I. VA
L'esprit romain était à l'étroit dans l'univers, mais le peuple romain était à l'aise dans Rome.
La conquête franke eut un caractère tout opposé; les peuplades conduites par Mere-wig étaient violemment repoussées de la Germanie par les secousses que leur communiquaient les nations orientales qui descendaient des plateaux de l'Asie, et que l'Europe devait voir apparaître, sous la conduite d'Alaric et d'Attila; ce n'était pas la gloire des armes qui poussait vers la Gaule ces mendians armés, en quête d'un royaume, c'était le besoin d'un toit qui mit à l'abri leurs pères, leurs femmes et leurs enfans; or, comme dès cette époque, toute terre était déjà occupée, ils prirent celle de plus faibles qu'eux, sous prétexte que de plus forts qu'eux avaient pris la leur.
Nous avons vu, en conséquence, les premiers rois de France s'emparer de la Gaule et partager la conquête entre leurs chefs, sans s'inquiéter un instant de ce qu'ils ne possédaient que par le droit du plus fort.
Nous avons vu encore, lorsque la réaction nationale s'opéra, les hommes de la conquête prendre les intérêts du sol français contre ceux de la dynastie franke : ils rendirent ainsi au royaume sa nationalité ; mais se constituant en castes privilégiées, ils gardèrent les terres de la nation.
Or, Louis XI fit bien passer ces terres de la
grande \assalitë à la grande seigneurie, et Richelieu, de la grande seigneurie à l'aristocratie : mais la convention seule les fît passer de l'aristocratie au peuple. Ce n'est donc que depuis g5 que les terres se retrouvent, comme au temps des Gaulois, entre les mains de ceux qui ont véritablement le droit de les posséder; mais pour en arriver là, il a fallu quatorze siècles et six révolutions; et afin que tout fût légal , comme il y avait prescription, il y eut rachat.
C'est dans cette pensée profonde, dont ceux qui ont le plus profité, lui savent le moins de gré peutêtre, que la convention émit cette quantité énorme d'assignats (quarante-quatre milliards), qui donna au peuple la possibilité d'acquérir : car la valeur de celte monnaie dépréciée, factice en face de tout autre achat, devenait réelle devant celui des biens que, par instinct plutôt que par science, la convention avait nommé nationaux . C'est , grâce à cette combinaison, que vint aider, d'abord, l'abolition du droit d' aînesse, puis ensuite, la suppression des majoials , que s'est opérée cette nuiltiplicalion incroyable dc*|)ropriét aires, qui , dej)uis quarante ans, a parcouru une échelle de ciiujuanle mille à cjualre millions et demi.
Ainsi, les possédans peuvent tlonc aiijoind liui regarder la jiossession conmu» inaliénal)le , cl loMle révolution nouvelle connue inq)ossib!e. V.w
effet, quel but aurait désormais une révolution ? puisque, les castes étant toutes détruites, depuis la grande vassalité jusqu'à l'aristocratie, la division territoriale, entravée autrefois par les privilèges de ces castes, s'opère tout naturellement aujourd'hui entre le peuple, grande et unique famille où tout le monde est frère, et où chaque frère a les mêmes droits.
La propriété, si puissante par elle-même, n'a donc pas besoin de l'appui factice d'un gouvernement qui ne la représente pas, et qui tenant tout d'elle, tandis qu'elle ne tient rien de lui, ne peut que lui être mortel, par la part de sang budgétique qu'il tire du corps de la nation pour injecter dans ses propres veines. Le gouvernement, dans les états, fait l'office du cœur chez les hommes; il faut qu'il rende aux artères la même quantité de sang que les artères lui confient; une goutte de moins, par pulsation, et toute la machine est désorganisée.
Aussi le gouvernement actuel tombera-t-il sans secousse aucune, et par la simple substitution de la politique rationelle à la politique révolutionnaire; il tombera, non point par les efforts de^prolétaires, mais par la volonté des possédans ; il tombera, parceque, ne représentant que l'aristocratie de la propriété, et ne reposant que sur elle, l'aristocratie de la propriété, qui, à chaque heure , va se détruisant par la division, manquera un jour sous lui.
