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Le 9 décembre il avait adressé au marchand de tableau Vollard neuf toiles. Le prix de ces toiles sortit Gauguin de son orniére. Mais pour un temps bien court! I paya ses dettes, quitta Papeete et regagna sa case. Elle était dans un piteux état. Sa santé se fait de jour en jour plus mauvaise : « Je ne puis dormir. Un nouveau médecin, arrivé a l’hopital, s’est pris, je ne sais pourquoi, d’amitié pour moi et a entrepris de me guérir. Mais il dit que ce sera long car la maladie est compliquée et tres invétérée. L’eczéma est compliqué d’érésipele et de ruptures de petites varices. »
Le mal dont il est ravagé modifie gravement son caractére. Le 10 juin de la méme année, il écrit 4 Daniel: « Je vais prendre mon pain a crédit chez le Chinois. Plus un rotin a la maison. » Rien ne prévaut contre son aigreur. Il répond avec une acide ironie, avec une décourageante hauteur, 4 Maurice Denis qui, loin d’oublier son animateur de naguére, lui fait parvenir jusque dans son océanique et volontaire exil une invitation a exposer en 1900 avec les « Symbolistes, Pointillistes et Rose- Croix ». Comme il est loin le Gauguin indulgent qui, plein d’une extase attendrie, se refusait & porter la main sur Téhoura infidéle! Comme il est loin le temps ot Gauguin, chargé d’une mission artistique, débarquait pour la premiére fois a Tahiti et recevait du gouverneur un accueil plein d’em-
pressement et d’inquiétudc! Cet homme, qu’on avait cru! redoutable un moment, le voici malade, réduit pour vivre a solliciter des emplois infimes de subalterne. Le provincialisme naturel des personnalités curopéennes qui composent les petites capitales coloniales, comme est Papeete, mijote et se fait plus virulent au chaud soleil des antipodes, plutdt qu'il ne s’apaise devant la merveille des sites et la splendeur des immensités. Gauguin se scntit bient6t entouré de meépris. On pense qu'il était assez peu homme a les souffrir avec philosophie. Pour se défencre, hélas, il s’abaisse jusqu’a se méler a la plus mesquine politique sous-préfectorale! Les indigénes, enclins, comme les enfants, a devenir vite malveillants et taquins, font quelques niches a cet européen sans prestige dont ils savent qu’on le prend au chef-lieu pour un agité. Gauguin exige des poursuites pour des vétilles; il publie dans une petite feuille d’opposition locale, les Guépes, une lettre ouverte au Procureur de la République, pleine d’insolence, d’incohérence, de mesquines arguties et de fautes, tant d’orthographe que de frangais. Oh! la pauvre littérature de primaire révoqué, hérissée de vaines menaces... Et comme on a peine a croire qu’elle est issue du méme cerveau qui traga tant de pages ot: souffle le vent du Pacifique a travers les arbres parfumés, dans Noa-Noa! Il s’acharne, il s’affole, il se ridiculise. Puis, la saveur de la polémique l’ayant grisé, Gauguin fonde un journal, en aott 1899, le Sourire. Gauguin le rédige, le tire a la polycopie. Il l’orne de gravures sur bois. OQuelques-uns de ces bois sont d’admirables compositions. Tous ont un haut caractére d’art, souvent une noblesse inattendue qui, pour nous, fait apparaitre plus navrante encore la débilité des légendes, la lourdeur confuse et laborieuse du texte qui prétend a l’ironie. Daniel de Monfreid, a Paris, continue avec un dévouement que rien ne rebute, a défendre les intéréts de Gauguin. Celui-ci d’ailleurs voyait sa chance remonter. C’est en post-scriptum d’une iettre datée de
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‘décembre 1900, dans laquelle Gauguin accuse réception d’une somme de douze cents francs, qu'il ajoute laconiquement « Je vais 4 Vh6épital (12 francs par jour). »
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Mais il y avait trop longtemps que Gauguin était 4 la méme place. Aussi commence-t-il 4 trouver que la vie est trés chére 4 Tahiti. Il écrit en juin 1901: « Je crois qu’aux Marquises, avec la facilité qu’on a pour avoir des modéles (chose qui devient de plus en plus difficile 4 Tahiti) et avec des paysages alors 4 découvert — bref des éléments tout a fait nouveaux et plus sauvages, je vais faire de belles choses. Ici, mon imagination commengait a se refroidir... »
