M. de Villedeuil
2. La Plume Rouge, traduction d’un roman américain de Hau-thome.
une rue qui ne serait pas de Paris, mais de France, — et mieux, d’Europe. L'individuel est toujours petit. Molière ne fait pas un avare, il fait l’avarice, — pas un bourgeois, la bourgeoisie. Pourceaugnac, c’est le pays limousin, c’est la province à un certain point de vue. Ali ! je suis simpliste en diable, en généraliseur ; — homme à vouloir mettre toutes les géométries faites et à faire, y compris, bien entendu, les transcendantes, dans un théorème unique, — dans une équation unique, dont tout théorème, toute équation ne seraient que des cas particuliers.
« Mais tu me diras : « Je ne t’ai rien fait ! a — Z Mge un peu, si tu m’avais fait quelque chose !
« Enfin, de quoi êtes-vous convenus ?
« J’ai bien peu de loisirs. — Le calcul intégral me prend tout ce que la caricature me laisse. Et le soir je ne suis plus un homme, — je suis un pot de bière. »
Une année durant, jour par jour, Gavarni donna au Paris de chaque matin une de ses meilleures pièces, celles qui, peut-être, seront dans l’avenir son titre i l’immortalité officielle et consacrée. De toute son tuuvre, les séries du Paris sont, sans contredit, les plus étudiées, les plus creusées, et en même temps celles qui ont le plus d’envergure et vont le plus loin. 11 suffit de citer l’ Histoire de politiquer, les Partageuses, les Lorettes vieillies, les Etudes d’Androgynes, les Invalides du Sentiment, et par dessus toutes celles-ci, les résumant toutes et les achevant pour ainsi dire, la grandiose série des Propos de Thomas Vireloque. Il y a là en quelque sorte toute la philosophie de l’oeuvre de Gavarni, son développement nécessaire et naturel. Thomas Vireloque surtout, ce personnage multiple et malléable, semble une saisissante incarnation des vues dernières de l’artiste, et cette fantaisie macabre est comme l’aboutissement définitif du maître au pessimisme aigu dont notre époque actuelle est tourmentée. C’est par là surtout que Gavarni est resté notre contemporain, et qu’on a le droit d’acclamer en lui un précurseur. Il semble qu’il ait prévu et deviné le malaise des âmes d'aujourd’hui en face des obscurs problèmes qui nous environnent, en face des certitudes écroulées et du doute étouffant. Et l’énigmatique figure de Vireloque se dresse à chaque pas devant nous, avec ses colères vengeresses, ses constatations terribles de l’humaine misère, son mépris infini pour la grande Bêtise qui peuple la terre, et lui fait condenser la vie de tous les temps dans ce
THOMAS VIRKLOQL’E.
Fac-iitmic «l'une eau-forte de Juin de Concourt , d'jpré» une aquarelle de Gaverai.
mot affreux : n L’histoire ancienne, mes agneaux, c’est mangeux et mangés ; blagueux et blagués, c’est la nouvelle. »
Le Paris ne dépassa pas sa première année. Malgré le caractère inoffensif et littéraire de ses opinions, il avait le grave tort d’être indépendant, et le gouvernement impérial, fidèle à ses traditions, supprima le journal. Il venait, il est vrai, d’en décorer l’illustrateur, sur les conseils de M. le marquis de Chennevières, et lors de la distribution des croix, à la suite du Salon de >852, le nom de Gavami fut accueilli par des acclamations unanimes. L’artiste en fut touché ; mais cet enthousiasme officiel avait le tort de venir un peu tard, à un moment où les croix, quelles qu’elles soient, ne sont plus légères à porter. « J'ai désiré très « vivement la croix quand je portais des habits, disait-il à ce propos, « mais maintenant... » Et d'un coup d’ceil il désignait la blouse bleue dont il s’affublait dans son jardin.
