‹ Gavarni;Chapitre 7 sur 7 · Edmond et Jules de Goncourt, p · texte numérisé non relu

Edmond et Jules de Goncourt, p

Gavarni cette préoccupation que nous avons déjà signalée, de faire rendre au procédé

lithographique tout ce qu’il est propre à donner. Les Forts de la Halle , les Dames de la Halle

et le Jour de Van de l'ouvrier méritent d’occuper dans l’œuvre de Gavarni une place à part à coté du Joueur de cornemuse écossais ; elles accusent une phase particulière, mais accidentelle, de ce talent habituellement sobre dans les moyens d’exécution, auquel un trait massé suffit pour exprimer, pour faire pressentir au moins dans ses détails, la forme exacte de l’être ou de l’objet qu’il entend représenter. L’exécution, poussée ici aussi loin que possible, ne nuit en aucune façon à la conception même de l’artiste, et le Jour de Van de l’ouvrier nous révèle un côté de l’esprit de Gavarni que son œuvre présente rarement. Ce peintre des mœurs légères, des sottises ou des folies humaines , nous montre çette fois une famille très-unie dans le cerveau de laquelle n’a jamais germé une idée malhonnête : le grand-père, en échange des souhaits de bonne année qui lui sont faits, se dispose à offrir à ses petits-enfants, entourés de leurs parents, un moulin à vent et un bilboquet qu’il cache soigneusement derrière son dos. Cette scène de famille se passe dans l’atelier d’un mécanicien, au milieu des ouvriers, qui

semblent prendre part au bonheur du vieillard. C'est une composition à la façon de Greuze , moins l'emphase ; Gavarni est demeuré simple et vrai, et dans une note de sa main il nous explique le but qu’il s'est proposé en dessinant sur pierre cette planche, à laquelle il attachait avec raison une valeur particulière : « Ces mandataires patentés du peuple, — Gavarni entend désigner ainsi les ouvriers devenus hommes politiques, les orateurs et les publicistes qui, par leurs discours ou par leurs écrits, cherchent à exciter les passions populaires, — ne sont pas du peuple et ne savent pas l'ouvrier. Ils l'ont rencontré une fois par hasard au cabaret ou dans un mauvais lieu. Moi, je le sais, je le connais bien. J'ai été dans un atelier de mécanicien... C'était aussi beau qu'on le dit, mais d'un autre beau que celui que les républicains prêtent au peuple... Il y aurait de curieuses choses à faire là-dessus. J'ai essayé de rendre un peu du beau que j'ai vu dans le Premier de Van de V ouvrier 1 . »

. Edmond et Jules de Goncourt , p. 351.

Cette planche et un certain nombre d'autres qui virent le jour postérieurement ne signalent -elles pas une transformation dans l'esprit de Gavarni, une phase nouvelle dans son talent d'observateur? Il arrive au soir de la vie, il sent venir la vieillesse. Il inventera désormais plusieurs séries profondément tristes dans lesquelles il nous peindra d'une façon sévère, sous des formes ironiques, l'avenir réservé aux débauchés des deux sexes. Les Invalides du sentiment > les Lorettes vieillies , les Etudes d’ Androgyne, qui parurent en 1853 et en 1854 dans le journal Pains, nous font toucher du doigt aux plaies les plus saignantes de la société. Elles nous montrent à nu les ravages physiques et moraux que l'âge apporte avec lui, les désespoirs, les désillusions, la misère qu'il entraîne chez ces êtres qui n'ont vécu que de beauté et de débauche. Cette vieille femme portant encore sur son visage les traces de sa vie passée ne donne-t-elle pas une leçon de morale à l'humanité civilisée tout entière lorsqu'elle dit tristement au passant qui lui fait l'aumône : Charitable mosieu, que Dieu

garde vos fils de mes filles! Gavarni ne fait-il

pas vibrer au fond des cœurs honnêtes les fibres les plus sensibles lorsqu’il met dans la bouche de cette lorette édentée et hideuse, s’adressant à une mère entourée de ses enfants, cette supplique navrante : Au nom de ces amours-là , qui consoleront votre vieillesse, madame, aye\ pitié de moi! Est-il possible de flétrir le vice avec plus d’amertume et de puissance vengeresse que ne le fit Gavarni dans cette autre planche représentant une femme maigre et sèche, entièrement vêtue de noir et tenant un livre à la main, qu’apostrophe ainsi une femme du peuple : Mes respects che % vous , m* ame veuve tout le monde! Jamais le juste châtiment d’une vie perverse n’a été aussi clairement publié, jamais le vice n’a été bafoué avec plus de vigueur et de juste cruauté.

