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Gavarni

Enfance de l’artiste. — Ses premiers essais. — Départ pour la province. — Séjour à Bordeaux. — Voyage dans les Pyrénées. — La Misangère et les Costumes pittoresques. — Retour â Paris. — Premières lithographies. — Girardin et la Mode. — BaUac et la Peau de Chagrin. — La Révolution de Juillet. — Etudes et projets. — Les Travestissements pour 18)2 et les Physionomies de la population de Paris.

La vie des artistes, mime lorsqu’elle est suffisamment connue, est toujours délicate à raconter. Leur nature est à la fois trop ondoyante et trop complexe, leur génie trop spontané et trop divers pour qu’on puisse leur appliquer les procédés ordinaires de l’analyse. Quiconque l’essaye risque fort de voir disparaître en l'air ces papillons rebelles à la dissection, laissant à peine aux doigts lourds de l’entomologiste un peu de leur poussière dorée. Il en est ainsi surtout quand il s’agit d’un homme tel que Gavarni, et d’un art tel que le sien, tous deux également brillants et bruyants, mais fragiles par certains côtés, avec des charmes fugitifs qu’une critique trop laborieuse risque de flétrir et de déprimer. En pareil cas, la recherche exagérée du détail et de l’exactitude aboutira toujours 1 la confusion et à la sécheresse. Un inventaire de menus faits, un procès-verbal par articles microscopiques, sont impuissants à faire revivre une figure de cette taille. Tel a été pourtant, jusqu’à aujourd’hui, le principal souci des biographes de Gavarni. Presque tous l’ont étudié à la loupe, pour ainsi dire. Les pages suivantes, au contraire, ont pour but de dégager, plus simple et plus nette, la physionomie d’un des grands maîtres du rire, et de déterminer, autant que possible, le rang qui lui revient parmi ses émules en notre siècle.

Guillautne-Sulpice Chevallier naquit le 21 nivôse an XII (ij janvier 1804), à Paris, dans une maison noire de la rue des Vieilles- Haudriettes, 0 maison d’un chaudronnier, à l’enseigne de Sainte- Opportune, » ainsi qu’il est relaté dans son acte de naissance. La famille était originaire de Bourgogne, entre Auxerre et Joigny, où les ancêtres de l’artiste exerçaient la profession de tonneliers-vignerons. Son père, Sulpice Chevallier, avait traversé la Révolution en qualité de capitaine de la garde nationale de son quartier, et avait conservé la trempe de cette rude époque. Sa mère, Marie-Monique Thiémet, était soeur d’un acteur du genre bouffon, doublé d’un caricaturiste, G. Thiémet, qui eut son heure de vogue et fit graver une série drolatique intitulée : les Moines Gourmands.

Dans ce petit monde mi-provincial, mi-artiste, on vivait un peu au jour le jour, la bourse étant fort légère. L’enfance de Gavami peut servir d'argument aux adversaires des éducations académiques. La modicité des ressources de ses parents fit qu’on chercha sans retard pour lui un enseignement professionnel; d’ailleurs, les lois de l’époque n’avaient pas encore donné aux pédagogues le droit d'expérimenter in animâ vili sur la descendance d’autrui. Tout peut, il entra chez un architecte nommé Dutillard, qui habitait rue des Fossés-du-Templc, et qui devait lui apprendre les principes graphiques de son métier. Il n’y fit pas grand’ chose, en réalité, sauf quelques griffonnages enfantins qui ne promettaient rien de fort brillant. Le plus souvent, il passait sa journée à polissonncr librement en plein air et en pleine rue, commençant ainsi dès son enfance cet apprentissage du vrai Parisien qu’il est si difficile de faire plus tard. Il en sortit à treize ans pour entrer chez un fabricant d’instruments de précision, un certain Jecker. Puis il fit un court séjour dans une petite pension de la rue de Clichy, où il apprit un peu de calcul intégral. Enfin, à seize ou dix-sept ans, il arrive à l’Ecole du Conservatoire des Arts et Métiers, et passe dans l’atelier de Leblanc, où il étudie le dessin de machines. Et c’est tout. A l’entrée de la vie, qu’on nous a depuis hérissée de tant de chausse-trappes et de diplômes, il se présentait la tête peu meublée, l’esprit grand ouvert, et la bourse très plate, avec une excellente santé et un vif désir de gagner sa place au meilleur du soleil ; tout ce qu’il faut, en un mot, pour réussir le mieux du monde.

