‹ Gaule et FranceChapitre 6 sur 7 · I. lii · texte numérisé non relu

I. lii

pressé par les autres, il monta sur une table à manger qui se trouvait dans la cour, et «comme, dit Guibert, outre les plaies dont son corps était couvert, il avait les deux genoux blessés; il tomba dessus, et, dans cette posture, il combattit encore long-temps, portant de rudes coups à ceux qui le tenaient, pour ainsi dire, assiégé, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé de fatigue, il fut percé d'un trait que lui lança un homme du peuple , et i éduit en cendres lors de l'incendie qui consuma le palais. )>

A la mort d'Adon, toute résistance cessa : les hommes d'Isengrin, qui avait escaladé les murailles, se joignirent à ceux qui avaient enfoncé la porte; et les deux troupes réunies se mirent à chercher le prélat , (c l'appelant à grands cris , dit encore Guibert, non pas évéque, m^is coquin. »

Une heure à peu près s'était passée dans cette recherche vaine , qui avait encore augmenté leur colère, lorsqu'ils s'emparèrent d'un valet qui, effrayé par leurs menaces, fit signe qu'il fallait chercher du coté du cellier. Il s'y précipitèrent aussitôt, et comme il n'y avait que des tonneaux vides, ils frappèrent dessus , trouant ceux qui sonnaient le creux , et les sondant avec des épées. Enfin un cri aigu se fit entendre; l'évéque venait d'avoir la cuisse traversée.

Alors tous les révoltés, ardens au carnage, se réunirent autour de ce tonneau , en levèrent le cou-

vercle, et virent un homme en habit de domestique; un instant ils crurent s'être trompés : « Qui est là? » demanda Isengrin. « Un malheureux prisonnier, » dit l'ëvéque. Et tous poussèrent de grands cris ; car, avec l'instinct de la vengeance , ils avaient reconnu la voix du prélat, quelque altérée qu'elle fût par la terreur. Isengrin le prit par les cheveux et le tira hors du tonneau. Peut-être si ce malheureux était resté couvert de ses vêtemens sacerdotaux, leur caractère sacré eût-il pu en imposer à la multitude; mais il avait pris un habit de domestique : ce n'était plus pour eux qu'un homme, qu'un extorqueur parjure et de mœurs perdues. Ils l'enlrainèrent donc, avec des huées et des coups, vers le cloître des Clercs ; tout le peuple les y attendait.

L'évêque vit bien que puisqu'on s'arrêtait là, c'était là le lieu du supplice. Il essaya d'adoucir ces furieux; il leur promit de grosses sommes d'argent pour le rachat de sa vie; il leur offrit de quitter Laon , s'engageant , par les sermens les plus terribles, à n'y jamais rentrer; enfin , il se mit à genoux devant ces hommes qu'il avait vus dix ans à genoux devant lui. Alors l'un d'eux, nommé Bernard des Bruyères, le voyant dans cette posture, leva une lourde hache à deux tranchans dont il était armé, et d'un seul coup lui fendit la tête et lui fit sauter la cervelle. Gomme il respirait encore , ses bour-

reaux lui brisèrent à de petites distances les os des jambes, et le percèrent lentement de mille blessures. Quant à Isengrin, apercevant l'anneau pastoral au doigt de celui qui naguère était évéque, et ne pouvant l'arracher parce que la main , crispée par l'ago.nie , s'était fermée, il coupa le doigt au pauvre mort et s'empara ainsi de l'anneau. Puis enfin , le cadavre fut jeté tout nu contre une borne; et, pendant cette journée, nul ne passa devant lui , homme, femme, ou enfant, sans lui jeter des pierres ou de la boue , et sans poursuivre son âme de railleries et de malédictions .

Ainsi tomba la première victime de la première révolution populaire : — révolution de ville qu'on peut comparer à une révolution de nation ; car, les intérêts étant pareils , quelque petit ou grand que soit le cercle qu'ils embrassent, leurs développemens présentent les mêmes périodes. D'abord, besoin d'amélioration chez les serfs d'une ville, besoin exprimé par l'humble demande d'affranchissement;

— Accord juré entre le maître et les serfs ;

— Accomplissement loyal du traité par ceux-ci;

— Oubli de la promesse- faite et violation du serment par le seigneur;

^ O mon Dieu! qui pourrait dire combien diufâmes railleries les passa ns lancèrent sur ce corps gisant , étendu dans la rue , et de combien de pierres et de boue ils le couvrirent. (Guibert dk Nogf.nt.)

— Réaction populaire , accompagnée de tous les crimes démocratiques qu'elle peut entraîner après elle :

Voilà une révolution au douzième siècle.

Au bout de six cents ans, une nation tout entière éprouve ces besoins qu'avait éprouvés une ville. Mais elle veut plus que l'affranchissement, elle veut la liberté, et la demande de cette liberté est faite, non plus par quelques bourgeois, mais par un grand peuple.

• — Ce peuple réclame humblement celte liberté par la voix de ses représentans; la réclamation est raillée par les grands ordres de l'état; les représentans sont chassés de la salle de leurs délibérations, et se réunissent au Jeu de Paume.

— Fondation de l'assemblée nationale.

— Rédaction d'un traité qui établit les droits du peuple, et limite le pouvoir de la royauté;

— Acceptation libre de ce traité par Louis XYI ;

— Serment de fidélité à la constitution de 91 ;

— Violation de la promesse, et oubli, par la royauté, du serment loyalement tenu par le peuple;

— Réaction populaire qui dresse sur la place de la révolution l'échafaud du 21 janvier 98; mort de Louis XVI, traître et parjure :

— Voilà une révolution au dix-huitième siècle. Seulement on voit qu'en suivant une progression semblable à celle du douzième, tout marche

stir une plus grande échelle. Ce n'est plus une \ille qui se révolte, c'est une nation qui se soulève; ce n'est plus un évéque que quelques bourgeois assassinent, c'est un roi qu'un peuple tout entier juge, et que le bourreau exécute.

Ce ne fut que seize ans après le meurtre de l'évéque Gaudry, c'est-à-dire en 1 128, que les bourgeois de Laon obtinrent, non la ratification de leur commune, — car ce nom de commune fut rayé du nouveau traité comme horrible et exécrable y mais une institution de paix ^. Dans cet intervalle, la royauté avait pris une sanglante revanche. Tous les bourgeois saisis les armes à la main avaient été pendus sans rançon ni merci , et leurs corps , laissés sans sépulture, avaient été la proie des chiens et des oiseaux ''.

Par ce traité de paix étaient rétablies, sur les bases de la première charte , la juridiction municipale et la fixation des tailles. Il stipulait de plus le pardon des anciennes forfaitures , et l'autorisation donnée aux bannis de rentrer dans la ville: mais de ce pardon étaient exceptés treize bourgeois : — Foulques, fils de Bomard; Raoul de Cabricion; Ancelle, gendre de Lébert; Haymon, vassal de

^ « Iiibtiaiiio pacis. »

•^ «Milvorum, corvorum et vulturum rapacitali pasluin geueralein exhibens , et patibulo affîgi praecipiens. »

( Stjgerius , de riln If/.hi'ici Grossi régis.)

Lébert; Payen Seille, Robert, Rémy But, Mayiiard Dray, Raimbault de Soissons, Paque Osteloup, AncelleQuatremains, Raoul Gastines et Jean de Molrain \

Tels sont les noms inconnus de ces premières victimes de la cause populaire, bannis du dour zième siècle, qui ouvraient cette longue liste de proscription, registre aux mille pages, dont chaque page est remplie , et dont la dernière, écrite d'hier et fraîche encore , se termine par les noms de Prospert et de Jeanne.

Et que l'on ne s'y trompe pas : quoiqu'il y ait entre le dévouement et la punition de ces hommes un intervalle de sept siècles , c'est le même principe qui les a fait agir, c'est le même pouvoir qui les a réprimés. Les souverains entendent tous la liberté de la même manière , et « le roi ne lâche que quand le peuple arrache. »

Revenons à Louis-le-Gros, vainqueur des seigneuries et vaincu par les communes.

Lorsque les choses ci-dessus racontées furent accomplies, il était arrivé à la cinquante-neuvième année de son âge; déjà depuis long-temps gêné par l'énorme corpulence à laquelle il doit son surnom , fatigué par ses expéditions guerrières, quoique encore jeune de cœur, ferme de volonté et ardent

^ Recueil des ordonnances des rois de France, loni. \i, p. 18G.

'jn FRANCE.

d'exécution, il fut forcé de s'arrêter, gémissant de son impuissance et répétant souvent ces paroles : a Hélas! hélas! quelle misérable nature est la nôtre! savoir et pouvoir tout ensemble lui est à peine ou plutôt ne lui est jamais permis. »

Sentant sa fin approcher, il demanda à recevoir les sacremens et h se confesser en présence de tous et tout haut. Les portes de sa chambre furent donc ouvertes, et chacun put entrer.

Tout le monde étant rassemblé , il appela son fds Louis, se démit en sa faveur du gouvernement de l'état, qu'il confessa avoir mal administré , lui remit l'anneau royal, l'obligea de promettre, sous serment , de protéger l'église de Dieu ,. les pauvres et les orphelins, de respecter les droits de chacun et de ne retenir aucun individu prisonnier dans sa cour. Puis, son fils ayant prêté le serment, il rassembla toutes ses forces, et fit à haute voix cette profession de foi religieuse :

« Moi, Louis , malheureux pécheui',je confesse un seul et vrai Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; je confesse qu'une personne de cette sainte trinité, le fils unique consubstantiel et co-éternel à Dieu, son père, incarné dans le sein de la trèssainte vierge Marie, a souffert, est mort, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, est monté au

1 Siiger, \ic de Louis-le-Gios.

ciel , où il est assis à la droite de Dieu le Père , et \iendra juger les vivans et les morts au jour du grand et dernier jugement. Je crois que l'eucharistie de son très-saci é corps est le même qu'il a pris dans le sein de la Vierge, et qu'il donna à ses disciples pour qu'ils demeurassent unis et associes en lui. Je crois fermement, et je le confesse de bouche et de cœur, que ce vin est le même sang sacré qui a coulé de son côté, quand il était attaché à la croix. Je désire enfin que ce viatique , le plus sûr des secours, me fortifie à l'heure de ma mort, et me défende par sa protection irrésistible de toute puissance infernale. »

Puis, sentant que son heure arrivait, il pria qu'on étendît un tapis par terre, et que sur ce tapis l'on jetât des cendres en forme de croix. Cela fait, on l'y porta et déposa. Deux heures après il rendit l'âme.

C'était le i'^' août i iSy ; il avait atteint sa soixantième année, et régnait depuis trente ans.

Louis-le-Jeune monta sur le trône.

Vers les derniers jours qui précédèrent la mort de Louis-le-Gros , des députés étaient venus à son lit d'agonie lui annoncer que Guillaume X, duc d'Aquitaine, étant mort dans un pèlerinage a Saint- Jacques, lui avait légué, connue à son roi et suzerain, sa fille l^léonoro, non encore mariée, ainsi que les duchés d'Vtpiilaine et de Guienne qui lui

'iU FRANCE.

appartenaient. Le roi avait accepte le legs, et, reconnaissant, avait ordonné à son fils d'épouser la riche orpheline. Louis-le-Jeune était donc en route pour Bordeaux , lorsqu'arriva la mort de son père. La nouvelle qu'il en reçut à Poitiers ne retarda point son mariage : il fut célébré en présence de tous les grands de Gascogne , de Saintonge et de Poitou réunis. Ainsi l'œuvre de la réunion des seigneuries à la couronne de France avait été l'une des dernières pensées de Louis-le-Gros et se continuait après sa mort.

Louis-le-Jeune revint hâtivement de Bordeaux à Orléans, où il avait appris que les habitans voulaient établir une commune. Fidèle aux traditions paternelles, « il réprima, dit l'auteur inconnu de sa vie \ hardiment ces complots, non sans malheur pour certains hommes. »

Quelques années après, Louis-le-Jeune, ayant appris que les Sarrazins avaient repris sur les croisés la ville d'Edesse^, convoqua à Vezelay une grande assemblée où une nouvelle croisade fut résolue. Il reçut, ainsi que la reine Éléonore, la croix des mains de saint Bernard, et « partit, pompeuse-

^ L'auteur de « La Vie de Louis-le-Jeune » est complètement inconnu. On l'attribua long-temps , mais à tort , à Suger ; car ce fragment historique s'étend jusqu'en 1 165, et Suger mourut le 12 janvier 1151.

2 TjC 24 décembre 1 144.

ment entoure d'un cortège royal , la semaine d'après la Pentecôte de l'an i 1 47 ^ • »

Le roi , en quittant la France, en avait confie le gouYcrnement à Suger , qui avait vu avec chagrin cette croisade , et qui ne cessa de rappeler Louis à Paris, où il jugeait sa présence plus nécessaire qu'à Jérusalem. Ce fut surtout lorsque Robert de Dreux, frère du roi, l'eut abandonné en Palestine, et, revenu en France, eût essayé, avec l'aide de plusieurs ecclésiastiques et d'un parti populaire assez nombreux ^, de détrôner son frère, que ses instances devinrent plus pressantes, quoiqu'il eut par sa prudence et par sa fermeté fait échouer cette tentative d'usurpation.

Voici la lettre qu'il lui écri\»ait à cette occasion : « Les perturbateurs du repos public sont de retour, tandis que vous, oblige à défendre vos sujets, vous demeurez, comme captif, sur une terre étrangère. 4 quoi pensez-vous, seigneur, de laisser ainsi les brebis qui vous sont confiées à la merci des loups? Comment pouvez-vous vous dissimuler les périls. dont les ravisseurs (jui vous ont devancé menacent votre état? Non : il ne vous est pas permis de vous tenir plus long-temps éloigné de nous. Tout réclame ici votre présence. INous supplions donc votre altesse, nous exhortons votre

' Vif (le liOuis-le-Jemic.

^ Vie tic Suf;or, par Guillaume , moine de S.uiU-Denis.

pitié, nous interpellons la bonté de votre cœur, enfin nous vous conjurons, par la foi qui lie réciproquement le prince et les sujets, de ne pas prolonger votre séjour en Syrie au-delà des fêtes de Pâques, de peur qu'un plus long délai ne vous rende coupable, aux yeux du Seigneur, d'avoir manqué au serment que vous avez fait en recevant la couronne. Vous aurez lieu, je pense, d'être satisfait de notre conduite; nous avons remis entre les mains des chevaliers du Temple ^ l'argent que nous avions résolu de vous envoyer; nous avons de plus remboursé au comte de Vermandois les trois mille livres qu'il nous avait prêtées pour votre service. Votre terre et vos hommes jouissent, quant à présent , d'une heureuse paix. Nous réservons pour votre retour les reliefs des fiefs mouvans de vous , les tailles et les provisions de bouche que nous levons sur vos domaines. Vous trouverez vos maisons et vos palais en bon état par le soin que nous avons pris d'en faire les réparations. Me voilà présentement sur le déclin de l'âge; mais j'ose dire que les occupations où je me suis engagé pour l'amour de Dieu , et par attachement pour votre personne, ont beaucoup avancé ma vieillesse. A l'égard de la reine votre épouse, je suis d'avis que vous dissimuliez le mécontentement qu'elle vous cause

• L'oi'dre du Temple uyail été l'ondé sous Louis-le-Gros, l'an 1 H 8.

jusqu'à ce que, rendu en vos états, vous puissiez tranquillement délibérer sur cela et sur d'autres objets . »

Nous avons transcrit cette lettre dans tous ses détails, parce que de pareils détails sont de l'histoire. D'ailleurs son dernier paragraphe nous ra^ mène à un événement qui a eu une trop grande influence sur les destinées du royaume pour que nous le passions sous silence : nous voulons parler du divorce de Louis-le-Jeune et d'Eléonore d'Aquitaine.

La cause de ce mécontentement, que Suger invitait Louis-le-Jeune à dissimuler, était la conduite de la reine. Elle s'était croisée avec son mari, comme nous l'avons dit , et ses amours avec un jeune Sarrazin étaient devenus un sujet de scandale pour tous ceux qui avaient pris part à la sainte entreprise. Ils pensaient que le commerce adultère de leur reine avec un ennemi de l'église était une mauvaise préparation au succès qu'ils priaient Dieu d'accorder à leurs armes. Aussi, presque aussitôt après son retour, et la reine à peine accouchée d'une fdle sur la paternité de laquelle il avait des doutes, Louis allégua entre lui et sa femme un degré de consanguinité assez proche pour amener la rupture de leur mariage, rupture qui eut lieu le 1 8 mars 1 1 52.

^ Guiiiol , Notice sur Suger.

Le roi était revenu de la croisade le 10 octobre 1 1 49 ^

Louis-le-Jeune, en répudiant Eléonoro, lui rendit la Guienne et le Poitou, quoique Suger s'opposât à celle restitution, qui, en effet, était d'un honnête homme, mais d'un mauvais politique. A peine maîtresse de ces deux duchés , Eléonore se maria à Henri , comte d'Anjou , duc de Normandie , et les lui apporta en dot ; de sorte que ce même comte, montant sur le trône sous le nom de Henri II, se trouva roi d'Angleterre, duc de Normandie, de Bretagne et d'xAquitaine, comte d'Anjou, de Poitou, de Touraine et du Maine. Ainsi l'ennemi fut introduit non-seulement sur les rivages , mais au cœur même du royaume; ainsi le roi d'Angleterre put à l'avenir faire la guerre à la France avec des Français.

'^ «C'est pourquoi Hugues, archevêque de Sens, les manda lous deux, à savoir le roi Louis et la reine Eléonore, en sa présence, à Beaugency, où, sur son injonction, ils se rendirent le vendredi d'avant le dimanche des Rameavix. Il s'y trouva aussi Samson , évêque de Reims; Hugues, évéque de Rouen; l'archevêque de Bordeaux, dont j'ignore le nom* ; quelques-uns de leurs suffragans, et une grande partie des grands et des barons du royaume de France. Quand ils furent assemblés dans l'endroit ci-dessus d ésigné, les parens du roi prononcèrent, selon qu'ils l'avaient promis, le serment qu'il existait, comme nous l'avons dit plus haut, tm proche degré de parenté entre le roi et la reine Eléonore ; et ainsi fut dissoute entre eux la société matrimoniale. » ( rie de Louis-le- Jeune.)

* Geoffroy.

Louis, de son coté, épousa en secondes noces Constance, fille du roi d'Espagne. Mais elle mourut bientôt en lui donnant une fille ^ Enfin le roi, craignant que la France cessât d'être gouvernée par un prince sorti de son sang, épousa en troisièmes noces Adèle, fille de Thibaut, comte de Blois, qui combla tous ses vœux, en lui donnant un fils, le 22 août 1 165.

Ce fils fut Philippe IJ , surnommé Auguste^.

1 En 1 1 60.

"^ Philippe fut surnommé Auguste par Rigord ou Rigot. Cet homme, Goth d'origine, comme il le dit lui-même, c'est-à-dire, né dans le Languedoc*, où il exerçait la profession de médecin, quitta son état pour se renfermer dans l'abbaye de Saint-Denis , où il écrivit la vie du roi. Il nous explique quelle signification il attachait au mot Auguste^ qui est resté à Philippe, quoique Guillaume le Breton, continuateur de Rigord, ait toujours appelé ce roi Philippe-le- Magxianime.

« Mais peut-être vous étonnerez-vous du titre d'Auguste que je donne aU roi , en tête de cet ouvrage ; en voici la raison. Les écrivains donnaient ordinairement le nom d'Auguste (du verbe àugeo , auges) aux Césars qui avaient augmenté l'état. Philippe mérite donc le nom d'Auguste, parce qu'il a aussi augmenté l'état. En effet, il a réuni à son royaume tout le Vermandois, que ses prédécesseurs avaient perdu depuis long-temps, et beaucoup d'autres terres dont il a encore augmenté le revenu de l'état. De plus, il est né dans le mois consacré à Auguste (août), c'est-à-dire quand les granges et les pressoirs regorgent de biens temporels. «

• Ce nom de Languedoc uo fut adopte que vers le commciiconieiil du quatoii iènie siècle. Jus(jue là, on appelle celle partie de la Franco la Cothie, du gouvernement des Wesl-Golbs qui y avait subsiste de 408 à 712 , époque à laquelle il fut renverse par l'invasion ries Arabes.

Les détails que nous donne l'historien inconnu de Louis VII s'arrêtent à cette époque , quoique ce ne soit qu'en i i8i que Louis meurt, « laissant , dit Jean de Serre, le levain d'un grand malheur à sa postérité.»

Outre ce que nous venons de rappoi ter, le règne de Louis-le-Jeune vit beaucoup de choses, et entre autres la doctrine d'Abailard condamnée au concile de Soissons ; le Code Justinien retrouvé en Italie et apporté en France, où il devint le droit écrit; la naissance des factions papistes et impériales, connues sous les noms de Guelfes et Gibelins ; le duel défendu pour toute dette qui n'excédera pas cinq sous ; la formation de l'Université de Paris ; la fondation de l'École de Médecine de Montpellier ; enfin, le différend relatif aux immunités ecclésiastiques entre Henri II et Thomas, archevêque de Cantorbéry, différend qui ne fut terminé que par l'assassinat de ce dernier.

Louis avait voulu, de son vivant, consolider les droits de son fils au trône, en le faisant sacrer et couronner. Ce fut le jour de la Toussaint i i8o , le jeune roi entrant dans sa quinzième année , que cette cérémonie s'accomplit à Reims, en présence de Henri, roi d'Angleterre, « qui tenait humblement un côté de la couronne sur la tète du roi de France, en signe de la soumission qu'il lui devait.» La même année, «enflammé, dit son historien, d'un saint

zèle, il fit, le 16 des calendes de mars, saisir les juifs dans leurs synagogues, par toute la France, et les fit dépouiller de leur or, de leur argent et de leurs vètennens, comme ils en avaient eux-mêmes dépouillé les Égyptiens à leur sortie de l'Egypte. Mais ce n'était que le prélude de leur bannisse-' ment, qui ne tarda point, grâce à Dieu, à suivre ce premier avertissement. »

En effet, au mois d'avril 1 182 , Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs jusqu'à la Saint-Jean suivante pour sortir du royaume ; ils avaient le droit de vendre leur mobilier dans cet intervalle. Quant à leurs domaines, « tels que maisons, champs, vignes , pressoirs et autres immeubles, il s'en réserva la propriété pour ses successeurs au trône de France, et pour lui \ »

En 1187, une contestation entre Philippe et Henri amena la guerre. La reconnaissance de vassalité, que le loi d'Angleterre avait consenti à faire au sacre du roi de France, en lui tenant la couronne sur la tête, était une vaine démonstration ; car depuis lors, Philippe n'avait pu obtenir du jeune comte de Poitiers, Kichard^, fils de Henri, l'hommage qu'il lui devait poiu' le Poitou. En outre , Philippe réclamail de Henri plusieurs châteaux , et parhculièrement celui de (iisors, que Maiguorile ,

1 Rigord, vie de l^hi lippe- Auguste.

2 Le uK^nie qui fut appelé Hicliard-Cœur-de-Lion.

sa sœur, avait reçu en dot, Jorsqu'eîie épousa le roi Henri, fils de Henri-le-Grand, et qui, à sa mort, devaient retourner à la France.

]Ne pouvant obtenir ni l'hoinmage de Richard , ni la restitution des châteaux , le roi leva uiie armée nombreuse dans le Berry, entra vivement dans l'Aquitaine, et mit le siège devant Châteauroux.

Pendant ce temps, des messagers passaient les mers pour se rendre k la cour de France : « ils venaient annoncer, avec des gémissemens et des soupirs , qu'en punition des péchés de la chrétienté, Saladin \ roi d'Egypte et de Syrie, avait fait invasion sur les terres des chrétiens situées au-delà des mers, qu'il en avait massacré sans pitié des milliers, et que, poursuivant le cours de ses iniquités, il avait, en peu de jours, subjugué la sainte cité de Jérusalem et toute la terre promise; Tyr, Tripoli, Antioche et quelques autres forteresses avaient seules résisté à ses efforts. »

Ces nouvelles réunirent Philippe et Richard. Ils firent un traité, non de paix, mais de trêve: les choses devaient rester dans l'état où elles se trouvaient, jusqu'à ce qu'ils eussent accompli le service du Seigneur; et une nouvelle croisade fut résolue. Quelque temps apiès la signature de ce traité, le roi Henri d'Angleterre mourut, et Richard

1 Salah-Eddiu.

lui succéda au trône. Rien ne fut pour ceia changé aux projets arrêtés.

Le jour de la Saint-Jean i igo,-le roi Philippe, après avoir fait son testament, alla, suivi d'un nombreux cortège, prendre l'oriflamme sur Fautel de saint Denis \ y reçut la jarretière et le bourdon des mains de Guillaume, archevêque de Reims , la bénédiction du clou , de la couronne d'épines , et du bras de saint Siméon, se rendit à Vézelai, y prit congé de tous ses barons, remit entre les mains d'Adèle, sa mère, et de Guillaume, son oncle, la garde du royaume et la tutelle de son fils Louis-, et partit pour Gènes, où il se fit préparer les vaisseaux et les armes nécessaires à son entreprise. Richard, de son côté, s'embarqua au port de Marseille, et les deux rois arrivèrent presque en même temps à Messine.

