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lui laissions voir notre étonnement de ce côté nouveau et de cette spécialité que nous ne lui connaissions pas, il nous dit : « Ceci n'est rien; vous savez ce dont vous m'avez vu occupé , les plans qui ont été si longtemps là-haut, le Palais- Royal, voilà ma grande affaire... Oui, ça m'est venu dans le temps où je tirais le diable par la queue... J'ai songé à gagner de l'argent... J'apportais le plan, j'obtenais le privilège, et je le lavais chez un Péreire quelconque. »
Et il nous racontait ce qu'il voulait faire : un Palais-Royal transformé; les rues qui l'entourent changées en galeries vitrées et devenant un immense bazar; le jardin métamorphosé en un marché aux fleurs en contre-bas, traversé par une rivière anglaise, avec des allées circulaires d'où l'œil plongerait sur les fleurs et les acheteuses. « Projet énorme, ajoutait-il, qui rapporterait beaucoup d'argent à la Ville, et dans lequel devaient être compris deux privilèges de théâtre. >» Comme nous lui disions : « Pourquoi laissez-vous dormir cela? » il nous parlait de l'ennui des démarches, de mettre un habit, de faire des courses, et il finissait par ce grand mot : « Mes enfants, je remuerais le monde si j'avais des jambes!... »
Toute l'année, il revenait à ces projets, à ces espoirs de fortune subite et de millions imaginaires , avec une exaltation poétique qui mon-
trait bien que les rêves d'argent qu'il faisait, il les faisait bien plutôt pour le rêve que pour
l'argent.
A la fin de cette année, Gavarni était repris d'un retour de goût pour la société. Il sentait le besoin de se refrotter à ses contemporains , de se retremper et de se raviver au contact de sympathiques intelligences. Il allait trouver Sainte- Beuve et lui demandait de fonder avec lui un dîner qui aurait lieu tous les quinze jours, où Sainte-Beuve et lui amèneraient leurs amis. C'est ainsi, — détail fort ignoré, — que Gavarni fut le promoteur de ce fameux dîner dont on a tant parlé et qu'on a si peu connu : le dîner Magny, dont le premier eut lieu le 22 novembre 18G2, et avait seulement pour convives : Gavarni, Sainte- Beuve, le docteur Veyne, de Chennevières et nous deux. La table ne tarda pas à s'allonger et à s'élargir. Elle eut des jours où une rare société d'esprits libres avait peine à y tenir.
Du reste, Gavarni s'y montra peu, chassé bientôt par le tapage de la parole.
Toute la première partie de l'année 1863, Gavarni la passait dans un état d'indifférence triste , de décourafjement mélancolique, une sorte de démoralisation. Il n'avait plus aucun goût pour son travail et ne faisait plus qu'avec effort, et comme une corvée, les insipides illustrations de Robinson Crusoé, de Gulliver, et de ces autres livres d'étrennes dont avait la spécialité l'éditeur Morizot.
Une fatigue immense, telle que nous n'en avons jamais vu de pareille sur une jfigure humaine, lui donnait par moments un abattement brisé ; alors il s'enfonçait et s'affaissait dans son grand fauteuil, laissant tomber ses mains lâches de cliaque côté de lui, avec la lassitude muette et suprême d'un homme qui a fini sa tâche. Tous les jours, pour les yeux de ses amis, il allait s'affaiblissant, s'amaigrissant, perdant peu à peu son énergie vitale , sous les progrès du mal qu'irritaient encore des inquiétudes et des regrets. Sa maison du Point-du-Jour, nous l'avons dit, s'était trouvée dans la ligne inexorable du tracé du chemin de fer de Ceinture. Elle était condamnée à disparaître par les plans de l'ingénieur ; et le ma-
lade , qui avait d'abord souri à cette expropriation quand elle n'était qu'à l'état de projet, n'était plus sensible aujourd'hui qu'aux tribulations d'un déplacement, qu'au chagrin d'être prochainement chassé, vieux et souffrant comme il l'était, d'une habitation chère, et d'un jardin adoré.