Comme toujours en pareil cas, ce fut d’abord la soif du plaisir qui l'aiguillonna au travail. La jeunesse a des joies économiques et des

contemporains. Dès 1822, il commençait à laver de pauvres petites sépias, tout empreintes de la raideur et de la sécheresse de son travail géométrique, et les portait chez une vieille marchande de dessins et de gravures, non moins besoigneuse que lui, qui ne les payait guère. Elle le présenta en revanche à un petit éditeur, Blaisot, qui lui commanda, pour les étrennes de 1825, ce qu’on appelait alors un dépliant, une longue bande de papier pliée en zig-zag dans un cartonnage léger. Le jeune homme couvrit sa feuille d’une guirlande de diablotins épigrammatiques et fantaisistes qui eurent un petit succès de vente. Ce n’était pourtant pas encore le Pactole. Il fallait vivre, et pour y arriver, le futur maître de la lithographie travaillait à graver des traits à l’eau forte. Un matin, son patron lui offrit un emploi singulier, qui devait lui rapporter 1.200 francs par an. Il s’agissait d’aller sur place graver le pont de Bordeaux. Le jeune Chevallier crut voir le chemin de la fortune s’ouvrir devant lui, et partit gaiement sans tarder, avec un de ses camarades.

Comme il arrive souvent ici-bas, une grosse déception attendait son enthousiasme naïf. Arrivé à Bordeaux, il se trouva dès le début presque sans ressources, ayant pour toute occupation un travail fastidieux, sous la direction d’un chef désagréable. Son camarade, au bout d'un peu de temps, renonça à la lutte et s’engagea. Le pauvre exilé Parisien n’eut même plus alors de confident pour ses déboires. Il eut beau chercher dans des amourettes passagères une consolation à ses ennuis, la vie lui tenait rigueur, et il ne tarda pas à être envahi par une affreuse mélancolie. Il n’avait pas encore cette habitude du travail qui devait être plus tard un de ses principaux ressorts. A peine ébaucha-t-il, durant cette année 1825, une ou deux très mauvaises toiles, une Vue du port entre autres. Enfin vers le mois de novembre, excédé de misère et de soucis, il eut avec son chef une dernière querelle, à la suite de laquelle il quitta son emploi, et se trouva un beau matin sur le pavé, la bourse fort légère sinon tout à fait vide, en face des terribles imprévus de la vie.

Qu’allait-il faire ? Une âme moins bien trempée se serait dirigée sans retard vers la maison paternelle pour y chercher un peu de réconfort. Le jeune homme n’eut pas cette faiblesse. Le sang des vieux chevaliers errants semblait courir dans ses veines, et l’amour des aventures, l’attrait de l’inconnu exerçait sur lui une irrésistible influence. Sans plus se préoccuper d’assurer ses ressources, il part, allant devant lui au hasard, confiant dans le destin et dans sa bonne étoile. Heureuse époque, où

l’on pouvait ainsi voyager sans autre richesse qu’un passeport. D’étape en étape, après bien des fortunes diverses, il arriva à Tarbes, au com-

Sa chambre k Tarbes

mencetnent de décembre, n'ayant plus devant lui que quarante-deux sous et deux chemises. Il eut à traverser à ce moment de cruelles jour-

nées, de celles que toute la philosophie des cœurs forts ne parvient pas à rendre moins sombres. Mais, au commencement de 1826, il eut la chance inespérée de rencontrer dans le chef du cadastre départemental, M. Leleu, un homme bienveillant et doué d’une grande noblesse de sentiments. Ce fonctionnaire exceptionnel s'attacha le jeune Chevallier, dont il apprécia le talent, encore fort mince, lui donna un logement, le reçut à sa table, et s’en fit dès l’abord un ami. Alors les choses changent de face, et pendant les deux années qui vont suivre, il fera en pleine liberté l’apprentissage de la nature, et dépensera en courses à travers la montagne ses jeunes ardeurs de poulain échappé. On peut juger de son faire 1 cette époque par le croquis de son logis dans la maison de M. Leleu, que nous reproduisons ici : il est facile de reconnaître 1 la sécheresse du trait, au minutieux du détail, que le futur artiste n’a pas encore perdu les habitudes de son travail professionnel. 11 s’essayait également à de maigres aquarelles, troubles et lamentables, tentatives presque enfantines qui ne promettaient en rien un maître de la lumière et de la couleur