Cette croisade échoua dans son but , qui était de reconquérir Jérusalem : la rivalité qui s'éleva entre les deux rois en fut la prin-cipale cause ^ Richard

» «C'était un ancien usage (il remontait, comme nous l'avons (lit, à Louis-le-Gros) des rois de France, lorsqu'ils allaient à la guerre, de ])rendre inie hannière sur l'autel du bienheureux Denis, et de l'emporter avec eux, comme une sauve-garde, et de la taire placer au front de la bataille ; souvent les ennemis, effrayés à cette vue, prirent la fuite rien qu'en reconnaissant la bamiière.» (Rigord, rie de Philippe- j4uguste.')

- Il était né le 5 septembre 1 187, et, par conséquent, n'avait pas encore trois ans.

'* I^a cause de rrfie mésintelligence fut vMirtont la jalousie. Pl»}^

prit nie de Chypre; Philippe , la ville de Saiiil-Jeaii» d'Acre; puis bientôt ce dernier, se défiant du ix)l d'Angleterre, à cause des presens qu'il échangeait avec Salah-Eddin , appela ses seigneurs à un conseil intime, régla les affaires de l'armée, et, prenant congé des siens, partit avec une suite de deux galères seulement, qu'un Génois nommé Roux de Rulla lui avait procurées. Après une traversée heureuse, il rentra en France vers le temps des fêtes de Noël.

Ce départ n'éteignit pas les soupçons que Philippe avait conçus contre Richard, car il reçut des lettres d'outre-mer qui l'avertissaient, dit Guillaume Lebreton : « Que des hommes de la nation des Assissins avaient été, par l'ordre du roi Richard, envoyés pour le tuer, comme ils avaient tué vers ce même temps, près d'Acre, Conrad, marquis de Montferrat ^ C'est pourquoi ledit roi Philippe se créa dès lors de très-fidèles gardes-du-corps , et porta dès lors presque toujours à la main une masse d'airain ou de fer, et ses gardes prirent aussi la coutume de porter des massues, coutume qu'ils % ont conservée jusqu'à présent. Le roi, fort troublé,

lippe-Auguste était éclipsé par Ricliard-Cœur-de-Lion, au caractère aventureux, au courage téméraire, « dont l'ombre faisait tressaillir les chevaux sarrasins , et qui revenait du combat, la cuirasse hérissée de flèches comme une pelotte d'aiguilles. » (Vikisauf.)

^ Walter Scott a fait de cet assassinat le dénouement de son roman de Richard en Palestine.

envoya des députés vers le Vieux de la Montagne, roi des Assissins, afin de connaître proniptement et pleinement, par lui, la Yerité de la chose. Les messagers étant retournés vers le roi, il reconnut, par les lettres du Vieux, que ces bruits étaient faux, et ayant, par le rapport de ces messagers, ap-' pris la vérité, son esprit, méprisant ce bruit trompeur, ne fut plus tourmenté par de faux soupçons. )>

« 11 y a parmi les Assissins une croyance que Dieu déteste : si par obéissance à leur seigneur, ils tuent un homme, ou font quelque autre chose, ils croient qu'aussitôt le crime commis ils seront sauvés. »

Il est si souvent question chez nos chroniqueurs, et surtout chez ceux qui ont écrit sur les croisades, du Vieux de la Montagne^ de son peuple ^ Assissins^ et cela, toujours d'une manière si vague, que nous croyons devoir donner* à nos lecteurs quelques détails sur eux. Nous les emprunterons au voyageur vénitien Marco Polo, qui vivait cent ans après Philippe-Auguste, et qui est le premier qui parle de cette secte et de son roi, d'une manière aussi précise.

« Mulehet, dit-il, est une contrée où demeurait anciennement celui que l'on appelait le T^ieux de la Montagne ; car ce nom de Mulehet veut dire, en langue sarrazine, le lieu où résident les hérétiques; et, du nom de ce lieu, on appelle ceux qui y demeurenl Mulehéliques, c'est-à-(lir<» hriélitjues de

'UC) France.

leur religion, comme sont les Patarins * parmi le.*^ chrétiens ^. Ce prince se nommai t^/oW/W ^; il a\ait fait faire, dans une belle vallée renfermée entre deux montagnes très-hautes, un très-beau jardin '^, rempli de toutes les sortes d'arbres et de fruits qu'il avait pu se procurer; et à l'entour de ces plantations , différens palais et pavillons , décorés de travaux en or, de peintures, et d'ameublemens tout en soie. Là, dans de petits canaux qui répondaient à diverses parties de ces palais , on voyait courir des ruisseaux de vin, de lait, de miel, et d'une eau très-limpide; il y avait logé de jeunes filles parfaitement belles et pleines de charmes, instruites à chanter, à jouer de toutes sortes d'instrumens , et surtout à faire aux hommes les avances les plus séduisantes que l'on puisse imaginer. On voyait sans cesse ces jeunes fdles, vêtues d'or et de soie, se promener dans ces jardins et ces palais; pour les femmes qui servaient le prince, elles étaient toujours renfermées, et ne paraissaient jamais au dehors. Voici le motif pour lequel le Vieux de la Montagne avait fait bâtir ce palais.

1 Albigeois.

2 En effet, nous verrons tout-à-l'heure que les Assissins, Ismaéliens', Batenieus ou Arsacides , car tels sont les quatre noms qu'on leur donne indifféremment, sont effectivement une secte dissidente.

3 Allah-Eddin; c'est l'avant-dernier émir des Ismaéliens de Perse.

4 Marco Polo se trompe; ces jardins avaient été plantés par Hassan-ben-Sabbah,

« Mahomet ayant dit que ceux qui obéiraient à ses volontés iraient dans le paradis, où ils trouveraient tous les plaisirs et toutes les délices du monde, de belles femmes et des ruisseaux de lait et de miel, celui-ci voulait faire croire qu'il était prophète etcompagnon de Mahomet, et qu'il avait la faculté de faire' entrerquiil voulait dans ce même paradis. Personne, d'ailleurs, ne pouvait s'introduire dans le jardin dont nous avons parlé, parce qu'on avait construit à l'entrée de la vallée un château très-fort et inexpugnable, dans l'intérieur duquel on ne pouvait pénétrer que paruncheminsecret.Le Vieux avait à sa cour des jeunes gens de douze à vingt ans, pris parmi ceux des habi tans des montagnes qui lui paraissaient propres au maniement des armes. Il ne cessait de les entretenir tous les jours de ce paradis de Mahomet, et du pouvoir qu'il avait de les y faire entrer; il faisait, cjuand il lui plaisait, donner à dix ou douze de ces jeunes gens, une certaine boisson qui les cndonnait %

^ C'est à l'usage de cette boisson qu'Us devaieiU leiir nom d'Assissins.Les auteurs qui s'occupent d'étynioloj^ies ont discuté longuement sur celle du nom de ce peui>le : voici hi plus probable d<i toutes.

La plante avec laquelle on composait ce breuvage enivrant était une espèce de cbanvre nommée hnschidi^ qui veut dire hcrhc^ comme si le cbanvre était l'berbe par excellence. Et comme ce mot arabe fait au pluriel Jiasdùschin ^ de là sont passés naturellement dans notre langue , avec les récils des auteurs des douzième el treizième siècles, les mois corrompus de beissessini, assissini , assassin!, (jui y oui enfin déposé le mot assassin.

et lorsqu'ils étaient comme à demi morts, il les faisait transporter dans certaines chambres de son palais. Lorsqu'ils venaient à se réveiller dans ce lieu^ ils voyaient toutes les choses que nous avons décrites; chacun était entouré de jeunes fdles qui chantaient, jouaient des instrumens, faisaient toutes les caresses et les jeux qu'elles pouvaient imaginer, leur présentaient les mets et les vins les plus exquis, de sorte que ces jeunes gens, enivrés de tant de plaisirs, ne doutaient point qu'ils fussent en paradis, et n'auraient jamais voulu en sortir.

« Au bout de quatre ou cinq jours, le Vieux , à l'aide du même breuvage, les endormait de nouveau, et , pendant leur sommë'il, les faisait enlever de ce jardin; aussitôt réveillés, on les amenait devant lui; il leur demandait où ils avaient été : « Par votre grâce, seigneui", répondaient-ils, nous avons été en paradis; puis ils racontaient, en présence de tout le monde, ce qu'ils avaient vu. Ce récit excitait dans tous ceux qui l'entendaient l'admiration et le désir d'une pareille félicité. Tel est, leur disait alors le Vieux, le commandement de notre prophète; il fait entrer dans son paradis quiconque combat pour défendre son seigneur : si donc tu m'obéis, tu jouiras de ce bonheur. Par de semblables discoui's, il avait tellement disposé leur esprit, que celui à qui il ordonnait de mourir pour son service s'estimait hciii'cux. Tous les seigneurs

OU autres personnes qui étaient ennemis du Vieux de la Montagne, étaient mis à mort par ces Assissins qui étaient à son service. Car aucun d'eux ne craignait de mourir, pourvu qu'il s'acquittât des ordres et de la volonté de son seigneur, et ils s'exposaient volontiers à tous les dangers les plus évidens, ne comptant pour rien la perte de la vie présente; aussi, ce Vieux était-il redouté dans ce pays comme un tyran. Il avait établi deux lieutenans, l'un dans les environs de Damas, l'autre dans le Curdistan, et ceux-ci se conduisaient de la même manière envers les jeunes gens qu'il leur envoyait. Quelque puissant donc que fût un homme, s'il était ennemi du Vieux, il nepouvait manquerd'étre tué.»

Maintenant voici de quelle manière cette religion étrange s'était fondée.

Mahomet en mourant ne désigna point de successeur : ce ne fut qu'après les califats d'Abou-Bekr , d'Omar et d'Osman, (ju'Ali, cousin et gendre du prophète, parvint au souverain et double pouvoir. Mais déjà, dès la mort de Mahomet, il y avait eu une classe de Musulmans (jui, méconnaissant le |)()uvoir de fiiit, prétendirent (pi'Ali seul était le souverain légitime: on conçoit que cette classe fut toute puissante sous Je règne de ce dernier. Mais après hi mort d'AJi, ses fils ayant été exhérédés du pouvoir paternel, leuis partisans se séparèrent du reste des Musulmans, et choisiient, parmi les des-

2j{) FRANCE.

cendans de celui qu'il regardaient connue leur souverain, un certain noml)re de chefs sacrés, qu'ils désignèrent sous le titre d'imans; malheureusement les sectaires d'Ali ne s'accordèrent pas toujours sur le véritable iman, et bientôt les califes fatimides d'Egypte, qui se disaient descendus de l'un de ces imans, allèrent jusqu'à prétendre être seuls en possession de l'imanat, et par conséquent du droit de se le transmettre les uns aux autres. Ils soutinrent même être la divinité incarnée et se placèrent, par la profession de ce principe, au-dessus des faiblesses et des de voirs deriiumanité ; cependant, à l'égard de cette dernière prétention, ils ne manifestèrent leur manière de voir qu'à des adeptes dont ils étaient sûrs, et qu'ils réunissaient dans des conciliabules secrets. C'est dans des réunions de ce genre, qui avaient lieu en Egypte, que Hassan, fils de Sabbali,et les fondateurs de la secte des Assissins et des Ismaéliens puisèrent leur doctrine; ils étaient donc partisans des califes fatimides, dont le dernier fut étranglé par Salah-Eddin \ Ils avaient deux habiiations, l'une en Perse, près de Cazouin ou Casbin, et l'autre dans les montagnes du Liban,

^ Salah-Eddin fut dès lors en hutte aux poignards des Ismaéliens, et. manqua plusieurs fois d'être assassiné. La première tentative que les sectaires du Vieux de la Montagne firent conire sa vie eut lieu pendant le siège d'Alep. Les envoyés se mêlèrent à l'armée du sultan, et, un jour qu'il était assis, examinant les travaux du château

RACE NATIONALF. 251

où ils occupaient la forteresse de Messyat : c'est là que Philippe-Auguste envoya des députés à leur chef, qui, à cette époque, se nommait Sinan.

Pendant ce temps, Richard, inquiet lui-même du départ de Philippe-Auguste, confia à Henri de Champagne, son neveu , jeune prince d'un rare mérite, toute la terre d'outre-mer que les Chrétiens occupaient alors, et lui laissant son armée, il s'embarqua 5 mais une tempête s'étant élevée emporta Richard, battit violemment le vaisseau qu'il montait, et le poussa sur les côtes d'Italie, entre Aquilée et Venise : le roi échappa péniblement au naufrage avec quelques hommes de sa suite.

Alors un certain comte, nommé Maynard de Zara, et le peuple du pays, ayant appris que Richard était arrivé, se mirent à sa poursuite, dans l'intention de le faire piisonnier, contre l'usage des états chrétiens qui garantissait un libre passage sur leur terrein à tous les pèlerins croisés. Richard fut obligé de fuir devant eux, et laissa entre leurs mains huit de ses chevaliers : un peu plus loin , dans l'archevêché de Saltzbourg, el près d'un village nommé Freysinghen, Frédéric de Saint-Sauve, le pour-

d'Ezaz, uu\ environs d'Alep, xm Assassin se jela sur lui et le frappa à la joue avec un couteau. Déjà ce fanatique avait terrassé Salah-Ecidin, lorsqu'un émir le tua; aussitôt un autre s'élança des rangs de l'armée, et périt de la uit^nic manière; puis, enlîn , un troisii'me, qui fut massacré également.

suivit à son tour et lui prit encore six chevaliers; le roi, obligé de s'enfuir pendant la nuit avec trois hommes seulement, se dirigea vers l'Autriche. Léopokl, qui était duc et parent de l'empereur, l'ayant appris, fit garder les routes et plaça partout des soldats. Richard fut en conséquence obligé de sejeter à travers terre au milieu d'un pays inconnu, et parvint ainsi jusqu'aux environs de Vienne; c'est là qu'il fut découvert et pris dans une pauvre cabane où il s'était caché ; le duc Léopold lui enleva tout ce qu'il avait, et au mois de décembre suivant le livra à l'empereur, qui le garda en prison un an et demi, contre toute justice et tout droit. Richard obtint enfin sa liberté en payant deux cent mille marcs d'argent ^ .

La guerre entre Philippe et Richard , interrompue par leur départ pour la croisade, se ralluma au retour de ce deinier en Angleterre. Elle se continua avec des fortunes diverses jusqu'en 1 199, époque à laquelle mourut Richard. Voici de quelle manière Guiilaume-le-Rreton raconte cette mort :

c( L'an r 1 99 de l'incarnation , Dieu visita la terre de France ; car le roi Richard fut tué , la première semaine de la passion de Notre Seigneur, dans le territoire de Limoges, où il assiégeait le château de Chalus, à l'occasion d'un trésor qui y avait, dit-

' Rigorcl, Vie de Philippe-Auguste,

RACE NATIONALE. Tj%

on, été trouvé', un chevalier lui ayant,du hautd'une tour,lancéune flèche qui lui fît à l'épaule une blessure dont il mourut dans l'espace de peu de jours. »

Richard eut pour successeur son frère Jean, surnommé Sans-Terre.

Ce nom rappelle deux faits historiques impoi''tans : l'assassinat d'Arthur, et l'assignation faite par Philippe-Auguste à Jean-sans-Terre, de se présenter devant la cour des pairs ^; assignation à laquelle ne répondit pas le roi d'Angleterre, mais qui fut néanmoins suivie d'un jugement solennel, qui confisqua tous ses domaines de France ^ Chateaubriand fait observer que c'est le premier arrêt politique de celte haute cour; nous avons été lémoins du deinier.

Richard mort, la guerre se continua avec un égal

^ « Quant au trésor qui fut la cause de sa mort, c'était, dit-on, un empereur de l'or le plus pur, assis avec sa femme, ses fils, et ses filles, à une table d'or. Une inscription indiquait exactemônt le temps où ils avaient vécu. » (RiGi^Rn , T^ie de Philippe-Auguste.)

2 — « L'an du Seigneur 1 20^ , Jean , roi d'Angleterre, prit auprès de Mirabeau, dans le Poitou, et fil mourir secrètement Arthur, cojnte de Bretagne, fils de son frère aîné Geoffroy, et héritier du royaume. Sur quoi il fut accusé parles barons auprès du roi- de France, dont il était vassal. Ayant, après \\n grand nombre de citations, refusé de comparaître, il fut, par le jugement des pairs du roi Philippe, dei)ouillé du duché d'Aquitaine et de tous les domaines qu'il possédait dans le royaume de France.» {Des Gestes glorieux des Français, de 1 202 c/ 1 31 1 .) ^ Ce fut cette confiscation (|ul lui fit donner, par dérision , le surnom de Sans-Terre.

acliarnement, mais avec un succès bien différent. Philippe n'avait pins à lutter contre la bouillante témérité de Cœur de-Lion ; et, trois ans après la mort de celui-ci, il avait lepris à son successeur Falaise, Domfronl, Saint-Michel, Evreux, Sées , Coutances, Bayeux, Lisieux et Rouen.

Le jour de la Saint-Jean 1 2o4 , le roi de France fit son entrée solennelle dans cette capitale de la Normandie, qui, depuis trois cent seize ans, n'appartenait plus à la couronne de France, et qui, deux cent quinze ans plus tard, devait être reprise sur elle par Henri V d'Angleterre.

A la nouvelle de la prise de Rouen ,Verneuil et Argues se rendirent; c'étaient les deux dernières villes qui tenaient en Normandie pour Jean-sans-Terre.

Aussitôt après la soumission de cette province, Philippe partit pour l'Aquitaine, prit Poitiers, et mit le siège devant La Rochelle, Cliinon et Loches, Jean-sans-Terre, de son coté, débarqua à La Rochelle, avec une nombreuse armée, prit Angers, détacha de l'alliance du roi Philippe, le vicomte de Thouars , et vint ranger son armée en bataille en face de celle du roi de France.

Chacun s'attendait à une affaiie décisive , lorsque les deux rois signèrent, le s>.6 octobre 1206, une trêve de deux ans. Philippe revint en France, et Jean reprit le chemin d'Angleterre;

Philippe- Auguste profita de cette trêve poi,n'

RACE NATIONAI.E. 255

faire une nouvelle croisade, non plus contre les Musulmans, mais contre des chrétiens : on n'avait pu vaincre les infidèles, ou voulait exterminer les hérétiques.

Les détails de cette guerre religieuse sont trop connus pour que nous nous y arrêtions. Nous citerons seulement deux exemples de l'acharnement et de la cruauté avec laquelle elle se faisait.

L'armée des croisés étant arrivée devant Béziers, on somma les habitans catholiques de livrer les hérétiques ou de sortir de la ville : ils refusèrent. L'assaut fut donné et la ville prise. On demanda alors a l'abbé de Citeaux comment on pourrait, dans le massacre , distinguer les catholiques des Albigeois : « Tuez-les tous , répondit le légat , Dieu reconnaîtra les siens. »

« Là, dit l'auteur inconnu de la guerre des Albigeois, là se fit le plus grand massacre qui se fut jamais fait dans le monde entier ; car on n'épargni\ ni vieux, ni jeunes, pas même les enfans qui tétaient; on les tuait et faisait mourir. Voyant cela , ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire. Les clercs de cette église devaient faire tinter les cloches, quand tout le monde serait mort; mais il n'y eut ni son, ni cloche: car ni piètie, ni cleic ne resta en vie. Tout fut passé au til de l'épée, et pas \ni seul n'échappa. »

Quelque temps après, Simoii de Montfort, capitaine du parti du roi, ayant leçu un renfort que lui amenait sa femme, Alix deMontmorenci, prit plusieurs châteaux, rassembla les prisonniers, leur fit crever les deux yeux , et les envoya à Narbonne, sous la conduite d'un de leurs camarades à qui il ne fit crever qu'un œil^afm qu'il pût leur servir de guide.

Cette guerre de religion, commencée en 1206, sous Philippe-Auguste, ne fut terminée qu'en i245, sous Louis IX. Innocent IIÎ, saint Dominique, Raimond, comte de Toulouse, Simon et Amaury, comtes de Montfort, furent les principaux auteins de ce drame sanglant que nous abandonnons pour retourner aux affaires de la France.

INous y retrouvons, en 12 14? Philippe-Auguste placé entre son vieil ennemi Jean , qui a profité de la croisade pour s'emparer de l'Anjou, et un nouvel antagoniste que lui a suscité le roi d'Angleterre. Ce nouvel antagoniste, qui s'avance vers ïournay avec une nombreuse armée, rassemblée surtout dans le Hainaut, le Brabant et la Flandre, est l'empereur d'Allemagne , Othon II, qui, fidèle à l'usage et à la haine de ses prédécesseurs, se montre toujours prêt à porter secours aux ennemis du parti national représenté à cette époque par les rois de la race de Hugues Capet.

1 Don Vaissette, Histoire du Languedoc.

RACE NATIONALE. ^ijT

Le 27 juillet iai4, les années française et teutonique en vinrent aux mains : le souvenir de cette bataille est devenu si national en France, que nous croyons devoir donner sur elle quelques détails plus étendus peut-être que ne devrait les comporter / le cadre dans lequel nous nous sommes enfermés.

L'armée teutonique s'était renforcée, quelques jours avant la bataille, de cinq braves chevaliers et de leurs hommes d'armes, envoyés au secours d'Olhon par le roi Jean, son allié : c'était à savoir : le comte de Boulogne qui, quoique homme lige du roi de France, qui d'écuyer l'avoit fait chevacier, et de pauvre riche, était devenu son ennemi, et n'avait jamais manqué une occasion de marcher contre lui; c'était le comte de Salisbury (jui passait pour la troisième fois la mer afin de croiser encore son épée avec celles de nos chevaliers ; c'était Ferrand, comte de Flandres, qui, dans le partage anticipé que l'empereur d'Allemagne avait fait de la France, avait, pour sa réconqDcnsc, demandé et obtenu Paris ; c'était le duc de Brabant, si puissant de terres et d'hommes, (ju'Othon avait épousé sa fille; c'était enfin ledu(; de Limbourg, accompagné de plusieurs autres grands et comtes d'Allemagne , dont les noms, brillans à cette époque, se sont effacés dans l'intervalle qui nous sépare d'eux.

Philippe de France, de son côté, se mit en marche pour aller à leur rencontre, et sortit de PéroniK*

le lendemain de la fête de sainte Marie-Madeleine ; il entra aussitôt, de vive force, sur le territoire du comte Ferrandyle traversa, incendiant tous les villages qui se trouvaient à sa droite et à sa gauche, si bien que l'armëe ûançaise arriva à Tournay comme portée sur des ailes de feu. Cette ville, venait d'être reprise sur les Flamands par le comte de Saint-Paul et par un homme très-brave, d'un conseil sage et admirable, évêque de Senlis, profès de l'hôpital de Jérusalem, qui n'avait pas cessé de porter son habit religieux, et que pour cette cause on appelait le frère Garin : elle attendait donc le roi les portes ouvertes. Il y entra, fit camper son armée autour des remparts, et s'y arrêta quelques jours.

Bientôt l'ennemi s'étant avancé jusqu'à un château nommé Mortain , situé à six milles de la ville de Tournay, le roi proposa de l'attaquer ; mais ses barons l'en dissuadèrent, car il n'y avait d'autre route pour arriver jusqu'à lui qu'un passage étroit et difficile : il se rendit aussitôt à cet avis, et résolut de retourner sur ses pas, afin d'envahir les frontières du Hainault et de les ravager comme il avait fait de celles de Flandre.

Le 27 juillet, Phihppe quitta Tournay pour se diriger vers Lille, où il comptait passer la nuit , présentant ainsi le flanc à Fennemi. Le même matin, et en apprenant cette nouvelle, l'empereur Othon quitta, de son côté , Mortain , et se mit en

marche pour tomber sur les derrières de noire armée. Le roi apprit cette manœuvre et détacha, pour éclairer les mouvemens de l'ennemi, le frère Garin et le vicomte de Melun, accompagnés de cjuelques hommes armés à la légère ; ils s'avancèrent en conséquence dans le sens inverse où marchait l'armée, l'espace d'environ trois milles, et, arrivés sur un lieu élevé, ils virent les bataillons ennemis qui s'avançaient en ordre de combat, si bien que le roi de France avait l'air de fuir, et l'empereur d'Allemagne de le poursuivre. Le vicomte voulut demeurer en cet endroit pour retarder l'ennemi; mais le frère Garin retourna aussitôt près du roi, et lui dit qu'effectivement l'armée leutonique était en marche, et que, comme il avait vu les hommes d'armes h pied marchant en avant des chevaliers, c'était une preuve certaine que l'empereur désirait le combat. Le roi ordonna aussitôt de faire halte, convoqua ses barons en conseil ; mais presque tous lui conseillèrent de continuer sa marche jusqu'à ce qu'il trouvât un endroit plus fiivorable à la bataille ; en consécpience, on se remit en marche, et, au bout d'une heure à peu près, on arriva à la tête du pont de Bovines, situé entre un endroit appelé alors Sûiighin et la ville de Cisoing.

Déjà la plus grande partie de Tarmée avait passé le pont;'le roi présidait à ce passage, et, fatigué

du chemin et de la chaleur, il avait dévêtu ses armes et s'était assis sous l'omhre d'un frêne près d'une église fondée en l'honneur de saint Pierre , lorsque des messagers , envoyés par ceux qui étaient aux derniers rangs, arrivèrent, poussant de grands cris et demandant le roi! Philippe se leva aussitôt et apprit d'eux que le combat était engagé, et que le vicomte de Melun, les cavaliers, les archers et les hommes de pied armés à la légère, ne soutenant l'attaque qu'à grand'peine et à.grand danger, envoyaient à lui pour demander secours.

