Edmond et Jules de Goncourt, p. iôj
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homme qui s'adresse à un enfant ces paroles qui montrent déjà la maturité de son esprit et même le sentiment de mélancolie un peu amère qui l'envahira plus tard : « Tu mens , enfant, pan gourmandise , jeune homme tu mentiras par amour, homme par orgueil, vieillard par hypocrisie... race menteuse et sotte... comme si Von ne pouvait avoir , sans tromper autrui, ni pommes, ni femmes, ni gloire en ce monde , ni paix dans Vautre. » En feuilletant cette série, on voit que l'artiste a fait une étude approfondie du cœur humain à un âge où le plus souvent on se dispense de réfléchir, et que ses réflexions l'ont amené à cette conviction que les penchants mauvais l'emportent chez tous les hommes sur les bons instincts.
Triste conviction qui poursuivra Gavarni dans le cours de sa vie entière. Les séries qu'il invente à cette époque et qu'il publie sans interruption à dater de ce moment procèdent toutes du même sentiment. Ce n'est qu'un côté de la société sans doute qu'il nous fait connaître, mais s'il attire nos regards, s'il appelle nos pensées sur les vices de l'espèce humaine, sur des torts non excusables, il ne peut cepen-
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dant être accusé de glorifier ces vices. 11 les montre à nu, quelquefois d’une façon un peu crue, mais il a soin en même temps de nous avertir des maux qu’ils engendrent, du sort qui attend tôt ou tard le débauché. A côté des planches où se révèlent pleinement les instincts comiques de l’artiste, s’en trouvent, comme à dessein, quelques-unes qui viennent contrebalancer l’effet que leurs voisines ont pu produire.
Les Rêves, les Transactions, les Muses, Paris le matin, les Nuances du sentiment, les Martyrs, les Etudiants de Paris et les Enfants terribles, créations qui commencèrent également à voir le jour en 1839, viennent révéler d’une façon supérieure encore le talent de Gavarni. On n’oublie pas, quand on les a vues, les séries des Etudiants de Paris ou des Enfants terribles . L’étudiant, cet être disparu aujourd’hui de notre globe, qui vivait entre la rue de l’Ecolede-Médecine, la Sorbonne, la place du Panthéon et la Chaumière, qui se préparait, avec les cent francs que lui envoyait chaque mois sa famille, à devenir médecin ou avocat, à avoir du talent ou à avoir des mœurs , a trouvé dans
Gavarni un fidèle historien. C'est, il est vrai, l'étudiant qui n'étudie guère que l'artiste a dépeint de préférence, mais il a mis dans sa peinture tant d'exactitude, un sentiment si vif de la réalité, que chacun reconnaîtra à ce portrait tracé de main de maître l'homme à côté duquel il a vécu, s'il n'a pas assez de bonne foi pour se reconnaître lui-même. Ce sont les travers que Gavarni prétend relever, et non pas les qualités qu'il entend mettre en évidence ; aussi l'étudiant qui va au cours, qui fréquente l'École de droit, qui passe régulièrement ses examens, l'intéresse-t-il beaucoup moins que celui qui a des succès à la Chaumière ou qui est passé maître dans l'art du carambolage. L'étudiant, tel que Gavarni nous le montre, aime à jouer, à flâner, et à danser; le plus souvent il est en compagnie d'une grisette qui lui reproche tantôt d'avoir acheté un cadavre avec l'argent sur lequel elle comptait pour avoir un mantelet, tantôt qui brûle, après les avoir lues, les « lettres de l'ancienne », ou qui menace de son courroux son amant, si le jour où il sera procureur du roi, il ne « l'emmène pas à tous ses jugements ». Une légende
concise suffit souvent à Gavarni pour exprimer toute une succession de pensées. Cette série qui est nombreuse, — elle se compose de 60 planches, — initie celui qui la passe en revue aux habitudes de ces aspirants magistrats et de ces futurs médecins qui se préparaient assez gaiement à sauvegarder la société de ses périls et à guérir l’humanité de ses maux physiques ; elle rappelle à notre génération qui ne sait plus se contenter des plaisirs à bon marché, mais qui n’est pas pour cela plus morale, un temps déjà bien éloigné, une époque où la vie à ses débuts semblait se composer d’une succession continue de distractions et de fêtes.