Ce fut ainsi, courant de montagne en montagne, qu’il visita un jour le cirque de Gavamie et en remporta dans sa mémoire l'inoubliable souvenir. Il eut, au reste, deux années durant, une rage continue d’escalades, d’échappées sans frein sur les grandes pentes des Pyrénées, une sorte de soif de la nature que rien ne pouvait éteindre. II avait fini par ne plus reparaître à Tarbes que lorsqu’il ne pouvait pas faire autrement. Son caractère se concentrait, gagnait en vigueur comme ses biceps au contact de cet air rude et fortifiant. Bagnères, Lourdes, Argelès, Luz, Saint- Sauveur, Barèges, Laruns, Oloron, Biarritz, Bayonne le voient successivement, toujours à pied, infatigable, avec son chien qu’un souvenir littéraire l’avait fait baptiser du nom prétentieux de Trilby. De mois en mois il promet à ses parents attristés de revenir auprès d'eux et toujours au moment de partir une dernière course l’emporte et le retarde. Continuellement à cheval sur la frontière espagnole, il défiait la malveillance de nos voisins rendus hostiles par l’invasion du duc d’Angoulèmc et de son armée.

Pourtant il fallait bien de temps en temps rentrer au gîte. Une

1 . Louis Leroy possède deux aquarelles de Gavarni qui doivent remonter d peu près d cette époque, et qui confirment et au delà cette appréciation peut-être sévère en apparence. — A ce séjour d Tarbes se rattachent également les premières relations de Gavarni avec son futur ami, OU-\ T ick , le père de celui qui écrit ces lignes.

Bl'STE D'HOMME.

Fac'ümilc de l'eau- foi te de julc» de Goocourt, d'aprii un croqua Utit 40 cure-dent per Gavarni.

io LES ARTISTES CÉLÈBRES

commande assez inattendue lui était arrivée de Paris. Un vieil amateur, un peu éditeur et un peu artiste, nommé La Mésangére, publiait en ce moment des suites de ces costumes provinciaux que notre époque de civilisation outrée fait disparaître de jour en jour. Il avait vu chez Blaisot les premières lithographies du jeune Chevallier, et lui faisait demander par lettre cent dessins pour lesquels il lui offrait trente-cinq francs pièce. Mais après trois dizaines que l’éditeur ne jugea pas satisfaisantes, il suspendit la commande, qui ne fut jamais achevée.

Un jour vint pourtant où il fallut se résoudre à rentrer au bercail. Mais ce ne fut qu’au mois de juin 1828 que le jeune artiste se résigna à quitter la montagne, sa grandiose maîtresse, pour revenir à Paris. Le contraste était frappant et lui fut tout à fait profitable. Des hauteurs et des gouffres pyrénéens, où l’homme, passé à l’état de pygmée, ne jouait plus dans l’univers qu’un rôle insignifiant et effacé, il tombait dans la ville des villes, celle où l’humanité tout entière s’achève et se résume. Au lieu des froideurs calmes et gigantesques de la nature, au lieu des pics solitaires et des vallées désertes, il se trouvait perdu dans le labyrinthe infini de ces canaux de pierre où flue et reflue sans repos l’activité des hommes. Partout l’homme, et rien que lui, l’homme avec ses perpétuelles contradictions, sa laideur et sa beauté, sa richesse et ses misères, son rire et scs tristesses, sa grandeur de convention et ses petitesses vraies. Et non pas l’homme isolé, contraint et timide, mais la fourmilière, la foule où s’agitent obscurément et en pleine liberté toutes les individualités et toutes les audaces, tous les dévouements et toutes les convoitises. Le jeune homme rentrait dans cette fournaise le corps sain et vigoureux, l'œil net et reposé, l’esprit libre et ouvert. Il vit sur le champ le trésor pittoresque répandu autour de lui. Son œuvre lui sauta aux yeux, dès son retour ; il ambitionna immédiatement l’expression de la vérité, celle qui féconde l'art, et dans sa vision passionnée du rôle qu’il se voyait dévolu, il exprimait naïvement en son journal ce besoin irrésistible qui le prenait de sténographier les gens au naturel : « A chaque retour d’un 0 voyage dans Paris, écrivait-il, je suis persuadé qu’il est encore à « décrire, et tourmenté du désir de l’essayer. Chaque fois, à chaque « pas, j’y trouve beaucoup de choses, et pour compter les sentiments « que j’y éprouve en un jour, il me faudrait une année. »

Aussi, pendant bien des mois qui suivirent, le jeune Chevallier se laissa emporter au développement naturel de ses facultés d’observation ,