A cette nouvelle, Philippe entra dans l'église, fit une courte et fervente prière , s' adressant à Dieu comme ses chevaliers s'adressaient à lui; puis sortant bientôt pour revêtir son armure royale, il se fit amener son cheval et sauta légèrement dessus, le visage aussi joyeux que s'il marchait à une fête; et, tirant son épée, il cria d'une voix qui fut entendue de la moitié de l'armée : Aux armeSy hommes de guerre! aux arme si

A ce cri, les trompettes sonnent, les troupes qui avaient déjà passé le pont s'arrêtent, font volteface et reviennent sur leurs pas. On rappelle l'oriflamme, cet étendard magique qui assurait à l'armée la protection de saint Denis, et qui devait, dans tous les combats, marcher en tête de toutes les bannières, même de la bannière royale; mais comme il ne revient pas assez vite et que le danger

accourt de plus en plus pressant, le roi appelle Galon de Monligny,qui porte l'ëtendard fleurdelisé qui annonce que là où il est, là est aussi le roi;^ puis tous deux, à grande course de chevaux, s'ëlancent aux dx^rniers rangs, qui, en se retournant, se trouvent les premiers , et, arrives là, s'arrêtent sur le front de la bataille, sans que nul chevalier, si brave ou si hardi qu'il soit, ose se placer entre Philippe et les ennemis.

Lorsque l'armëe teutonique vit apparaître ainsi le roi et la bannière de France, qu'elle croyait audelà du pont, iï y eut un instant de trouble dans ses rangSy mais bientôt, s'ëtendant sur le côté droit du chemin et alongeant son aile vers l'occident, elle s'empara d'une petite colline, seul point élevé de la plaine. Mais aloi-s elle eut en face d'elle le soleil, et,- comme si Dieu eût été notre allié, ses rayons, ce jour-là, étaient encore plus ardens qu'à l'ordinaire. Le roi Philippe, profitant aussitôt de la faute que ses ennemis venaient de faire, étendit ses ailes du côté opposé et s'alongea, comme eux, sur une seule ligne dans l'espace immense de la plaine, ayant le soleil à dos : les deux armées se trouvèrent alors occuper une étendue à peu près égale, et restèrent ainsi un instant en présence, à la portée d'un trait et demi de flèche, l'une de l'autre. Au milieu de cette disposition, et un peu en dehors de nos rangs, était le roi PhiHppe, (|u'on reconnaissait à son

2(x2 FRANCE.

casque suruionlé d'une couronne. La fleur de la chevalerie française était réunie autour de lui : c'étaient Barthélémy de Roy, homme sage et d'un âge avancé ; Gauthier-le- Jeune , homme d'exécution et de conseil ; Guillaume des Barres ; Pierre de Mauvoisin ; Girard Scropha ; Etienne de Longchamps ; Guillaume de Mortemar ; Jean de Rouvray; Guillaume de Garlande ; Henri, comte de Bar , jeune d'âge, vieux d'esprit, distingué par son courage, remarqnahie par sa beauté, et qui avait succédé, en la charge et en la dignité de comte, à son père, cousin-germain du roi. Tous ces nobles hommes et beaucoup d'autres encore , exercés dans les armes, étaient venus d'eux-mêmes se placer à l'entour du roi, comme au poste du danger et de l'honneur; car ils savaient que là où seraient la bannière de France et Philippe, là aussi serait le fort de la bataille.

Du côté opposé se tenait l'empereur Othon ^ qu'on ne pouvait apercevoir, confondu qu'il était au milieu des rangs épais de son armée, mais dont on reconnaissait la présence à sa bannière : ce n'était point un drapeau flottant comme l'oriflamme; c'était un aigle doré, au-dessus d'un dragon, attaché à une tiès-longue lance dressée sur un char. Il avait rassemblé autour de lui, connaissant leur biavoure: Bernard de Ilostemale ; le comte Othon de 1 ecklembouj g; le comte Conrad de Dorthmund ;

Girard de Rauderade ; Hugues de BoYes, et le comte de Boulogne.

Alors le roi, regardant autour de lui et voyant que le combat allait s'engager, éleva la main pour faire signe qu'il voulait parler; chacun se tut : et ces paroles, prononcées d'une voix calme et forte, furent entendues :

« Tout notre espoir, toute notre confiance sont placés en Dieu. Le roi Ollion et son armée , qui spntles ennemis et les destructeurs des biens de la sainte Eglise, ont été excommuniés parle seigneur pape : l'argent de leur solde est le produit des larmes du pauvre, du pillage des églises de Dieu et de la spoliation des abbayes de ses serviteurs. Mais nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la communion et de la paix de la sainte Église ; car, quoique pécheurs, nous sommes réunis à l'église de Dieu , et nous défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé ; nous devons donc avoir confiance, et nous attendre à la miséricorde divine, qui, malgré nos péchés, nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres. »

A ces mots, les chevaliers demandèrent au roi sa bénédiction : Philippe éleva les deux mains, laissant pendre son épée à la chaîne qui la liait à son poignet; ceux qui étaient à cheval se courbèrent sur le cou de leurs chevaux, ceux qui étaient à pied tombèrent à genoux, et la bénédiclion de guerre

descendit de la bouche du roi, qui, seul parmi toute l'armée qui occupait un espace de quarante mille pas, avait les yeux levés au ciel, comme s'il puisait en Dieu les paroles qu'il disait à la terre.

Aussitôt les trompettes sonnèrent sur toute la ligne, et quelques pas en arrière du roi, son chapelain et ses clercs se mirent à chanter le psaume « Béni soit le Seigneur qui est ma force et qui instruit mes mains au combat \ m et ils le chantèrent comnie ils purent, dit Guillaume le Breton, qui faisait sa partie dans ce concert pieux, car des larmes s'échappaient de leurs yeux et des sanglots se mêlaient à leurs chants.

Cependant, malgré l'ardeur du roi et des chevaliers qui l'entouraient, le premier choc ne fut pas de son coté; il eut lieu à l'aile droite, entre les gens du comte Ferrand et le frère Garin, évéque de Senlis, qui ne combattait pas à cause de son habit, mais qui avait pour bras Eudes, duc de Boiugogne, (Taucher, comte de Saint-Paul, Jean, comte de Beaumont, Mathieu de Montmorenci, et plus de cent quatre-vingts chevaliers de laChampagne. Tous ces combattaiis avaient été rangés en un seul bataillon par l'évéque, qui fit passer au dernier rang <|uelques-uns qui avaient pris la tète, et auxquels il savait peu de courage et d'ardeur; il plaça au,

- ' Psaume (jxMii.

contraire, sur un seul et premier rang, ceux de la bravoure desquels il était sur, et leur dit : — « Le champ est vaste, mes nobles chevaliers; étendez vous en ligne droite à tiavers la plaine, de peur que les ennemis ne vous enveloppent. — Il ne f^ut pas qu'un chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous tous de manière h ce que vous puissiez combattre d'un seul front. » A ces mots, et d'après le conseil du comte de Saint- • Paul,révéque lança en avant cent-cinquante hommes d'armes à cheval, pour commencer le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les ennemis un peu troublés et en désordre par cette première attaque.

Voici de quelle manière le combat fut engagé à l'aile droite avant d'être engagé au centre.

Les Flamands, qui étaient les plus ardens au combat, s'indignèrent d'être attaqués d'abord par des hommes d'armes et non par des chevaliers : ils ne bougèrent pas de leur place; mais, ayant attendu leurs assaillans, ils les reçurent si vigoureusement (|ue,dece premier choc, pres([ue tous les chevauxdes houmies d'armes français furent tués; quant aux cavaliers, ((uoiqu'ils eussent reçu un grand nombre de blessures, deux seulement furent frappés à mort. Ceux dont les chevaux étaient tués se formèrent aussitôt en infanterie, car c'étaient de très-braves hommes d'armes de la Nallév deSoissons, ((ui coni-

battaient aussi vaillamment à pied qu'à cheval.

Alors on vit s'avancer sur le front de l'armée ennemie deux chevaliers qui, mettant leurs lances en arrêt j s'élancèrent au galop sur ces hommes d'arm.es, traversèrent leurs rangs, et reparurent derrière eux, dans l'intervalle qui séparait cette petite'troupe de son corps d'armée, sans s'inquiéter de ceux qu'ils avaient renversés et foulés aux pieds de leurs chevaux : c'étaient Gauthier de Ghistelle et Buridan , chevaliers connus pour être d'un merveilleux courage, incapables de crainte, qui considéraient un combat comme un j eu guerrier , et voilà tout. A peine étaient-ils là qu'un troisième chevalier, nommé Eustaclie de Maquilin, vint les rejoindre par la même route, en criant à haute voix et avec grand orgueil : — Mort aux Français ! — Ces trois hommes, chevaliers eux-mêmes, ne voulaient combattre qu'avec des chevaliers.

Aussitôt Pierre de Remy et deux autres, répondant à cet appel, sortirent de nos rangs; ces six hommes se précipitèrent les uns sur les autres à la vue des deux armées et brisèrent leurs lances; alors ils tirèrent leurs épées et redoublèrent de coups. — Rien n'était décidé en faveur des uns ni des autres, lorsque les hommes d'armes, repoussés parles Flamands, enveloppèrent les trois chevaliers ennemis; Gauthiei- de Ghistelle et Buridan furent faits prisonniers par force; quant à Eus-

lâche de Maqiiilin, qui n'avait cessé de crier, MorL aux Français, un homme robuste s'avança vers hii, armé d'un couteau seulement, et, malgré les coups d'épée dont l'accablait ce chevalier, il parvint à lui prendre la tête entre sa poitrine et sou coude, le renversa sur la croupe de son cheval, et, forçant alors le casque de s'ouvrir, il glissa son couteau entre le menton et la cuirasse, et lui fit une blessure dans la gorge; puis retournant son arme, et par la même plaie, une autre dans la poitrine. — Ainsi, dit Guillaume le Breton, fut puni de •mort, par un Français, celui qui criait si insolemment, Mort aux Français.

Alors un peu de désordre s'étant mis dans l'armée ennemie, qui avait fait un mouvement pour marcher au secours de ses chevaliers. Gaucher, comte de Saint-Paul, vit que le moment était venu, de donner; il fît prendre à ses chevaliers, qu'il avait choisi parmi les plus braves, la forme de coin, se mit à leur tête, c'est-à-dire à l'extrémité aiguë, et s'élança sur l'ennemi, en criant : Champagne! France! Secondé par la merveilleuse force des chevaux, ce coin de fer enlra dans l'ainiée comme celui d'un bûcheron dans un billot de chêne. Les honnnes de Flandre furent forcés de s'ouvrir de toute sa largeur, et Gaucher de Saint- Paul traversa toule leur ligne, donnant et recevani un grand nombre de cf)ups, hirnil indinVrennnenl

hommes et chevaux, et ne pienant personne. Puis alors une fois sur les derrières de l'ennemi, il étendit ses chevaliers dans une ligne circulaire et relevenant sur ces hommes déjà déconcertés, il en enveloppa un grand nombre, qu'il entraîna vers notre armée, comme fait un pécheur qui tire son filet plein de poissons vers le rivage.

Cette première troupe avait été suivie d'une seseconde, commandée par le vicomte de Melun, le comte de Beaumont, Mathieu de Montmorenci, Michel de Harmes, Hugues de Malaunaye et le duc de Bourgogne lui-même. Mais comme ils n'avaient pas adopté la même disposition que Gaucher de Saint-Paul, la résistance de Fennemi fut plus grande, et un combat admirable s'engagea, fer contre fer, corps à corps, homme à homme. Le duc de Bourgogne fut le premier qui tomba; il avait été porté à terre par un coup de lance, et son cheval tué; les Bourguignons l'enlourèrent à l'irrstant, pour lui faire un rempart de leur-s corps; et, comme il n'était que froissé de sa chute, on lui amena un autre cheval sur lequel il remonta aussitôt, agitant son épée, et forçant les rangs de ses hommes d'ai^mes de s'ouvrir, il s'élança de nouveau sur fennemi, frappant sur chaque Flamand qu'il rencontrait comme si c'était celui-là qui eut lue son cheval. Pendant ce temps, le vicomte de Melun, à l'instar de Gaucher de Saint-Paul, avait^

RACE NATIONALE. 2()f)

pour aller et revenir, deux fois perce l'ennemi à jour. Hugues de Malaunaye, démonté, ainsi que plusieurs autres, avait réuni ces fantassins, et combattait à leur tête, à pied. Enfin Michel de Harmes, le bouclier,la cuirasse et la cuisse percés par lalance d'un Flamand, avait été cloué à sa selle et à son cheval , si bien que le cheval et le cavalier étaient tombés sur le côté, et que la lance, arrachée de la main de son maître, s'était relevée debout et tremblante comme le mât d'un vaisseau.

Cependant le comte Gaucher de Saint-Paul, fatigué des coups qu'il avait portés encore plus que de ceux qu'il avait reçus, s'éloignait un peu de ce champ de meurtre, et prenait un instant de repos, lorsqu'il aperçut vin de ses chevaliers entouré par eux et près de mourir, car il ne voulait pas se rendre. Comme c'était un houmie tiès-valeureux et qu'il aimaitbeaucoup, quoiqu'il eut à peine eu le tempsde reprendre haleine, quoiqu'il n'y eùtaucun accès auprès de lui pour le délivrer, tant ceux qui l'entouraient étaient nombreux, il n'en résolut pas moins de le secourir. Alors, et afin de pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serré des ennemis, il laissa pendre son épée à sa chaîne, se courba sur le cou de son cheval dont la tète et la poitrine était couvertes de fer, s'y cramponna do ses deux mains, et, lui pressant les flancs de ses éperons, fondit sur les Flamands, traversa leurs

rangs et parvint jusqu'auprès de son homme d'armes; £ilorsil se redressa de toute sa taille sur ses étriers, reprit son ëpée à deux mains, la fit flamlDoyer autour de sa tète, abattant tout ce qu'il touchait, hommes et chevaux, élargissant ainsi le cercle de fer qui étoufiait son chevalier, puis tous deux d'un commun accord, se pressant Fun contre l'autre, s'élancèrent ensemble, renversant tout ce qui leur barrait le chemin , et revinrent à leur bataillon : ceux qui avaient été témoins de ce fait d'armes assurèrent que le comte de Saint-Paul avait été un instant dans un tel danger, que douze lances l'avaient frappé à la fois, sans pouvoir cependant abattre son cheval, ni enlever le cavalier de dessus sa selle.

Presqu'au même moment où* le combat avait commencé, ainsi que nous venons deledire, à l'aile droite, les gens des communes, qui formaient la tête de l'armée, revenus sur leurs pas, étaient arrivés avec l'oriflamme; ils avaient reconnu à la bannière fleurdelisée la place où était le roi, et forçant les chevaliers de leur faire passage, ils s'étaient jetés entre Philippe et l'armée de l'empereur. C'étaient des hommes de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de Compiègne etd'Arras, tous braves comme des chevaliers, mais qui, n'étant pas couverts de fer comme eux, pouvaient bien soutenir le choc de l'ennemi avec un même courage, mais non pas une même fortune.

C'est ce que virent bien ceux d'Otlion, car ils s'élancèrent à l'instant au milieu de ces hommes, dont ils firent le mémecarnage que feraient des bouchers qui entreraient dans un troupeau. Les braves gens des communes furent donc repousses, et les chevaliers teutoniques parvinrent en vue du roi de France. Le duc de Boulogne même se trouva un instant face à face avec lui. Mais, reconnaissant son souverain, il baissa sa lance avec respect, et, se jetant de côte, alla attaquer Robert, comte de Dreux.

Aussitôt tout ce qui entourait Philippe s'élança en avant, s'inquiétant peu de ce que, pour arriver à l'ennemi, il fallait passer sur le corps des communes; on leur marcha sur le ventre. — Et alors les d^ievaliers heurtèrent les chevaliers, le fer choqua le fer, et ce fut diffèrent : l'aimèe teutonique s'arrêta comme devant une muraille.

Othon, voyant qu'on ne parviendrait pas jusqu'au roi, s'il fallait passer ti travers la chevalerie, jeta des hommes de pied à la poursuite des gens des communes; confondus ainsi avec eux, ils tournèrent le combat et pénétrèrent jusqu'à Philippe qui n'avait auprès de lui qu'un petit nombre de chevaliers, et qui se trouva entouré par eux, avant de s'apercevoir qu'ils étaient ennemis. — Aussitôt Galon de Montign\ , qui portait l'étendard de France, jeta de grands cris de détresse, abaissant et relevant sa bannière pour indiquer que le

roi était en danger. — En effet, les liommes de pied l'avaient entouré, et, accrocliant son armure avec des lances recourbées, ils avaient arraché le roi de sa selle et jeté à terre; là ils le frappaient avec des lances minces, espérant que l'une d'elles passerait à travers le défaut de son armure, trop bien trempée heureusement pour être trouée de face; alors Pierre Tristan sauta lui-même à bas de son cheval, et se jeta devant le roi, frappant sur le bois des lances qu'il coupait merveilleusement. Cinq ou six chevaliers voyant cela en firent autant, et, réunissant leurs efforts, dispersèrent et tuèrent ces hommes de pied, tandis que le roi, que Dieu avait gardé de toute blessure, se relevant lui-même, sautait légèrement sur un autre cheval. Au même moment, l'un de ses plus braves chevaliers, nommé Etienne de Longchamp, roulait à ses pieds, tué à travers la visière de son casque par un coup de couteau; car les ennemis se servaient là, pour la première fois, d'une espèce d'arme qui nous était inconnue; c'étaient de longs couteaux minces à trois tranchans, qui coupaient également parchaqueangle,depuisla pointe jusqu'àlapoignée. Le danger que venait de courir Philippe n'avait fait qu'exciter son courage; il s'élança donc au milieu de ses fidèles, précédé de Galon de Montigny, toujours portant la bannière, et criant : — Hola! — chevaliers et hommes d'armes, — laissez passer

le roi. — A ces paroles tous les rangs s'ouvrirent, et Philippe, que l'empereur croyait tue ou du moins prisonnier, reparut à la tête de son armée.

x\lors cefut aux chevaliers d'Othon de reculer; car les nôtres, excités par la vue du roi , s'élancèrent sur eux et parvinrent à leur tour jusqu'à l'empereur. Pierie Mauvoisin saisit même son cheval par la bride; mais comme il ne pouvait le tirer de la foule où il était pressé , Gérard Scropha s'approcha de lui , et lui frappa la poitrine d'un couteau qu'il tenait nu dans sa main; n'ayant pu le blesser de ce premier coup , à cause de l'épaisseur et de la trempe excellente de sa cuirasse, il redoubla; mais ce second coup porta sur la tête du cheval qui la tenait droite et élevée; le couteau, poussé avec force, entra par l'ceil dans la cervelle, et cela, si profondément, que Scropha ne put le retirer, cpioiqu'il s'y prît à deux mains. Aussitôt le cheval, blessé à mort, se cabra, arrachant par ce mouvement la bride des mains de Pierre Mauvoisin; et, tournant la tête vers le côté par lequel il était venu, emporta son cavalier sans qu'aucune force humaine put l'arrêter. — Ainsi l'empereur tourna le dos à notre armée, et s'éloigna du combat abandonnant au pillage faigle avec le char. A cette vue, le roi de France, élevant son épée, s'écria : — Je vous jure sur ma parole , mes chevaliers, que vous ne reverrez pas sa figure d'aujourd'hui. Vax effel, au boul de tiois cenls pas à I. is

2r4 FRANCE.

peu près, le cheval d'Otlion s'étant abattu, on lui en amena aussitôt un autre; mais, au lieu de revenir avec lui porter secours à ses gens, il continua de fuir du côte opposé à la bataille.

En ce moment, les chevaliers qu'il avait choisis pour combattre près de lui , comme les plus braves , restèrent aussi fidèles à sa lâcheté qu'ils auraient pu l'être à son courage; car^ se précipitant entre lui et les Français qui le poursuivaient, ils couvrirent sa fuite, et le combat se ranima. Ces chevaliers étaient Bernard de Hostemale, le comte Othon de Tecklembourg, le comte Conrad de Dortlimund, Gérard de Rauderade et le comte de Boulogne; celui-ci, surtout, ne cessa pas de combattre un instant à l'aide d'un artifice admirable qu'il avait employé. Il s'était fait de ses plus braves hommes d'armes un rempart sur deux rangs en forme de tour, où il y avait une entrée comme une porte, — porte vivante qui se refermait derrière lui. Alors tous les hommes d'armes abaissaient leurs lances contre lesquelles venaient se briser ceux qui poursuivaient leur seigneur, tandis que lui, tranquille au milieu d'eux, reprenait haleine, et sortait bientôt de son retranchement pour frapper de plus rudes coups, puis y rentrait aussitôt qu'il se trouvait de nouveau pressé par l'ennemi.

Enfin, l'avantage se décida pour les Français. Othon de Tecklembourg, Conrad de Dorthmund,

Bernard de Hostemale et Gérard de Rauderade furent pris après avoir changé plusieurs fois de lance et brisé leurs épées jusqu'à la poignée. Aussitôt le char qui portait l'étendard royal fut mis en pièces, le dragon brisé, et l'aigle, les ailes arrachées et rompues, fut porté au roi.

Cependant les rangs du parti d'Othon s'éclaircissaient de plus en plus ; le duc de Louvain , le duc de Limbourg , Hugues de Boves , et d'autres par centaine, par cinquantaine, enfin par troupes de différens nombres, abandonnaient successivement le champ de bataille, et fuyaient de toute la vitesse de leurs chevaux. Le comte de Boulogne seul ne pouvait s'arracher du champ de bataille, quoique, de son rempart d'hommes, qui se coriiposait au commencement du combat de quatre-vingts chevaliers, il ne lui en restât plus que six : celte petite troupe de désespérés tenait en échec un nombre six fois plus considéiable que le leur, frappant et abattant tout ce qui s'approchait du comte de Boulogne, comme si sept heures de combat n'avaient pu lasser leurs bras de fer. Sans doute ils eussent tenu plus longtemps encore, si lui très-brave homme d'armes, nommé Pierre de Tourrelle, dont ils avaient tué le cheval, ne se fut, rampant comme une couleuvre, glissé entre les pieds de leurs chevaux , s'approchant ainsi, sans être vu, du comte de Boulogne, qui, entouré de tout coté, n'avait le temps que de re^

ijarder devant et deriière lui, et là, soulevant la couverture du cheval du comte, ne lui eût enfoncé jusqu'à la garde son épëe dans le ventre. Aussitôt un des chevaliers du comte, qui s'en aperçut, saisit le cheval hlessé par la bride, et, mettant le sien au galop, l'entraîna maigre lui loin du combat, tandis que les cinq autres couvraient leur retraite. Mais ils avaient été aperçus par les deux frères Quenon et Jean de Condune, qui se mirent à leur poursuite, et renversèrent l'homme d'armes du comte; le cheval de ce dernier tomba aussitôt, et le comte fut renversé, ayant la cuisse droite engagée sous le cou de son cheval, déjà mort. Au même instant survinrent Hugues et Gautier Desfontaines, et Jean de Rouvray, qui se prirent de dispute avec Quenon et Jean de Condune, pour savoir à qui appartiendrait la prise du comte de Boulogne. Pendant ce temps arriva Jean de Nivelle avec ses hommes d'armes. C'était un chevalier haut de taille et très-beau de figure, mais en qui le courage et le cœur ne répondaient nullement à la beauté du corps; car, dans cette bataille, et depuis les six heures sanglantes qui venaient de s'écouler, il n'avait encore combattu avec personne. Cependant il se disputa comme les autres , pour faire croire qu'il avait eu part à la défaite du comte, et les hommes de sa suite, le tirant de dessous son cheval, allaient l'entraîner avec eux, lorsque l'évéque

de Senlis arriva. Le comte, en l'apercevant, tendit vers lui les restes de son ëpëe, qu'on ne pouvait plus reconnaître à la forme, et se rendit à lui sous la seule condition de vie sauve. Il était temps, car im certain garçon , fort de corps et d'un grand courage, nommé Comot, venait d'arriver aussi au même endroit; et comme le comte ne voulait pas se rendi'e à lui, parce qu'il n'était pas noble, il l'avait d'abord frappé de son épée sur le casque, qu'il avait fendu, lui f^ûsant ainsi une blessuie à la tête. Mais, jugeant qu'il serait trop long de l'assommer ainsi , il avait soulevé sa cotte de mailles , et avait essayé de le tuer en lui plongeant son couteau dans le ventre. Heureusement pourle comte, ses longues bottes, d'un cuir aussi dur que du fer, étaient cousues à la cotte de sa cuirasse, et Comol ne put le blesser. Il fallut tout le pouvoir de l'évêque pour tirer son prisonnier des mains de ce furieux. Au même instant le comte se releva; mais ayant vu de loin Arnoultd'Oudenarde, clievalier très-renommé, se h^ter d'accoui-ir à son secours avec quelques bommes d'armes, il feignit de ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et, retombant de lui-même par terre, il attendit qu'on vint le délivrer. Mais ceux (jui l'entouraient, le frappant à grands coups d'épée et (le lance, le forcèrent de remonter sur un clieval, et l'entraînèrent vers l'armée française. Arnoult et les siens fiuent pris.