Ce jardin, où Gavami rentrait après sa belle campagne du Paris, fut, avec les mathématiques, la dernière et la plus vive peut-être de ses passions. Il avait, au moment de son mariage, acheté sa maison dans le voisinage du Point-du-Jour, une soixantaine de mille francs, avec le jardin, sous le fallacieux prétexte qu’une semblable opération devait être plus avantageuse qu’un simple loyer à Paris. Les difficultés et la gêne du paiement ne l’empêchèrent pas d’être mordu au vif de l'amour de sa propriété. Son jardin devint un tonneau des Danaïdes, où s’engouffra le plus clair de ses revenus. Il le dessinait et redessinait, plantait et replantait, bouleversait en tous sens le sol, peignait le gazon de ses pelouses comme un chauve ses rares cheveux, rêvait des décors et des cascatelles, creusait des vallées et surhaussait des mamelons avec la ténacité la plus industrieuse. Puis, quand à force de travail et d’argent il était arrivé à un résultat qu’on eût pu croire définitif, une nouvelle turlutainc s’emparait de son imagination et le lendemain le beau jardin disparaissait tout à coup, comme un monde enchanté, sous la pioche acharnée d’une légion de terrassiers. Dans son atelier, sur un pupitre spécial, il avait toujours sous ses yeux le plan de son domaine incessamment martyrisé. Et jusqu’au dernier moment, en 1864, on le voit épris d’arbres verts, d’essences rares, achetant au jardinier du Palais de l’Industrie, à la fin d’un Salon, un lot considérable de déodoras et de sapins coûteux, malgré sa situation embarrassée *.
1 . M. Je Chennevières, Saturnin d'un Directeur des Beaux-Arts, troisième partie.
Après la fin prématurée du Paris, Gavarni resta quelque temps inactil, absorbé qu'il était par ses cultures et sa passion mathématique. Quand il se remit au travail, il chercha de nouveau dans l’aquarelle un moyen de se sauver de l'ennui du métier qui l’accablait. Mais la gouache même, qu’il employait naguère, ne répondait plus au besoin de rapidité qu’il éprouvait sans trêve en face de son art. Faire vite était devenu son but, et ses procédés se modifièrent encore une fois sous l’influence de ce désir presque maladif. MM. de Goncourt ont analysé en détail cette nouvelle transformation de son faire avec une précision de termes qu’il est inutile de chercher à égaler : « Il adopta le lisse du papier écolier, « du papier Whatman, quelquefois jauni à b fumée d’une chambre où 0 l’on fumait. C’était d’abord un croquis léger à la mine de plomb, qu’il « atténuait encore avec de la mie de pain, puis il indiquait les ombres « avec un pinceau trempé dans de l’encre de Chine, mélangée de carmin « pour la réchauffer. Les teintes peu foncées qui faisaient ses ombres, « il les posait avec un pinceau presque sec, s’efforçant de les obtenir en
# frottis qui, — disait-il, — n'alourdissaient pas. Puis, là dessus, sur ce « dessin du ton effacé d’une photographie brûlée, sur ce dessin que
• l’encre de Chine fixait naturellement, il lavait avec les eaux les plus « vaporeuses, jetant lestons les plus frais; alors, avec une plume 0 grosse comme une plume de roseau, et chargée d’une couleur rousse, « il arrêtait les contours. Enfin, il ravivait le tout de petits rehauts de « gouache spirituelle*». C’est ainsi qu’il exécuta notamment les cent cinquante aquarelles de la collection de M. Hetzcl. Il en faisait quatre ou cinq en une journée, et l’éditeur les lui achetait à raison de cinquante francs pièce. Ce sont les mêmes qui ont été revendues, il y a trois ans, près de deux cent mille francs.
Ainsi s’écoulèrent quelques années uniquement remplies par la publication des Masques et Visages, un de ses recueils les plus connus et les moins heureux, par quelques essais d’eau-forte qui échouèrent, par la culture de son jardin et la rêverie scientifique. C’est alors qu’il écrivit à son vieil ami : « Ce que je fais ? Les Masques et Visages, par métier, et, « par partie de plaisir, je travaille à faire rentrer le calcul infinitésimal « dans la géométrie pure. » — Il s’occupait aussi avec une tendresse profonde de ses deux fils, Jean et Pierre, l’ainé surtout, qu’il aimait avec
1, De Qoneourt ; Gqvarni, r Homme et rüjnivr.