GAVARN1

à l’étude ardente et continuelle du sujet qui s’offrait à lui. Installé d'abord rue Saint-Lazare, dans une de ces singulières usines à peinture où se forment les débutants de l’art parisien, il ne tarda guère à subir l’attraction de Montmartre, la falaise dominant toute la grande ville, le belvédère aérien d’où l’on peut embrasser à la fois tant de choses et tant de gens. Juché tout en haut de la butte, il s’en fit un véritable Observatoire, et y poursuivit fiévreusement l’expression de ce qu’il voyait et voulait rendre. Sa production quotidienne, exclusivement tournée vers le commerce, n’offre encore rien de remarquable. Quelques vignettes éparses çà et là, de lourds grotesques publiés chez Giraldon, un recueil de Costumes des Pyrénées colorié par lui, et chez Rittncr, une courte série intitulée Les Cris de Paris, le tout sans valeur et presque sans promesses. Vers le milieu de 1829, un de ses camarades le mit en relations avec Susse, le Goupil de l’époque, qui lui prit des dessins. Et comme le marchand lui faisait observer qu’ils n’étaient pas signés, et que pour la vente il lui fallait un nom, le jeune artiste, la tète encore pleine de ses chères montagnes, écrivit au bas de la feuille le nom qui fut son vrai baptême et sa vraie gloire : Gavami.

A cette époque, son véritable travail est tout indépendant et personnel. L’œil constamment braqué sur l’humanité environnante, il l’emmagasine, pour ainsi dire , dans d’énormes cartons pleins de croquis patiemment et régulièrement entassés. Détail par détail, il l’analyse et la dépouille, revenant sans repos ni trêve sur des objets en apparence différents qu’il tourne et retourne dans toutes les postures imaginables. Des terrains, des maisonnettes, des masures, son chien, ses visiteurs, ses parents, tout lui est bon comme modèle. Et il ne s’en tient pas seulement à l’anatomie des gens, il les revêt, les habille, fait froncer sur eux les étoffes, cambrer les corsages et flotter les jupons. Il a des habits qui sont des signalements et des gestes de membres isolés qui trahissent tout le corps. On sent venir en lui le modiste et le travestisseur extraordinaire qui devait inventer les débardeurs et les plus belles actrices de son temps. Au fond, c’est presque toujours à cette sévère discipline qu'on peut reconnaître le véritable artiste, c’est à cet effort persévérant de reproduction qu’il se forme et se développe. C’est là et non ailleurs que Gavami prit une des plus grandes qualités de son génie, la souplesse aisée et abondante, et c’est avec ce labeur quotidien et assidu qu’il se créa une mémoire exceptionnelle, qui devait plus tard lui permettre de travailler de source et sans modèle.

u LES ARTISTES CÉLÈBRES

L’année 1830 amenait avec elle deux évènements : Gavami fut choisi par M. de Girardin pour dessiner les costumes de son journal la Mode , peu de temps avant la révolution qui détrôna en trois journées le dernier des frères de Louis XVI, A ses yeux, le plus important sans doute de ces deux faits était le premier. Gavarni eut pendant toute sa vie l’horreur de la politique et de tout ce qui s’y rapporte. Il détestait au fond les triomphes bruyants et vulgaires de la populace. Il ne prit donc parti d'aucun côté pendant les trois glorieuses. C’est à peine même s’il croqua une ou deux silhouettes de barricadicrs. Pour lui, le véritable Paris n'était pas là. La révolution faite, pendant que Grandville s'acharnait sur la royauté disparue, avec la persistance d’un taon, pendant que Philippon entamait une campagne plus ardente contre la royauté restaurée par Louis-Philippe, Gavarni se laissa entraîner à une ou deux caricatures politiques sans intérêt ni portée, qui avaient le tort grave de ne pas venir à leur heure, et de s'attaquer à des vaincus. Mais ce fut tout, et en nulle autre occasion son crayon n'intervint dans les luttes des partis. Il avait même gardé un certain regret de ces deux méchants dessins, et n’aimait pas qu’on lui en rappelât le souvenir. Plus tard, ses justes rancunes se traduisirent dans la série intitulée Histoire de politiquer et d'en dire deux, où il railla si finement le vide de ces discussions d’estaminet où s’échauffent les têtes stériles des politiqueurs de bas étage.

