‹ GavarniChapitre 7 sur 16 · Sainte-Beuve, Causer iti du Lundi, tome IV · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causer iti du Lundi, tome IV

mœurs et leur raison d’être. On peut dire que son influence a été grande sur nos pères immédiats; et de nos jours encore, quelques attardés s’efforcent follement, dans les Universités de province, de faire revivre les traditions perdues, et de ressuciter les joies pures de la Grande-Chaumière et les amoureuses désintéressées.

Au milieu de son succès, Gavami fut douloureusement atteint dans ses amitiés. Parmi les assidus de sa maison se trouvait un journaliste et un écrivain, nommé Peytel, dont le principal titre à la notoriété était un de ces minces livrets illustrés comme on en publiait alors, une Physiologie de la Poire, dont les allusions satiriques avaient eu un certain succès. Gavarni apprit un matin que Peytel était accusé d’avoir tué sa femme, et qu'il était traduit devant la cour d’assises de Bourg. Il faut dire, à l’honneur de l’artiste, qu’il n’abandonna pas celui qui avait été son ami. Il remua ciel et terre, réunit chez lui tout ce qu’il connaissait de gens de loi, et partit pour Bourg en compagnie de Balzac. Même après la condamnation inévitable de Peytel, Gavarni revint vers lui, reçut ses dernières confidences, rédigea son recours en grâce et fit auprès du Roi et de ses ministres les derniers efforts pour obtenir une commutation de peine. Malgré l’intervention bienveillante de la duchesse d’Abrantès, il échoua. Louis-Philippe, après de longues hésitations, laissa la justice suivre son cours, et Gavami eut la douleur de n’avoir pas réussi à sauver la vie de Peytel. Il y avait d'ailleurs en lui un côté charitable qui se révélait souvent par des actes d’une bonté douce et aimable. Il avait gardé de son passé de chicanier quelques attaches à la Galette des Tribunaux. Une place de rédacteur venant à y vaquer, il l’offrit d’abord à l’un de ses amis ; puis, se souvenant tout à coup d’un malheureux dont la situation demandait un prompt secours, il écrivit au premier le joli billet suivant : « Ami, en te parlant de cette toute petite affaire de la « Gazelle des Tribunaux, — dont tu n’aurais pas eu pour ta dent creuse, « — j’oubliais que j’ai un autre ami qui se trouve, â l’heure qu’il est, « sans le moindre pain. Donc, prince, je te dis bonsoir et je dis bonjour « à l’autre. Tu comprends. — C’est mon pauvre Faublas- Morère, mon « Arlequin-Morère, mon pire Morère, qui n’a pas mangé depuis deux « ou trois ans; le protecteur de Gardeton, qui ne demandait jusqu'à « présent qu’un baiser pour lui et un morceau de pain pour son cama- « rade ». — Je vais donner le morceau de pain à lui ; baisera l’autre qui voudra ! »

Pendant les années qui suivent, Gavarni continue ses plus belles séries du Charivari, entre autres son fameux Carnaval, qui se compose de deux ou trois suites, et qui est resté célèbre. Depuis son retour à la prospérité, l’activité superflue de l’artiste s’était dépensée presque tout entière dans ces folies périodiques qui s'emparaient alors de tout Paris aux approches du Mardi-Gras. Presque tout l’hiver, Gavarni, donnant congé à ses habitués du samedi, enrôlait les plus intrépides et les plus intimes de ses amis dans une sorte de compagnie franche dont il était le chef suprême et indiscuté. Il inventait pour eux des travestissements et des masques, entre autres ce fameux Patron de bateau qui fit fureur de 1838 à 1840, aux costumades du confiseur Berthelemot et aux rigodons qui se tenaient chez Deffieux, et qui se composait d’une chemise en mérinos rouge, d’une veste courte et blanche à deux rangs de boutons d’argent, d’un pantalon de velours noir tombant sur des bas de soie rouge, avec un chapeau de paille dans le ruban noir duquel étaient passées une branche de saule et une pipe d’argent. Il perfectionnait, pour l’élément féminin de ces parties de plaisir, ce fameux costume du Débardeur, si longtemps en faveur, et qui est resté un modèle du genre. Ce fut, à l’époque, une véritable passion, et plus d’une honnête bourgeoise rêva de déserter le foyer conjugal pour revêtir ce séduisant travesti, si pimpant et si gai, si modeste en apparence, et si traîtreusement révélateur dans la réalité. Puis vinrent les bals des Variétés et de l'Opéra, avec l’apothéose brutale de lord Seymour, et ce carnaval outré et licencieux inventé par un banquier amateur de goguettes, qui se cachait sous l’illustre pseudonyme de Chicard, et qui avait installé dans la grande salle des Vendanges de Bourgogne un bal célèbre dont Gavarni fut à la fois le dessinateur et l’historien. De tout ce dévergondage d’esprit et d’allures, l’artiste sut extraire et noter le côté graphique et saisissant, dégager même plus d'une fois l’amcrtumc philosophique qui est au fond de toutes les folies humaines, et son œuvre en a conservé un reflet durable, une originalité très spéciale, qui font de lui le premier et le seul peintre vraiment carnavalesque, une sorte de Dante chantant le Paris des jours gras.

Il avait d’ailleurs, même au milieu de l’entrainement de ces heures folles, des retours de cette morale voisine de celle de La Rochefoucauld dont il était coutumier, et qu’il assaisonnait d’une pointe de raillerie bon enfant. La lettre suivante, écrite ainsi entre deux sauteries, en

changeant de costume, est un curieux document de sa psychologie particulière :

« A Emile Forgues.