Aîors Philippe jeta les yeux sur le vaste espace qu'occupait une heure auparavant Farmée teuto nique; elle s'était évanouie comme une fumée. Tout était pris, tué, ou en fuite, à l'exception d'un corps de Brabançons, composé de sept cents hommes à peu près , que l'ennemi avait placé devant lui comme un rempart, et qui, comme un rempart , n'avait pas bougé d'un pas. Alors le roi Philippe, émerveillé de tant de bravoure dans des gens des communes, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery, homme noble, recommandable par sa vertu, et tant soit peu lettré, avec cinquante cavaliers et deux mille hommes de pied, pour les sommer de se rendre. Sur leur refus, Thomas de Valéry fondit sur eux et les massacra presque tous. Ce dernier point de résistance brisé, rien n'arrêta plus notre armée, que la voix puissante de son roi, qui défendit de poursuivre l'ennemi pendant plus d'un mille, à cause du peu de connaissance qu'on avait des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur encore que par quelque hasard les hommes puissans, qui étaient retenus prisonniers, ne s'échappassent ou ne fussent arrachés des mains de leurs gardiens. C'était surtout cette crainte qui le tourmentait; en conséquence, ayant donné le signal, les trompettes sonnèrent le rappel, et les bataillons rentrèrent au camp.

Celte victoire si complète eut un immense résul^

lai. D'abord elle fit perdre à l'empire tout espoir de reprendre sur la France l'infliience qu'elle possédait autrefois, lorsque les hommes de la race conquérante régnaient sur elle; puis, retentissant jusque dans le Poitou, où était le roi Jean, 'elle l'amena à conclure avec la France une trêve de cinq ans.

Celte trêve fut signée à Cliinon, au mois de seplembre I2i4; et la France, comme un oiseau qui secoue ses ailes, se trouva débarrassée, d'un seul coup, des deux armées qui foulaient les deux extrémités de son sol.

Bientôt une guerre civile éclata en Angleterre entre les seigneurs anglais et le roi Jean. Les premiers appelèrent à leur aide le jeune Louis, fils de Philippe-Auguste, qui, occupé en ce moment à -la guene contre les Albigeois, ne put leur envoyer que quelques bons chevaliers et un grand nombre d'hommes d'armes, leur promettant de les suivre en personne aussitôt qu'il le pourrait. En effet, un an après, Louis les rejoignit, malgré la défense de son père qui voulait observer fidèlement la trêve de deux ans jurée en i u i/\, et (jui , voyant ses ordres méconnus, confisqua les biens de son fils et des barons qui l'avaient accompagné.

Pendant ce temps, Louis entrait à Londres, assiégeait et prenait Rochester et Cantorbéry , ralliait à son parti le roi d'Ecosse et (luillaume-longue-

280 FRAJSCE,

Epée lui-même, frère du roi Jean ^ , et forçait son ennemi à se retirer au-delà de l'Humber, dans le pays du Nord, où il mourut bientôt. Louis apprit cette nouvelle devant le château de Douvres, dont il pressait le siège.

Cette circonstance qui, au premier abord, lui rsemblait heureuse, lui devint bientôt funeste. La plupart des seigneurs anglais qui s'étaient rallies au parti de Louis l'avaient fait par haine du roi Jean. Leur haine s'éteignit avec sa vie. 11 laissait un fils de deux ans, nommé Henri, que le cardinal Galon couronna roi aussitôt après la mort de son père. Guillaume-longue-Epée, son oncle, donna le pre^ mier l'exemple de l'obéissance au nouveau souverain , en abandonnant Louis de France Cet exemple fut suivi par presque tous les seigneurs anglais, et Louis, resté seul, conclut une trêve et retourna en France.

Une nouvelle tentative qu'il fit en 121 7 ne fiit pas plus heureuse que la première, quoiqu'après avoir tiré de fortes sommes d'argent de ses amis , il eût passé la mer avec de nouvelles forces. Cette fois encore, il fut contraint à la paix, et revint en

* « Guillaume fut déterminé à cette alliance par la seule raison que quelqu'un en qui il pouvait se fier lui avait rapporté que le roi Jean , tandis que lui Guillaume était prisonnier en France , rompant l'alliance naturelle entre deux frères, avait commis un inceste avec sa femme. » (GutixvumeLebreton , Vie. de Philippe- Auguste.^

France prendre part en 1219 à la croisade contre les Albigeois.

Cette expédition nouvelle n'eut pas un meilleur succès que l'autre. Les croisés prirent d'abord Marinande,dont ils luèrent les habitans au nombre de quinze cents, «avec les femmes et les petitsenfans. De là , ils marchèrent vers Toulouse , mais ne l'assiégèrent et l'assaillirent que mollement ^ , quelques-uns des nôtres empêchant malicieusement le succès de la croix; et, l'affaire ainsi manquée, ils retournèrent dans leur pays, chargés plutôt de blâme que d'éloge ^. »

En 12^3, le roi Philippe-Auguste tomba malade, et mourut la veille des ides de juillet % âgé de soixante-neuf ans. Il en avait régné quarante-trois.

Philippe avait continué l'œuvre monarchique de Louis- le-Gros et achevé de fonder le gouvernement, le royaume et le trône. 11 reconquit la Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou, acheta les comtés d'Auvergne et d'Artois, recouvra la Picardie, grand nombre deplacesdu Berri, et enfin divers comtés, châtellenies et seigneuries.

^ Toulouse fut iissiégée trois fois dans l'espace de -vingt ans, et brava les assauts do trois rois, quoique \v siôgo fut commandé la première fois par Philippe-Auguste vu personne, la seconde par Louis VIII, et la troisième j)ar saint Louis.

2 Guillaume Lebrelon.

^ Le premier juillet.

De son côte, l'esprit d'affranchissement faisait d'immenses progrès dans le peuple, rongeant par derrière les seigneuries que le roi attaquait en face, formant autour de Paris, affranchi par la présence du roi, une ceinture de communes hbres qui nonseulement ne payaient ni tailles ni impôts au souverain, mais qui encore marchaient quelquefois contre lui, ainsi que l'attestent les listes des prisonniers faits à la bataille de Bovines , parmi lesquels se trouvaient des hommes appartenant à quinze communes différentes .

Ce fut sous ce règne que l'Université de Paris commença d'être célèbre. On y enseignait le /nV/«/7î et le quadrk'îuni. Le trivium se composait de la grammaire , de la rhétorique et de la dialectique ; et le quadrivium de l'astrologie, de la géométrie, de Farithmétique et de la musique.

Pliilippe- Auguste fit entreprendre ou achever plusieurs travaux d'utilité publique. Notre-Dame, dont les fondemens sortaient à peine de la terre lorsqu'il monta sur le trône , était complètement bâtie lorsqu'il mourut : Paris , dont l'accroissement successif nécessitait une nouvelle ligne de fortifications, fut entouré de^murailles par ses or-

"• Aux communes de Noyoïi, de Mont-Didier, deMontreuil, de Solssons , de Bruyères , de Hesdin , de Cerny, de Cressy en Laonnais, de Craon, de Vesly, de Corbie, de Conipiègne, de Roye, d'Amiens et de Beauvais.

dres , et il aspira à lui faire perdre son jiom de Lutèce^ ,eu faisant paver^ le premier, trois de ses deux cent- trente-six rues 3. Ce fut encore lui qui fit élever cette grosse tour du I^uvre, où les feu-

^ « La méaie année* (121 1), leroiPhilippe-le-Magnanime entoura, vers le midi, Paris d'un rempart** allant, des deux côtés, jusqu'à la Seine ; renferma dans ses murs une très-grande étendue de terrain , et força les possesseurs de champs et de vignobles de louer à des habitans pour y bâtir de nouvelles maisons, au lieu d'en faii'C construire eux-mêmes, afin que toute la ville, jusqu'aux murs, parût pleine de maisons. » (Guill.iume Lebreton.)

2 De lutnm qui veut dire bourbier.

^ Voici à quelle occasion : « Le roi se mit par hasard à une fenêtre de son palais, d'où il se plaisait souvent à regarder, par passe-temps, le fleuve de la Seine. Tout-à-coup, des voitures traînées par des chevaux, au milieu de la ville, firent sortir, des boues qu'elles avaient soulevées sur leur passage, une odeur fétide, vrai-

* On pourrait croire, par la nlanicre dont s'i'xprjnie cet auteur, que ce grand travail fui entrepris cette année. On se tromperait. L'cnccinlefut commouce'e en 1190, et achevée eu 1211.

**« Du côte' de la Seine, au Nord, elle passail(la muraille) près du Louvre, le laissaut eu dehors , traversait les rues Sainl-Honoré, des Deux-Écus, l'emplacement do riiôtel de Soissons, les ruesCoquillière, Bïonlmarlrc, Montorgueil, le terrain où i-st à présont la comédie italienne, les rues Française, SaiLt-Dcnis, Bourg r\)>l)é, Saiiiî- Martiu.conlinuait le long de la rue Grenier-Sainl-Lnuare, la rue Beaubourg, la rue Saintc-Avoie, à l'endroit où est riiOlcl de Mcsme, et, passant sur le terrain où sont les Blancs-Manteaux et ensuite entre les rues des Francs-Bourgeois et des Rosiers, allait aboutir à la rivière, à travers les bàtiraens de la maison professe dos Jésuites, et le couvent de l'Ave-Maria. Elle avait nuit principales portos : la première, près du Leurre, au l)ord do la rivière; la seconde, où sont nniiutonant les prèlros de l'Oratoire; lu troisième, vis-ù-vis SaintEustacbc, outre la rue Plàtrièrc et la rue du Jour; lu quatrième, rue Saint-Denis ; la cir.quicnic. au coin de la rue du Gronior-Siiint-Laiaro ; la sixième, appelée la porte Barbotlo, outre la rue dos Francs-Bourgoois ol le couvent <lcs Blaucs-Manleaux ; la .septième, près d<' la maison professe des Jésuites; et hi huitième, Tkw bord de la rivière, entre !e port Sainl-Puul ol le pont Marie. »

(SAiNTK-roix, Esquisics historiques,)

dataiies venaient prêter foi et iionniiage et où ils trouvaient une prison lorsqu'ils manquaient à leur serment.

Philippe-Auguste fut le premier des deseendans de Hugues Capet qui négligea de faire sacrer son fils de son vivant, soit qu'il jugeât cette précaution inutile, soit qu'il craignit que le pape, dont le roi Jean s'était fait le vassal pour une pension annuelle de mille marcs d'argent, ne refusât sa sanction à Louis qu'il avait excommunié à cause de sa guerre d'Angleterre. En tous cas, il suppléa à cette cérémonie religieuse par une cérémonie militaire : il le reçut chevalier en présence de toute sa cour.

Un mois après la mort de Philippe, Louis VIIÏ se fit sacrer et couronner à Reims. Comme il ne régna que trois ans , son règne fut témoin de peu de faits importans , son expédition d'Angleterre et sa première croisade ayant eu lieu pendant la vie du roi son père.

Nous le voyons cependant faire la guerre avec beaucoup de courage et assez de bonheur, non plus

ment insupportable. Le roi ne put la soutenir, et, dès lors, il niédila une entreprise, dont l'exécution devait être difficile autant qu'elle était nécessaire, et dont les difficultés et les frais avaient toujours effrayé ses prédécesseurs. Ayant donc convoqué les prévôts et les bourgeois de la ville, il ordonna, en vertu de sou autorité royale, que tous les quartiers et rues de Paris fussent pavés de pierres dures et solides. V (RiGOBn, F/V de Plùlippe-Auguste.)

aux Anglais de la Normandie et de la Guienne, que. son père avait chasses du royaume, mais à quelques seigneurs français qui tenaient encore pour eux. C'est ainsi qu'il prit le château de Niort et la ville de La Rochelle, sur Savary de Mauléon , qui défendit successivement ces deux places <îontre lui. En apprenant ces deux victoiies, dit l'auteur inconnu de la vie de Louis VIII, « les grands du pays de Limoges , du Përigord et de l'Aquitaine , à l'exception des Gascons qui habitent au-delà de la Garonne, promirent avec beaucoup de soumission fidélité au roi Louis, et lui gardèrent leur foi. »

En 11^6, Louis prit de nouveau la croix contre les Albigeois. L'armée qu'il commandait se réunit à Bourges , marcha par Nevers et par Lyon et arriva devant Avignon , qu'on réputait imprenable. Le siège fut en effet long et meurtrier; enfin la place se rendit: on combla ses fossés; trois cents maisons garnies de tours, qui étaient dans la ville, furent abattues et rasées de fond en comble; puis le roi s'avança vers Toulouse.

Cependant, comme il se sentait souffrant, il laissa le commandement du pays à Imbertde Beaujeu , et reprit la route de France. Arrivé à Montpensier en Auvergne , il fut forcé de s'y arrêter. La maladie dont il était atteint fit de graves et rapides progrès, et le 9.7 octobre i>.à6j il mourut, dans la trente-neuvième année de son Age, léguant ,

par son testament, dix mille livres à deux mille léproseries bâties en France à la suite des croisades.

C'est de ce règne que datent rétablissement du

premier ordre mendiant , et l'édit qui défend aux

femmes amoureuses , Jilles de joie et paillardes y de

porter robes à collets rens^ersésy queues ni ceintures

dorées^.

Louis VIII a peu d'importance dans l'histoire, quoiqueles contemporains l'aient surnommé Cœurde-Lion à cause de son courage, Lion pacifique à cause de sa douceur, et que Nicolas de Bray, auteur d'un poème en son honneur^, l'ait mis audessus d'Alexandre et de César ^ Son nom se trouve étouffé entre les noms de son prédécesseur et de son successeur; c'était le fils de Philippe- Auguste; ce fut le père de saint Louis.

Louis IX n'avait pas encore quatorze ans, lorsque Blanche de Castille, sa mère, le fit sacrer à Reims par l'archevêque de Soissons \ Le temps

1 Chateaubriand , Analyse raisonnée de l'histoire de France.

2 Faits et Gestes de Louis VIII.

^ « Sans doute, si les sœurs, lîUes du Destin, n'eussent trop promptement coupé le fil de sa vie, au milieu de sa brillante jeunesse, le grand Alexandre, à qui le monde entier fut soumis depuis Cadix, ville d'Hercule , jusqu'au Gange, revenant sur cette terre, serait petit et s'humilierait devant lui; et, comparé à lui, celui qui fit la gloire du peuple romain, Jules César, malgré son illustration et ses »iérites, ne serait plus que dédaigné. »■

'^ IjC siège de Reims était vacant.

qui s'ëcoula entre la mort de Louis VIII et la majorité de Louis IX fut employé par la régente à apaiser des révoltes partielles de seigneurs, qui se soulevaient en apparence par mépris pour le gouvernement d'une femme, et en réalité par haine de la royauté qui s'affermissait de plus en plus. De ïeur côté, les communes s'augmentaient et l'affranchissement populaire faisait de rapides progrès. En 11233, le roi atteignit sa majorité, et prit en main le gouvernement du royaume.

Louis IX est un type parfait du moyen âge fait homme; il a le bras fort, l'esprit aventureux , l'âme religieuse, les mœurs simples; il combat de sa personne , comme le dernier de ses chevaliers ; il rend la justice sous un chêne, sans huissiers ni gardes, et meurt à mille lieues de sa capitale, dans un camp, les yeux levés au ciel et disant à Dieu : « Je rentrerai dans ta maison, je t'adorerai à ton temple saint, et je me confesserai. Seigneur \»

Saint Louis eut son chroniqueur et son poète: IXangis écrivit son histoire, et Joinville son épopée; car la relation de Joinville est un véritable poème, ravissant de simplicité, merveilleux dans son ignorance, et grand d'espérance et de foi.

Le règne de saint Louis est trop connu pour (jue nous le suivions dans ses détails; nous nouji

J Cbroniqtie de (inill;iiiine de Nangis.

contenterons donc d'en indiquer les actes et les évënemens principaux.

En 12^4, victoires de Taillebourg et de Saintes sur le comte Hugues de la Marclie, dont l'Angleterre soutenait la révolte .

En ii5o, cinquième croisade en Egypte, où le roi est fait prisonnier ^.

En i'25i, troubles occasionés parles pastoureaux. \

^ '< Il livra bataille devant cette ville (Saintes) audit Hugues, comte de la Marche, et à Henri, roi des Anglais, que Hugues avait engagé à passer en France avec une grande multitude de gens d'armes , parce qu'il avait pour femme la mère du roi d'Angleterre. Le roi Louis les vainquit puissamment, les mit en fuite, et leur fit un grand nombre de prisonniers. » (Guillaume de Nangis.)

2 « Il arriva, par la permission de Dieu, et peut-être en punition des péchés de quelques-uns, que le roi de France, saint Louis, tomba entre les mains des Sarrazins, et fut pris avec ses deux frères, Alphonse, comte de Poitou, et Charles, comte d'Anjou. »

(Guillaume de Naagis.)

^' « Il arriva, dans le royaume de France, un événement surprenant, une chose nouvelle et inouïe. Quelques chefs de brigands, pour séduire les gens simples et répandre la croisade parmi le peuple, aimoncèrent , par des inventions pleines de faussetés, qu'ils avaient eu une vision d'anges, et que la sainte vierge Marie leur était apparue et leur avait ordonné de prendre la croix, de rassembler une armée de pastoureaux ( pâtres) et des hommes les plus vulgaires du peuple, que le Seigneur avait choisis pour marcher au secours de la Terre-Sainte et du roi de France , captif en ce pays. Ils représentaient, sur des images dessinées sur les bannières qu'ils portaient devant eux, la teneur de cette vision. Passant d'abord par la Flandre et la Picardie, ils attiraient à eux, par leurs exhortations, les

RACE NATIONALE. iKf;

En laSg, restitution à Henri loi d'Angleterre,

pastoureaux et le bas peuple des villages et des campagnes, de même que l'aimant attire le fer. Lorsqu'ils parvinrent en France , leur nombre s'était déjà tellement accru, que, rangés par milliers, ils marchaient comme une armée; et, lorsqu'ils passaient dan^ les campagnes auprès des bergers et des troupeaux de brebis, les pastoureaux, abandonnant leurs troupeaux, sans consulter leurs parens, possédés par je ne sais quelle folie, s'enveloppaient avec eux dans le crime. Tandis que les pastoureaux et les simples y allaient dans une bonne intention, il y avait parmi eux un grand nombre de larrons et de meurtriers secrètement coupables de tous les crimes possibles , et par le conseil et la direction desquels la troupe était gouvernée. Quand ils passaient par les villages et les villes, ils levaient en l'air leurs masses, leurs bacbes et autres armes, et par là se rendaient si terribles au peuple, qu'il n'y avait aucun de ceux à qui était confié le pouvoir judiciaire qui osât les contredire en rien. Ils étaient tombés dans une telle erreur, qu'ils fiiisaient des mariages, donnaient des croix, et conféraient, du moins en apparence, l'absolution des péchés. Mais ce qu'il y avait de pire, c'est qu'ils enveloppaient tellement avec eux, dans leur erreur, le bas peuple, qu'un grand nombre affirmait et que d'aulres crovaient que les mets et les vins qu'on apportait devant eux ne diminuaient pas lorsqu'ils avaient mangé, mais seml)laient plutôt augnicnter. Le clergé apprit avec douleur que le peuple fût tombé dans une si grande erreur. Gomme il voulut s'y opposer, il devint odieux aiix pastoureaux et au peuple, qui conçurent pour les clercs une si injuste aversion, qu'ils en tuèrent plusieurs qu'ils trouvèrent dans les champs, et en firent , à ce que nous pensons , des martyrs. La reine Blanche, dont l'admirable sagesse gouvernait seule alors le royaume de France, n'aurait peut-être pas souffert que leur erreur fit de tels progrès; mais elle espérait que, par eux , il parviendrait du secours à son fils, le roi saint Louis, et à la Terre-Sainte. Lorsqu'ils eurent traversé Paris, ils cnuent avoir échappé à tous les danger? et se vantaient d'être des liounnes de bien; ce qu'ils prouvaient par ce raisonnement : qu'à Paris, la source de toute scieiue, ils n'a- I. I!>

de ses anciens domaines au midi de la Loire \ en échange de ses prétentions sur le duché de Normandie, les comtés d'Anjou, du Mans, de Touraine, de Poitou et leurs fiefs.

En 1269, sixième et dernière croisade contre Tunis , pendant laquelle le roi meurt sur les ruines de Cartilage la vieille ^ , et serment de fidélité et

valent été contredits en rien. Alors ils commencèrent à se livrer plus violemment à leurs erreurs et à s'adonner avec plus d'ardeur aux brigandages et aux rapines. Arrivés à Orléans , ils livrèrent combat aux clercs de l'université et en tuèrent un grand nombre ; mais il y en eut aussi beaucoup de tués de leur côté. Ijcur clief, qu'ils appelaient le maître de Hongrie, étant arrivé avec eux d'Orléans à Bourges, entra dans les synagogues des juifs, détruisit leurs livres et les dépouilla injustement de tous leurs biens. Mais lorsqu'il eut quitté la ville avec le peuple, les bourgeois de Bourges le poursuivirent les armes à la main , et tuèrent le maître avec un grand nombre de gens de sa troupe. Après cet échec, les autres se dispersèrent en différens lieux, et furent tués ou pendus pour leurs crimes. Le reste se dispersa comme une fumée. »

(Guillaume de Nangis.)

— « Dans le même temps que le roi Louis était captif, un grand nombre déjeunes bergers et d'enfans, dans le royaume de France, prirent tout-à-coup la croix ; mais ils se dissipèrent en peu de temps comme une fumée. » [Des Gestes glorieux des Français.)

1 « Saint Louis , roi de France, lui donna (à Henri) une grosse somme d'argent, et lui assigna, pour lui et ses successeurs, beaucoup de pays dans les diocèses de Limoges, de Périgueux, de Saintes et d'Agen ; à condition que lui et ses successeurs tiendraient en liefdesrois de France ces terres, Bordeaux, Bayonne,et toute la Gascogne, et que le roi d'Angleterre, inscrit au nombre des barons de France, serait apj)elé pair et roi d'Aquitaine. » {Des Gestes glorieux des Français.)

^ « Après ces paroles, il s'endormit dans le Seigneur : tous les ba-

hommage pour le royaume de France, prête par les Jjarons et les chevaliers croisés à Philippe son fils.

Les faits secondaires du règne de saint Louis sont, à l'intérieur : '

— La fondation de la Sorhonne, par Robert \

L'introduction de la boussole en France, par le Vénitien Marc-Paul ^, en 1260.

L'emploi des tables astronomiques, dites Alphonsines.

rons et chevaliers alors présens jurèrent fidélité et hommage, pour le royaume de France , à Philippe , son fils , qui lui succéda dans le camp dressé sous les murs de Carthage. » ÇDes Gestes glotieux des Français.)

1 « A cette époque (en 1 564) fiorissaient à Paris d'illustres théologiens: frère Thomas d'Aquin, de Tordre des prêcheurs; frère Bonaventure, de l'ordre des mineurs; et, parmi les clercs séculiers, maître Gérard d'Abheville , et maître Robert de Sorboune qui institua le premier les écoles de Sorbonne. » {Chronique de Nangis.)

^ « Il n'est pas clair que Jean Gira ou Goya , ou Flavio Jivia d'Amalfi soit l'inventeur de la boussole. Marc-Paul pouvait l'avoir apportée de la Chuie en 12(i0; et un vieux 'poète français, Guyot de Provins, décrit exactement la boussole sous le nom de niarinetta oxxpierre marinière, cinquante ans et plus avant le voyage du Vénitien €n Chiue. La fleur de Ijs , qui, chez tous les peuples, signale le nord sur la rose des vents, seinl)le assurer à la France l'inventlou ou le perfectionnement de lu boussole. »

(Ch.\teaubiii\nd, Analyse raisonne'e.)

— M. Viardot , dans son Essai sur les Maures d'Espagne, réclame pour eux cette invention, qui daterait, selon lui, du huitième siècle.

:>l)î> FRANCE.

Les preuves par témoins substituées aux duels.

La police des marchands établie par Etienne BoiJeau , leur prévôt.

La résistance du roi aux usurpations de la cour de Rome, et la réclamation en faveur des libertés de l'église gallicane.

Le Code, ou établissement civil par saint Louis.

Les faits extérieurs sont :

— La fondation de l'état de Prusse par les chevaliers de l'ordre Teutonique (laoo).

La naissance des villes libres d'Italie et des villes anséatiques d'Allemagne (12 54).

Les communes admises au pailement en Angleterre (1265).

Conradin décapité par l'ordre de Charles d'Anjou, frère de saint Louis, que le pape Urbain IV investit du royaume de Naples (1268).

Ainsi, le règne de saint Louis vit faire au siècle u n grand et t riple pas vers la poésie, vers les sciences, vers les libertés.

— Vers la poésie, par les chansons de Thibaut, comte de Champagne.

— Vers les sciences , par la découverte de la boussole, la fondation de la Sorbonne, et la protection accordée à l'Université \

'' « Il s'éleva à Paris une gwmde dissension entre les écoliers ei les bourgeois : les bourgeois avaient tué quelques clercs. C'est pourquoi

— Vers les libertés de l'Eglise, par le code Ecclésiastique; vers les libertés civiles, par l'appel aux juges royaux; vers les libertés politiques, par l'admission des communes au parlement.

La mort de saint Louis, quoiqu'elle répandît une grande douleur dans l'armée , n'interrompit point le siège de Tunis. Charles, roi de Sicile, en arrivant par mer avec un grand nombre de chevaliers , rendit l'espérance et le courage aux chiétiens ; les Sarrazins au contraire, voyant que les croisés préparaient une multitude de machines de guerre, et s'apprêtaient à assiéger Tunis par mer et par terre, proposèrent un traité de paix qui fut accepté.

