CHAPITRE II
Gavarni littérateur. — Le Journal des gens du monde. — Sa chute. — Séjour à Clichy.
— Entrée au Charivari. — Les Fourberies des femmes en matière de sentiment. — Les Etudiants. — L’Affaire Peytel. — Les Loretta. — Les Enfants terribla. — Le Carnaval.
— Mariage de l’artiste. — Séries diverses. — Départ pour Londres.
Gavarni , nous l’avons vu , préférait volontiers à la société des hommes de son métier celle des écrivains et des gens de lettres. Il avait, en effet, vers cette autre forme de l’art, une attirance, curieuse à noter, et moins rare qu’on ne croit parmi ceux qui manient le crayon et le pinceau. Le côté analytique et développant du travail littéraire parait tout d’abord facile à leur imagination emprisonnée dans le cadre et l’attitude; ils s’y attardent, s’y complaisent, et songent rarement à aller au dell. Pour Gavarni, cet attrait irréfléchi eut pendant quelque temps l’apparence d'une seconde vocation, non moins ardente que la première. Pendant ces années 1831 et 1832, qui sont comme le pivot sur lequel tourne toute son existence d'artiste, on le voit acharné à recueillir une à une toutes ses impressions, toutes ses petites aventures, à les écrivailler de droite et de gauche, sans repos ni trêve. Puis, excité par ses succès faciles d’amateur et de mondain, par la réputation qu’on fait indiscrètement à ses lettres galantes, il se laisse aller à son penchant nouveau et rêve de se dédoubler. Il écrit des vers, des nouvelles, et lit même en public, chez la duchesse d’Abrantès, son chef-d’œuvre, Madame Acker, que Curmer publiera plus tard en une ravissante plaquette et dont Gavarni, avec sa coquetterie raffinée, demandera l’illustration à Tony Johannot. La plupart de ces fleurettes — un peu fanées aujourd’hui — ont été recueillies en 1869 dans le volume intitulé Maniirts de voir et façons de penser. On y trouve en tout cas la série à peu près complète de ses productions purement littéraires, c’est-à-dire de celles où l’écrivain s’est cherché et qu’il a préméditées.
Il faut bien l’avouer, rien, dans ce volume, ne s’élève au dessus du plus médiocre romantisme. A part Madame Acker, une jolie nouvellette fantastique, le reste du livre est tortillé, précieux et guindé, écrit tout entier en
phrases à facettes minutieuses. C’est à peu près un vieux fond de tiroir d’homme à bonnes fortunes, racontant avec un mystère affecté des riens sans portée, de minuscules brimborions d’histoires, une foule de petites choses pointues et fragiles. Les quelques pièces de vers sur lesquelles s’achève le recueil ont cette vague odeur de cimetière qui s’échappe des vieux albums de femmes jadis charmantes. Rien n’y révèle l’ombre d’un talent destiné à survivre, et peut-être eût-il mieux valu laisser à l’Oubli clément le soin de faire disparaître ces péchés de jeunesse, qui n’ajoutent rien à la gloire du maître. Ce n’est pas à dire, cependant, que Gavami ne sût pas écrire. Il y a certainement en lui un écrivain; il y en a même deux. Le premier a laissé un grand nombre de lettres d'amour, dont la réunion en volumes se fera quelque jour sans doute, et laissera bien loin en arrière tous les recueils analogues, depuis celui d’Abélard et d’Héloïse, jusqu’aux Lettres de Mirabeau à Sophie. Nul n’a su, mieux que Gavami, tourner ces jolies phrases de papillottes qui font le bonheur du sexe léger. On en trouverait des modèles dans les lettres de Latour, publiées dans les Nuits de bal masqué, qui sont celles que Gavami adressa à la comtesse Dash, et au tome VI des Causeries du lundi, où Sainte-Beuve, dans une longue étude, a détaillé, pièces en main, l’un des nombreux romans de l’artiste.
