CHANTEURS AMBULANTS
Fâc-»imüe de l'eaa-iorte de Jules de Goocourt, d'apré» un croquis de Gavami.
sans réserve, une ou deux séduisantes figures féminines qui se trouvaient là sans préméditation, tout cela retenait bien avant dans la nuit les privilégiés auxquels Gavami avait ouvert sa porte. « Ces nuits, disait- « il lui-même, dans une lettre remarquable, ces nuits résument la « journée, la journée elle-même. On pense à sa pensée, on rêve au rêve, « on se moque de tout, de la vie, de l’art, de l’amour des femmes qui « sont là et qui se moquent de la moquerie ! Philosophie , musique , « roman, comédie, peinture, médecine, amours, luxe et misère, tout « cela vit ensemble, rit ensemble; quand ces intelligences barbues et ces « plâtres vivants habillés de satin sont partis, il reste ici pendant deux « jours une odeur de punch, de cigare, de patchouli et de paradoxe à « asphyxier les bourgeois. On ouvre les fenêtres et tout est dit '. »
Comme il advient toujours en pareil cas , ces soirées tout intimes finirent par être connues du public, qui voulut en forcer la porte. Des honftes d’argent,, des politiciens, des vaniteux d’espèce diverse cherchèrent à s’y introdùire, et Gavami, pour ne pas blesser ces dangereux personnages, se résigna enfin à supprimer ses samedis, que la foule eût fait bien vite dégénérer.
Il atteignait ainsi l’année 1839, qui marque son entrée définitive dans le succès plein et continu. A cette date, il publie la fameuse série des Etudiants, dont la réussite fut prodigieuse. Dès le matin, on s’arrachait aux tables des cafés les numéros encore humides du Charivari, et chez Martinet, des groupes curieux stationnaient devant la dernière lithographie où l’artiste avait fixé pour toujours la physionomie d’un de ces étudiants-bousingots que notre époque ne connaît plus, et qu’elle a remplacés par les jeunes messieurs roides et gourmés, les substituts en herbe, les refroidis de tout genre qui peuplent les Facultés. Bien avant Mürger, Gavami avait trouvé la note comique et sentimentale à la fois du vieux Quartier Latin, — disparu lui aussi. 11 avait décrit, en quelques légendes pimpantes et lestes, ces amourettes de grisette à écolier, avec les fins de mois et leurs alternatives de luxe à bon marché, leurs peines vite envolées et leur perpétuel plaisir de vivre. Toute la jeunesse de son temps se reconnut dans ces portraits successifs si légèrement touchés par le crayon complaisant de l’artiste. I-’effet en fut immense et durable. Des générations d’étudiants cherchèrent longtemps dans Gavami leurs