Dans les Invalides du sentiment, la dégradation morale n’a pas des apparences aussi terribles que dans les Lorettes vieillies , mais les artifices employés par les Vieux Beaux pour tâcher de dissimuler leurs infirmités sont dévoilés par Gavarni avec une verve éloquemment indiscrète. Ces viveurs, accoutumés à faire d’un bon repas l’occupation principale

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de leur vie, nous avouent maintenant, quand

ils sont à table, que toutes ces bêtises -là ont dérangé leur constitution , ou que le cœur leur

a ruiné l’estomac. Les habitués des coulisses, lorsqu’ils se trouvent seuls avec eux-mêmes, se font des confidences du genre de celle-ci : S ai voulu connaître les femmes , ça m’a coûté une jolie fortune et cinquante belles années. Et qu’est-ce que c’est que les femmes ? Ma parole d'honneur, j’en sais rien. Ou bien : Je n’ai plus la terre de Chénér ailles , ni mes bois. Je n’ai

plus le moulin d’Orcy. J’ai la goutte fichue

bête... Ces légendes, inscrites au bas de dessins charmants, exécutés avec une aisance de main que Gavarni n’a jamais eue plus grande, ne peuvent-elles pas être regardées comme des maximes de morale par ceux-là mêmes qui reprochaient à l’artiste de flatter le vice et d’encourager les dérèglements de l’existence? Quoi de plus saisissant et de plus instructif, même pour les intelligences les plus faibles, que ces exemples frappants du désordre physique et moral auquel est infailliblement promis le débauché, à quelque classe de la société qu’il appartienne ! Quoi de plus navrant que la vue de ces êtres condamnés à la mendicité ou au crime le jour ou les années ont détruit les charmes apparents qui excitaient les mauvais

appétits, le jour où la maladie est entrée dans ces corps nés uniquement pour le plaisir et que l'ame semblait avoir momentanément quittés !

A côté de ces planches, qui indiquent bien exactement la pente que gravit avec un succès croissant l'esprit de Gavarni et qui accusent une puissance d'observation arrivée à son apogée, se trouvent quelques lithographies qui, par le comique des situations, par la gaieté des légendes, se rapprochent des conceptions les plus amusantes de sa jeunesse. A cette catégorie appartient l'estampe dans laquelle est représenté un épicier profilant sa silhouette sur une perspective de tiroirs et de pains de sucre, appuyé sur son comptoir et faisant en lui-même cette réflexion profonde : Vous aveç des états, où, avec rien que de V intelligence, un jeune homme qui voudra arriver arrivera... Dans V épicerie, c’est pas ça... Ou cette autre, dans laquelle un gamin de Paris tout déguenillé dit à un épicier ahuri : J’ suis un pas grand’ chose, moi! j’ suis un prope à rien! j suis un guapeur!

un voyou va! mais j’ suis pas un épicier. Ces

planches et la plupart de celles qui les avoi-

sinent, publiées en 1859, par Paulin et Lechevalier, ou mises au jour par Morizot, par

dizains, et accompagnées de notices signées de Théophile Gautier, de Paul de Saint-Victor,

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d'Edmond Texier et d’Edmond et Jules de Goncourt, rappelaient le Gavarni des anciens jours. Les travers de l'humanité passaient tour à tour sous l'œil du public; ils étaient l'un après Fautre résumés en un type unique qui donnait la physionomie exacte d'une espèce, d une caste.