Quant au second aspect du talent littéraire de Gavami , le plus important sans contredit, c’est dans la suite immense de ses légendes qu’il faut le chercher. C’est là, et non ailleurs, que sa pensée se révèle dans toute son ampleur et toute son originalité. Il y a dans ces milliers d’aphorismes, humoristiques ou graves, parfois dialogués ou mis en action , toute une interprétation de la vie, un commentaire graphique et souvent tragique de la faiblesse et des misères humaines, quelque chose comme un Larochefoucauld moins sentencieux, moins prévenu, mais plus ouvert et plus vraiment appréciateur. Kt de cette parfaite concordance entre l’idée et sa représentation pittoresque, il résulte un art tout spécial, une littérature d’essence particulière, qui s’adresse aux yeux en même temps qu’à l’esprit, et qui donne une extraordinaire impression de plénitude et de solidité.
Mais les tentatives littéraires de Gavami devaient avoir pour lui de plus graves conséquences que la simple satisfaction d’une vanité assez peu justifiée. Après qu’il eut commencé d’écrire, le désir de publier lui vint tout naturellement. Il est rare qu’un auteur consente à priver le public du plaisir de goûter ses oeuvres. De là à se faire son propre éditeur, il n’y a
GAVARN!
qu’un pas, et la tentation est grande. Gavarni ne sut pas y résister. Encouragé par les succès obtenus vers cette époque par différents journaux bien lancés, il eut l’ambition de faire à son tour une gazette qui fût sienne et lui appartint en propre, où il pourrait à la fois utiliser son double talent d’homme de lettres et de dessinateur, développer l’un par l’autre, et s’affranchir de la nécessité d’offrir son travail à autrui. Il fallait pour cela ne pas sortir du public qui lui était familier, et l’affriander par l’appât d’une publication particulièrement soignée. L’idée à peine mûrie, Gavarni s’empressa de la mettre à exécution avec sa fougue et son audace ordinaires, aventurées cette fois sur un terrain périlleux. Il fallait de l’argent : il se mit en quête, n’en trouva point, emprunta, tout en préparant & travers mille tracas et mille difficultés, les premiers numéros de la nouvelle feuille. Après avoir un peu hésité, il s’arrêta au titre peu tapageur de Journal des gens du monde. Il fallait encore justifier ce titre, et Gavarni rêva de supplanter la Mode de Girardin, de faire de son journal l’arbitre de toute la mondanité élégante, le recueil indispensable à tous ceux que poursuit le désir du joli dans la vie. Le premier numéro parut le 6 décembre 1833, imprimé avec luxe sur un papier de choix, et fut distribué à domicile dans une couverture soyeuse nouée d’une faveur rose. Pour un peu , Gavarni l'eût fait porter par des huissiers 1 chaîne et à mollets. Et en même temps, il était si peu entouré, son personnel était si lamentablement insuffisant, qu’il n’eut pas d'autre ressource que de faire lui-même une partie des bandes.
Le Journal des gens du monde eut le sort que promettait ce début à la fois splendide et misérable. Malgré la collaboration de gens de lettres et de dessinateurs déjà connus et aimés du public, Charlet, les Johannot, de Vigny, Dumas, il ne put traverser les difficultés inévitables de tout commencement. Gavarni avait beau se multiplier, donner sans compter sa copie et ses dessins, il ne pouvait suffire lui seul à alimenter son recueil de jour en jour plus exigeant, à mesure que les collaborateurs se décourageaient. Le défaut d’une administration sérieuse se faisait cruellement sentir, et l’artiste n’était pas fait pour y remédier. Le trou allait se creusant, où il ensevelissait son travail et son argent. Enfin un matin vint où, à bout de forces et de crédit, il fallut bien s’arrêter. Le Journal des gens du monde cessa de paraître au mois de juillet 1834; il avait eu tout juste dix-neuf numéros, et avait coûté à son directeur près de vingt-cinq mille francs, qu’il fallait rembourser, et dont notre héros n’avait pas le premier sou.
rm. CAmmfcf!