Les Enfants terribles , suite très-différente, conçue par Gavarni au même moment, nous transporte dans un tout autre monde. Ces enfants, dont Gavarni avait précédemment su rendre les expressions vives ou les apparences chétives avec la précision d’un dessinateur consommé, fournirent encore à l’artiste l’occasion d’exercer sa verve comique ; cette fois-ci ce sont leurs espiègleries souvent cruelles qui l’inspireront; les légendes répondront à la fer-
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meté du dessin, à la justesse de la pantomime, et deviendront les classiques du genre. Tout
le monde se souvient de ces légendes qui semblent, tant elles sont vraisemblables, avoir été entendues par l'artiste. Les gestes sont en rapport direct avec les paroles que lancent ces enfants sans se rendre compte du déplaisir ou
de Tembarras qu'ils causent à leurs parents, du trouble qu'ils jettent dans l'âme de ceux auxquels ils s'adressent. Leur physionomie demeure calme et sereine, même lorsque leurs paroles sont le plus blessantes; leurs gestes ne trahissent aucune arrière-pensée méchante, aucune intention d'être désagréables; l'ignorance où ils sont de la valeur des mots, cette franchise naturelle doublée d'une intraitable curiosité, sont les seuls coupables de ce bavardage toujours agaçant, souvent terrible.
En même temps que Gavarni inventait les Enfants terribles et les Etudiants de Paris , il était plus que jamais préoccupé des plaisirs ou des folies auxquels se livre par désœuvrement, par habitude ou par entraînement, une partie de la population de Paris, et ce besoin de tout voir, de tout constater, de tout définir, se traduisit pour la postérité dans les séries, les Débardeurs, les Souvenirs du bal Chicard et le Carnaval à Paris , qui doivent être comptées parmi les créations les plus originales de son crayon. Autrefois, à ses débuts, il avait entrepris de réformer le costume ; il avait entendu étendre sa réforme jusqu'aux habits de carnaval; non
content d'avoir inventé le débardeur, il tint à nous faire pénétrer dans ces lieux de plaisir où l'on est tenu de s'amuser à heure fixe, sous un signe du zodiaque déterminé, à une époque convenue à l'avance. En tête de la série des Débardeurs , Gavarni chargeait Robert-Macaire, ce personnage grotesque inventé par son confrère H. Daumier, de produire dans le monde, de patronner, pour ainsi dire, la troupe qu'il venait de créer. Robert-Macaire, dans le costume qui lui est particulier, montre de la main un homme et une femme montés sur une estrade et dit à la foule : « Le débardeur mâle et femelle... vivants!... rapportés d}un voyage autour du monde ! par M. Chicard... Jamais Gavarni n'avait encore trouvé une veine de légendes aussi comiques ; un débardeur femelle, les poings sur les hanches, apostrophe ainsi un jeune étudiant timide qui la suit: Va dire à ta mère qu'a te mouche. — Voyons, Angélina, as -tu assez fait poser Mossieu? dit, en passant sa tête par la lucarne d'une loge, un débardeur à un domino en bonne fortune. Un autre débardeur, avec un geste admirable d'indignation, s'écrie : Doux Jésus, où que je vas
me sauver? V’ià Félicité qui fait des manières.
en rien à celles que nous venons de rapporter : Un étudiant, revêtu d’un costume dont toutes les bizarreries consistent dans un faux nez et dans un petit balai suspendu à son
côté, adresse ces paroles à un provincial égaré au bal, qui paraît prodigieusement s'ennuyer : Méfie-toi , Coqiiardeau! si tu ne finis pas de t’amuser comme ça, on va te ficlï au violon . Ou bien entre deux sauvages s'arrêtant devant un
homme âgé assis sur un banc, s'établit le dialogue suivant : — C'est un diplomate. — C'est un épicier. — • Non ! C'est un mari d'une femme agréable. — Non, Cabuchet, mon ami ; vous ave\ donc bu... que vous ne voje\ pas que mossieu est un jeune homme farceur comme tout, déguisé en un qui s'embête à mort... le roué masque? Au-dessus de chacune de ces légendes, qui sont restées dans la mémoire de tous ceux qui les ont lues, se trouve un dessin précis qui a droit, autant que la légende, à être signalé. De 1840 à 1847, Gavarni est, pour nous, dans la meilleure période de son talent; c'est à cette époque qu'il nous apparaît comme absolument maître de son crayon, complètement sûr de ce qu'il veut rendre. Plus tard il fera autrement, jamais il n'arrivera à exprimer avec plus de vérité la pantomime des êtres qu'il met en présence. Si nous joignons aux séries que nous avons mentionnées les Lorettes , les Impressions de ménage et la nombreuse suite des Musiciens et Chanteurs qui parut dans la Revue et Gà\ette musicale, nous aurons indiqué les ouvrages qui font le plus d'honneur à Gavarni jusqu'au moment où il quitta momentanément la France
pour aller séjourner quatre années en Angleterre.