Son entrée â la Mode, au contraire, marque un grand pas en avant dans la vie de l’artiste. Son existence jusqu’alors avait été un peu celle d’un rapin, et s'était écoulée dans un milieu assez vulgaire d’habitudes et d’idées. Son esprit n’avait pas encore acquis l’élégance réelle de ton et d’allure qu’il eut plus tard, et qu’il dut pour la meilleure part à son passage dans les bureaux du journal de M. de Girardin. Ce fut lâ qu’il rencontra bon nombre d’écrivains, — dont il préféra toujours beaucoup la société à celle des peintres, — entre autres Eugène Suë et Balzac qui devait, peu de temps après, lui demander l’illustration de sa Peau de Chagrin. Par eux et par d’autres, il arrivait à connaître les principales figures du Paris lettré et artiste de l’époque , les influents personnages qui font et défont les réputations d’un mot oraculaire lancé à propos dans un coin du salon â la mode : le marquis et la duchesse d’Abrantès, M. de Mortemart, Léon Pillet, Cavaignac, plus tard la famille Feydeau, qui pendant quelques années devint presque la sienne. Ses idées se développaient et s’affirmaient au contact d’hommes comme Bcrthoud

et Alphonse Karr. Il lui arrivait bien quelquefois de s’ennuyer dans ce monde moins sans gêne et moins déboutonné que celui qu’il avait connu tout d’abord. Sa jeunesse reprenait alors le dessus et s’échappait en gamineries dont ses lettres à ses amis ont bien souvent gardé la trace. Une entre autres, qui n’a pas encore été publiée, donnera la note de cet esprit fait de boutade et de mystification. Elle n’est pas datée, mais doit remonter au commencement de l’année 1832 :

«AM. Emile Forgues.

« Faites-lui donc un dessin pour la Mode. — Oui, mais quoi? devinez quoi?

« Voyons, pour la Mode , ce journal si collet monté; cette revue religieuse, ennuyeuse et royaliste, c’est-i-dire trois fois ennuyeuse!

« C’est un portrait de M“* la Duchesse de ci , qu’il demande ?

« Ou de M m ' la Duchesse de ça ?

« Un prince français agenouillé devant Dieu ?

« Un héros breton succombant sous le sabre des bleus et disant : « Mon Roi ! »

« Ou le royal château de Prague, doré par un rayon d’espoir, au milieu des brouillards de l’avenir ?

« C’est le preux Kergorlay montrant du doigt Philippe, en plein parlement, et disant : « Cromwell ! »

« Ou bien le Roi martyr recevant le dernier des Condé sur les marches du ciel?

0 Ou ?

« — Non! Non! Non! Non!... Une femme qui gratte le ventre â des petits cochons.

« — S’il vous plaît ?

« — Une femme qui prend des mitaines pour gratter le ventre à des petits cochons.

« — Allons donc !

« — C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. »

Au journal, dans la réalité, Gavami fut bientôt en possession d’habiller tous ses contemporains, et devint le maître de toutes les élégances, l’arbitre de toutes les toilettes. Il y acquit très vite la coquetterie person-

nelle qui lui valut pour le reste de sa vie une réputation de dandysme longtemps méritée. Il y acquit surtout cette précieuse (acuité de draper la figure humaine, de l’encadrer dans des étoffes congruantes, de lui donner, i l’aide du vêtement, sa pleine valeur et son relief. Ce chiffonnage charmant et délicat devint en peu de temps partie intégrante de son talent, s’y fondit par degrés et s’y harmonisa. On a bien souvent raconté la profonde admiration du célèbre tailleur Humann pour les habits créés par Gavami, pour ses pantalons aux lignes savantes, pour ses gilets pleins de finesse et de correction. Nul n’a jamais su comme lui évaser gracieusement la jupe d’une redingote, cambrer une fine taille de gentleman dans le drap noir, onduler en courbes serpentines le rebord d’un chapeau de haut goût, et glisser sous le bras d’un flâneur élégant le stick souple et désignatif. Mais ce fut surtout aux femmes — pour qui la parure est une de ces nécessités dont on fait volontiers vertu — qu’il consacra dès le début presque tout son travail et sa science du costume. Sachant qu’à l’éternelle et fragile royauté de la femme il faut le luxe de la décoration extérieure, les afliquets pimpants et claquants servant à la fois de bannière et d’enseigne, il entreprit de lutter avec la souveraine sur son propre terrain , et de la dominer par la coquetterie même. Il y parvint, et ce fut le vrai présage de son succès définitif. A partir de 1830, le nom de Gavami se retrouvait de jour en jour plus fréquemment sur les lèvres roses des prêtresses de la mode. Seul, il savait ce qui convenait à ces papillons charmants et difficiles, il avait percé à jour leurs finesses et leurs malices, deviné leurs exigences, leurs volontés mystérieuses et changeantes, et satisfait leurs caprices les plus imprévus, leurs fantaisies les plus aériennes. Il composait avec les étoffes légères de l’époque de véritables écrins qui faisaient merveilleusement ressortir le joyau féminin. Costumes de ville ou de bal, travestissements de toute espèce, déshabillés provoquants ou discrets, tout sortait de son crayon avec une abondance et une facilité surprenantes. Toutes devenaient ses clientes, les belles et honnêtes dames, depuis la marquise jusqu'à l’actrice, depuis la lionne jusqu’à la lorette, la bourgeoise épanouie comme les célébrités des bals publics. Au théâtre, il habillait Déjazet et M n * Georges, et bien d'autres, arrivant d’instinct à ce degré précis de convention qu’exige l’optique de la scène, et réussissant du premier coup à effectuer ce dosage étrange de faux et de vrai qu’on appelait alors couleur locale . — Mais, au milieu même de ces labeurs un peu secondaires, Gavarni