Les principales conditions furent :

les clercs, quittant Paris, se dispersèx'eiit dans différentes contrées du monde. Ce que voyant le roi saint Louis , il s'affligea grandement de ce que l'étude des lettres et de la pliiiosopliie, par où s'acquiert le trésor de la science, qui excelle et l'emporte sur tous les autres, s'était i-etirée de Paris. Elle était venue d'Athènes à Rome, et de Ron)e en France, avec les honneurs de la chevalerie . par les soins de Karl-le-Grand, à la suite do Denis, l'aréopagite grec, qui, le premier, répandit à Paris la foi catholique. Ce très-pieux roi ( saint- Louis), craignant qu'un si grand et un tel trésor ne s'éloignât du royaume, parce que la science et le savoir sont le trésor du salut , sapientin et scientia, et de peur que le Seip^neur ne lui dît : •< Comme tu as repoussé la science , je te repousserai , » manda auxdils clercs vie revenir à Paris, les reçut à leur rclour avec une grande clén)ence, i'{ leur fit faire une prompte réparation, parles htmrgeois, de tous les (oiis (juils avaient eus auparavant envers eux. <

(GuiLi.MTMR OK N\^G1S.^

Que tous les chrétiens prisonniers clans le royaume de Tunis seraient mis en liberté.

Que les prédicateurs catholiques auraient le droit de prêcher la foi chrétienne dans les monastères construits en l'honneur du Christ, par toute l'étendue du royaume.

Que ceux qui voudraient être baptisés le pourraient être tranquillement.

Enfin, que le roi de Tunis, après avoir payé toutes les dépenses qu'avaient faites dans celte expédition les rois et les barons, rétablirait le tribut accoutumé qu'il devait au roi de Sicile.

Ce traité arrêté, le roi et les grands, voyant la diminution qu'éprouvait l'armée par la contagion et les maladies, résolurent de retourner en France par la Sicile et l'Italie. Mais, avant d'abandonner l'Afrique, ils jurèrent, sur le corps de saint Louis, de revenir à la Terre-Sainte, et de ne rester en France que le temps nécessaire au couronnement du roi , à la réparation de leurs forces et à la levée d'une nouvelle armée. Quelques chevaliers même, plus zélés que les autres, ne voulurent point retourner chez eux, et, sous la conduite d'Edouard, fils aine de Henri, roi d'Angleterre , passèrent en Syrie pour secourir la chrétienté \

Alors Philippe III quitta cette terre de désolation,

^ Guillaume de Nangis.

RACE NATIONALE. 'IQo

emportant avec lui les ossemens de son père saint Louis et de son frère le duc de Ne vers. En route, il perdit encore sa sœur ; et, rentrant en France avec ce funèbre cortège, il déposa solennellement les restes de sa famille dans l'abbaye de Saint-Denis, on ils avaient désire être enterres.

Au mois d'août suivant, Philippe fut sacré et couronné à Reims par l'évéque de Soissons.

Philippe- /e^ Hardi se trouve placé entre saint Louis , son père y et Philippe le- Bel , son fils ^ de même que Louis VllI V avait été entre Philippe- Auguste et saint Louis : comme le laboureur laisse une terre en friche entre deux moissons ^ la Providence laissait reposer la France entre deux grands règnes.

Nous empruntons cette phrase à M. de Chateaubriand, parce qu'il est impossible de donner de Philippe une idée plus vraie avec un style plus coloré.

En effet, ce règne, qui dure quinze ans, n'offre rien de remarquable, si ce n'est la guerre du roi con tre Pierre d'Arragon. Nous allons remonter à sa cause.

Charles d'Anjou , frère de saint Louis, après avoir vaincu et tué Mainfroy, avait ramassé, au pied de l'échafaud de Comadin, la couronne de Sicile. Le pape Clément lui avait confirmé la propriété d'un royaume ((u'il n'avait pas le droit de lui donner, et les Français s'étaient établis en vain([ueurs à Pa-

i9fi lilANCE.

lemie, el de là s'élaient répandus par toute Tile.

Les babitans de la Sicile établirent alors des inlelligences avec Pierre d'Arragon, qui, par sa fennTie, fille de Mainfroy, avait des droits sur la couronne usurpée par Gbarles d'Anjou. Pierre d'Arragon leva une puissante armée et rassembla des vaisseaux. Ces préparatifs bostiles donnèrent des soupçons au pape Martin et à Charles d'Anjou , qui lui demandèrent des explications sur ses projets. Pierre leur Ht répondre , par une députation solennelle qu'il envoya à Rome , que les forces qu'il avait rassemblées étaient destinées au service de Dieu, qui lui avait inspiré l'idée de se croiser pour porter secours aux chrétiens de Jérusalem. En effet ^ il mit à la voile, s'embossa dans un port de l'Afrique, et se tint prêt à seconder les Siciliens.

c< L'an du Seignein* 1181, dit Guillaume de Nangis, les babitans de Palerme et de Messine, saisis de rage contre le roi Cliarles el les Français qui habitaient File, les égorgèrent tous , sans distinction de sexe ni d'âge. Ce qu'il y eut de plus abominable , c'est qu'ouvrant les flancs des femmes de leur pays enceintes des Français , ils tuaient leur fruit avant (ju'il eût vu le jour. )>.

Tout le monde sait que ce massacre se fit à l'heure des vêpres, que la cloche qui les sonnait doima le signal , el que les Français étaient recoiilujs ;ni mol ciceri, ((u'on les forçait de pj'ononoer,

RACE NATIONALE. 'iyz

comme vingt ans plus tard, et pour un pareil massacre, on les forçait de répéter en bas allemand, à Bruges, ces mots : « scilt ende wriendt » \

Charles d'Anjou, qui était à Rome lors de ce massacre , envoya aussitôt en France son fils Charles , prince de Salerne, pour demander du secçurs à Philippe, son neveu. Pendant ce temps , lui-même passa le phare de Messine et assiégea les habitans de cette ville. C'est alors que ceux de Palerme reçurent dans leur port Pierre d'Arragon et son armée. Toute la Sicile l'accueillit comme un libérateur, l'élut pour son roi. Charles, voyant cela, leva le siège de Messine et se retira en France. De là il passa dans la Pouille , où il mourut le 7 janvier 1284.

Alors le pape Martin exconmmnia Pierre d'Arragon, et donna son loyaume à Charles, fds du roi Philippe, comme il as ail donné le royaume de Conradin à Charles d'Anjou. Le roi de France leva une armée et marcha vers les Pyrénées pour mettre son fils en possession de la couronne donnée, traversa ces montagnes par des chemins que Ton croyait iin[)ralicables, et vint mettre le siège devant Gironne.

Piene d'Arragon était accouru pour défeiuhe son royaume. Il a|)|)ril (^11111 convoi de Français de\ail

' liuiitlier et aiiii.

se rendre au port de Roses ^ où stationnait la flotte royale, afin d'y prendre des ^'ivres et de, les porter au camp; en conséquence il s'embusqua, avec cinq cents chevaliers et trois mille hommes de pied, sur la route où il devait passer, pour s'emparer des vivres qu'il amenait.

En apprenant que celte embuscade venait de leur être dressée, Raoul, seigneur de Nesle, connétable de France, le comte de la Marche et Jean de Harcourt marchèrent en avant du convoi avec cent cinquante-six chevaliers armés. Les Arragonais, les voyant en si petit nombre, s'élancèrent sur eux ; mais les Français se défendirent vaillamment et comme le font des gens qui se tiennent sur leurs gardes. Enfin, malgré la supériorité du nombre, ils battirent les Arragonais ; et le comte de la Marche blessa mortellement, sans le connaître, Pierre, qui s'était caché sous une armure ordinaire, et qui alla, à l'insu des Français, expirer dans une abbaye.

Philippe, ignorant la mort de son ennemi, voyant approcher l'hiver et se sentant malade, mit garnison dans Giron ne qui s'était rendue en apprenant la victoire des Français, licencia sa flotte et se retira à Perpignan , où sa maladie fit de si rapides progrès , qu'il expira le 1 5 octobre de l'an I si85 , deux mois après la mort de Pierre , et presque en vue (Ui poit d'Aigues-Mortes, d'où son père

était parti pour aller mourir à Tunis. Sa chair et ses entrailles furent ensevelies à Narbonne dans la grande église, et ses os et son cœur portés à Saint- Denis \

Philippe donna le premier des lettres d'ennoblissement; et, par conséquent, porta le ppemier coup au corps aristocratique, en introduisant un bourgeois dans son sein. Celui qui obtint cette faveur fut un orfèvre nommé Raoul. Il n'y avait que deux siècles que le peuple avait lutté pour ne pas être serf, et voila déjà qu'on le faisait noble.

Philippe IV monta sur le trône et fut sacré la même année ^.

Ce règne, qui est placé entre le gouvernement féodal pur et le gouvernement mon archi- féodal, règne de transformation sociale, fut l'un des plusimportans de la monarchie par les choses qu'il vit tomber et les choses qu'il vit naître.

Il vit tomber l'esprit religieux qui avait présidé aux croisades; il vit tomber la puissance des papes qui avaient accompli leur mission démocratique ; il vil tomber l'ordre puissant des Templiers, que l'on jugea comme des coupables, et qui furent peutêtre des martyrs.

Il vit naître le Parlement et le Tiers-Elal ; il vit naîlre la république de Guillaume Tell en Suisse,.

1 Gulllauine de Nan<][is. — Gestes glorieux clos Français, a 1-28;').

il \it naître la république d'Artavelle en Flandre; et la terre monarchique trembla à ces deux premières éruptions du volcan populaire.

Voici comment tomba l'esprit religieux des croisades :

Le serment qu'avaient fait les croisés, sur le corps de saint Louis , de revenir en Palestine s'était envolé avec la tempête qui dispersa leur flotte. Les dissensions de Pierre d'Arragon et de Charles d'Anjou achevèrent de l'efïacer de l'esprit de la chrétienté, si bien qu'il ne resta plus sur cette terre, que deux siècles auparavant ils voulaient conquérir, que deux villes qui appartinssent aux chrétiens, Tripoli et Sain t-Jean-d' Acre.

Encore cette dernière n'était défendue que par le roi de Chypre, les deux ordres militaires et religieux des Templiers et des Hospitaliers, et par quinze cents hommes stipendiés pai* le pape Nicolas.

En 1288, trois ans après l'avènement au trône de Philippe-le-Bel , Tripoli fut prise par le soudan de Babylone. Tous les chrétiens qui y étaient renfermés furent tués ou faits esclaves. Acre effrayée demanda aussitôt une trêve de deux ans et l'obtint.

Cependant la garnison stipendiée de cette place sortit, quelque temps après la conclusion de cette trêve, malgré la volonté des Templiers et des Ho«-

pilaliers, et fit une excursion sur les villes des Sairazins qui se reposaient sur la foi du traite, et tuèrent sans merci, sans distinction d'âge ni de sexe, tout ce qu'ils rencontrèrent d'infidèles.

Le Soudan , ayant appris cette violation de la trêve, manda aussitôt aux liabitans de Saint-Jeand'Acre qu'ils eussent à lui livrer ceux qui avaient fait périr les siens, ou que , sur leur lefus, il exterminerait et ruinerait leur ville, comme il avait fait de Tripoli. Ils refusèrent.

Le Soudan marcha contre eux avec inie armée innombrable; mais étant tombé malade en route, il sentit qu'il l'était mortellement ; dès qu'il en fut certain, il rassembla autour de son lit sept émirs , il leur donna à chacun quatre mille cavaliers et vingt mille hommes de pied, et les envoya devant Sain t-Jean-d' Acre. Une armée aussi considérable que celle qui le quittait campait encore autour de sa tente.

Alors il fit élire son fils à sa place, lui recommanda de rejoindre, aussitôt que lui serait mort, la première troupe qui venait de partir, et lui transmit, à l'égard des habitans de Saint-Jean-d'Acre, la mission de sang et de destruction dont il s'était chargé.

A peine eut-il fermé les yeux, que son fils tint la promesse qu'il hii avait faite. Il s'avança vers Saint-Jean-d'Acre, campa à un mille de la ville, et

dressa et prépara aussitôt contre elle un grand nombre de machines et d'instrumens de guerre.

Le 4 ^u mois de mai i49C>? ces messagers de mort s'approchèrent lourdement des murailles , malgré la résistance que les assiégés opposèrent , et arrivés à portée , ils firent pleuvoir sur la ville une grêle de pierres qui dura deux jours. Les habitans effrayés firent transporter à Chypre, par des vaisseaux, les vieillards, les malades, les femmes et les enfans, qui ne pouvaient servir à la défense de la place. Avec eux on embarqua les trésors, les marchandises précieuses et les reliques saintes ; de sorte qu'il ne resta à Saint-Jean-d'Acre que douze mille hommes environ, parmi lesquels on comptait à peine cinq cents chevaliers.

Le i5, les Sarrazins tentèrent un assaut : ils attaquèrent la partie du rempart confiée à la garde du roi de Chypre. La ville était prise , si les chevaliers du Temple ne fussent accourus à son secours. Le lendemain, le roi de Chypre, sous prétexte de fatigue , remit la garde de ce poste à un commandant de troupes allemandes, et, la nuit, il s'enfuit par mer avec tous les siens et pi»ès de trois mille hommes d'armes.

Le lendemain au point du jour, les Sarrazins, voyant le peu de soldats qui garnissait le côté du rempart qu'ils avaient déjà failli prendre, s'avancèrent en masse vers cet endroit , comblèrent le fossé.

percèrent le mur et pénétrèrent dans la ville. Les Hospitaliers et les Templiers vinrent, qui les repoussèrent encore une fois. Ce fut leur dernier succès. Le jour suivant, les Sarrazins entrèrent de nouveau par la porte Saint-Antoine, et rencontrèrent encore leurs éternels et infatigables ennemis , les chevaliers du Temple et de l'Hôpital. Mais cette fois leurs bras et leur fortune se lassèrent. Les moines-soldats tombèrent presque tous, s'exliortant à combattre, se confessant les uns aux autres, et glorifiant jusqu'à la mort le Dieu pour lequel ils mouraient. Eux tués , la ville fut prise.

Alors les Sarrazins la détruisirent de fond en comble. Remparts, tours, églises, maisons, tout fut démoli. Le patriarche et le grand-maître de l'Hôpital, blessés et sanglans, furent emportés par les leurs dans une barque, avec laquelle ils espéraient gagner ou l'Archipel ou la Sicile, et moururent en mer. « C'est ainsi , dit Guillaume de Nangis, que la ville d'Acre, seul et dernier asile de la chrétienté dans ce pays, fut détruite par les ennemis de la foi, faute d'un seul roi parmi les chrétiens (|ui lui portât secours dans sa détresse. »

Voilà comment les croisés perdirent cette Terre- Sainte qu'ils ne devaient jamais reprendre.

Les démêlés du pape Boniface Vlll et de Philippe IV tiennent une place importante dans le

l'ègne de ce dernier. Voici quelles en furent les causes, les circonstances et les résultats.

Les relations du roi et du saint-père avaient d'abord ëtë bienveillantes. Nous voyons , dans Guillaume de Nangis, qu'en 1 29-7 Philippe produisit dans une assemblée des prélats du royaume de France une lettre par laquelle Boniface YIII lui permettait à lui et à son prochain héritier de percevoir, lorsque les besoins de l'état l'exigeraient et avec l'approbation du clergé de France, la dixième partie du bien des églises.

Quelques temps après, l'évéque de Pamiers ayant proféré dans la cour du roi de France des paroles outrageuses contre la majesté royale, fut arrêté par l'ordre de Philippe, et réclamé par le pape Boniface, comme ressortant du seul tribunal ecclésiastique. Le roi le fit mettre hors de prison et chasser du royaume ^

Boniface, blessé de cette manière d'aquiescer à sa réclamation , envoya au roi une bulle qui le sommait de reconnaître qu'il tenait du saint-siége le royaume de France, déclarant hérétique quiconque soutiendrait ou même penserait le contraire. La bulle fut brûlée en pleine assemblée, dans le palais du roi, et les porteurs renvoyés sans réponse ^

^ Le continuateur de Guillaume de Nangîs. - Des Gestes glorieux des Français.

Le garde-des-sceaux , Pierre Flotte, s'était charge de la faire et de l'envoyer. Voici le commencement de la lettre qu'il écrivit à Boniface :

« Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface se prétendant pape, peu ou point de salut. <

ce Que votre très -grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel . »

Boniface répondit par une troisième bulle, qui contient ses griefs contre Philippe. Il l'accuse d'accabler ses sujets d'impôts , d'altérer les monnaies, et de percevoir le revenu des bénéfices vacans 2.

Les trois ordres, qui venaient d'être constitués, écrivirent à Rome : le clergé en latin , la noblesse et le tiers-état en langue romane. La lettre du clergé existe encore; elle est grave et ferme : celles de la noblesse et du tiers-état sont perdues, mais la réponse des cardinaux prouve que les deux ordres

^ Chateaubriand, Analyse raisonnée de Thistoirede France.

2 Le pape avait autorisé cette perception dans une lettre qu'il avait écrite antérieurement à Philippe.

« En outre ledit pape lui avait accordé, pour aider aux dépenses

de la guerrt;, tous les revenus, profits et échéances d'une année

des prébendes, prieurés, archidiaconats, doyennés, bénéfices do

églises et autres dignités ecclésiastiques quelconques devenus

vacaiis pendant la durée de la guerre dans le royaume de France ,

à l'exception des év<?chés, des archevêchés, des monastères et des

abbayes. » (Guillaume de Nangis.)

n'avaient pas même donné au pape le nom de souverain pontife.

Une bulle, qui mettait le royaume en interdit et qui excommuniait Philippe, suivit immédiatement cette réponse des cardinaux. Les deux nonces qui la portèrent fureiît mis en prison , et les trois ordres convoqués au Louvre. Un procès public fut intenté à Boniface : il fut reconnu^ par l'instruction, qu'il niait l'immortalité de l'âme, qu'il doutait de la réalité du corps de Jésus dans l'eucharistie, qu'il était souillé du péché infâme, et qu'il appelait les Français Patarins . Les trois ordres adhérèrent, et Philippe en appela des bulles de Èoniface aux conciles à venir et aux papes futurs 2.

Non content de cela, Philippe donna l'ordre à Guillaume Nogaret de Saint-Félix, qui était en Italie, d'enlever le pape, et de le conduire à Lyon , où les clés de saint Pierre devaient lui être ôtées dans un concile général.

Nous empruntons la relation entière de cet événement à M. de Chateaubriand : ce sera, au milieu de notre prose aride, une bonne fortune pour nos lecteurs.

« Nogaret s'entendit avec Colonne , de cette puissante famille romaine que Boniface avait per-

• Sobriquet donné aux Albigeois.

2 Cbàteaubriand, Analyse raisonnée.

séculëe 1. L'entreprise fut conduite avec secret et succès. Nogaret et Colonne, à l'aide de quelques seigneurs gagnes et d'aventuriers enrôlés, s'introduisirent dans Agnanie. Le 7 septembre i3o3,au lever du jour, le peuple se joint aux assaillans et force le palais du pape. Les portes de son appartement sont brisées; on entre.

« Le pontife était assis sur un trône, portant sur les épaules le manteau de saint Pierre, sur la tète une tiare ornée de deux couronnes, symbole de deux puissances, et tenant la croix et les clés.

« Nogaret, étonné, s'approche avec respect de Boniface, accomplit sa mission , et l'invite à convoquer à Lyon le concile général. « Je me consolerai , répondit Boniface, d'être condamné par des Patarins. » Le grand -père de Nogaret était Patarin , c'està-dire Albigeois, et avait été briilé vif conmie hérétique. « Veux-tu déj)oser la tiare? «s'écria Colonne. « Voilà ma tête , répliqua Boniface , je mourrai dans « la chaire 011 Dieu m'a assis. »

« Boniface, après sa haute réponse à Colonne, se répandit en outrages contre l^hilippe. Colonne donna un soufïlet au pape, et lui aurait plongé son epée dans la poitrine, si Nogaret ne l'eût retenu. « (Jiétif pape! s'écrie Colomje, regarde de monsei- « gneur le roi de France la bonté qui te garde par

i II avait retiré le chapeau de cardinal aux deux frères Colonne,

(c moi et te défend de tes ennemis. » Boniface, craignant le poison , refusa tout aliment. Une pauvre femme le nourrit trois jours avec un peu de pain et quatre œufs. Le peuple, par une de ses inconstances accoutumées, délivra le souverain pontife qui partit pour Rome. Il y mourut d'une fièvre frénétique (ri octobre i3o3). Quelques auteurs ont écrit qu'il se brisa la léte contre les murs, après s'être dévoré les doigts ^ »

1 «L'an du Seigneur 1303, la veille de la nativité de la sainte vierge Marie, au mois de septembre, tandis que Boniface demeurait avec sa cour à Agnanie, sa patrie et sa ville natale, se cro\ant plus en sûreté au milieu de son peuple et de sa nation , il fut trahi et retenu prisonnier par quelques-uns de ses criminels domestiques. Ses trésors et ceux de l'église furent pillés et emportés, non sans grande honte pour l'église; les cardinaux, craignant pour eux, l'abandonnèrent et s'enfuirent, à l'exception de deux, le seigneur Pierre, évêque esj)agnol, et le seigneur Nicolas, évêque d'Ostie, L'auteur de cette arrestation et de ce crime fut Guillaume Nogaret de Saint-Félix, du diocèse de Toulouse , de complicité avec les Colonna à deux desquels le pape avait autrefois retiré le chapeau de cardinal. Ainsi la cruauté, le tremblement et la douleur fondirent tout-à-coup sur ce Boniface qui avait fait terriblement trembler les rois, les pontifes, la plupart des religieux et le peuple; et, avide d'or à l'excès, il perdit son or et ses trésors, afin que par son exemple, les prélats supérieurs apprissent à ne point gouverner le clergé et le peuple avec orgueil, mais à le gouverner comme un troupeau, avec tous les soins de leur esprit , et à chercher plutôt à se faire aimer que craindre. Trente jours après son arrestation, transporté d'Agnanie à Rome, ce pontife, d'une cour, fut placé sur le lit de douleur et d'amertume, et mourut, à Rome, dans les angoisses de l'esprit, Iç onzième jour d'octobre. Le jour suivant, il fut enseveli

Le peuple lui fit celle épitaphe : « Ci-gît qui entra au pontificat comme un renard, y régna comme un lion , et y mourut comme un chien. »

Il n'y avait que deux siècles que Grégoire V avait excommunié Robert, et Philippe IV, à son tour, déposait Boniface VIII. Grégoire VII, placé à distance égale entre eux, est le point culminant de la papauté. Jusqu'à lui le pouvoir des papes monte toujours; après lui, il ne fait que décroître.

Nous avons dit quelles étaient, selon nous, les causes de cette croissance et de celte décadence.

Passons maintenant au procès des Templiers.

« L'an du Seigneur, i3o7, dit l'auteur des Gestes glorieux des Français, il arriva un grand événement, un événement merveilleux qu'on doit transmettre par écrit à la postérité. A la fête du saint confesseur Edouard , par l'ordre du roi et de son conseil, on s'empara subitement des Templiers sur toute l'étendue du royaume de France, au grand élonnement de tous ceux qui apprirent que Tordre antique du Temple % extrêmement privilégié par l'église romaine, avait été arrêté tout-à-coup en un seul jour, à l'exception de quelques secrétaires et

dans un tombeau que, jeune encore, il s'était fait préparer dans l'église de Saint-Pierre, l'an du seigneur 1303, la neuvième année de 50n pontificat. ■ (Des Gestes f^lorieux des Français.) ^ Il avait été fond»- m MIS.

employés de Tordre; tous ignorant la cause de cette subite arrestation \ »

Les crimes qui avaient servi de base à leur accusation étaient ceux-ci :

« D'abord (chose abominable! ), dit le continuateur de Nangis, sur l'ordre du maître ( chose infâme à dire! ), ils se baisaient aux parties postérieures. En outre, ils crachaient sur l'image du crucifix, la foulaient aux pieds; et, comme des idolâtres , adoraient en secret une tête avec la plus grande vénération. Leurs prêtres , lorsqu'ils devaient célébrer la messe, ne proféraient aucunement les paroles de consécration; et, quoiqu'ils fissent vœu de s'abstenir de femmes, il leur était permis cependant d'avoir commerce entre eux ^. »

^ Voici de quelle manière le continuateur de Nangis raconte le même fait : « Vers la Pentecôte, le roi de France , Philippe , se rendit à Poitiers , pour avoir une entrevue avec le pape Clément V. Il y fut, dit-on , délibéré et statué par lui et les cardinaux sur plusieurs affaires importantes, et «notamment sur l'arrestation des Templiers, comme le fera voir l'événement qui suivit. Alors le pape manda expressément aux grands-maîtres de l'Hôpital et du Temple, qui étaient dans le pays d'outre-mer, de laisser tout pour venir à Poitiers, dans un espace de temps fixé, comparaître en personne devant lui. Le grand-maître du Temple obéit à cet ordre ; mais le grand-maître de l'Hôpital , arrêté dans son chemin , à Rhodes , par les Sarrazins qui s'étaient emparés de cette île, ne put venir à l'époque fixée, et .s'excusa légitimement par des envoyés ; enfin , au bout de quelques mois, ayant recouvré et reconquis cette île à main armée, il se hâta de se rendre auprès du pape , à Poitiers. »

2 L'ordre des Templiers, que l'on croyait aboli, paraîtrait au con-

Le jo mai i3io, après avoir subi trois ans de prison , et avoir ete appliqués aux tortures ordinaires et extraordinaires, cinquante-quatre Templiers, condamnés sur leur aveu^ furent l^rûlés hors de Paris, dans un champ peu éloigné d'un abbaye de nonnes appelée Saint-Antoine. Quelques jours après, quatre autres, puis enfin neuf autres furent condamnés pour la même cause et de la même manière, par l'archevêque de Reims et ses suffrag^ans, et ensuite livrés au bras séculier et brûlés. « Ce qu'il y a de singulier, ajoute l'auteur de la chronique où nous puisons ces détails , c'est qu'ils rétractèrent tous absolument les aveux qu'ils

traire s'être conservé jusqu'à nos jours , sans que ses réunions conventuelles aient cessé , sans que la succession légitime et légale des grands-maîtres, depuis Jacques de Molay, ait été interrompue. Dans cette succession , au contraire, se trouveraient, s'il faut en croire les Templiers modernes, les noms d'hommes que leur époque a entourés de vénération.

