‹ GauguinChapitre 4 sur 8 · G VEU IG TU MEN · texte numérisé non relu

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de trinquette et un morceau de brigantine. J’ai beau chercher dans mes soutes ces bouts de toile, je ne les trouve pas. » Son dénuement devient inquiétant. Je n’ai méme plus un morceau de pain, je vis avec un peu d’eau et quelques goyaves et mangos, qui poussent en ce moment, puis, quelquefois quelques crevettes d’eau douce quand ma vahimé réussit 4 en prendre. » Enfin, dans les premitres semaines de 1898, la crise inéluctable se produit : Gauguin essaye de se tuer. II avoue, dans une lettre du 11 février, qu’il a amassé de l’arsenic et qu'il l’a absorbé aprés étre parti se cacher dans la montagne pour que son cadavre fat dévoré par les fourmis. La dose trop forte, les brusques vomissements dont il fut pris le sauverent. Il rentra dans sa case, aprés une nuit de torture, un peu plus délabré qu’il n’en était sorti. Avant de mourir il avait voulu composer une] grande toile, intitulée : Que sommes-nous, ou allons-nous ? Cette vaste composition est une de celles qui valut 4 Gauguin d’étre souvent comparé a Puvis de Chavannes. Sans doute, ils furent l’un et l’autre des poétes, ils eurent le sens inné de la vaste décoration. Mais la se réduit, il me semble, tout ce qui les rapproche. Ce qui les sépare est plus sensible encore. Puvis de Chavannes procéde par allégories; Gauguin s’exprime par symboles. L’un est toujours trés explicite et son idéographie utilise des signes depuis longtemps éprouvés. L’autre essaye de faire sourdre de sa toile, mystérieusement, comme le souhaitait Mallarmé, Vidée ou état d’esprit qui le hante et dont il veut que le spectateur soit hanté. « Puvis, dit Gauguin dans une lettre a Ch. Morice, explique son idée, oui, mais il ne la peint pas. Il est grec tandis que moi je suis un sauvage, un loup dans le bois sans collier. Puvis intitulera un tableau Pureté et, pour Vexpliquer, peindra une jeune vierge avec un lis 4 la main — symbole connu; donc on le comprend. Gauguin, au titre pureté, peindra un paysage aux eaux limpides; aucune souillure de l’homme civilisé; peut-étre un personnage. » Parmi les

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grands décorateurs du x1x@ siécle il en est un dont Gauguin me semble parent, bien plus que de Puvis : Chassériau. On retrouve dans Gauguin presque tous les éléments qui font de Chassériau le plus étrange et le plus poétique des créateurs. Tous deux ont eu l’Ame caressée par le soleil tropical qui fait éclater les cranes adultes mais qui tiédit et dore a jamais les réves des petits enfants. Tous deux, ils aimérent les chairs bronzées sur lesquelles ils lisaient confusément d’immenses poémes passés, d’énormes épopées ethniques. Ils congurent de maniére analogue la silhouette humaine en tant que motif de décoration. Tous deux furent également épris de mystére. Des ressemblances profondes, non de forme, — et encore... — mais d’inquiétude et de sensation, m’apparaissent entre Gauguin décorateur et Chassériau décorateur. Et méme, songeant a certain portrait de la mére de Gauguin et aux « sceurs » de Chassériau, je serais tenté d’ajouter : entre Chassériau et Gauguin portraitistes.

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La technique de Paul Gauguin était souvent hasardeuse. Il avait acquis avec une extréme rapidité le minimum de connaissances nécessaires a qui veut s’exprimer pa: des moyens plastiques et méme un peu plus de ce qui s’enseigne. A lui, comme a la plupart des grands artistes prédestinés, la phrase ironique de Moliére peut s’appliquer au propre : « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. » Cependant, et surtout dans la période tahitienne, il négligea de parti pris de soigner sa matiére et de la choisir longuement. L’art, le style, la puissance d’évocation le préoccupent bien davantage. A la question que lui posait Daniel de Monfried : « Pourquoi ne peignez-vous pas abondamment, de facon a faire une surface, une matiére plus riche ? » Il répond : « Je ne sais pas si, dans quelques années, quand la matiére aura durci suffisamment, quand V’huile aura disparu, vous ne

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iretrouverez pas une matiére riche... Le principal qui m’occupe toujours est de savoir si je suis dans la bonne voie, en progrés, ‘si je fais des fautes d’art. Car les questions de matiére, de soins, d’exécution et méme de préparation de toile, arrivent tout a fait en dernier plan. On peut toujours y remédier, n’est-ce-pas? »

Nous sommes @ la période la plus pénible de la vie de Gauguin. S’il obtient de la caisse agricole un sursis, par contre il est obligé, pour subsister, de solliciter un travail d’écriture aux travaux publics, au salaire de six francs par jour. Il a cin- ‘quante ans. Il trompe ses angoisses et sa souffrance en notant ‘sur son fameux manuscrit de Noa-Noa les réves, les certitudes qui l’obsédent. Devant les ceuvres exposées en 1893, rue Laffitte, Charles Morice avait eu l’idée de composer pour certaines d’entre elles de longs poemes en prose qui en eussent été comme les paraphrases. L’ensemble fut construit sur une trame de récits que fournit Gauguin. Ces poémes en prose, nés de cette collaboration parurent aux éditions de la Plume par les soins de Charles Morice sous le titre de Noa-Noa. Gauguin d’ailleurs récrivit, 4 Tahiti, ces morceaux en les modifiant souvent. Ils sont incorporés avec des titres variés dans le total du manuscrit Noa-Noa qui se divise en onze chapitres. Les chapitres 2, 4, 6, 8, 10, II, sont surtout del’autobiographie. Les chapitres I, 3, 5, 7, 9 correspondent a l’ouvrage publié par Charles Morice aux éditions dela Plume.

Mais en plus de cette autobiographie et de ces poémes, le volume manuscrit de Gauguin comporte d’autres chapitres intitulés « Diverses choses » et « Racontars d’un Rapin ». Un Gauguin non point trés cultivé mais penseur ardent, profond, dont la méditation comme la phrase a souvent de brusques ellipses, de vigoureuses échappées, apparait. Toute une esthétique se déroule ot foisonnent des raccourcis saisissants, ou surgissent des apercus qui, soudain, ouvrent un monde de vérités trés proches et toujours négligées. Rien n’est curieux

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comme ces notes fourmillantes d’aphorismes dont presque tous pourraient servir d’épigraphes ; parfois se présente un conte fantaisiste dans le genre des persaneries du xvue siécle, tel que la dissertation sur l’art de peindre du professeur Mani-Vehni-Zunbul-Zadi qui vivait, dit Gauguin « a l’époque de Tamerlan, je crois, en l’an X avant ou aprés Jésus-Christ », Gauguin apparait dans Noa-Noa comme un écrivain d’art de premier ordre, encore trés insuffisamment connu.

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