GAVARN1
une passion avivée par la délicatesse de ce charmant petit être. Il avait même installé dans sa maison, poursuivre de plus près sa première éducation, un pensionnat entier d’enfants, avec leur maître, et n’en sortait plus guère, retenu chez lui par cette frêle existence accrochée à la sienne. Puis vint un jour cruel où son enfant lui fut ramené ensanglanté, atteint d’une hémorrhagie qui fut difficile 6 arrêter. Une fièvre typhoïde se greffa sur ce premier accident ; après une période d’attente anxieuse, les progrès du mal allèrent s’accentuant lentement et la mort emporta le garçonnet préféré de Gavami. La douleur du père fut immense et dura longtemps. Il se fit dans son esprit un trou noir que rien ne put combler désormais. Il resta jusqu’à la fin de sa vie comme affaibli du coup qu’il avait reçu et disait tristement à ses amis : « Je n’ai presque plus d’orgueil, et je n’ai plus du tout de vanité... »
Il revint cependant encore une fois sous les yeux du public, en 1859, avec son beau recueil de lithographies intitulé D'après nature, quatre dizains pour lesquels J. Janin, les Goncourt, P. de Saint- Victor firent quelques pages de texte. Ce fut en quelque sorte le bouquet de son feu d’artifice, les adieux du roi de la pierre, et ces adieux furent dignes de lui. Jamais il n’avait fait plus simple et plus magistral, plus vrai et plus artistique à la fois. Et dans ce volume final, malgré les peines de sa vie, malgré la vieillesse approchante, on retrouve encore la femme, Ja grande curiosité de son art , mais cette fois comme une fleur un peu fanée d’arrière-saison, avec une note aiguë de mélancolie et d’alanguissement, qui s’exprime plus sûrement à la dernière page du volume : un débardeur à la fin du bal, à peine vêtu de sa chemise qui lui tombe des épaules et de son mince pantalon de velours, adossé à un portant dans une attitude à la fois révélatrice et mensongère. Au dessous Gavami avait écrit cette légende qui semble résumer son opinion définitive de la femme : 0 II lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup dansé. »
Les dernières années de Gavarni ne furent plus guère remplies que par des travaux secondaires d’illustration. Il s’était adonné, plus ou moins, à toutes les époques de sa vie, à ce genre de productions, et ses dessins gravés sur bois pour les Français peints par eux-mftnes, pour le Diable à Paris et pour le Juif Errant méritent dans son œuvre une mention spéciale et attentive. On ne peut pas dire cependant qu’en Gavarni l’illustrateur de livres ait jamais dépassé le niveau de l’honnête ■
et si dans les deux premiers ouvrages l’observation et la connaissance approfondie du monde ambiant ont donné un certain relief aux pages qu’il y insérait, il faut reconnaître qu’une bonne partie des volumes qu’il a illustrés n’ont pas été sauvés par son crayon de l'oubli qu’ils méritaient. D’ailleurs, à partir de 1860, Gavarni en réalité n’est plus lui-même. Chaque jour davantage détaché de son art, c’est à peine s’il consent à manier encore de temps en temps son pinceau d'aquarelliste, et à envoyer chez l’éditeur quelques maigres coloriages qu’on fait graver à la manière anglaise pour des livres d’étrennes. Le public, ce tyran qui veut être courtisé sans cesse, l’a oublié peu à peu et s’est détaché de lui, et cette ingratitude, contre laquelle toute lutte était impossible, ne fut pas la moindre amertume des derniers temps de l’artiste. D’ailleurs, ce genre de gravure, pour lequel il n’était pas fait, ne donnait, malgré scs efforts, que des résultats plus que médiocres. Toutes ses planches s’enfumaient d’un brouillard gris, uniforme, dû au fini, au pointillé de ces vignettes de Kecpsakc. Son propre travail aussi subissait une transformation manifeste. Ses personnages, par un singulier retour des choses, reprenaient l’aspect émacié qu’ils avaient à ses débuts. Leur anatomie se gâtait de jour en jour, ils se dégingandaient en postures fausses ou forcées; l’expression devenait terne et banale. En peu de temps, dans ces figures faites de pur chic, on voit s’introduire le convenu, le poncif. La décadence était certaine, irrémédiable.