Quant aux crimes que l'on vient de citer, l'auteur interrogeant , il y a quelques jours, sur leur possibilité , un Templier moderne, en reçut cette réponse, sinon péremptoire , du moins spécieuse : « L'ordre des Templiers avait ses épreuves comme l'ordre delafranc-niaconnerie. Seulement, les épreuves, au lieu d'élre pli^ slques, étaient religieuses et morales. Le récipiendaire recevait J'injoncûon , sous peine de mort , de cracher sur le Christ, d'adorer une tète d'idole, etc., etc. Si, dans sa frayeur, il cédait, il était déclaré indigne et repoussé de l'ordre ; s'il se conservait pui*, au contraire, il était reçu; cela expliquerait les dépositions qui chargèrent les Templiers. Les témoins qui n'avaient pas eu la force de supporter l'initiation, rapportèrent comme un acte de foi, ce qui n'était qu'une épreuve morale.

avaient fait séparément dans le cours de leurs procès, ne donnant d'autres raisons de leurs premiers aveux que la violence et la crainte des tourmens. »

Ce ne fut que quatre ans après , c'est-à-dire le i5 mars i3i4^7 que furent brûlés dans l'île aux Juifs,, à la place à peu près où se trouve aujourd'hui la statue de Henri IV, Jacques deMolay, grand-maître de l'ordre du Temple, et Guy, dauphin d'Auvergne, prieur de Normandie. L'exécution eut lieu après salut et complies, c'est-à-dire vers les cinq heures du soir.

Voici sur leur mort quelques détails que nous donne un historien de leur temps :

« Le grand maître de l'ordre des Templiers et trois autres Templiers, à savoir le visiteur de l'ordre en France, et les maîtres d'Aquitaine et de Normandie, sur lesquels le pape s'était réservé de prononcer définitivement, avouèrent tous quatre ouvertement et publiquement les crimes dont on Ieî> accusait, en présence de l'archevêque de Sens et de quelques autres prélats et hommes savans en droit canon et en droit divin , assemblés spéciale-

"* Des cloutes se sont élevés sur Cette date. L'auteur a eu recours alors à la tradition ni^ine des Templiers : voici le résultat de ses recherches.

«L'exécution eut lieu le 29 cédar, l'an de Tordre 196, c'est-àdire, le dernier jour de l'année lunaire 1314 : donc, le nombre d'or de l'année 1314 étant 4, i'épacte 3 , le 29 cédar correspond au 15 mars 1314. »

ment pour ce sujet, d'après l'ordre du pape , par l'ëvéque d'Albano et deux autres cardinaux légats, et auxquels fut donnée communication de Favis du conseil des accusés. Comme ils persévéraient dans leurs aveux et paraissaient devoir y persévérer jusqu'à la fin , après une mûre délibération sur l'avis dudit conseil, l'assemblée les condamna, le lundi après la fête de sain t Grégoire , sur la place publique du parvis de l'église de Paris, à une réclusion perpétuelle. Mais voilà que , comme les cardinaux croyaient avoir définitivement conclu cette affaire, tout-à-coup deux des Templiers , à savoir le grandmaitre d'outre-mer \ et le grand-maître de Normandie ^ se défendirent opiniâtrement contre un cardinal qui portait alors la parole, et contre l'archevêque de Sens, et, sans aucun respect, recommencèrent à nier tout ce qu'ils avaient avoué, ce qui causa une grande surprise à beaucoup de gens. Les cardinaux les ayant remis entre les mains du prévôt de Paris, alors présent, seulement pour qu'il les gardât jusqu'à ce que, le jour suivant, ils délibérassent plus amplement à leur égard, aussitôt que le bruit de ces choses parvint aux oreilles du roi, qui était alors dans le Palais-Royal \ il con*

^ Jacques de Molay.

^ Guy, dauphin d'Auverguc.

^ Le palais de Justice.

sulla a\ec les siens, et sans en parler aux clercs, par une prudente décision , fit livrer aux flammes les deux Templiers, vers le soir de ce même jour, dans une petite île de la Seine située entre le jardin Royal et l'église des Frères Ermites. Ils parurent supporter ce supplice avec tant d'indifférence et de calme, c^ie leur fermeté et leurs dernières dénégations furent pour tous les témoins un sujet d'admiration et de stupeur. Les deux autres Templiers furent renfermés dans un cachot , comme le portait leur arrêt. »

Mais ce que ne dit pas ce récit, c'est qu'en montant sur le bûcher, les deux Templiers , d'accusés qu'ils étaient , devinrent accusateurs; c'est qu'ils citèrent Philippe et Clément, leurs juges, à comparaître dans l'année devant le trône de Dieu , pour laver leurs doubles couronnes de ce double meurtre^ et que les deux ajournés, soit hasard, soit permission céleste, se présentèrent, dans le délai légal ^ à la barre de V Éternité.

Parlons à présent des choses que \it naître ce règne.

11 vit , avons-nous dit, naître à l'intérieur le parlement et le tiers-état; nous aurions dû dire, pour parler d'une manière plus exacte, sejîxer le parlement et renaître le tiers-état :

Se fixer le parlement; car le parlement existait depuis l'an looo, il avait succédé Txn^placiia de

Grégoire de Tours , et aux mallum imperatoris de Karl-le-Grand. Seulement il était ambulatoire; il se transportait là où besoin était de lui. Pliilippe le rendit sédentaire, et ordonna qu'il tiendrait deux séances par an. Il était composé de conseillers jugeurs tirés de la noblesse et du clergé , et de conseillers rapporteurs tirés de la classe des bourgeois et des clercs. Charles VII, qui régularisa le conseil d'état créé pendant la démence de son père , réduisit le parlement à des fonctions purement judiciaires. Mais la convocation des trois ordres étant peu à peu tombée en désuétude, ou n'ayant lieu qu'à de longs intervalles, le peuple, que nul ne représentait, s'habitua à voir en lui son représentant. Lui-même , par l'usage d'enregistrer l'impôt, acquit le droit de vérifier les volontés de nos princes. Le droit de vérification acquis, il s'arrogea celui de léprimande, joua un grand rôle à l'époque delà Fronde, s'effaça dans la monarchie absolue de Louis XIV , fut cassé sous Louis XV, rétabli sous Louis XVI, et, du dernier acte de sa puissance, émana le rappel des états-généraux \

— Renaître le tiers-étaty avons nous ajouté. Voici comment nous développons le sens attaché ici au mot renaître :

Sous la première et la seconde race, nous l'a-

^ Chateaubriand.

VOUS dit en son temps, les soldats, — et qu'on n'oublie pas que ces soldats étaient des conquérans, — se réunissent en assemblée appelée Champde-Mars ou Cbamp-de-Mai, donnant leur voix à l'élection des souverains et à l'acceptation des lois. Sous Hlot-her II , le clergé prend tant d'importance , par les concessions de terrains vagues qu'on lui fait, que, cent ans après, c'est-à-dire vers l'an ySo, il obtient la faveur d'avoir des représentans à cette assemblée. D'après l'opinion que nous avons émise que le clergé représentait le peuple , — et à cette époque le peuple conquis, — nous voyons que, par une première réaction presque imperceptible , ce peuple conquis commence, sous le nom de clergé, à prendre part à l'élection des rois qui doivent le gouverner, et à la discussion des lois qui doivent le régir. Bientôt, trouvant un puissant soutien dans son chef élu, dans son représentant couronné, dans son pape, égal de l'empereur, le parti national, dont nous avons décrit les progrès , se forme , obtient son premier roi dans Eudes , son second dans Raoul, et consolide enfin sa victoire par l'élection de Hugues Capet. Jusque-là, point encore de neuple proprement dit; mais du clergé représentant toujours le peuple.

Les croisades, dont nous avons exposé les causes, anivent. Alexandre III proclame que tout chrétien est libre. Les communes s'organisent, luttent ,

triomphent, obtiennent des chartes. Une classe nouvelle réclame sa place sur l'échelle sociale, et, interrogée sur son nom, déclare s'appeler le peuple.

Dès lois le clergé qui était composé d'un double élément populaire et religieux, ne conserve plus que le second. — La ruche a esseimé. '

Dès lors, au lieu de deux ordres dans l'état , — la noblesse et le clergé, — trois ordres, — la noblesse, le clergé , le peuple.

Dès lors , enfin , le clergé , comme une femme qui accouche , cessa de porter en lui le fruit populaire ; et, de conservateur qu'il était, il devint égoïste; séparé du principe démocratique qui faisait sa puissance, il s'affaiblit de moitié; privé du peuple qui faisait sa pureté , il se corrompt du double , et laisse enfin trois types parfaits de sa force, de sa faiblesse et de sa corruption, dans Grégoire VII, Boniface VIII et Alexandre Borgia.

Cependant le clergé, tel qu'il est, possède encore une assez grande puissance pour conserver ses représentans dans la monarchie. Alors les trois ordres se constituent, et l'un des élémens qui les composent est la renaissance du tiers-état, représenté, sous les deux premières races, par le clergé, et, sous la troisième race, par lui-même.

Peut-étie trouvera-t-on que nous revenons bien souvent et d'une manière bien prolixe sur ce sujet ; mais les opinions que nous avançons

heurtent tant d'idées reçues, que nous voulons du moins être clairs, afin de prouver notre conviction , si nous ne pouvons obtenir celle de nos lecteurs.

La fondation des républiques de Flandre^ et de Suisse ne se rattachant à notre histoire que comme épisodes, et, ces deux événemens étant connus de tous, nous nous contenterons d'indiquer leurs dates.

A peine Philippe-le-Bel eut-il conquis la Flandre que des troubles y éclatèrent de tous côtés; des massacres de Français eurent lieu dans plusieurs villes , à finstar du massacre de Palerme ; celui qui eut lieu à Bruges est le plus célèbre.

Philippe envoya contre les Flamands une armée de quarante mille hommes, commandée par son frère Robert, comte d'Artois, et Raoul de Nesle , connétable de France. Les Flamands s'avancèrent au devant de cette armée, jusqu'au village de Groëmingue, près de Courtrai. Ils étaient commandés par le tisserand Pierre Le Roy^, qui se fit armer chevalier au moment d'engager le combat.

1 La ligue des villes anséaliques est de cinquante ans postérieure à l'époque dont nous nous occupons , et n'eut lieu que sous le roi Jean. Cependant , les guerres de Flandre étant le prélude de cette ligue , nous en faisons remonter le principe à l'année 1 303 , époque de la bataille de Courtray.

2 « Un maître tisserand, borgne, contrefait, malin et babillard,

Celle fois les paysans et les bourgeois battirent la noblesse, et prouvèrent que le courage n'ëlait pas le partage exclusif des chevaliers. Douze mille gentilsliomnies français, parmi lesquels on comptait Robert d'Artois, général de l'armée ; Raoul de Nesle, connétable de France; Jacques de Châtillon , gouverneur de Flandre; Jean , roi de Majorque ; Godefroy de Brabant et son fds ; les comtes d'Eu, de la Marche, de Dampmartin et de Tancarville restèrent sur le champ de bataille i; et qualre mille paires d'éperons doiés furent enlevas à quatre mille chevaliers par les bonshommes de Flandre^. Celte défaite eut lieu au mois de juillet i3o2 : cinquanteneuf ans après, une ligue de soixante villes formait la république anséalique.

Dans la nuit du 17 octobre i3o7, trente hommes se rassemblèrent dans la petite prairie de Grutly, dont le plateau domine la partie méridionale du lac de Lucerne ; il y en avait dix du canton d'Uri , dix du canton Schwyz, dix du canton d'Underwalden. Ils y jurèrent à la face du ciel la liberté de la Suisse et la mort de leurs tyrans : le ler janvier 1 3o8, Guessier était mort, et la Suisse élait libre.

nommé Picrre,f.st run de leurs principaux colonels, aec(>mpaj];ué de ses estafiers ; et l'autre clief, un bouclier du mc^me calibre que ce tribun. » (Jean de Skriir.'^

1 Jean de Serre.

^ Cli;\.eaubriand.

Philippe \ Jjourné mourut , vers la fin de l'an i3i4? d'une maladie inconnue aux médecins^ ; ce qui contribua encore à donner créance au bruit que sa mort était une punition de Dieu. Clément V l'avait précédé ^.

Philippe-le-Bel fut le premier qui prit le titre de roi de France et de Navarre. Ce dernier royaume lui avait été apporté en dot par sa femme Jeanne. Ses trois fils , Louis X , dit le Hutin , Philippe V, dit le Long,etCharlesIV,dit le Bel, régnèrent successivement. « Cette succession de trois frères, dit M. de Chateaubriand, se présente deux autres fois dans notre histoire, et toujours à la maie heure : François II, Charles IX, Henri III; Louis XVI, Louis XVIII, Charles X.

Louis X, le Hutin , fut le premier qui monta sur le trône.

1 « Philippe, roi de France, fut retenu par une maladie, dont la cause, inconnue aux médecins, fut, pour eux et pour beaucoup d'autres, le sujet d'une grande surprise et stupeur, d'autant plus que jamais son pouls n'annonça qu'il fût malade ou en danger de mourir.»

{Le continuateur de JSangis.)

2 « Au temps de Pâques 1314, dans la ville d'Avignon, le pape Clément entra dans la voie de toute chair, .. etc., etc.

(Guillaume de Nangis.) La date de la mort du pape Clément nous fait douter que la date par nous indiquée, comme celle du supplice des Templiers, soit exacte. En effet, si les Templiers eussent été brûlés le 1 5 mai 1 314, le pape Clément V, mort dès le temps de Pâques, n'aurait pu prendre part à leur condamnation.

Trois ëveiiemens rendirent célèbre ce règne qui ne dura que seize mois.

— Le tiiple piocès d'adultère intente , par Louis et ses deux frères, à sa femme et à ses deux sœurs.

La mort d'Enguerrand de Marigny. ,

La lettre d'affranchissement du peuple.

Nous allons citer les faits que l'histoire nous transmet sur chacun d'eux.

Sous le règne de Philippe-le-Bel , et en l'absence de Louis qui était en Navarre, les trois sœurs, Blanche j Marguerite et Jeanne, se réunissaient presque tous les soirs dans l'hôtel de Nesle, qui était la demeure de Jeanne ^ , femme de Philippe-le-Bel. Tout y était préparé, dans une tour dont la Seine

1 « Il y avait une reine qui se tenait à Tliôtel de Nesle, laquelle faisait le guet aux passans ; et , ceux qui lui plaisaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisait appeler et venir à elle ; et, après en avoir tiré ce qu'elle en voulait, les faisait précipiter de la tour en bas, dans l'eau. »

( Br.vktÔ3If. , Dames galantes.)

Robert Gaguin, écrivain du quinzième siècle, tout en niant que ce fait, qui fut un instant imputé à Jeanne de Navarre, femme de Pbilippe-le-Bel , le fût justement à cette princesse, ctmfîrme la citation que nous venons de faire de Brantôme, en l'attribuant aux trois femmes des trois fils du roi. « Ces désordres, dit-il, donnèrent naissance à une tradition injurieuse à la mémoire de Jcannede Navarre. Suivant cette tradition, cette princesse recevait dans sa couche quelques écoliers, et, pour ne laisser aucune trace de sa débauche, elle les faisait jeter de la fenêtre de sa chambre dans la Seine. Un seul, Jean Buridan , eut le bonheur d'échapper. C'est pourquoi il publia I, 54

m FRANCE.

baignait le pied, pour une orgie à laquelle venaient bientôt prendre part trois hommes, — seigneurs ou manans, peu importait à ces femmes : — d'autres femmes les choisissaient pour elles, jeunes et beaux, partout où elles les rencontraient, et les amenaient, les yeux bandés, dans des chambres chaudes et parfumées où les attendaient la débauche et l'orgie. La nuit se passait en délire; puis, quand le jour venait, les trois courtisanes royales se retiraient dans une chambre voisine; des gardes s'emparaient de ces hommes chauds d'amour et de vin, et les éteignaient dans la Seine.

Ces exécutions, afin qu'elles fussent plus sûres, se faisaient dans un sac. Cependant un jeune écolier, nommé Jehan Buridan, se sauva, et devint célèbre par la publication de cette thèse : « Reginam interfîcere no lit e limer e^ honum esse. » C'était toute la vengeance qu'il pouvait tirer de la meurtrière royale. Cet événement paraissait être connu et incontesté au quinzième siècle, puisque Villon écrivait dans sa ballade des temps jadis :

La reine

Qui commanda que Buridan P'ût jeté en un sac en Seine.

Le retour de Louis fit cesser les orgies de la tour :

ce sophisme: «Ne craignez pas de tuer une reine, cela est bon. Regïnam inUrJicere noUte timere, bonum esse. »

[Compendium Roberti Gaguini.)

nA(:E NATIONALE. 3^.î

mais aux amans passagers succédèrenl des amans en litre. L'histoire nous conserve les noms de oeuv qui obtinrent les bonnes grâces de Marguerite, femme de Louis X , et de Blanche , femme de Charles IV. Ces amans étaient aiîssi frères : ils s'appelaient Philippe et Gauthier d'Aulnay. Ils furent condamnés à mort, écorchés vifs, tiaînés à la (|ueue d'un cheval sur la prairie de Maubuisson nouvellement fauchée, mutilés, do'capités, et enfin pendus au gibet public par les épaules et les jointures des bras K

Quant aux trois femmes, d'eux d'entre elles fuient enfermées au Château -Gaillard ; c'étaient Marguerite et Blanche; et la troisième à Dourdan , c'était Jeanne.

Les deux premières furent rasées en punition <le leur crime d'adultère; Marguerite fut étranglée , les uns disent avec une serviette, les auties avec le linceuil de sa bière, et fut enterrée à Vernon . dans l'église des frères-mineurs.

Blanche , dit le continuateur de ^angis, « devint giosse d'un ceitain serviteur à (|ui était confié le soin de la garder. » [Répudiée seulement, elle prit le voile à l'abbaye de Maubuisson.

Le procès de ^laiignv, comme (clui des '\c\upli(^i's, — ])rocès au(piel ce minisliu» nVlait pas

1 (îiiillaiiiiir lie .\;ii)^i'<.

étranger, — resta un mystère entre la tombe du juge et la tombe de la \ictime. Voici ce c|u'un auteur contemporain nous raconte de son jugement et d€ sa mort :

« Enguerrand de Marigny , cbevalier de manières très-agréables, prudent, sage et habile, était établi au-dessus de la nation en grande autorité et puissance, et était conseiller principal et spécial de feu Philippe, roi de France. Devenu, pour ainsi dire, plus que maire du palais , il était à la tète du gouvernement de tout le royaume. C'était lui qui expédiait toutes les affaires difficiles à régler, et tous et chacun lui obéissaient au moindre signe, comme au plus puissant. 11 fut dans le Temple, à Paris, honteusement accusé devant tous, en présence du roi Louis , de crimes exécrables par Charles , comte de Valois, oncle du roi Louis, et par quelques autres qu'approuvait en cela la multitude du commun peuple irrité contre lui, principalement à cause des différentes altérations de la monnaie, et des nombreuses extorsions dont le peuple avait été accablé sous le feu roi Philippe, et qu'on attribuait à ses mauvais conseils.

« Quoique ledit chevalier demandât très-souvent avec beaucoup d'instances qu'il lui fût accordé d'être entendu sur sa justification, il ne put cependant l'obtenir, empêché qu'il fut par la puissance dudit comte de Valois. La femme et les sœurs

RACE NATIONALE. 32d

ci'Eiiguerrand furent renfermées en prison , el enfin Enguerrand lui-même, condamné en présence des chevaliers , fut pendu à Paris sur le gibet des voleurs K II n'avoua rien cependant quant aux maléfices qui lui étaient imputés, et dit seulemei]t que d'autres avaient été avec lui auteurs des exactions et des altérations de momiaies, et qu'il n'avait pu faire entendre sa justification, malgré ses ine tantes sollicitations et la promesse qu'on lui avait faite dans le commencement : c'est pourquoi son supplice, dont bien des gens ne connurent pas les motifs, fut un grand sujet de surprise et de stupeur.

Quel(|ue temps avant sa mort, Louis X. publia des lettres d'affranchissement pour le peuple. Nous citerons le contenu de l'une d'elles :

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de « Navarre , etc. , etc.

« Comme, selon le droit de nature, chacun doit « unisire /ranc, et, par aucuns usages ou coustu- « mes qui de grand anciennetés ont été introchiites

^ « Montfancon a apporté tel mallienr à ceux qui s'en sont nn?lés , que le premier qui le lit hàtir (qui fut Enguerrantl de Marignv) y fut peudu; et depuis, ayant été refait par le conimandeinent d'un nomme Pierre Rémy (général des finances sous Cliarlcs-le-Bel), luimême y fut seml)lal)leinont pendu sous Plillipjio de Valois, r

(Pasquier, livre mu, clia]). « Plus mallieureux que le bois dont un fait le gibet. >- )

« et gardées jusque cy en uoslre loyaume, et par « aventure pour le mefï'et de leurs piédécesseurs, « moult de personnes de nostre conuiiun peuple « soienl encheues en lien de servitutes et de di- « verses conditions, qui moult nous desplait, Nous, « considérant que notre royaume est dit et nonmié « le royaume des Francs, et Youllants que la chose (c en mérité soit accordant au nom, et que la conte dition des gents amende de nous en la Avenue de « nostre nouvel gouvernement, par délibéiatîon « de nostre grand conseil , avons ordené et orde- « nons que généraument pour tout nostre royau- « me, de tant comme il peut appartenir à nous et « à nos successeurs, telles servitutes soient rame- « nées à franchises; et à tous ceu\ qui de ourine « ou ancienneté, ou de nouvel par mariage, ou par « résidence de lieux de serve condition , sont en- « cheues ou pourraient esclioir en lien de servi- <c lûtes, franchises sont données o bonnes et cofi- « venables conditions. »

Le 1 6 juillet de l'année i3i6, Louis X mourut dans sa maison royale du bois de Vincennes, laissant la reine Clémence enceinte, et n'ayant eu de sa première femme Marguerite qu'une fille nommée Jeanne.

Philippe, son frère, qui était allé à A\ignon pour hâter l'élection du pape, s'empressa de revenir à Paris en apprenant cette nouvelle. Aussitôt arrive,

il assembla le parlement, et il y fut arrête que Philippe défendrait et gouvernerait le royaume de France et de Navarre pendant div-huit ans, quand même la reine Clémence accoucherait d'un enfant mâle. En conséquence , il fit faire un sceau spr lequel était écrit : PhiHppe, fds du roi des Français, régent des royaumes de France et de Navarre.

Le i5 novembre suivant, la reine Clémence accoucha, au Louvre, d'un enfant mâle, qui fut nommé Jean , et qui mourut le f>o du même mois. Tous nos catalogues royaux ont omis ce souverain de cinq jours.

« Le jour suivant, il fut enterré dans l'église de Saint-Denis, aux pieds de son père, par le seigneur Philippe, (jui tenait alors légitimement le rang de roi de France et de Navarre. »

En effet, Philippe V succéda à son frère, et, la même année, fut sacré roi à Reims avec Jeanne, sa femme, en présence de ses oncles Charles et Louis, et des pairs du royaume, qui cependant nassistè-^ vent pas tous à cette cérémonie.

C'est qu'un parti s'était formé en faveur de la fille de Marguerite de Bourgogne. C'est que le duc de Bourgogne avait fait un appel aux paiis, et enjoint aux prélats de ne pas couronner Philippe avant (fu'on eût délibéré sur les droits de Va Jeune Jeanne, fille aînée du loi Louis, relativement au rovaume

3â8 FRANCE.

de France et de Navarre. Maigre cet appel et cette défense, la cérémonie du couronnement fut célébrée , les portes de la ville fermées et gardées par des hommes d'armes.

Quelque temps après eut lieu une assemblée de nobles, d'hommes puissans, de prélats, de docteurs de l'université et de bourgeois. Ils approuvèrent le couronnement , et déclarèrent à l'unanimité que les femmes ne succédaient pas à la couronnedeFrance. Des amis communs apaisèrent bientôt la mésintelligence qui s'était élevée entre le roi de France et le duc de Bourgogne. Ce dernier épousa même la fille aînée de Philippe, qui fut alors généralement reconnu.

Jeanne, l'enfant déshérité du royaume de France, épousa Philippe, fds du comte d'Évreux, à qui elle apporta en dot le royaume de Navarre. Ce royaume sortit ainsi de la maison de France pour n'y rentrei" qu'avec Henri IV.

Sous Philippe-le-Long recommencèrent les troubles des Pastoureaux , que nous avons décrits sous le règne de Louis IX. Ces bandes de paysans armés traversèrent , comme les premiers , toute la France, commirent, comme leurs devanciers, mille désordres, puis enfin se dispersèrent comme eux. «Ainsi,' dit le continuateur de Nangis, cette expédition déréglée s'évanouit comme une fume'e, parce que ce qui, dans le princi{)e, n'a rien

valu , a bien de la peine à jamais valoir quelque chose. »

Ces troubles furent suivis, en 1 32i, de ceux que causèrent les lépreux \ Le bruit s'éleva tout-àcoup que, dans toute l'Aquitaine, les sources pt les puits avaient été ou seraient bientôt empoisonnés par eux. Beaucoup furent arrêtés et se confessèrent de ce crime. On en chercha la cause; une lettre que le roi reçut du seigneur de Parthenay la lui apprit.