Maintenant , Yoilà , selon toute probabilité , de quelle manière la chose arrivera :
Les censitaires à deux cents francs s'apercevront, les premiers, que la concession du droit électoral qu'on leur a faite est complètement illusoire; que la part secondaire qu'ils prennent au gouvernement ne peut pas le faire dévier de sa marche, cette marche fût-elle contraire à leurs intérêts, puisque leur influence sur lui n'est pas directe, et ne s'exerce qu'à l'aide d'un mandataire, dont la fortune cotée au plus bas, est des trois cinquièmes supérieure à la sienne : or nous savons parfaitement que nos égaux seuls connaissent nos besoins, pour les avoir éprouvés; que nos pairs seuls prennent nos intérêts, parce que nos intérêts sont les leurs, et que par conséquent nous ne pouvons charger de prévoir les uns et de défendre les autres que nos égaux et nos pairs.
Du jour où les électeurs se seront convaincus de cette vérité, et ce jour n'est pas éloigné, ils exigeront des députés qu'ils enverront à la chambre, la promesse de l'abaissement du cens d'éligibilité à deux cents francs et du cens électoral à cent francs : les candidats promettront pour être élus, tiendront leur promesse pour être réélus, et le double abaissement du cens d'électorat et d'éligibilité sera le résultat de ce calcul.
Alors commencera la révolution parlementaire.
Puis, à leur tour, Jes électeurs à cent francs s'a-
percevront qu'ils ne sont pas plus représentes par les éligibles à deux cents francs, que ceux-ci ne Tétaient par les censitaires à cinq : cette découverte sera suivie des mêmes effets, la même exigence amènera les mêmes résultats, et le cens s'abaissera ainsi, et dans des progressions toujours plus minimes, jusqu'à ce que tout prolétaire soit électeur, et que tout possédant ait droit d'être député.
Alors s'achèvera la révolution parlementaire.
Alors un gouvernement en harmonie avec les besoins, les intérêts et les volontés de tous, s'établira : qu'il s'appelle monarchie, présidence, ou république, peu m'importe, et peu importe, car ce gouvernement sera une magistrature, et voilà tout r magistrature quintennale, probablement, car la quintennalité est la forme gouvernementale qui présente le plus de chances de tranquillité à la nation, puisque ceux qui sont contens de la gestion de leur délégué ont l'espoir de le réélire, et que ceux qui en sont mécontens ont le droit de le destituer.
Mais alors aussi, comme la grande propriété, ce gouvernement transitoire, d'un instant, aura eu son représentant, la propriété secondaire devra à son tour avoir le sien : seulement celui de l'un ne pourra pas être celui de l'autre, car il faudra que ce dernier soit le type exact de son époque, comme
Louis-Philippe, Louis XV, François T^ et Hugues Capet l'ont été de la leur. Il faudra qu'il soit né parmi le peuple, afin qu'il y ait sympathie entre lui et le peuple; il faudra que sa fortune particulière ne soit pas au-dessus de la proportion générale des fortunes, afin que ses intérêts soient pareils aux intérêts de tous; il faudra enfin que sa liste civile soit restreinte à la stricte nécessité de ses dépenses, afin d'enlever de ses mains les moyens de corruption à l'aide desquels il pourrait, lors de l'élection de son successeur, soudoyer un parti dont la volonté ne serait plus celle de la nation; cet homme ne pourra donc être ni un homme du sang royal ni un grand propriétaire.
Voila le gouffre où va s'engloutir le gouvernement actuel : le phare que nous allumons sur sa route n'éclairera que son naufrage, car, voulût-il virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui l'entraîne est trop rapide, et le vent qui le pousse est trop large. Seulement, à l'heure de sa perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera : Meure la royauté] mais Dieu sauve le Roi!...
Cette voix sera la mienne.
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