C'est à peu près à cette époque de l'existence de Gavarni qu'appartient une suite à laquelle il attachait une grande importance et qu'il intitulait les Propos de Thomas Vireloque. De longue date il rêvait de retracer l'odyssée de ce Juif-errant raisonneur que son imagination avait créé, et en feuilletant avec soin son œuvre on trouverait en germe dans ses lithographies antérieures le type de ce personnage grotesque et funèbre tout ensemble. Vireloque est une sorte de philosophe de carrefour, déguenillé et hideux, devisant de tout, ennemi de toute société et de tout progrès, auquel tout est permis, qui dit tout ce qui lui passe par la tête, et qui au milieu de ce verbiage a quelquefois des éclairs de bon sens et de profondes pensées. 11 interrompt des enfants en train de jouer pour leur dire : L’histoire an -

tienne, mes agneaux, c’est mangeux et mangés; bla gueux et blagués, c’est la nouvelle. Appuyé sur un poteau de télégraphe électrique, il se livre à cette réflexion : Y avait la parole, y a eu l’imprimerie. Miser e-et-cor de ! Ne manquait plus que ce fil de fer du diable à la menterie humaine pour vous arriver de longueur aussi raide qu’un tonnerre. Les paroles empreintes d’une ironie sinistre que Gavarni met dans la bouche de son héros répondaient à l’état de l’âme de l’artiste dans la dernière période de son existence. Il se tenait éloigné du monde, il ne quittait qu’à de longs intervalles sa maison du Pointdu-Jour, taillait ses arbres, arrosait ses plantes rares et changeait sans cesse la disposition de ce jardin,, qui désormais occupait presque exclusivement sa vie. Il n’avait pas mis absolument de côté ses crayons et ses pinceaux, mais il ne les prenait qu’à de longs intervalles et comme à regret. L’étude des mathématiques redevint sa passion dominante. Quelques essais d’eau-forte l’occupaient aussi, mais il ne pouvait s’astreindre aux mille précautions qu’exige la gravure avant de donner un résultat satisfaisant 5 il se mit en rapport avec tous les inven-

teurs de procédés de gravure, mais il n’en trouva aucun à sa convenance ; et, lorsque les mathématiques ne l’absorbaient pas, lorsque son jardin lui laissait quelque repos, il faisait des aquarelles qu’il envoyait, à mesure qu’elles étaient terminées, dans le magasin d’un marchand de tableaux de la rue Laffitte, M. Beugniet, d’où elles ne tardaient pas à sortir pour aller prendre place dans les collections les mieux choisies, chez les amateurs les plus délicats1.

i. Dans cette étude consacrée à Gavarni, nous n’avons interrogé que les planches exécutées directement par l’artiste; nous n’avons pas feuilleté les ouvrages innombrables dans lesquels Gavarni fournit des dessins qui étaient multipliés avec talent par des graveurs sur bois consciencieux et habiles. Nous aurions encore trouvé dans ces recueils, qui durent en partie leur succès aux planches dont ils étaient ornés, plus d’un croquis fort digne d’ètre placé à côté des lithographies du maître. Personne, mieux que Gavarni, ne savait dessiner un type, esquisser un caractère à l’aide du crayon, et personne ne savait non plus, mieux que lui, mettre son imagination au service d’autrui. La liste des livres dans lesquels on trouve des dessins de Gavarni serait fort difficile à dresser, et l’amateur qui réunirait tous les ouvrages auxquels l’artiste a collaboré se formerait une très-nombreuse bibliothèque. Parmi les publications les plus importantes auxquelles son nom demeurera attaché, nous citerons : Les Français peints par eux-mêmes ,

Dans cette retraite que Gavarni avait façonnée selon ses goûts, où il aimait à recevoir quelques amis dévoués, un affreux malheur vint le frapper. Son fils Jean, qu’il adorait, auquel il prodiguait les soins les plus tendres, lui fut enlevé en quelques jours. Laissons le malheureux père nous raconter lui-même la mort de cet enfant chéri : « C’était ma seule raison d’être... dit-il à MM. de Goncourt quand ils vinrent le voir après la mort de son fils *, M. Andral l’avait vu la veille et n’avait rien vu d’alarmant... Le matin, à un moment, il fixa ses yeux sur les miens, sans me voir, sans doute, mais avec des yeux grands comme je n’en ai jamais vu... La pupille était comme ça... Et il nous en montra, — ce sont MM. de Goncourt qui parlent — la mesure sur l’ongle de son pouce. Je lui pris la main ; elle commençait à être froide... l’expression de ses yeux était comme un grand étonnement. La