Nous allions le voir, au mois d'août, après son expropriation, sachant déjà qu'elle s'était faite dans les conditions les plus désastreuses pour lui. La Ville lui prenait la partie de son jardin où était sa maison, et lui payait une somme qui n'excédait guère ce qu'il devait à ses créanciers. Et elle lui laissait le restant du terrain , mais d'un terrain qu'elle rendait très-difficile à vendre en le mettant en contre-bas d'une trentaine de pieds du nouveau boulevard qui le domine. Gavarni se trouvait dans la presque impossibiHté d'en réaliser la valeur immédiatement, en même temps qu'il ne lui restait plus assez d'argent sur l'indemnité de la Ville pour se bâtir une nouvelle habitation dans la portion qu'on le contraignait à garder.
Ce fut le jour de cette visite, qu'en nous menant à Gavarni, mademoiselle Aimée nous dit, en traversant les pièces du rez-de-chaussée : — « Vous savez? il est très-malade... Quand on lui a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l'œil, comme un coup de sang. »
Nous entrons , et nous trouvons Gavarni dans
son grand salon, au milieu de l'espèce d'obscurité que font des persiennes fermées en plein jour. Il nous semble très -pâle dans l'ombre , nous entendons sa respiration oppressée, il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d'habitude. Il a de l'étouffement dans la voix, et cependant il s'essaye à nous faire ses anciennes plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage. Il nous dit : — « C'est toujours la même chose, toujours ce tuyau de soufflet... J'ai eu froid dans mon lit... Tous ces palliatifs, toutes ces inhalations d'eau, je n'y crois pas... Il faudrait un séton, ou me faire un trou là-dessous... là, à la gorge... Mais Yeyne ne veut pas. Il me donne des choses à boire... Tenez! ça... qui n'est pas joli à boire... » Et il sourit à peu près. « Mon Dieu! le soufflet est bon, trèsbon... Ce sont les ficelles qui ne vont plus. Oui^ les poumons, la poitrine, c'est bon... Il m'a ausculté... J'ai bien le cœur un peu trop petit... Mais, au fond, c'est ce larynx... »
Nous lui parlions alors d'une consultation, à laquelle il ne se refusait pas trop.
Et nous le quittions, très-alarmés, effrayés de cette maigreur que nous touchions dans cette main pleine de cordes, que nous devinions sous cette robe de chambre de laine blanche , sous ces deux ou trois paires de chaussettes roulées autour
de ses pieds , effrayés de ce lent dépérissement , de cet épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie amenée par les longues souffrances , et peut-être encore par tant d'années d'une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas manger, se refusait à manger, trouvait de i ennui à manger.
A un dîner chez Magny, au mois d'avril 1864, le docteur Veyne nous disait que Gavarni" était en ce moment très-frappé de son état. Le docteur croyait l'avoir décidé à partir pour les eaux de Pierrefonds, et à passer l'hiver à Nice, ajoutant qu'il n'était pas sans crainte, qu'il redoutait certains désordres pulmonaires , et qu'il devait mener son malade, dans deux ou trois jours, chez Trousseau.
Le jeudi suivant, jour de la consultation, nous allions voir Gavarni le soir. — Un moment, nous nous arrêtions et regardions à travers les fentes des planches de clôture la démolition commencée de sa maison, les murs en ruine et son atelier qui n'avait plus de toit que le ciel. Puis nous entrions dans cette misérable maisonnette touchant à son terrain, où il s'était réfugié, où il semblait comme
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cramponné au reste de sa propriété. C'était un pauvre et humide logement qui avait l'air de l'arrière-boutique d'un commerçant de petite ville de province , avec une teinturerie étal^lie sur le devant. Nous le trouvions un peu rassuré. Le docteur Trousseau , qui avait craint un moment une maladie de cœur, à son essoufflement lorsqu'il était entré dans son cabinet, ne lui avait trouvé qu'un catarrhe.
Aussitôt, laissant de côté sa maladie, il nous entretenait avec une chaleur qu'il n'apportait guère aux choses mêmes qui l'intéressaient le plus, de son expulsion si brusque de sa maison, des mauvais procédés de l'administration, de l'espèce de barbarie dont on avait usé à son égard. Et, comme possédée par une pensée fixe et désespérée, sa parole parlait toujours de cette expulsion, y revenait dans une plainte sans colère, mais pleine d'une amertume profonde, et qui se soulageait en se faisant écouter.