En janvier 1902, Daniel recevait une lettre datée de « La Dominique (Hiva-Oa), Iles Marquises, novembre IgoI ». A partir de ce moment et jusqu’a la débacle finale, les affaires de Gauguin seront relativement prospéres; des amateurs, grace a l’activité de Daniel, se sont manifestés, puis multipliés ; un marchand de tableaux recnerche sa peinture et lui adresse des sommes peu considérables, mais assez réguliérement. Dans tes lettres que Gauguin adresse a Daniel, des Marquises, on trouve d’abord un air de satisfaction et d’apaisement bien nouveau. « A Vheure quil est (surtout si ma santé revient comme elle en a l’air) if me faudrait tant soit peu d’avance pour étre tout a fait fort dans ma petite forteresse des Marquises. »
®n mars 1902, il est encore assez bien disposé : « J’ai commencé 4 me remettre au travail assez sérieusement quoique toujours malade : on n’a pas idée de la tranquillité avec laquelle je vis ici dans ma solitude, tout A fait seul, entour€é de feuillage. C’est le repos, et j’en avais besoin, loin de tous ces fonctionnaires qui étaient 4 Tahiti. Je me félicite. tous les jours de ma résolution; puis, la vie est moins chéreici. Je paye un poulet ordinaire 60 centimes, et de temps en.
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temps un cochon de vingt kilos environ 6 4 7 francs. » Dans une lettre du 26 aofit 1902, apparait un nouveau spleen, celui du retour. « A propos, M... m’écrit qu’il espére, l’année pro- ‘chaine, faire une exposition trés importante de moi. Parfait !... D’ailleurs, qui sait si je ne serai pas la 4 cette époque... Car s'il me faut rester inguérissable avec cet eczéma chronique ‘aux deux pieds, qui me fait tant souffrir, il vaudra mieux que je rentre pour changer d’air. J’irai alors m’établir de votre cété dans le midi, quitte a aller en Espagne chercher quelques éléments nouveaux. Les taureaux, les Espagnoles aux cheveux plaqués de saindoux, ¢a a été fait, archi-fait; c’est dréle cependant que je me les figure autrement.»
Or une des derniéres toiles que peignit Gauguin, et méme vraisemblablement la derniére, représente un paysage de neige. La hantise du retour l’absorbait a certains jours. En fait c’était la l’éternelle inquiétude de cette Ame qui tournait en rond dans le monde comme dans un cercle trop étroit.
En méme temps i! adressait 4 Vollard dix toiles.
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Malheureusement Gauguin ne disait pas tout dans ses lettres. Il n’avait pas renoncé a ses habitudes de polémiste, a Végard d’une administration maladroite. Ce devait étre sa perte. La derniére des lettres de Gauguin 4 Daniel de Monfreid, datée d’avril 1903, est précisément celle ot le malheureux crie a l’aide et raconte la catastrophe.
Dans son ile d’Atuana, aux Marquises, Gauguin n’a plus de Procureur, mais il a « le gendarme »; le gendarme colonial personnage qui reléve a la fois de Courteline et de Kipling, Pandore devenu roi chez les négres. Le gendarme qui réside A Atuana, comme ses confréres gendarmes qui régnent sur les fles voisines, réunit dans ses mains européennes tous les pouvoirs, toutes les autorités, sous un contréle que la distance
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rend illusoire. On devine combien Gauguin si puissamment, si douloureusement artiste dut souffrir de voir cet Ubu en casque blanc s’ébattre parmi ces races pures, de se sentir sous une ielle domination administrative et sans appel. Malgré tout, c’est avec une chevalerie indéniable qu’il se met en cause. Il estime qu'il est seul, blanc, sur place, capable de défendre ses Marquisiens, auxquels des atavismes obscurs mais vigoureux le rattachent, contre le tyranneau du procésverbal. Celui-ci d’ailleurs brandit ses foudres avec une arbitraire et bégayante incohérence. Deux baleiniers américains abordent un jour a Tavuata des Marquises. Ils portent des objets de pacotille frappés de droit de douane. Les baleiniers commencent a les vendre, aux honames contre de la vanille ou de l’argent, aux femmes contre des caresses. Le gendarme nignore aucun détail de cette contrebande. Il en profite lui-méme pour acquérir un fusil de chasse et des munitions. Gauguin le dénonce. Gauguin est condamné pour diffamation a trois mois de prison et mille francs d’amende. I] fait appel. Une enquéte sérieusement menée prouve la véracité de ses allégations. Des irrégularités de forme constatées dans le premier procés-verbal, surtout Vintelligente bienveillance de Vadministrateur intérimaire des Marquises, allaient étre causes d’une revision de ce procés dont les conséquences étaient matériellement écrasantes pour Gauguin. Mais Gauguin est hors de souffle. Ses jambes ne sont qu’une plaie; son coeur n’est plus qu’un ulcére. Il ne mentait pas dans sa lettre d’avril 1903 quand il disait: « Ces préoccupations me tuent. » Ti meurt le 8 mai 1903.