Paris, Curmer, 1840-1842, 10 vol. gr. in-8°; le Diable à Paris , Paris, Hetzel, 1845, 2 vol. in-8°, et le Juif-errant , par Eugène Sue; Paris, Paulin, 1845, 4 vol. in-8°.

t. Edmond et Jules de Goncourt, p. 383-384.

main devint froide... C’était fini... J’ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas sorti d’ici, je n’aurais jamais pu y rentrer . . On peut crier, la maison peut brûler; j’ai un : qu’est-ce que ça me fait!... qui est sublime... Je peux même me casser le cou », et sa parole s’arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin. » Dites donc, Gavarni, c’est bien nu, là entre ces arbres ? — Ah! ça?... maintenant qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? C’était le jeu de ballon de mon enfant... »

Cette propriété dans laquelle Gavarni avait perdu son fils, où il avait trouvé, dans ses jours de découragement, le repos qu’il ne trouvait nulle part ailleurs, cette propriété qu’il avait remuée en tous sens, transformée, arrangée, puis dérangée cent fois, il apprit un jour qu’il lui faudrait la quitter pour n’y plus revenir. Un décret d’expropriation l’avait atteinte. Un boulevard devait passer là où Gavarni s’était retiré, croyant, en s’éloignant du centre de Paris, échapper ainsi aux exigences de la société. La décision était sans recours, il fallut s’y soumettre. Considérant ce déplacement forcé comme un malheur irréparable, Gavarni

GAYARNI.

tomba dans un marasme qui effraya sérieusement ses amis. Tandis que les ouvriers démolissaient sa maison et bouleversaient son jardin , il s’était retiré dans une sorte de hangar d’où il assistait à la destruction de ce qui avait été depuis quelques années, son unique distraction. Ne pouvant songer à habiter longtemps ce réduit malsain et insuffisant, il chercha un refuge où il espérait au moins trouver le calme. Il acquit, avenue de l’Impératrice, une maison dans laquelle il passa deux années, sans pourtant avoir jamais trouvé le temps de s’y installer définitivement. Il loua ensuite sur la route de Versailles, à Auteuil, dans la villa de la Réunion, une petite maison qu’il n’habita que quelques mois. C’est là qu’il mourut le 24 novembre 1866. Le seul fils qui lui restait, M. Pierre Gavarni, absent de Paris, fut prévenu à temps et put recevoir le dernier soupir de son père.

Le surlendemain de la mort de Gavarni, tous les amis de l’artiste, présents à Paris, accompagnaient à sa dernière demeure le corps de cet homme que jadis tout Paris avait applaudi. Ceux qu’il avait amusés aussi bien que

ceux qu’il avait enrichis tinrent à honneur de lui dire un suprême adieu. Ses œuvres, que quelques fidèles avaient seuls de son vivant songé à rassembler, sont recherchées avec ardeur par les amateurs les plus difficiles ; à côté des renseignements précis qu’elles fournissent sur notre société moderne, elles possèdent par elles-mêmes des qualités assez sérieuses au point de vue de l’art pour mériter pleinement l’estime qu’on se décide à leur accorder, et qui, à aucune époque, ne leur fera défaut, sans nul doute. L’histoire de l’art ne fournit aucun exemple d’un homme qui ait réuni en lui seul un talent de dessinateur aussi remarquable et une aptitude aussi particulière à condenser en quelques mots une pensée. De tous les peintres de mœurs de notre temps, Gavarni est certainement celui dont le nom risque le moins d’être mis en oubli. N’est-il pas en tout cas associé, dès à présent, aux noms qui semblent devoir le plus sûrement survivre dans l’ordre littéraire? La place de Gavarni est marquée à côté de Balzac qu’il commente à sa manière et qu’il complète, et l’avenir qui est réservé à l’auteur du Médecin

GAYARNI.

de campagne, des Parents pauvres et à’ Eugénie Grandet ne peut manquer d’appartenir aussi au peintre des Étudiants de Paris, des Lorettes et des Enfants terribles .

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