Sa vie alors est toute à son chagrin, à des projets impossibles qu'il roule pour revenir sur un fait accompli, à des démarches infructueuses, parmi lesquelles cependant sa fierté se refuse à une visite au préfet de la Seine. Sa A'ie se perd dans la lecture machinale des journaux, des grands journaux, des petits journaux, des journaux de toute espèce et de toute sorte , avec les-
quels il semble vouloir étourdir ses idées et user ses longues journées désœuvrées. Et, à chaque nouvelle visite, nous retrouvions le même ressentiment de ce qu'il appelait « l'injustice qui lui avait été faite», les mêmes plaintes, avec une émotion maladive et comme sortant du fond de ses entrailles, une désolation que le temps n'adoucissait pas, ne rendait pas plus raisonnable, et dont la juste indignation, après avoir vu échouer la bienveillante influence d'une princesse prise d'intérêt pour sa situation, éclatait dans cette lettre à l'Empereur :
a Si l'Empereur désire savoir exactement ce qui se passe et ce que valent ces sortes de rapports, — si le Préfet même veut savoir ce qu'on commet en son nom, — et comment on fait des ennemis à un gouvernement, — on n'a qu'à ordonner une enquête sérieuse sur ce qui a été exécuté ici, — les pièces sont précises et les constats sont prêts.
» Je supplie l'Empereur de ne pas me laisser dans la nécessité de m'adresser au Sénat et d'occuper le public de moi. On ne peut pas, on ne doit pas me forcer à garder ce reste endommagé de la chose qu'on me prend.
» Si l'on agit ainsi envers les personnes aux-
quelles l'Empereur veut bien dire qu'il s'intéresse, comment fait-on envers les autres ?
>' Depuis huit mois, je suis malade dans une maisonnette du voisinage; — mes meubles entassés, mes livres et mon œuvre (qui tient de la place) dans une remise et dans l'écurie, — harcelé par des créanciers qui me croient enrichi ; et ce que j'ai d'argenterie et de bijoux est au Montde-Piété. »
Cette lettre n'amena rien, ne pouvait rien amener.
La verte création de Gavarni, déjà mutilée, était condamnée à disparaître tout entière, et ce coin de cèdres et de déodoras , où le philosophe promenait sa haute rêverie, allait devenir un jardin de marchand de vin on, le dimanche, la canaille, qu'abhorrait Gavarni, viendrait arroser de bleu les tripes à la mode de Caen.
Au mois de février dernier, deux ans après la mort de Gavarni, attendant l'omnibus américain du Point-du-.Tour, nous voyons la petite porte de son terrain entr'ouverte. Nous entrons dans le jardin abandonné, inculte, plein d'herbes des champs, de végétations sauvages, de tas de gravats où poussent des orties! Devant nous, la
jolie arche, toute mangée de lierre et surmontée de la petite terrasse encadrée de cyprès, se dresse ainsi qu'un morceau de ruine d'une villa Adriani. Au fond du jardin, le marchand de vin courhc le bois de ses tonnelles.
Nous revenions par le quinconce de marronniers encore debout, où si souvent nous avions trouvé Gavarni s'avançant au-devant de notre rencontre, — quand un homme vient à nous, tendant la main, un revenant, un spectre, Gavarni lui-même! Il a son air, son costume rustique, sa barbe inculte, son teint rouge, ses yeux saillants. Il a un chapeau de paille comme le sien, et peut-être est-ce celui de Gavarni qu'il a trouvé dans le jardin qu'on l'a chargé de vendre.
L'homme qui nous donnait l'émotion de cette vision, était un ancien graveur des bois de Gavarni, un pauvre diable goutteux, presque aveugle, campé sur les sept mille cinquante mètres à vendre comme un Vireloque laissé là en sentinelle, vivant en compagnie de deux terriers et du hibou habitant la ruine de la Glacière, où finissait de moisir et de se lézarder la Frileuse dlloudon.
Les tracas , les soucis , les tourments de cette expropriation , le cruel spectacle de cette maison
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tombant morceau à morceau sous le marteau des démolisseurs, lui avaient fait prendre en horreur le Point-dii-Jour et la vue de sa propriété ruinée.
Alors Gavarni fut saisi, comme par le caprice fou d'un malade, de la manie d'aller voir de grandes propriétés qu'il rêvait d'acheter avec la vente de son terrain d'Auteuil, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des petits salons, et plus de fenêtres à la façade que n'en auraient pu ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le servaient. Et c'étaient, tout l'été et tout l'automne, des courses de toute la journée, cahotées dans de mauvais fiacres, sur les chemins de la banlieue , en compagnie de la dévouée mademoiselle Aimée, déjà mourante de la poitrine, cette longue et maigre fille à l'éternelle robe noire : couple de moribonds s'appuyant l'un sur l'autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité étonnée, s'essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous les deux, les maisons à vendre. Un jour, Gavarni était sur le point d'acheter la magnifique propriété de Tamburini fils, du Bas-Meudon; un autre jour, il avait envie d'acheter Montalais, la propriété du maréchal Saint-Arnaud.