0] Ce ne fut que dans les derniers jours de 1903 que Daniel
recut enfin, en réponse a de pressantes demandes d’explication, une lettre du pasteur V... qui demeurait aux Marquises:
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« J’ai toujours connu M. Paul Gauguin malade et presque impotent, disait M. V... Sortant rarement de chez lui, et quand, par extraordinaire, on le rencontrait dans la vallée d’Atuana, il vous faisait un effet plutdt pénible, se trainant difficilement, les jambes entourées de bandelettes, dans l’accoutrement trés original, du reste, du parfait Maori : le pagne de couleur autour des reins et le torse couvert de la chemisette tahitienne, pieds nus, presque toujours, sur la téte un béret d’escholier en drap vert et avec une boule d’argent sur le cété... Un homme trés aimable, parfait de douceur et de simplicité avec le Marquisien. Celui-ci le lui rendait bien. Et quand votre ami est mort, j’a1 pu recueillir de la bouche de plusieurs indigénes un cri de regret comme celui-ci : « Gauguin est mort, nous sommes perdus! » « Ua mate Gauguin, ua pete enata! » faisant ainsi allusion aux services que Gauguin leur avait plusieurs fois rendus en les délivrant de la main des gendarmes, personnages souvent durs et injustes 4 l’endroit des indigenes. Gauguin, trés généreux et chevaleresque, avait pris la défense de l’indigéne. Les traits sont nombreux de sa bonté a son égard....
« Quant au pays, il en avait la plus haute idée, un vrai culte pour cette nature si belle en soi et si sauvage, ot son Ame trouvait tout naturellement son cadre...
« .. Vers II heures, ce matin-la (le 6 mai), le jeune Ka Hui, domestique (trop intermittent, hélas, en ce sens qu‘il désertait souvent le logis de son maitre pendant sa maladie), vint m’appeler en toute hate’ « Viens vite, le blanc est mort».. |
« ... Je volai. Je trouvai Gauguin sans vie, une jambe pendante hors du lit, mais chaude encore. Tioka (le vieux domestique Maori de Gauguin) était la. hors de lui: « Je venais « voir comment il allait, j’appelais d’en bas Ko Ké, Ko Ké x (le nom indigéne de Gauguin). N’entendant rien, je montais : « aie! aie! Gauguin ne remuait phis. J] était mort ». disait-il,
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Et, ce disant, il mordait a belles dents le cuir chevelu de son ' ami, facon toute marquisienne de rappeler quelqu’un a la vie. Jessayai moi-méme de la traction rythmée de la langue, de la respiration artificielle, mais rien n’y fit. Paul Gauguin était bien mort, et tout porte a croire qu’il a succombé a un brusque arrét du cceur. » .
