. Le gaz y serait remplacé par la bougie, qui donnerait une lueur plus douce, inodore, et mieux appropriée au caractère discret de rétablissement. L'usage du tabac y serait rigoureusement proscrit. Sauf ces légères différences, tout se passerait au Café des Malades absolument comme dans les autres cafés.
Méry était lancé ; il n'y avait plus qu'à le laisser aller.
— Bravo ! lui dis-je.
Il s'arrêta sur le trottoir et me saisit le bras.
— Voyez-vous d'ici l'aspect animé des tables du grand Café des Malades? Entendez-vous les interpellations qui se croisent et s'entre-choquent : « Garçon! — Voilà! voilà ! — Eh bien! mon infusion de tilleul ? — Elle va bien, monsieur ; vous allez l'avoir dans une minute. — Mon bouillon d'herbes, garçon? — On vous l'apporte. » Et les dominos de s'agiter et de grincer; et les dés de rouler dans la boite du jacquet ; et les pièces des échecs de s'ajuster en rang de bataille. « Je vous
joue une bouteille d'eau de Sedlitz. — En combien ? » Un tousseur dit à un autre : « Faisons-nous une boîte de jujubes en trente carambolages? » Les rentiers réservés, les bourses modestes se contentent déjouer la moindre des choses, un morceau de réglisse ou un petit pot de miel rosat. Quelques instants avant la fermeture, qui a toujours lieu vers dix heures, pas plus tard, les consommateurs se groupent, s'échangent. « Vous avez perdu trois camomilles, je vous les joue contre ma graine de moutarde. » — « Garçon, vous mettrez à mon compte deux sirops de limaçons. » Un autre s'approche galamment de la dame du comptoir et. lui dit, la bouche en cœur: « Les pilules de M. Frémont sont pour moi ! »
Et Méry, ayant fmi sa tirade, me lâcha le bras.