Sa vie, du reste, semblait manquer désormais de ressort matériel. On eût dit que, dégagé de tout intérêt terrestre, son esprit n’appartenait plus qu’au monde de l’idéalité. Il s’enfermait de plus en plus chez lui, en tête à tête avec la muse mathématique à laquelle il s’était voué tout entier, ne sortant plus qu’à de rares intervalles, ne voyant plus guère ses amis. Il avait, en 1862, fondé avec Sainte-Beuve, les Goncourt, Gautier, Saint-Victor et quelques autres, un dîner mensuel chez le restaurateur Magny : il cessa d’y venir dès que la vogue l’eut envahi. La plus cruelle épreuve de ses dernières années, l’expropriation de sa maison du Point-du-Jour, rasée par le chemin de fer de ceinture, ne parvint qu’à peine à le faire sortir pendant quelque temps de sa torpeur. Cette expropriation, qui lui enlevait son nid d’arbres verts et l’abri de sa vieillesse malade, se fit dans des conditions désastreuses pour lui. Ce fut en vain qu’il essaya de réclamer. L’intervention de la princesse Mathilde, une longue lettre qu’il écrivit à Napoléon III, et qui
6o LES ARTISTES CÉLÈBRES
est comme le cri d’agonie d’un blessé qu’on achève, n’amenèrent aucun résultat. Il dut quitter sa maison, et après être resté quelque temps dans le voisinage, il eut l’idée étrange, malgré le délabrement de sa fortune, d’acheter une grande propriété dans l’avenue de l’Impératrice. Il y vécut encore quelque temps, de plus en plus sauvage et isolé, avec l’amertume des soucis d’argent revenus en ces derniers temps, et qu’il ne supportait plus avec la même philosophie. Il ne lui restait plus rien de l’indifférence du Gavami d’autrefois, répondant à un ami qui offrait de le cautionner dans une affaire : « Comment peux-tu me parler de ta « solvabilité, toi qui n’as seulement pas eu de dettes! » Il lui était venu, au contraire, avec les années, une crainte exagérée des soucis de ce genre. — Au commencement de 1866 il quitta encore une fois son installation, et se transporta dans une petite maison d'Auteuil, triste et sombre. C’est là qu’il mourut d’épuisement, le 24 novembre, entre les bras de son fils Pierre, accouru en hâte auprès de lui.
La mort de Gavarni passa peu aperçue dans l’obscurcissement général des dernières années de l’Empire. Il n’était plus guère apprécié de ses contemporains, et les générations nouvelles n’avaient pas encore eu le temps de le connaître. Mais par une évolution, qui se produit presque toujours pour l’artiste destiné â survivre, sa renommée aujourd'hui est aussi populaire parmi nous qu’elle le fut jadis, en son plus beau temps, parmi nos pères et nos aïeux. C’est que, dans cette œuvre si considérable et si variée qui nous reste de lui, les ans ont fait peu à peu le triage de ce qui était périssable, et ne nous ont plus laissé que l’art pur, dégagé de tout alliage et de toute médiocrité. Dès à présent, on peut entrevoir le rang qu’occupera Gavarni, dans les siècles futurs, parmi les maîtres de l’observation pénétrante et vraiment humaine : sa place est marquée dorénavant, au dessus de Hogarth, et non loin de Callot. Et pour quiconque voudra, dans l’avenir, rechercher la première moitié de notre siècle, en connaître en détail la vie intime, en reconstituer la psychologie d’une façon certaine et dégagée de tout parti-pris, il faudra nécessairement avoir recours au meilleur de tous les descripteurs, à celui qui a condensé dans son œuvre toute cette période de notre histoire, à l’auteur de Thomas Virtloque, Gavarni.