Il y a eu, des affaires laissées par Gauguin, deux ventes aux enchéres. Une premiére vente 4 Atuana méme, ot ont été dispersés les objets que pouvaient acheter jes indigénes et les quelques Européens de l’endroit. Le béret vert est échu 4 Tioka, qui s’en affuble nuit et jour, et encore lui a-t-il été donné par le commissaire-priseur. Pauvre Gauguin! La seconde vente a eu lieu a Tahiti et se composait uniquement de choses de valeur, de tableaux en particulier, et d’objets rares. Le docteur Ségalen vous a éclairé a ce sujet. » Les notes, les manuscrits, entre autres le précieux Noa-Noa, furent déposés entre les mains du Gouverneur Petit. Peu de temps apres, M. Petit, rentrant en France, mourut. I] fut inhumé en Australie Ce ne fut pas sans peine que Daniel de Monfreid put entrer en possession de Noa-Noa. Gauguin mort, Daniel ne fut pas moins actif a défendre sa mémoire qu’il n’avait été diligent 4 mettre en valeur son ceuvre. Victor Ségalen, médecin de la marine, écrivain de tout premier ordre, mort récemment, et qui se trouvait alors dans I’archipel, acheta la palette de Gauguin dont il fit ensuite présent 4 Daniel de Monfreid. La tameuse canne sculptée ot Gauguin avait enchassé une perle devint la propriété d’un joaiiiier 4 Tahiti. Une autre canne ott Gauguin avait figuré deux silhouettes plus qu’enlacées fut vertueusement brisée par un gendarme d’Atuana. Gauguin fut inhumé dans le petit cimetiére de la Mission. {1 avait orné les abords de sa maison — la maison «du jouir » — de statues : un prélat obscéne et cornu (vengeance personnelle jcontre les indiscrétions de l’évéaue des Marquises), une figurine nue et fleurie baptisée par Gauguin « Thérase », enfin
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la statue du dieu Atua, devant laquelle, disait-on stupidement, il faisait des génuflexions alternées d’apostrophes au soleil. Elles s’effritérent lentement, disparurent.
Victor Ségalen, dans une puissante et mélancolique description, parue en juin 1904 au Mercure de France, nous a montré le dernier décor ot s’éteignit Gauguin. Sur chacun des cétés de la porte s’appliquait un panneau de bois sculpté A faible relief. « Soyez mystérieuses (disait l’inscription de
l'un) et vous serez heureuses » — « Soyez amoureuses, recommandait l’autre, et vous serez heureuses ». Sur le socle de la principale statue se lisait : « Te Atua », le Dieu, et des
vers de Charles Morice.
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Dés les premiéres années qui suivirent la mort de Gauguin les plus méditatifs des jeunes peintres sentirent le renouveau dont l’art lui était redevable. I] avait invigoré la faculté créatrice chez des hommes comme le délicat Armand Séguin, le plus pur peut-étre des disciples directs de Pont-Aven et du Pouldu. Par Serusier il avait guidé dans le beau chemin de l’Idéalisme le groupe de Maurice Denis. Par des voies sinueuses, mais normales, la conception de Gauguin rendait au réve, a l’esprit de composition ordonnée, linéaire, toujours parfaitement lisible, la prédominance que le génie gréco-latin leur assigne.
Il était inéluctable qu’elle contribuat puissamment, a coté des enseignements de Cézanne, a guider les jeunes artistes, quand ils seraient las de tatonnements hasardeux, vers une renaissance classique.
A Gauguin, ce classique sans le savoir, ce fut un latin, de culture et de sentiment profondément antique, qui dressa le premier un monument.
Dans son grand tableau du salon d’automne de 1905 intitulé : Homuwage & Gauguin, lexcellent peintre Pierre Girieud réunit autour du maitre les figures de quelques-uns de ses éléves et de ses amis : Sérusier, Daniel de Monfreid, Francisco Durrio, Maurice Denis, Dufrénoy, O’Connor, de Mathan, Fayet, Charles Morice.
A ce méme salon était organisée une rétrospective Paul Gauguin. Au sujet de cette rétrospective M. Paul Jamot écrivit dans la Gazette des Beaux-Aris une bréve étude, ot se trouvent condensées en quelques définitions particuliérement heureuses les tendances qui guidérent Gauguin. II indique la filiation qui le relie aux maitres les plus purement frangais : La jeune Bretonne de la collection Fayet le fait songer a Millet. Le Champ de pommes de terre, de la méme collection, est dit-il « beau d’une double beauté de matiére et d’Ame comme le plus riche tapis et comme le plus expressif des paysages que Fouquet peignait 4 l’arriére plan de ses miniatures ». Gauguin, qui fut, comme le dit si justement Victor Ségalen, divers et en tout excessif, pouvait a la fois caresser les visions les plus immenses, modeler Te Atua de ses infatigables mains, et ruminer ses rancunes contre la maréchaussée. Comme Thomas de Quincey, il fut maintes fois saisi 4 la gorge par la sensation de l’incommunicable, par la certitude qu’il n’est pas deux hommes pour lesquels les sensations, les mots aient bien la méme valeur et le méme sens, par l’inexorable solitude & laquelle toute vie humaine est condamnée. Mais il a fougueusement jeté, 4 poignées, ses réves, vers l’avenir. Leur trajectoire 4 travers les 4mes n’est pas achevée.