‹ GavarniChapitre 12 sur 12 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Au commencement de novembre, « il se sentit peur " , et pria Veyne de venir le voir assidûment. Veyne , à une de ses visites , amena avec lui le docteur Lemaire , chef de clinique de Bouillaud , qui l'examina attentivement et ne croyait pas sa fin si proche.

Huit ou dix jours après, Gavarni, qiii venait de lire dans le Moniteur un article sur les travaux du docteur Fournier, le vulgarisateur du laryngoscope, dit à Veyne, avec son ton à la fois léger et brusque : « Si nous allions voir cet homme? » Le dimanche suivant, Veyne le menait chez le docteur. Gavarni avait toutes les peines à monter, et ce n'était pourtant qu'un entre-sol. «J'ai cru mourir en route... », lui disait-il sur le palier. Le docteur se contentait d'indiquer au malade une station du Midi. Veyne emmenait

Gavarni déjeuner chez Durand. Pour arriver au bout du café, ce fut un effort, des lenteurs, un étouffement qui faisaient retourner les gens et regarder ce mourant célèbre qu'ils ne connaissaient pas. Veyne ne put lui faire prendre qu'un bouillon et un œuf frais. Enfin on regagna le fiacre : il lui fallut un quart d'heure pour y aller du fond du café... Veyne, craignant qu'il ne passât en route, le reconduisit jusque chez lui, à la villa de la Réunion, le fit coucher, et le vit, avec l'immobilité, retrouver cette apparence de vitalité et cette présence de parole qui trompaient ceux qui le voyaient dans son fauteuil.

Cependant, depuis ce jour, le docteur Veyne y venait chaque matin et soir, un peu plus alarmé chaque jour, et n'osant demander l'adresse du fils au père , il envoyait au hasard une dépêche en Limousin où se trouvait pour le moment Pierre Gavarni. Pierre arrivait à quatre heures du matin, le 24 novembre 1866. Son père, <à son entrée, resta d'abord immobile et silencieux; puis, sous la pression de la main de son fils, il lui dit presque rudement, d'une voix qui voulait être forte : « Ah ! c'est toi, mon garçon... » Et comme s'il faisait sa dernière et suprême légende, il reprit : « Eh bien,

voilà mon caractère... (1) " Pierre lui parlant de se mettre en route, aussitôt qu'il pourrait se lever, pour un de ces pays de soleil dont il revenait : « Nous parlerons de cela, fit Gavarni, je ne te dis pas le contraire... » Ce fut son dernier mot.

Dans la journée, son fils, le voyant mal couché, lui demanda s'il voulait qu'il le relevât dans son lit; il ne lui répondit que par un mouvement du doigt, par le geste familier et amical avec lequel il avait l'habitude de dire : Non.

Le soir de ce jour, dans la petite chambre du malade, Pierre, et Busoni, un ami et un voisin, causaient à voix basse près de ce qu'ils croyaient son sommeil. Veyne arrive, tâte le pouls du dormeur, se penche sur lui et entraîne son fils dans la chambre à côté.

C'était la fin. A sept heures, sans souffrances et sans agonie , il s'était endormi dans la mort, le menton posé sur la main, à demi appuyé sur un coude , avec la pose pensive d'une méditation de philosophe, et l'image du Repos accoudé par les Etrusques sur leurs tombeaux.

(1) Il lui resta, jusqu'au dernier moment, de ces plaiiianteries bonhomme qui étaient son mode de familiarité avec les gens. Il disait, le jour de sa mort, à Antoine, vieux domestique qu'il avait pris à l'avenue de l'Impératrice, il disait devant son lit où il ne pouvait se bisser tout seul : « Voyez-vous, Antoine, c'est bien dommage de ne pas pouvoir remonter sur son lit par procuration. "

432 GAVAR>'1.

TiC lendemain, ses traits dégonflés laissaient voir ce viril visage sons le beau calme ennoblissant de la mort, avec l'expression de l'élégance robuste, de la bonté mâle et de la douce ironie qui avaient été la physionomie et le caractère de l'homme.

Après tant de travaux, un OEuvre de dix mille pièces, où se trouve, pour la première fois dans l'histoire de l'art, le talent de l'artiste réuni au talent de lécrivain , après les épuisantes recherches du mathématicien, du savant et de l'inventeur, il repose à côté de nous, au cimetière d'Auteuil. Il dort là le grand sommeil, sous une dalle de granit, image de la solidité de sa gloire et de la survie de ce nom : simple et fière inscription de sa tombe :

Page 1