C'est un des plus douloureux souvenirs de notre existence que cette visite au Montalais, où il nous
avait emmenés. Nous l'avions devant nous, clans la voiture, et nous étions péniblement remués et frappés au cœur par sa faiblesse, l'abandon de son corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge et qui ne cessait pas, la souffrance qui passait visiblement sur l'expression de sa figure, l'absorption qui la faisait muette, enfin tout cet aspect navrant d'un homme qui s'en va. Il nous apparaissait pour la première fois , comme quelqu'un vers lequel nous aurions vu s'approcher la mort, et nos yeux s'attachaient involontairement à lui, comme à une personne aimée qu'on va perdre et dont on veut garder le souvenir.
Nous regardions ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du gris de son œil, cette tête forte , puissante , comme taillée dans la chair à grands coups d'ébauchoir, s'éclairant un instant d'un sourire resté jeune, d'un sourire qui avait à la fois de la bonhomie du paysan et de la câlinerie d'une femme.
Arrivé au Montalais, il s'essayait à marcher un peu dans le parc, qui se trouvait être une montée presque à pic , avec des allées pour des chèvres ; il gravissait encore avec un effort infini le grand escaher, au miheu duquel, s'arrêtant las, il nous chargeait de parcourir les étages supérieurs et de les lui raconter.
Remonté péniblement dans le fiacre, comme
nous lui demandions ses impressions , il nous faisait signe qu'il ne pouvait parler, avec une main exsangue, aux ongles encore jaunis de ses habitudes passées de fumeur de cigarettes.
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Après ces grandes courses errantes, il devenait tout à coup casanier, l'homme seul du coin de son feu, se retirant tous les jours un peu du monde des vivants, de la vie sociale, ne voyant plus personne, n'allant nulle part, « se couchant à l'heure des poules », pris d'une espèce de sauvagerie à la Rousseau qui l' éloignait de tout contact avec ses semblables , enfermé , muré dans sa solitude, d'où on ne pouvait plus le faire sortir, à cause de son refus de mettre des souliers neufs « et des chemises amidonnées qui , — disait-il , — lui faisaient mal au cou » .
Ce goût constant et passionné qu'il avait eu presque toute sa vie pour la grande propriété, ce goût qui avait fait sa misère au Point-du-Jour, avec son loyer de vingt mille francs , et la dépense coûteuse du jardinage, ce goût qui venait dernièrement de lui donner la tentation de ces folies du Bas-Meudon et du Montalais , — l'avait rendu acquéreur, en cette année 1865, malgré le déplorable état de sa
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fortune, d'une propriété de deux cent soixante mille francs, située avenue de l'Impératrice. Son imagination, toujours rêveuse en affaires, le berçait de l'illusion de croire qu'au moyen de la revente d'une partie du terrain , il garderait pour rien ou presque pour rien la maison. Et, dès son installation, commençaient les embarras, les complications, les difficultés, les terribles .impossibilités du payement qu'amène une acquisition au-dessus des forces et des ressources d'un homme qui compte sur des chances qui ne se réalisent pas. C'était une acquisition insensée, qui mettait une gêne affreuse dans l'intérieur. Par là-dessus, sur le bruit de la vente de la maison du Point-du- Jour, des dettes qu'on croyait mortes renaissaient.