Il lui disait qu'un des plus considérables des lépreux, pris dans sa terre, avait avoué, au moment d'être brûlé, que c'était un juif qui l'avait poussé à commettre ce crime, et qui, pour l'y décider, lui avait donné dix livres et remis le poison , qui était composé de sang humain et de trois herbes dont il ne voulut jamais dire le nom; on y ajoutait une hostie consacrée, et, lorsque le tout était sec, on le broyait et réduisait en poudre. Alors, le renfermant dans des sacs auxquels on attachait une pierre, on le jetait dans les sources ou dans les puits ^. Les

1 Nous avons déjà dit que les malheureux atteints de cette maladie, au retour des croisades, étaient si nombreux, que Louis VIT avait fait un legs en faveur de deux mille léproseries.

- « Nous avons vu aussi de nos propres veux, dans notre ville, dans le Poitou , une lépreuse (jui , passant par là et craij;nant d'être prise, jeta derrière elle im cliilTon lié qui fut aussitôt porté à la justice. On y trouva une tél(^ de couleuvre, les pieds d'un cnipaud , <t coiî)uie les clieveux d'une reinine, infectés dune espèce de li(]ueur très-noire et fétide; en sorte que c'était aussi dégoûtatit à voir qu'A

juifs, pris et interroges à leur tour, racontèrent cette singulière histoire.

« Le roi de Grenade, afflige d'avoir ètè si souvent vaincu par les chrétiens, et ne pouvant se venger par les armes, \oulut se venger par une trahison. Il assembla les juifs de son royaume pour trouver avec eux quelque moyen de détruire la chrétienté, et leur promit des sommes d'argent immenses, s'ils inventaient quelque maléfice qui le conduisît au but. Ils lui répondirent que, quant à eux, ils inspiraient trop de défiance aux chrétiens pour pouvoir exécuter aucun maléfice sur eux; mais que, dans cette circonstance, les lépreux pourraient très-bien les remplacer, en jetant des poisons dans leurs sources et dans leurs puits. Ce moyen accepté par le roi de Grenade, les juifs rassemblèrent les lépreux, qui, par rinlervention du diable, furent tellement séduits par leurs suggestions, qu'après avoir abjuré la foi catliolique , broyé et mis le corps du Christ dans ces poisons mortels, ainsi que plusieurs lépreux l'avouèrent, ils consentirent à se charger de l'exécution du crime. Alors les principaux des lépreux se réunirent de tous les coins de la chrétienté, établirent quatre assemblées générales où toute noble ladreiie envoya ses repiésenlans.

sentir. Tous cela^ jeté exprès dans un grand feu allumé, ne put brûler; preuve manifeste que c'était un poison des plus violens. »

(Confinuafenr Je Nangis. ^

Dans ces assemblées, les chefs exposèrent que : (c comme leur lèpre les faisait paraître aux chrétiens, vils; abjects et ne méritant aucune considération, il leur était bien permis de faire que les chrétiens mourussent ou fussent semblablement pouverts de lèpre ; en sorte que , lorsque tout le monde serait lépreux, personne ne serait méprisé.» Ce projet plut, et chacun de son coté s'occupa de le mettre à exécution ; et c'est ainsi que, par les mains desjuifs, ces poisons mortels furent répandus dans le royaume. »

Un éditdu roi déclara alors que les lépreux convaincus d'avoir pris part à cette conjuration seraient livrés aux flammes ; que ceux qui en avaient eu connaissance et ne l'avaient pas révélée seraient détenus perpétuellement; et que, si quelque lépreuse coupable était enceinte, elle serait détenue jusqu'à ce qu'elle eut accouché, mais qu'aussitôt après sa délivrance, elle serait mise à mort.

Les exécutions suiviient cet édit. Beaucoup de juifs furent brûlés en Aquitaine. A Chinon , l'on creusa une fosse immense, on y alluma un grand feu, et, en un seul jour, cent soixante juifs des deux sexes y furent brûlés. « Beaucoup d'entre eux, honunes et fennnes, dit la chronicpic (jui nous fournit ces détails, chantaient comme s'ils étaient invités à une noce, et sautaient dans la fosse, lîeaucoup de fennnes veuves firent jeter dans !(?

feu leurs propres enfans, de peur qu'ils ne leur fussent enlevés pour être baptises par les chrétiens et les nobles. »

A Vitri, quarante juifs, soupçonnés de ce crime, ayant été enfermés dans la prison du roi, certains de leur sort, et ne voulant pas mourir de la main des incirconcis, ils décidèrent qu'un d'entre eux égorgerait tous les autres. Alors , d'un consentement et d'une volonté unanimes , ils désignèrent pour ce dernier et terrible office, l'ainé de tous , vieillard à barbe blanche, qu'on appelait le Saint, à cause de sa bonté, et le Père,àcause de son âge.Celui-ci n'y voulut consentir que si on lui donnait un aide : l'on choisit le plus jeune d'entre eux, bel enfant de seize ans, au teint brun , aux yeux et aux cheveux noirs. Alors on leur mit aux mains à chacun ini couteau; et ces deux élus de la mort commencèrent l'œuvre d'extermination, sans hésiter un instant, quoique , parmi ceux qu'ils frappaient, le vieillard eût ses fils et le jeune homme son père. Lorsqu'il n'y eut plus qu'eux seuls de vivans , ils se relevèrent et se trouvèrent face à face tout couverts de sang. Alors une querelle s'éleva entre ces deux hommes pour savoir lequel tuerait l'autre. Le vieillard voulait être tué par le jeune homme, et le jeune homme par le vieillard. Enfin ils tirèrent au sort : la mort échut au vieillard ; il bénit l'enfant, lui tendit la gorge et mourut. Tous étant donc tués, le jeune juif, se

voyant seul, prit tout l'or et tout l'argent qu'il trouva sur les morts, et, se faisant une corde de leurs vétemens, il l'attacha à un barreau de la prison qu'il avait scié, et, comme la nuit était noire, il descendit sans être vu. Arrivé à l'extrémité 'de la corde, il étendit les pieds et ne sentit lien. La corde éiait trop courte, et un espace, qu'il ne pouvait pas juger à cause de l'obscurité de la nuit, le séparait de la terre. Alors les forces lui manquèrent pour remonter et ajouter des vétemens qui alongeassent la corde à laquelle il pendait; il se laissa tomber. Vingt pieds le séparaient encore du sol; et alourdi par le poids de l'or et de l'argent qu'il portait, il se cassa la jambe.

Le lendemain, les chrétiensle trouvèrent. Il s'était encore traîné à un quart de lieue environ de l'endroit où il était tombé, mais n'avait pu aller plus loin. Livré à la justice , il avoua les choses que nous venons de dire, et fut pendu avec les cadavres de ceux qu'il avait aidé à égorger.

Philippe s'occupait de détails administratifs inconnus avant lui, lorsqu'il tomba malade. 11 voulait que dans tout son royaume on ne se servit que d'une mesure uniforme pour le vin, le blé et toutes les marchandises, et qu'on ne battit qu'une seule monnaie. Mais ce dernier piojet surtout éprouva une vive opposition; car les grands, les prélats ot les communautés ne voulurent point

:î34 FRANCE.

y consentir. Cepenclanl la maladie du roi faisait des progrès lents, mais mortels. 11 resta cinq mois sur un lit de douleur, « quelques-uns doutant si ce n'étaient pas les malédictions du peuple soumis à son gouvernement, à cause des exactions et extorsions inouïes jusqu'alors dont il l'accablait, qui le faisaient tomber malade. » Enfin , le 3 de février i3iï, il expira, après avoir reçu tous les sacremens ecclésiastiques , et Charles^ comte de la Marche , son frère ^ lui succéda sans aucune dispute ni opposition .

Charles IV, après la condamnation de Blanche, sa femme , pour adultère , avait facilement obtenu du saint-père la rupture de son mariage, et avait épousé Marie de Luxembourg, qui mourut bientôt^, en donnant, avant le terme, la vie à un fils qui vécut à peine quelques jours. Deux ans après, il épousa Jeanne d'Evreux, de laquelle il n'eut point d'enfant mâle.

Dès le commencement de ce règne, qui s'ouvrit entre les troubles d'Italie et d'/Vngleterre, Charles mérita le nom de justicier, que l'histoire lui donna depuis. Un grand seigneur, nommé Jourdain, dit de Lille, à qui le roi avait remis, à la prière du pape Jean, dix-huit accusations dont chacune en-

1 Continuateur de Guillaume de Nangis.

^ L'an 13^5.

RACE NATIONALE. :iTô

traînait la |)eine de moit, ayant accumulé d! autres crimes sur ceux qu^il avait commis, violant les jeunes filles , commettant des homicides , entretenant des mêchans et des meurtriers , favorisant les brigands et se soulevant contre le roi, ayant enfin, tué y de sa propre main^ un serviteur du roi^ portant la livrée du roi, fut appelé en jugement à Paris.

Il y \'int accompagne d'une suite nombreuse et brillante, ce qui n'empéclia pas le loi de le faire, après un interrogatoire , enfermer au Châtelet. Enfin, il fut condamné à mort par les docteuis du palais , traîne à la queue des clievaux, et pendu au gibet public.

Charles donna bientôt un second exemple de justice. Le seigneur de Parlliena\ , homme noble et puissant dans le Poitou , fut accusé d'hérésie et , pour le fait, appelé à Paris, à l'audience du roi. Il s'y rendit, mais récusant l'inquisiteur qui l'accusait, le seigneur de Parthenay refusa de répondre à ses interrogatoires et en appela au pape. Alors Charles lui restitua ses biens qui étaient déjà confisqués, et l'envoya avec un garde vers le pontife, ne voulant^ disail-il,/e/v;i^/' ^î; personne le chemin de ses droits.

Bientôt la guerre , éteinte depuis quelque temps , avec l'Angleterre se ralluma. Le prétexte des hostilités fut un château que fit bâtir en Gascogne le seigneur de ^lontpesat. Le roi de France récKuua

ce château, comme étant élevé sur ses terres; le roi dWngleterre prëtendil au contraire qu'il était élevé sur les siennes, et que tout droit sur le château lui appartenait. Le procès fut porté devant arbitres qui rendirent un jugement en faveur du j'oi de France. Cela amena, avec nos vieux ennemis les Anglais, une guerre qui ne fut terminée que par la déposition d'Edouard IP.

Charles IV mourut en son séjour royal du bois de Vincennes, le premier février i3'28. Il laissait en mourant Jeanne d'Évreux enceinte de sept mois. Se sentant près d'expirer, il fit assembler les seigneurs autour de son ht, et leur dit que, si la reine accouchait d'un fds , il désirait que son cousingermain, Philippe de Valois, en fut le tuteur; que, si au contraire elle accouchait d'une fille, ils donnassent le royaume à celui qu'ils en jugeraient digne ^.

1 « Après beaucoup d'événemens et d'aventures, Edouard II, accusé au parlement d'avoir violé les lois du pays, et de s'être livré à d'indignes ministres, fut, par arrêt de ce parlement, déposé, condamné à garder une prison perpétuelle, la couronne passant immédiatement à Edouard III. L'arrêt fui lu en prison, en ces termes: «Moi, Guillaume Trussel, procureur du parlement et de toute la nation anglaise, je vous déclare, dans leur nom et de leur autorité, que je révoque et rétracte l'hommage que je vous ai fait, et, dès ce moment, je vous prive de la puissance royale, et proteste que je ne vous obéirai plus comme à mon roi.» (Ch.vte vubriand. Analyse raisonnce de l'histoire de France.)

2 « Quand il aperçut que mourir le convenait, il devisa que s'il

La reine accoucha d'une fille; et dans Charles IV s'éteignit la première branche des Capétiens.

Les ëtats-gënéraux élurent Philippe de Valois, son cousin-germain , quoique Edouard III roi d'Angleterre fût son neveu , et par conséquent son plus proche parent ; seulement c'était du chef de sa mère. La raison que les seigneurs donnèrent en faveur de cette substitution fut, dit Froissard : « que le royaume de France est de si grande noblesse , qiiil ne doit pas par succession aller à femelle , et par conséquent à fils de femelle ^ et firent celui monseigneur Philippe couronner à Reims ^ l'an de grâce mil trois cent vingt-huit ^ le jour de la Trinité^ dont depuis grand guerre et grande désolation a^nnt au royaume de France et en plusieurs paj s ^ si comme vous pourrez ouir en cette histoire. »

avenalt que la reine s'accouchât d'un fils, il voulait que messire Philippe de Valois, son cousin-germain, en fut tuteur et régent du royaume, jusques adonc que son fils serait en âge d'être roi; et, s'il avenait que ce fût une fille, que les douze pairs et les hauts })arons de France eussent conseil et avis entre eux d'en ordonner, et donnassent le royaume à celui qui avoir le devrait. » (Jean Fkoissvrd.)

1 Edouard II avait épousé Isabelle de Fiance, sœur de Charlesle-Hol, dont il avait eu Edouard III.

oo

Maintenant, c'est l'histoire de ces guerres et de ces désolations que nous allons raconter en détail, bornant ici notre travail chronologique; car l'introduction qu'on vient de lire n'est qu'une œuvre de dates et de faits accomplie par l'investigation seule de l'historien , et à laquelle n'a eu aucune part Fimagi nation du poète; à moins qu'on ne regarde comme choses poétiques les théories religieuses que nous avons exposées, et la théorie politique qui va suivre.

Nous nous sommes arrêtés à la mort de Charles IV, parce qu'avec Favénement au trône de Philippe de Valois , commence pour la Fiance une

ère nouvelle. La monarchie nationale est arrivée à son point culminant , et va descendre pas à pas , des hauteurs féodales où Hugues Capet avait jeté les fondemens de son édifice, jusqu'aux plaines populaires où Louis-Philippe , dernier roi probable de celte race, élève sa tente d'uii jour. Qu'on nous permette donc , arrivés que nous sommes au sommet de celte montagne , de jeter derrière nous et devant nous un dernier coup-d'œil qui s'étendra , d'un côté jusqu'à la Gaule de César, et de l'autre jusqu'à la France de Napoléon. Il sera à la fois pour nos lecteurs le résumé de l'ouvrage que nous venons de fmir, et le plan de celui que nous allons commencer.

La Gaule conquise par César devint sous Auguste une province romaine : les empereurs y envoyaient un gouverneur qui commandait à des préfets : ce gouverneur recevait directement ses ordres de la république et les transmettait à ses agens : la politique adoptée généralement pour les autres pays conquis l'avait été de même pour la Gaule. Le gouvernement y était doux et paternel , et comme la civilisation apportait à la barbarie, des plaisirs, des arts , et des jouissances qui lui étaient inconnues, elle n'eut pas de peine, la corruptrice qu'elle était, de façonner aux mœurs romaines les peuplades primitives de la Gaule : le midi, surtout, dont les riches plaines louchaient à l'Italie par les Alpes, dont la

même mer baignait le rivage, dont les babitans respiraient un air parfume comme celui de Sorrente et de Pestum , fut la province cbërie : Narbo la Romaine s'éleva près de Massilia la Grecque, Arles eut un ampbitbëâtre , Nîmes un cirque, Aulun une écple, Lyon des temples; des légions indigènes, dont cbaque soldat était fier de porter le nom de citoyen romain, furent levés dans la Narbonnaise, el, traversant la Gaule, allèrent soumettre à l'empire la Bretagne, quel'empire ne pouvaitsoumettre, comme ces élépbans privés, dressés par les rois de l'Inde, les aident à soumettre les élépbans sauvages.

A la domination romaine succéda la conquête franke , la barbarie à la civilisation : il était temps; la corruption qui rongeait le cœur de l'empire s'étendait à ses membres; la framée franke sépara la Gaule du corps romain, et la sauva : il y a cela de remarquable que la civilisation qui conquiert la barbarie, la tue; et que la barbarie qui conquiert la civilisation , la féconde.

Lescbefs franks conservèrent du gouvernement romain ce qu'ils en purent adapter à leurs mœurs el surtout à leurs intérêts: la domination fut unitaire, comme nous l'avons dit, sous Merc-wig et Hlode-wig; elle fut divisée sous ses successeurs.

La division du pouvoir amena , comme nous l'avons dit encore , celle de la propriété : dès que la cbeftainerie posséda, elle voulut avoir son représen-

taiU, comme la royauté avait le sien : nous avons dit quel était celui du peuple. La charge de maire du palais fut créée par elle : elle suivit les mêmes variations de progrès que la royauté qu'elle était appelée à remplacer un jour : temporaire sous Sighebert ^ et ses devanciers , elle fut viagère sous Hlot-her, et devint enfin héréditaire sous Hlode- Avig II; cependant, comme la royauté, elle était de principe électif. « Reges ex nobilitate^ duces ex virtute sumunt. » Mais dès lors que l'une des deux rivales avait faussé son principe, l'autre devait aussitôt renier le sien.

Les rois franks n'avaient donc point, comme on pourrait le croire, un pouvoir absolu : outre le maire du palais, placé près de lui pour représenter les droits de la cheftainerie, il y avait encore des conseils composés de chefs militaires, qui décidaient des affaires de la nation avec le roi 2, de grandes revues de troupes, fixées ordinairement au mois de mars ou de mai, recevaient communication des choses traitées dans ces assemblées particulières : et cela dura ainsi entre les çonquérans

1 Le premier maire du palais dont il soit fait mention est Goggon , qui fut envoyé à Athanagilde, de la part de Sighe-Kert,poiir lui demander la main de Bruneliilde.

^ De la nation conquérante, Lien entendu ; quand à la nation conquise, il n'était nullement question de s'occuper de ses intérêts, elle était esclave.

jusqu'au moment où le peuple, représente par l'église, se trouva possédera son tour une portion du territoire : alors des évéques entrèrent dans les conseils du roi ; des députés ecclésiastiques furent envoyés aux Cliamps-de-Mars et de Mai; et les, trois ordres de propriétaires se trouvèrent représentés : la royauté par le roi, la cheftainerie par le maire, et l'église ou le peuple par les évéques.

Le renversement de la dynastie des Mere-wigs , par celle des Carolingiens, amena une lacune dans la représentation de ces pouvoirs : la cheftainerie avait tué la royauté , et s'était faite reine à sa place : ellecrutdonclaroyautéetlacheftainerieconfondues à jamais en un seul pouvoir, et elle oublia que sous la faux du moissonneur pousse déjà une moisson nouvelle. Comme il n'y avait plus de cheftainerie, il n'était plus besoin d'un représentant de cette caste : comme cette caste était confondue avec la royauté, elle ne pouvait plus élire de roi. En conséquence, la charge de maire du palais fut supprimée , et Karl-le-Grand prit pour exergue de sa monnaie : Caroliis gratia Dei rex.

Ainsi avec la cheftainerie faite reine se trouve dé- Iruit le principe électif qui fait les rois.

Karl fut donc le premier et le dernier chef toutpuissant de la race concjuérante : car ses prédécesseurs avaient eu à lutter contre la cheftainerie , et ses successeurs devaient avoir à lutter contie la vas-

salilë. Sous lui, au co]Uraire,i'ien ne ressemble à une résistance quelconque de la pari d'une caste, dont il foule sous ses sandales la tête qui sort à peine de terre ; ses ordres ne sont ni approuvés ni contrôlés : il les donne, et l'on obéit: il veut des lois, et les capitulaires succèdent au code théodosien. il veut une armée, elle se lève; il veut une victoire, il combat.

11 fallait cette unité de pouvoir et de force pour que Karl pût remplir sa mission et arriver à son but : il fallait qu'une même intelligence eût élevé sur un plan unitaire les remparts de ce vaste empire, afm que la barbarie vint s'y briser sans trouver un seul côté faible par où elle pût Fentamer : il fallait enfin que le règne de Karl fût un long règne, car lui seul pouvait achever l'œuvre immensequ'ilavait entreprise, et le règne de Karl dura quarante-six ans.

Nous avons dit en son temps sous quel point de vue nous considérions le démembrement de l'empire; les héritiers de Karl firent sur une plus grande échelle le même partage qu'avaient fait les en fans de Hlode-wig, et les mêmes causes amenèrent les mêmes résultats : c'est-à-dire la création d'une nouvelle caste seigneuriale, née des cessions de terrain , que les rois Carolingiens et Mere-wigs furent obligés de faire pour monter sur le trône, et ensuite se crurent obligés de faire pour s'y maintenir : Karl, échappant à la puissance des chefs francs, prit le premier pour exergue de la monnaie,

racp: nationale. 317

que lui seul avait le droit de faire battre, Carolus gratict Dei rex : les seigneurs Français, échappant à leur tour à la domination franke, nièrent que leur principe vînt de la royauté, comme Karl avait nié que son principe vînt de la cbeftainerie, et^deux cents ans après, ils s'arrogèrent non-seulement le droit de faire batlre la monnaie comme des empereurs, mais encore ils prirent pour exergue de cette monnaie, ce gratia Dei dont la royauté leur avait donné l'exemple ^

Nous avons dit encore de quelle manière la scission s'était opérée entre la royauté franke et la seigneurie française : nous avons expliqué comment les propriétaires territoriaux avaient pris les intérêts du sol contre les intérêts de la royauté, quoique rois et seigneurs fussent de même race : nous sommesentrésdansd'assez grandsdétailssur lanaissance, la lutte et la victoire du parti national, pour n'avoir plus besoin de présenter ici un nouveau tableau de cette épocjue de transition , placée entre la royauté de laconquêteet la royauté delà nation.

Lorsque Huguc:^ Capet monta sur le trône occupé déjà avant lui par Eudes et Raoul, premiers rois français jetés au milieu des rois gernjains, il trouva la France territoriale divisée entre sept grands

1 En 805, Odon, fils de Raymond , donna le premier cet exemple, en prenant le titre de comte de Toulonse et de marrjnis de Gothie par la grâce de Dieu.

propriétaires possédant, non plus par cession et tolérance royale, à titre d'alleu ou de fiefs , mais par la grâce de Dieu. L'édifice monarchique qu'il allait élever devait donc différer, sous bien des rapports, de celui deKarl-le-Grand ou de Hlode-wig: la royauté qu'il recevait ressemblait beaucoup plus à laprésidenced'une république aristocratique, qu'à la dictature d'un empire: il élait le premier, mais non pas même le plus riche et le plus puissant, entre ses égaux : la première chose que fit en conséquence le nouveau roi, fut de porter le nombre de ses grands vassaux à douze, d'introduire parmi eux des pairs ecclésiastiques, pour s'assurer l'appui de l'église; puis sur le solide aplomb de ces douze puissantes colonnes qui représentaient la grande vassalité, il appuya la voûte de la monarchie nationale^ Lorsque les bienfaits que devaient développer cette première ère furent accomplis, c'est-à-dire, lorsqu'une langue nouvelle et nationale comme la monarchie , eut succédé à la langue de la conquête ; lorsque les croisades eurent ouvert à l'art et à la science la roule de l'Orient; lorsque la bulle

^ Nous demandons à nos lecteurs de suivre avec quelque attention la théorie que nous allons développer ; non parce qu'elle est compliquée, mais parce qu'elle est simple, et que rien n'est plus difficile «T croire qu'une chose simple à laquelle on n'avait point encore pensé. Du reste, cette théorie, qu'elle soit exacte ou fausse, superficielle ou profonde, grave ou ridicule, nous appartient entièrement.

d'Alexandre 111, qui déclarait que tout chietieii était libre, eût amené l'affranchissement des serfs; lorsque enfin Philippe-le-Bel, portant la première atteinte à la monarchie féodale, l'eut modifiée par la création des trois états et la fixation du parlement, il fut temps que cette monarchie qui avait accompli son œuvre, fit place à une autre, qui avait à accomplir la sienne. Alors Philippe de Valois parut, porta le premier coup de hache dans l'édifice de Hugues Capet , et la tête de Clisson tomba .

Tanneguy Duchâtel hérita de la hache de Philippe de Valois. Soixante-dix ans après que celui-ci a frappé, il frappe à son tour, et la tête de Jean de Bourgogne tombe.

Louis XI trouva donc, en entrant dans le teniple , deux des colonnes féodales qui soutenaient sa voûte déjà brisées. Sa mission , à lui , était d'abattre le reste. Il n'y fut pas infidèle, et monté sur le trône à peine , il se mit à l'œuvre.

Alors ce ne furent plus partout que ruines féodales : les débris des maisons de Berry, de Saint-Pol , de Nemours, de Bourgogne, de Guienne et d'Anjou, jonchèrent partout le pavé de l'édifice monarchique; et sans doute il se serait écroulé, faute d'appui, si le roi n'eût soutenu la voûte d'une main , tandis qu'il abattait les colonnes de l'autre.

Enfin Louis XI se trouva seul, et son génie remplaça l'aplomb par l'équilibre.