« Mardi gras 1841.

« Ne parlions-nous pas, Emile, tout en boutonnant nos gants, de ces coïncidences extraordinaires par lesquelles, à une heure de la vie, deux personnes se retrouvent, deux souvenirs se rejoignent, revenant chacun d’un monde 1 part, ramenés par le hasard, — de ces rencontres qui feraient croire au merveilleux et douter du hasard, s’il était permis à la réflexion de s’étonner d’autre chose que du hasard.

« — Non, le hasard seul est merveilleux, parce qu’il est inintelligent.

# — Rien de ce qui est intelligent ne saurait émerveiller l’intelligence. On n’a pas vu les magiciens des contes de fées s’étonner eux-mêmes de leur magie. — non, c’est l’enfant qui lit le conte qui s’étonne. La mécanique céleste est infiniment plus simple qu’une montre de Bréguet, mais Dieu n’est pas plus surpris du mouvement de l’aiguille qu’il ne l’était du mouvement de la terre, — et dans la rencontre fortuite de deux bourgeois de Paris au cap de Bonne-Espérance, par exemple, il peut y avoir de quoi faire s’ébahir Dieu même.

a L’arrivée d'une personne inattendue au moment où l’on parle d’elle est d’un merveilleux assez ordinaire. On a dit : Quand on parle du diable on en voit la queue.

« — Tu reçois, toi, une lettre d'une personne oubliée depuis longtemps, — c’est la visite d’un souvenir complet, tout un passé qui revient à ta pensée. Et voilà que, dans ce moment même, à cette heure même, ce jour-là, ta mère te fait appeler, et encore tout distrait de ce souvenir, tu trouves auprès d’elle une autre personne oubliée, un autre passé, tout un autre souvenir, aussi lointain, aussi inattendu que le premier ! — Ils étaient aussi loin l’un de l’autre qu’ils l’étaient de toi, et le hasard a fait qu’à la même heure ils ont pensé à te revenir, il leur a mesuré la route, et ils se sont rencontrés chez toi ! C’est bien plus extraordinaire que la queue du diable de tout-à-l'heure.

« Vois quelle différence immense il y a déjà entre ces deux extraordinaires. Pour les évaluer en chiffres, on pourrait dire qu’ils sont entre eux comme deux est à quatre — l’un est le carré de l’autre.

« Et ce qui m’est arrivé, — ce qui nous est arrivé cette nuit, — n’est-ce pas bien autre chose ?

« Lis ce que j’écrivais naguère, à la date de Rouen, — ce charmant voyage divisé en deux journées, — un bateau, un paysage, une femme pour chaque journée ; ces deux plaisirs bien complets résumés tout entiers par deux visages — un jour, par les regards si doux de cette chère enfant que j'aimais tant « en passant devant Elbeuf»; — le souvenir du lendemain, l’oubli de la veille, dans le minois bienveillant de la belle dame au chapeau rose, et que j’avais presque pleurée en changeant de bateau. Et voici ces deux femmes assises en face l’une de l'autre, ces deux souvenirs quasi-jumeaux, frères sans le savoir, qui me revenaient de si loin ! Ces deux bateaux à vapeur amarrés le long de cette contredanse, dans ce salon de satin jaune !

o Ce hasard extraordinaire ressemble à celui dont tu me parlais. Ceci est aussi prodigieux que cela. Mais que ceci arrive dix minutes après avoir parlé de cela (je ne sais plus à propos de quoi), — que cette chose déjà compliquée de hasard se complique encore de ce pressentiment, voilà, n’est-ce pas, un fait d’un ordre bien autrement étrange !

« J’y ai pensé au bal de l’Opéra ; j’y ai pensé au bal de la Renaissance ; — nous y penserons longtemps.

s C’est au moins le cube de la queue du diable. »

Dès cette époque, Gavarni est en pleine possession de lui-même et de son art. Il a atteint cette science consommée du faire, cette habileté de pratique qui manquaient à ses premières séries, et qui donnent désormais à ses Œuvra nouvelles cet attrait de perfection qui est le propre des maîtres. MM. de Goncourt, qui ont eu la bonne fortune de le voir souvent travailler, ont rendu en quelques lignes magistrales, qu’il est indispensable de reproduire ici, les finesses de cette méthode dorénavant sûre de ses effets. « Avec les recherches, avec les découvertes des « procédés employés par lui depuis quelque temps, à partir notamment « de 1843 ; avec le bouchon de liège qui fait sous ses habiles doigts les « demi-teintes de la gravure du Keepsake anglais ; le lavis d’encre qui « rend les noirs intenses de la soie et du velours ; avec une plume qui « s’écrase au milieu du travail libre et fouetté du crayon, dans une tache b brillante ou la cernée d’un pli ; avec le grattoir jetant des réveillons « dans l’ombre, Gavarni a conquis ce qu’il ambitionnait, ce qu'il appelait

GAVARN1

« si ardemment sur un de ses carnets de Bordeaux , le gris et le velouté « du noir. Il est maître maintenant de ses procédés. Il les mélange, il les o associe, il les équilibre dans une parfaite mesure, ne donnant à chacun « que la part qu’il doit avoir dans l’effet général, ne se laissant plus aller « à la pente, si naturelle d’ailleurs, qu’il avait à abuser, dans les années

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