Il surgissait un menuisier, avec un compte fantastique de quinze mille francs, pour des fournitures de portes, exécutées dans l'ancien appartement de la rue Saint-Georges, qui étaient de la pure ébénisterie. Dans cette position sans issue , et dans la dure prévision qu'il serait encore expulsé de cette habitation, expulsion que retardait seule la mort de M. Trélat, son vendeur; en dépit de son indifférence pour les tracasseries et les misères de ses affaires d'argent, en dépit de son stoïcisme, que nous n'avons vu faiblir et se démentir qu'une seule fois dans sa vie , — lors de
son expropriation par la Ville , — il y eut im moment où, devant l'horizon si noir de ses jours à venir, il se laissa aller à dire à un vieil ami : u qu'il ne connaissait pas un homme dans une situation plus terrible que la sienne. »
Alors s'écoulèrent des mois, de longs mois, deux lentes années (1865-1866), pendant lesquelles Gavarni semblait n'avoir ni corps, ni sens, ni estomac , ni quoi que ce soit des appétits et des besoins auxquels est soumise l'humanité ; on eût dit qu'il n'était pas formé de matière , et il paraissait un pur esprit dans le monde de l'abstraction. Il était désintéressé de tout. Il n'appartenait plus à ce qui se faisait, s'agitait, s'imprimait sur notre planète; pareil à ces anciens solitaires de la Thébaïde qui, dans le désert, loin des choses d'icibas, en soulevant leurs paupières alourdies par la méditation, demandaient au voyageur si l'on bâtissait encore des villes.
Il y avait comme des pelletées d'oubli sur ces souvenirs. Une sorte d'effacement et de reculement de ses anciens amis, de ses connaissances passées, s'était faite en lui, et il lui fallait un effort pour les retrouver dans le lointain de sa mémoire.
La perte de mademoiselle Aimée , morte en le soignant, était un regret, mais, en même temps, comme une libération de sa dernière compagnie. Cette mort liù donnait l'isolement, plein et entier, que la Recliercbe voulait à son foyer. Les poursuites judiciaires allaient mettre encore une fois sa vieillesse sur le pavé : on eût cru qu'elles ne s'adressaient pas à sa personne. Sa maladie même, il la traitait par une indifférence stoïque dans laquelle, selon l'expression de son fils, il mettait u.ne certaine coquetterie. État singulier, pour ainsi dire cataleptique ou du moins privé de la sensibilité bumaine , état où il se trouvait beureux à sa manière , état sans profondeur de tristesse , et d'où sa pensée , quand on était parvenu à la faire descendre des bauteurs et des sommets où elle se tenait à votre entrée dans la cbambre , se laissait peu à peu aller à cjaniiner spirituellement.
Et c'était là une curieuse opposition, qn'à côté du rendez-vous de Paris, à deux pas de la route triompbale où tourbillonnent tous les désœuvrements oisifs et toutes les mondanités élégantes , il y eût dans une maison, au fond de la solitude qu'il s'y était créée , un bomme pour lequel le temps n'existait plus , pour lequel il n'y avait ni beures, ni jours, ni mois, rien qui partageât et qui déterminât l'infinie durée de sa rêverie scientifique.
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Un soir de l'été 1866 (1), nous allions le voir. C'est, nous nous le rappelons, la dernière fois que nous l'avons vu. Nous le trouvions dans son cabinet, mathématiquant au milieu d'un amoncellement de livres. On lui apporta pour son souper, — car il ne dînait plus, — des pois et de la salade qui sentait le vinaigre. Il était alors servi par une bonne Auvergnate , une de ces horribles femmes qui sont, à Paris, les bonnes malheureuses delà misère. Il mangea distraitement et sans pain un peu de ces pois et de cette salade posés sur la table de noyer, sans nappe, au milieu de ses papiers et de ses bouquins de science , un peu reculés de son assiette. Nous le quittions à la fois navrés et presque irrités de cette douce et entêtée obstination, qui lui faisait toujours répondre un
(1) De ce temps sont les dernières aquarelles de Gavarni dont l'Illustration a donné le fac-similé en leur savante et spirituelle ébauche. Pour l'étude des procédés du maître, rien n'était plus intéressant que ces « Douze mois de l'Année » , que ces aquarelles dans lesquelles Gavarni montre l'ambition de lutter avec certaines lithoteintes anglaises, légèrement bistrées dans le noir, légèrement bleutées dans les ciels. Parmi ces dessins, je me rappelle comme des merveilles, un marchand de hannetons, sous lequel était écrit : Mai ; je me rappelle surtout un admirable patineur dans son élancement volant sur la glace, et qui figurait le mois de Décembre.
u demain » à tout ce qu'on lui demandait de faire pour sa santé, qui l'avait empêché d'aller passer un hiver à Nice, où nous l'aurions accompagné, qui se refusait de se rendre à Amélie-lcs-Bains , malgré les prières et les supplications de son fils , qui ne pouvait pas même obtenir qu'il entourât sa maladie d'un peu de confortable.