CHAPITRE III
Séjour à Londres. — Travaux divers. — Voyage en Ecosse. — Le Highland Piper. —
Recherches mathématiques. — Retour en France. — Le Paris , journal de M. de
Villedeuil. — Les Propos de Thomas Virtloque. — Gavarni décoré. — D'Après nature.
— Suites d'aquarelles. — Dernières illustrations. — Mort de Gavarni.
Le voyage de Gavarni à Londres marque dans sa vie une époque importante. Jusque-là, emporté par la sève et l'ardeur de la jeunesse, il a constamment développé toutes les richesses de sa nature artistique. L’année qui précède son départ, on peut dire qu’il a atteint le point culminant de sa carrière. 11 ne fera plus désormais que se mûrir et se conserver. En même temps, on voit s'élever en lui, par degrés, le dégoût de son art, et l’équilibre parfait de son cerveau se rompre au profit de la rêverie vaine et sans utilité. Arrivé en Angleterre avec le bénéfice d une renommée acquise et solide, avec des entrées libres dans tous les mondes, avec — ce qui était plus précieux encore — des amitiés toutes faites pour le conseiller et l'encourager, il se laissa presque aussitôt envahir par une sauvagerie assez sombre, et chercha avec opiniâtreté l'isolement, père du spleen et de la misanthropie. 11 commença pourtant par travailler avec assez d’entrain, un peu mordu sans doute par l’aspect nouveau des gens et des choses qui l’environnaient. Il publiait à la fois, dans l ’ Illustrated London News et dans l’ Illustration, des croquis très vivants et très larges, faits tout entiers d'observation patiente et juste. Il courait Londres en tous sens, le Londres populaire surtout, s'attachant à exprimer la misère et la pauvreté débordantes des bas-fonds de la capitale anglaise, le vice brutal et meurtrier, l’ivrognerie quasi-universelle qui démentent si cruellement les tableaux heureux qu'essaye de répandre le canl officiel. Cette importation violente des Gueux de Callot au milieu de l'aristocratique public qui avait d’abord accueilli l'artiste, devait fatalement déplaire à la longue. Gavarni, d'autre part, avait trop de laisser-aller et de liberté d'allures pour réussir dans un milieu aussi flegmatique et réservé. Il lui arriva plus d'une fois de choquer son entourage, ou de désobliger, par ses caprices, les bienveillances les plus hautes. Il eut, un jour entre
Gravé par MêauÜe.
autres, une boutade presque malhonnête. Ayant accepté de faire le portrait de la Reine à l’aquarelle, il eut, au jour fixé par lui, l’inconcevable lubie de manquer la séance royale sans un mot d'excuse. De pareilles façons expliquent suffisamment l’antipathie qu'éveilla longtemps le seul nom de Gavarni en Angleterre, et les protestations peu intelligentes qui accueillirent ses succès à son retour en France.
En 1849, il entreprit, avec le paysagiste Bouquet, un voyage en Ecosse et aux îles Hébrides, d'où il revint avec quelques-unes de ces merveilleuses pièces, publiées pour la première fois dans le grand volume in-folio où les deux artistes résumèrent leurs pérégrinations ; il faut citer entre autres les Scotch girls, et surtout une oeuvre magistrale et célèbre, le HighlanJ Piper, le joueur de cornemuse, qui reste un des plus beaux morceaux qu'ait donnés Gavarni. Il faut aussi mentionner, comme datant à peu près de la même époque, le curieux portrait de l'acteur Mélingue, qu'il rencontrait souvent à Londres et qu’il admirait vivement.
En réalité, ce séjour prolongé de Gavarni en Angleterre fut loin d’être aussi fructueux qu’il aurait dû l’être pour l’artiste. La raison en est malheureusement trop facile à découvrir. Dès cette époque, une sorte de dégoût de son art s’empare de lui et tend à stériliser son génie. On dirait que les excès de production auxquels il s’est livré depuis dix ans ont fatigué sa veine, sans l’épuiser pourtant, et lui rendent désagréable ce travail assidu qu’il acceptait si gaiement naguère. Une mélancolie lui vient, faite de désillusion et de regrets; son crayon, loin de l’attirer, lui répugne, et il ne le reprend qu’après un effort chaque jour plus pénible. Ses billets mêmes, naguère d’une plume si légère et si vive, s’assombrissent et reflètent son humeur chagrine. « J’écris à Emile « Forgues, dit-il dans une lettre à son ami Louis Leroy; mais je ne sais « plus où il perche. Voici le billet, cachetez-le et faites jeter à la poste, « s'il vous plaît. Ce n’est rien de secret. Il y a beau jour que je n’ai n plus de secrets. — Hélas! hélas! combien le Mont-de-Piété prêterait-il n aujourd’hui sur les secrets que j’ai eus ? »
Parallèlement, en quelque sorte, i ce dédain pour son art, une nouvelle passion s’élève en Gavarni. Il lui était resté, de ses premières années , un singulier respect des sciences mathématiques, une affection extraordinaire pour les formules abstraites et les solutions algébriques. Il y revient peu ù peu, s’y jette à tète perdue, s’y adonne tout entier avec une sorte de fièvre cérébrale qui lui fait déserter tous ses travaux
ordinaires pour les plus immatérielles spéculations. Il en arriva par degrés à un état de quasi-manie intellectuelle qui réagit presque sur sa santé dans les derniers temps de son séjour à Londres. Revêtant d’une forme à peu prés scientifique les vaines conceptions de sa métaphysique déséquilibrée, il voulait refaire selon sa chimère la mécanique céleste et bouleverser les lois de la pesanteur. Il alla même jusqu’il dire un jour à l’un de ses hôtes, M. Ward, qu’il se faisait fort de parvenir à faire flotter dans l’air une boîte en fer-blanc , par la seule force de la vérité.