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savait sauvegarder la réalité et la dignité de son art ; pour être modiste, il ne devenait pas industriel. A ce point de vue, la femme de nos jours, il faut le reconnaître , n’a guère su maintenir la tradition ; aussi méritet-elle les laideurs dont on l’affuble. Qjie dire d’une époque qui remplace Gavami par Wortli !

Avec l’année 1832, finit pour Gavami la période des débuts et du tâtonnement. Dès cette date, l’artiste avait un nom et commençait i trouver un public appréciateur et fidèle. On le voit travaillant pour le Musée des Familles, se taillant dans Y Artiste une place très enviée et très en vue, inaugurant dans la Caricature, sous la direction de Philippon, la série des études sociales qu’il continuera bientôt au Charivari. On sent qu’il a conquis son rang dans l’estime des contemporains, et qu’un dernier effort le conduira de plein sol jusqu’il la célébrité. En attendant, il commence Il se dégager du travail un peu terre 1 terre de l’illustration périodique, — qui conserve toujours, quoi qu’on fasse, un arrière-goût de boutique et d’ouvrage à la pièce, — et cherche à fixer l’attention de la masse indifférente et froide. Deux recueils de lithographies, les Travestissements pour 18)2 et les Physionomies de la population de Paris, commencent à répandre sa notoriété naissante hors des bureaux de journal, et lui ajoutent cet accent parisien qui précède toujours les réputations les plus vastes. Ni l'un ni l’autre cependant ne donnent encore la véritable idée de ce qu'il fera dans ses meilleurs jours et dans la pleine maîtrise de son talent. Son faire, déjà plus net et plus assoupli, a gardé encore quelque chose de guindé et de précieux. La sécheresse et la minutie des contours viennent encore gêner l’essor des personnages que son crayon pointu à l’air d’avoir fixés sur la pierre comme des papillons raidis et cloués sur le liège d’un collectionneur. Seules les qualités d’observation fine et de vérité qu’il déploierait plus tard sont déjà dans ces deux albums. On sent, surtout dans les Physionomies , que la puissante analyse de l’artiste a fouillé tous les visages qu’il a vus sur son chemin , disséqué un à un tous ces corps parfois difformes, scruté tous les recoins de ces âmes faubouriennes, revenant toujours, ainsi qu’il le disait, « d’un paysage de Ruysdaël au moulin de Montmartre, et d’un portrait de Van Dyck à la face de son portier. »

Ces deux recueils trouvèrent, auprès du public de 1832, moins émancipé que le nôtre des formules anciennes de l’art, un succès assez vif. La presse en parlait; ils se rencontraient fréquemment dans les salons. Et Balzac, avec cette bonne cordialité de camarade et d’ami qui fut

un de ses grands charmes, écrivait dans un journal un long article élogieux, dans lequel il disait en parlant des Physionomies : a La plupart « d’entre elles sont des chapitres d’un nouveau Tableau de Paris, écrit « par un Mercier qui a plus de talent que son prédécesseur. Gavarni « fait un livre i son insu, il vole les écrivains du jour. » Même en faisant la part de l’exagération bienveillante, on comprend toute la valeur d’un tel compliment sous la plume de Balzac, saluant en Gavarni un rival, et reconnaissant en lui, ï côté du dessinateur, un chroniqueur de la vie sociale, un auteur d'excellent aloi; les anciens auraient dit : un poète.

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