A lui remonte la première monarchie nationale absolue. Mais il légua le despotisme à des successeurs" trop faibles pour le continuer. A la grande vassalité abattue par Louis XI, succéda, sous les règnes de Charles Vlil et de Louis XII, la grande seigneurie; si bien que lorsque François I" monta sur le trône, effrayé qu'il fut de voir osciller la monarchie, demandant ses soutiens primitifs et ne les trouvant plus, cherchant douze hommes de fer et ne rencontrant plus que deux cents hommes de velours, il espéra retrouver une force égale en multipliant les forces inférieures, et substituant les grands seigneurs aux grands vassaux, il s'inquiéta peu de l'abaissement de la voûte au niveau de ces colonnes nouvelles , pourvu que l'abaissement de la voûte solidifiât l'édifice. En effet, quoique les supports qu'il venait de créer se trouvassent, comparativement aux anciens , plus faibles et moins élevés, ils n'en étaient pas moins solides; car ils représentaient toujours la propriété, et leur multiplication même était en harmonie exacte avec la division territoriale qui s'était opérée entre les règnes de Louis XI et le sien \

François F'^ se trouva donc être le fondateur de la monarchie des grands seigneurs , comme Hugues

1 Dans nos chroniques, nous suivrons avec soin et dans tous ses détails la division des propriétés; car c'est cette base, élargie par la révolution, qui sera un jour le seul piédestal solide de la liberté.

Capel l'avait été cle la monarchie des grands vassaux.

Puis , lorsque celte seconde ère de la royauté nationale eut porté ses fruits; lorsque l'imprimerie eut donne quelque fixité aux sciences et aux Ipttres renaissantes; lorsque Rabelais et Montaigne eurent scientifié la langue; lorsque les arts eurent mis le pied sur le sol de France à la suite du Primatice et de Léonard de Vinci; lorsque Luther en Allemagne, Wicleff en Angleterre, Calvin en France, eurent préparé par la réformai ion religieuse la réformation politique ; lorsque l'évacuation de Calais, qui enleva du sol français la dernière trace de la conquête d'Edouard III, eut fixé nos limites militaires; lorsque la nuit de la Saint-Barthélémy , produisant un effet contraire à celui qu'elles en attendaient, eut fait chanceler dans le sang huguenot la religion et la royauté qui se tenaient embrassées; lorsqu'enfin l'exécution de La Mole , l'assassinat des Guises, le jugement de Biron, eurent, comme l'avaient fait à la grande vassalité les supplices de Glisson et le meurtre de Jean de Bourgogne , annoncé à la grande seigneurie, que les temps étaient accomplis et cjue son heure était venue; alors parut à l'horizon , comme une comète rouge, Richelieu, ce large faucheur, qui devait épuiser sur l'échafaud le reste du sang (|ue la guerre civile et les duels avaient laissé aux veines de la noblesse.

3;i2 FRANCE.

Jl y avait 149 ans que Louis XI était mort .

Je n'ai pas besoin de dire que la mission de ces deux hommes était la même , et l'on sait que Richelieu accomplit la sienne aussi religieusement que l'avait fait Louis XL

Louis XIV trouva donc l'intérieur de l'édifice monarchique non-seulement dégarni des deux cents colonnes qui le soutenaient, mais encore débarrassé de leurs débris : le trône était posé si carrément sur la France nivelée , que , tout enfant qu'il était, il y monta sans trébucher; puis, à sa majorité , le chemin de l'absolu s'offrit à lui , tracé par un pied si large, que le disciple n'eut qu'à suivre la trace de son maître, sans avoir crainte de s'égarer : et il lui fallut cela ; car Louis XIV n'avait pas le génie du despotisme, il n'en avait que l'éducation.

Il n'en accomplit pas moins l'œuvre à laquelle il était destiné : il se fit centre du royaume, rattacha h lui tous les ressorts de la royauté, et les tint dans une tension si longue, si forte et si continue, qu'il put prévoir, en mourant, qu'ils se briseraient entre les mains de ses successeurs.

La régence arriva, répandit son fumier sur le royaume, et l'aristocratie sortit de terre.

Louis XV , à sa majorité, se trouva donc dans la

1 Richelieu entra au conseil en 1 6^4 ; ses premières exécutions datent de \C)2^ et 1020.

même position où s'étaient trouvés François I" et Hugues Capet. La monarchie était à réorganiser : plus rien à la place des grands seigneurs ; plus rien à la place des grands vassaux : de faibles et nombreux rejetons seulement là où étaient autrefois les tiges fortes et vigoureuses. Il lui fallut donc abaisser encore la voûte monarchique, substituer de nouveau la quantité à la force; et au lieu des douze grands vassaux de Hugues Capet, des deux cents grands seigneurs de François I", donner pour soutiens, à son édifice vacillant, les cinquante mille aristocrates de la régence orléaniste.

Enfin, lorsque cette troisième ère de la royauté nationale eut porté ses fruits, fruits du lac Asphalte, pleins de pourriture et de cendres; lorsque les Dubois et les Law, les Pompadour et les Dubarry, eurent tué le respect dû à la royauté ; lorsque les Voltaire et les Diderot , les d'Alembert et les Grimm , eurent étouffé la croyance due à la religion : la religion , cette nouVrice des peuples, la royauté, cette fondatrice des sociétés, toutes souillées encore du contact des hommes, remontèrent à Dieu dont elles étaient les filles.

Leur fuite laissa sans défense la monarchie du droit divin , et Louis XVI vit briller à quatre ans de dislance, à Torienl la flannnc delà Bastille, à l'occident le fer de l'échafaud.

Alors ce ne fui plus un homme <|ui vint pour

détruire, car un homme eût été insuffisant à la destruction : ce fut une nation tout entière qui se leva, et qui multipliant les ouvriers en raison de l'œuvre, envoya quatre cents mandataires pour abattre l'aristocratie, cette fille de la grande seigneurie, cette petite-fdle de la grande vassalité.

Le 22 septembre îyQ^? la Convention nationale prit la hache héréditaire.

Il y avait cent quarante-neuf ans que Richelieu était mort.

N'y a-t-il pas quelque chose de merveilleusement providentiel dans celte coïncidence de dates : Richelieu paraît i/\g ans après Louis Xï, et la convention nationale 1/49 après Richelieu.

Relevons ici une grande erreur oii les uns tombent par ignorance, et que les autres accréditent par mauvaise foi : 9'^ fut une révolution , mais ne fut pas une république : le mot avait été adopté en haine de la monarchie, et non pas en ressemblance de la chose. Le fer de la guillotine est fait en triangle ; c'est avec un triangle aussi qu'on symbolise Dieu : qui osera dire cependant que les deux ne font qu'un?

La réaction thermidorienne sauva la vie à ce reste d'aristocratie qui allait tomber sous la main de Robespierre ; la hache qui devait la tuer ne lui fit qu'une blessure profonde, mais non pas mor-

telle : les Bourbons la relrouvèrenl lorsoii'ils rentrèrenl en France en i8i4?I^ vieille monarchie reconnut aussitôt son vieux soutien : alors elle lui donna à garder, au milieu de la France, la chambre des pairs, cette dernière forteresse de la royauté du droit divin.

Ainsi la volonté providentielle se trouva faussée^ un instant, par l'accident précoce du 9 thermidor; et lorsque cette divinité qui vieille à la loi du progrès, de quelque nom qu'on la nomme, Dieu, Nature ou Providence, jeta les yeux sur nous, elle fut étonnée de voir, vivante et retranchée, au milieu de la France , cette arisJocralie qu'elle croyait tuée par la convention.

Aussitôt le soleil de juillet se leva et, comme celui de Josué, s'arrêta trois jours aux cieux.

Alors eut lieu cette révolution miraculeuse, qui n'atteignit que ce qu'elle devait atteindre, et ne tua que ce qu'elle devait tuer; révolution que l'on crut nouvelle, et qui était la fille de 93 ; révolution qui ne dura que trois jours, car elle n'avait qu'un reste d'aristocratie à abattre , et qui , dédaigneuse d'attaquer la moribonde avec la hache ou l'épée, se contenta de la frapper d'impuissance avec une loi et un arrêt, comme on fait d'un vieillard imbécile qu'un conseil de famille interdit.

Loi du 10 décembre t83i, qui abolil l'hérédité de la pairie ;

?.r>Ct EPILOGUE.

Arrêt du i6 clécemhie i832, qui déclare que tout le monde peut s'appeler comte ou marquis \

Le lendemain du jour oii ces deux choses furent faites, la révolution de juillet se trouva accomplie; car l'aristocratie était, sinon morte, du moins garrottée; le parti pur de la chambre des pairs, représenté par les Fitz-James et les Chateaubriand, sortit du palais du Luxembourg pour n'y plus rentrer, et, avec eux, toute l'influence aristocratique disparut de l'état, pour faire place à l'influence de la grande propriété.

Voici comment cette dernière s'établit.

Louis-Philippe s'était placé près de la royauté expirante , comme un héritier au chevet du lit d'un mourant. Il s'empara du testament que le peuple aurait pu casser; mais le peuple, dans son intelligence profonde, comprit qu'il y avait une dernière forme monarchique à épuiser, et que Louis-Philippe était le représentant de cette forme; il se contenta en conséquence de gratter sur l'écusson héréditaire le gratia Deiy et s'il ne lui

■> L'art 259 de l'ancien Code était ainsi conçu : « Quiconque aura publiquement porté un costume , un uniforme ou une décoration qui ne lui appartenait pas , ou qui se sera attribué des titres royaux qui ne lui auraient pas été légalement conférés ^ sera puni d'un emprisonnement de six mois à deux ans. » Lors de la révision du Code, les mots que nous écrivons ici en lettres italiques furent supprimés comme incompatibles avec nos mœurs.

imposa poiiil le grada populiy c'est quil ëlait bien certain que jamais le roi ne s'en souviendrait davantage j qu'aux momens où il aurait l'air de l'oublier.

Cependant de nouveaux supports devenaient encore indispensables au nouvel édifice monarchique. Les cinquante mille aristocrates de Louis XV n'existaient plus; les deux cents grands seigneurs de François I" étaient tombés; les douze grands vassaux de Hugues Capet dormaient dans leurs tombes féodales , et à la place des castes détruites, castes qui n'étaient que le privilège de quelques-uns, surgissaient de toutes parts la propriété et l'industrie qui sont le droit de tous. Louis- Philippe n'eut pas même à choisir entre les sympathies de naissance et les exigences du moment; à la place des cinquante mille aristocrates deLouisXV,il poussa les cent-soixante mille grands^ propriétaires et industriels de la restauration; et la voûte monarchique s'abaissa d'un nouveau cran vers le peuple; — c'est le plus bas, — c'est le dernier.

Ainsi, après chaque révolution qui abat, \ienl le cidme qui réédifie ; après chaque moisson fauchée, vient une terre en friche où germe une moisson nouvelle. \près le règne de Louis \1, celte terreur des grands \assaux, vienneni les règnes de (Charles NUI et de Louis XIL k^w pousse

]a grande seigneurie. Après les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, ce 93 de la grande seigneurie, \ient la régence, pendant laquelle l'aristocratie sort de terre; enfin, après le règne du comité de salut public, qui fauche les aristocrates, ^'ient la restauration pendant laquelle pointe la grande propriété.

Et c'est ici le moment de faire remarquer quelle analogie parfaite se trouve entre les réorganisateurs et la société réorganisée: Louis-Philippe, avec son costume si connu qu'il est devenu proverbial, ses mœurs si simples qu'elles sont devenues un exemple , n'est-il pas le type de la grande propriété et de la grande industrie?

Louis XV, avec son habit de lelours couvert de broderies et de paillettes , sa veste de soie , son épée à poignée d'acier et à nœud de rubans, ses mœurs débauchées, son esprit libertin , son égoïsme du présent et son insouciance de l'avenir, n'est-il pas le type complet des aristocrates ?

François F', avec son tortil surmonté de plumes, son pourpoint de soie, ses souliers de velours tailladés, son esprit élégamment hautain, ses mœurs noblement débauchées , n'est-il pas le type parfait des grands seigneurs?

Enfin , Hugues Capet , leur ancêtre à tous , couvert de sa cuirasse de fer, appuyé sur son épée de fer, avec ses mœurs de fer, ne nous apparaît-il

pas debout, à l'horizon de la monarchie , connue le type exact des grands vassaux?

Une question, au devant de laquelle nous n'avons point ëtë de peur d'interrompre la série de nos preuves, doit naturellement se présenter, ici, à l'esprit de nos lecteurs.

« Dans ce grand système de la décadence monarchique que vous venez de nous présenter, que faites-vous de Napoléon ? »

Nous allons y répondre.

Trois hommes, selon nous, ont été choisis de toute éternité dans la pensée de Dieu, poin- accomplir l'œuvre de la régénération : César, KaiLIe- Grand,et Napoléon.

César prépare le christianisme.

Kail-le-Grand la civilisation.

Napoléon la liberté ^ .

Nous avons dit comment César avait préparé le christianisme en rassemblant dans les bras conquérans de Rome, quatorze peuples sur lesquels se leva le Christ.

Nous avons dit comment Ivarl-le-Grand avait préparé la civilisation en brisant, contre les remparts de son vaste empire, la migration des peuples barbares.

^ Toute idée neuve et hardie a l'air, au premier abord , d'être un paradoxe. Qu'on nous laisse développer la nôtre, et qu'on la juge après.

Nous allons dire maintenant comment Napoléon a prépare la liberté.

Lorsque Napoléon prit la France, au i8 brumaire, elle était toute fiévreuse encore de la guerre civile; et, dans l'un de ses accès, elle s'était jetée si en avant des peuples, que les autres nations, n'étaient plus au pas ; l'équilibre du progrès général se trouvait dérangé par l'excès du progrès individuel; c'était une folle de liberté, qu'il fallait, selon les rois, enchaîner pour guérir.

Napoléon parut avec son double instinct de despotisme et de guerre , sa double nature populaire et aristocratique , en arrière des idées de la France, mais en avant des idées de fEurope; homme de résistance pour l'intérieur, mais homme de progrès pour fextérieur.

Les rois insensés lui firent la guerre!...

Alors Napoléon prit ce qu'il y avait de plus pur^ de plus intelhgentjdeplus progressif au milieu de 1a France : il en forma des armées , et répandit ces armées sur l'Europe : partout elles portèrent la mort aux rois et le souffle de vie aux peuples; partout où passa l'esprit de la France, la liberté fit à sa suite un pas gigantesque, jetant au vent les révolutions, comme un semeur le blé. Napoléon tombe en i8i5 , et trois ans sont à peine révolus , que la moisson qu'il a semée est déjà bonne à faire.

1818. Les grand-duchës de Bade et de Bavière réclament une constitution et l'obtiennent.

1 8 1 9. Le Wurtemberg réclame une constitution et l'obtient.

1820. Révolution et constitution des Cortès d'Espagne et de Portugal.

1820. Révolution et constitution de Naples et du Piémont.

1821. Insurrection des Grecs contre la Turquie. 1823. Institution d'états en Prusse.

Une seule nation avait, par sa situation topographique même, échappé à son influence progressive , trop éloignée qu'elle était de nous, pour que nous pensassions jamais à mettre le pied sur son territoire. Napoléon, à force de fixer les yeux sur elle, finit par s'habituer à cette distance; il lui paraît d'abord possible, puis enfin facile de la franchir; un prétexte, et nous conquérons la Russie, comme nous avons conquis l'Italie, l'Egypte , l'Allemagne, l'Autriche et l'Espagne; le prétexte ne se fait pas attendre : un vaisseau anglais entre dans je ne sais quel port de la Baltique, au mépris des promesses conlinenlales, et la guerre est déclarée aussitôt par Napoléon-le-Grand à son frère Alexandre F", le czar de toutes les Russies.

Et d'abord , il semble à la première vue, que la prévoyance de Dieu échoue contre finstinct despotique d'un honmie. La France entie dans la Rus-

sie; mais la liberté et l'esclavage n'auront aucun contact ensemble; nulle semence ne germera sur cette terre glacée; car, devant nos armées, reculeront non-seulement les armées, mais encore les populations ennemies. C'est un pays désert que nous envahissons; c'est une capitale incendiée qui tombera en notre puissance; et, lorsque nous entrons dans Moscou, Moscou est vide, Moscou est en flamme!

Alors, la mission de Napoléon est accomplie, et le moment de sa chute est arrivé; car sa chute maintenant sera aussi utile à la liberté, qu'autrefois l'avait été son élévation. Le czar, si prudent devant l'ennemi vainqueur, sera imprudent, peutêtre, devant l'ennemi vaincu : il avait reculé devant le conquérant, peut-être va-t-il suivre le fuyard.

Dieu retire donc sa main de Napoléon , et pour que l'intervention céleste soit bien visible cette fois dans les choses humaines, ce ne sont plus des hommes qui combattent des hommes, l'ordre des saisons est interverti , la neige et le froid arrivent à marches forcées : ce sont les élémens qui tuent une armée.

Et voilà que les choses prévues par la sagesse arrivent: Paris n'a pas pu porter sa civilisisation à Moscou, Moscou viendra la demander à Paris; deux ans après l'incendie de sa capitale, Alexandre entrera dans la nôtre.

Mais son séjour y sera de trop courte durée, ses soldats ont à peine touché le sol de la France; notre soleil, qui devait les éclairer, ne les a qu'éblouis.

Dieu rappelle son élu. Napoléon reparaît, et le gladiateur, tout saignant encore de sa dernière lutte, va non pas combattre, mais tendre la gorge h Waterloo.

Alors Paris rouvre ses portes au czar et à son armée sauvage; cette fois, l'occupation retiendra trois ans aux bords de la Seine ces hommes du Volga et du Don; puis, tout empreints d'idées nouvelles et étranges, balbutiant les noms inconnus de civilisation et d'affranchissement, ils retourneront à regret dans leur pays barbare, et huit ans après une conspiration républicaine éclatera à Saint-Pétersbourg.

Feuilletez le livre immense du passé, et ditesmoi dans quelle époque vous avez vu tant de tremblemens de trônes, et tant de rois fuyant par les grands chemins; c'est qu'ils ont, les imprudens, enterré tout vivant leur ennemi mal foudroyé, et que l'Encelade moderne renuie le monde à chaque mouvement qu'il fait dans sa tombe.

Ainsi viennent à neuf cents ans d'intervalle, et comme preuves vivanles de ce que nous avons dit, que plus le génie était grand, plus il était aveugle.

César , païen , préparant le christianisme.

Kar]-le-Grand, ^/^r/^^r^ , préparant la civilisation.

Napoléon , despote ^ préparant la liberté.

Ne serait-on pas tenté de croire que c'est le même homme qui reparaît à des époques fixes et sous des noms différens^pour accomplir une pensée unique.

Et maintenant la parole du Christ est en plein accomplissement , les peuples marchent d'un pas égal à la liberté, à la suite les uns des autres, il est vrai, mais sans intervalle entre eux^, et, quoiqu'aient pu faire en son grand nom les petits hommes qui la gouvernent, la France n'en a pas moins conservé sa place révolutionnaire, à Favan t-garde des nations.

Deux enfans pouvaient seuls la lui faire perdre, et l'écarter de sa route, car ils représentaient deux principes opposés à son principe progressif :

Napoléon II et Henri V.

Napoléon II représentait le principe du despotisme.

1 II est à remarquer que dans cette immense marche des peuples, les catholiques sont partout en progrès : — les Irlandais catholiques sont en progrès sur les Anglais protestans; la Belgique catholique est en progrès sur la Hollande protestante ; l'Italie catholique est en progrès sur l'Allemagne protestante ; la Pologne catholique est en progrès sur la Russie catholique schismatique ; la Grèce catholique schismatique est en progrès sur la Turquie mahométanej enfin la France catholique est en progrès svir le monde entier.

Henri V, le principe de la legilimitë. '

Dieu étendit les deux mains, et les loucha aux deux extrémités de l'Europe, l'un au château de Schœnbrunn, l'autre à la citadelle de Blaye.

Dites- moi ce que sont devenus Henri V et Napolëon II ?

Maintenant que nous nous sonnnes faits sans passion les histoiiens rapides, mais exacts, du passé, jetons, avec la même froideur mathématique , les yeux sur le présent, et peut-être que nous y verrons briller quelques lueurs de l'avenir.

Nous avons suivi la monarchie sur chacun des quatre grands degrés qu'elle a franchis, et qui se sont e'croulés derrière elle, lui indiquant par leur chute successive, l'impossibilité de revenir par le même chemin ; nous l'avons vu descendre vers notre âge, s'appuyant tour à tour, sur les douze grands vassaux de Hugues Capet, les deux cents grands seigneurs de François F' et les cinquante mille aristocrates de Louis XV. Aujourd'hui, la voilà qui fait halte devant nous, soutenue par les cent soixante mille grands propriétaires et industriels dont nous avons dit que Louis-Philippe était le représentant. Et, maintenant, voyons si cette représentation aristocratique peut suffire à la France, et si la propriété tout entière doit s'en contenter.

INous ne le croyons pas.

Les évahialions les plus élevées portent à ciiKj

millions, ùi les plus modérées à quatre millions cinq cent mille, le nombre des propriétaires actuellement existant en France. INous adopterons ce dernier chiffre comme le plus bas.

Parmi ces quatre millions cinq cent mille propriétaires , les censitaires à deux cents francs et audessus forment un total de cent treize mille; les patentés des grandes villes, telles que, Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, Rouen, etc., etc., complètent le nombre de cent soixante mille électeurs, auquel s'élevaient les listes de i83i. La grande industrie se mêle donc à la grande propriété, dans la proportion d'un quart.

Enlevez ce chiffre, cent treize mille, au total de quatre millions cinq cent mille, que nous avons posé tout à l'heure, et il restera quatre millions trois cent quatre-vingt-onze mille propriétaires exhérédés du droit d'envoyer des représentans à la chambre; et, cependant, ces parias politiques paient un peu plus des deux tiers de la totalité do l'impôt , dont les cent treize mille élus n'acquittent qu'un peu moins du tiers.

Séparons maintenant, parmi ces cent treize mille individus, les éligibles des électeurs, et nous aurons quatorze mille censitaires à cinq cents francs, et

quatre-vingt-dix-neuf mille à deux cents francs. Quatorze mille individus seulement sont donc

appelés au droit de prendre une part active au

gouvernement; les quatre-vingt-dix-neuf mille autres n'y prennent qu'une part factice par l'envoi d'hommes qui ne les représentent même pas, puisqu'ils ne sont point leurs pairs, mais leurs supérieurs en droits et en fortunes. ^

Maintenant, parmi ces quatorze mille aristocrates de la propriété, aptes à faire des députés, et, par conséquent, des ministres, des pairs, des conseillers-d'états, des receveurs-généraux et des préfets, toutes choses de choix dont les autres sont indignes et incapables , sept mille à peu près, c'est-à-dire la moitié, sont grevés d'hypotèques ruineuses, et visent à la députation comme à un moyen de réparer, par la vcîite ministérielle de leurs votes, leurs fortunes délabrées et plus nominales que réelles.

Ainsi, le système gouvernemental de Louis-Philippe n'est donc en réalité que la représentation des intérêts de quatorze mille privilégiés, quoiqu'il paraisse, au premier abord, s'appuyer sur cent soixante mille censitaires, et qu'il ait le courage de dire qu'il a pour base la propriété tout entière, c'està-dire quatre millions cinq cent mille inchvidus.

C'est ici que nous nous séparons des théories républicaines qui ont précédé la notre, puisqu'au Heu de chercher l'esprit de progrès dans les prolétaires, nous espérons le trouver dans les possédans; c'est qu'à l'heure qu'il est, les possédans sont presqu'en

majorité en Fiance, puisque supposez seulement un fils, un neveu, ou un héritier quelconque à chacun des hommes formant ces quatre millions cinq cents mille propriétaires, et alors vous avuez à l'instant neuf millions d'individus ayant les mêmes intérêts, partant la même volonté, — volonté de conservation, volonté contre laquelle viendrait se briser toute tentative spoliatrice, quand même la possession ne serait pas, aux mains des possédans, inaliénable comme elle l'est, puisque, séparez des vingt millions de Français restant, les femmes, les enfans et les vieillards, vous n'aurez pas un nombre de prolétaires égal à ce nombre de propriétaires. Mais, nous le répétons, la possession est inaliénable, quoiqu'en ait dit, ahn de ralliera lui, par la crainte, la voix menteuse du gouvernement, qui, après s'être proclamé faussement, comme nous l'avons prouvé, le représentant de la propriété, est parvenu à faire croire momentanément aux possédans qu'il n'y avait de sûreté pour leur fortune que dans la protection qu'il leur offrait contre les espérances agraires de ceux qui ne possèdent pas.

Il n'y a donc que des craintes à calmer, et voilà tout, pour rallier au mouvement progressif la propriété à laquelle une hésitation d'un moment a donné une apparence rétrograde, qu'elle perdra, nous en sommes certains, aussitôt qu'elle verra

que l'intërét général la pousse en avant sans que son intérêt particulier ait à en souffrir.

Prouvons donc que ces craintes sont mal fondées.

Si Ton a suivi avec attention cette longue histoire de France qu'on vient de lire, on a dii remarquer que chaque révolution successive que nous avons fait passer sous les yeux du lecteur a eu pour résultat de déplacer la propriété des mains dans lesquelles elle se trouvait, pour la faire passer en la divisant entre des mains plus nombreuses, et toujours plus rapprochées du peuple : c'est que le peuple qui est né sur une terre a seul le droit de la posséder; puisque Dieu l'a fait pour cette terre, il a fait cette terre pour lui; un accident peut bien la faire sortir de sa possession, pour un temps plus ou moins long, mais l'harmonie est troublée tant qu'elle n'y rentre pas; de là les révolutions, qui ont l'air d'être un dérangement de l'ordre social, et qui ne sont , au contraire, qu'un moyen tendant au rétablissement primitif de cet ordre.

On se souvient que César avait fait de la Gaule une province romaine, et des Gaulois, des citovens romains; c'est-à-dire que dans sa réunion à l'empire, le peuple vaincu ne perdit aucun de ses droits au sol qu'il habitait, et cela se conçoit : les Romains conquéraient et n'envahissaient pas.

Page 1