Cette folie incipiente eût pu aller loin et causer quelque irréparable dommage. Mais, à la fin de 185 1 , Gavami, lassé de son exil au pays de la brume, finit par rentrer en France. Une fois réinstallé dans sa maison d'Auteuil, avec scs deux enfants, son grand jardin qu’il se remit à cultiver avec passion , ses vieilles amitiés qui l’entourèrent de nouveau , il finit par se retrouver, et redevint jusqu’à un certain point le Gavami des années antérieures. Il lui restait cependant une noirceur dans l’esprit, quelque chose de l’obscurité du monde abstrait où il s’était lancé; on aurait dit que son regard, comme celui de Michel-Ange, avait peine à quitter l’espace pour se reposer sur les choses et sur les êtres d’ici-bas. Il se mit à l’œuvre cependant , et se représenta au public avec de belles aquarelles gouachées, puissantes et veloutées d’aspect, dont MM. de Goncourt ont très exactement analysé la facture et décrit les procédés. Puis, dans le courant de 1852, séduit par les propositions du comte de Villedeuil, il entreprit avec lui la tâche gigantesque de faire paraître chaque jour une lithographie dans un journal quotidien, exclusivement littéraire. Ce journal, intitulé Paris, était rédigé par tout ce qui avait alors un nom en littérature, et parut pour la première fois le 20 octobre 1852. Gavami, en quête d’écrivains, songea naturellement à son plus ancien ami, au compagnon de ses années de début, et lui écrivit à ce sujet les billets suivants qui le montrent sous son vrai jour, au moment de ce regain d’enthousiasme, avec la pointe de lassitude qu’il avait rapportée d’Angleterre, et l’absorption de son esprit par « la mathématique ».
« A Emile Forgues.
« Auteuil, 49, Grande route de Versailles. — 1852.
« Dis-donc ! — D’abord as-tu quelques nouvelles de Ward ? Je suis fort inquiet de lui.
So
o Et puis, dis-donc ! est-ce que tu n’as pas quelque idée de séries d'articles qui conviendraient au journal Paris ? Ne serais-tu pas bien aise d'avoir là un jour par semaine pour dire tout ce qui te passerait par la tête de gentil, hein ? Parle !
« Karr a un jour pour les Guipes.
« Et puis, dis à ta charmante femme que je n'oublie pas le bon et affectueux accueil qu’elle m'a fait.
« Bonjour, et réponds. »
Au mime.
« Que tu es bête, bon Dieu, que tu es bête ! — Je te dis de me dire ce que tu veux faire. Le reste, je l’arrangerai. Ton « motif » choisi, je t’enverrai le comte en question 1 , — un brave jeune homme qui a déjà été une fois se casser le nez à ta porte. — Tu te perds, là, en quiproquo.
« Les Goncourt (deux autres garçons bien gentils que je te présenterai un soir) rendront compte de ton livre *. Je n’ai pas donné mon exemplaire. Fais-en porter un chez eux, rue Saint-Georges, au coin de la rue d’Aumale, — et tu verras quels braves petits garçons c’est.
« Le principal, c’est une forme, une idée, un titre, — quelque chose de guipe, — et pas lourd comme ces Guêpes de Karr. « Léger comme une abeille, » dit Suzanne dans le Mariage de Figaro. Je t’en fiche !
« Tu me diras qu’Amédée fait bien des feuilletons. — Après ça, prends donc Leroy et venez donc manger un poulet. »
Au mime.
« Samedi.
« J’ai lu ton livre. C’est tout plein de très jolies choses. — Les Goncourt le liront. N’as pas peur! ils sont froids en dessus, seulement.
« Ton idée A' Histoires de Rue, — ch bien , c’est bon ! — C’est un verre où tu mettras l’esprit que tu as.
« Mais j’aimerais mieux une rue tout à fait imaginaire, et qui résumerait toutes les rues, — de Paris, par exemple. Encore mieux,