Les Lorettes eurent un succès prodigieux. Gavarni connaissait à fond les ruses de ce monde interlope qui ne fait jamais marcher le plaisir sans l'argent; il s'entendait à merveille à exposer les roueries éternellement semblables de ces êtres qui vivent de jeunesse, d’expédients et de mensonges, et il est impossible d'en avoir mieuy raconté l'histoire qu'il ne le fit. Ne dépeint -il pas la classe tout entière dans ces trois mots profondément vrais, c'est mon état , qu'il met dans la bouche d'une blonde jeune femme étendue sur un canapé répondant ainsi à son amant qui l'accoste en lui disant : Toujours jolie . Dans les deux séries intitulées les Impressions de ménage,, Gavarni n'a toujours pris à partie qu'une fraction de la société, la petite bourgeoisie ou le peuple; il n'a pas connu, parce qu'il n'a pas voulu la connaître, ce que l'on est convenu d'appeler la bonne société. De même que pour les hommes, il s'en est tenu aux employés, aux bourgeois et aux viveurs petits et grands, de même pour les femmes,
il n’a pas dépassé la ménagère, l’ouvrière ou la lorette. Au milieu de ces Impressions de ménage qui consistent le plus souvent dans
la représentation de scènes intimes entre couples bien ou mal assortis, de petites taquineries entre maris et femmes, dans le récit de confidences banales ou de révélations terribles, il est une planche dont le motif nous
a paru particulièrement comique : Un mari et une femme sont couchés dans le même lit; ils appuient sur un même cataplasme leur deux joues malades qu'unit un bandeau commun noué sur le sommet de leurs têtes.
Gavarni a inscrit au bas de la planche : Un Cataplasme partagé. Sympathie . Economie.
Dans un autre genre et dans une manière un peu différente, — cette dernière planche fut exécutée en 1846, tandis que l'autre parut en 1843, — on voit un vieillard s'avançant timidement vers sa femme, mégère à l'allure impérieuse et hautaine, et lui disant : Quand t’ auras fait manger ton serin, M’âme Sénéchal, je voudrais bien déjeuner . Une autre fois un homme en chemise et en bonnet de coton quittera son lit pour venir dire à sa femme occupée à travailler : M’âme Surmonsin, y aura ce soir trente-un ans que tu n’es plus m’amselle Bouclé .
Est-il, en bonne conscience, possible de garder son sérieux devant ces idées comiques rendues avec une justesse de pantomime et une vérité de mouvement que la plume ne peut ni traduire ni même faire entrevoir? La
légende exprime si bien Faction ou les paroles des personnages représentés qu’il semble impossible qiFils aient dit ou fait autre chose que ce que Gavarni leur fait dire ou faire1. Il est encore en veine de gaieté, le moment n’est pas encore venu où il nous montrera l’avenir qui attend la lorette ou le soir de la vie du libertin; il épuisera sa verve et la finesse de
i. A ce propos nous rapporterons ici deux passages du livre de MM. de Goncourt où ils nous apprennent, en se servant des paroles mêmes de l’artiste, comment Gavarni composait ses légendes : « Un soir que nous parlions à Gavarni de ses légendes et que nous lui demandions comment elles lui venaient : « Toutes seules, nous dit-il; j’attaque ma pierre sans « penser à la légende, et ce sont mes personnages qui me le « disent... Quelquefois ils me demandent du temps... En voilà « qui ne m’ont pas encore parlé », et il nous montrait les retardataires, des pierres lithographiques adossées au mur, la tète en bas » (page 274). Plus loin les mêmes écrivains rapportent encore ces autres paroles de Gavarni (page 275) : « Je tâche de faire dans mes lithographies des bonshommes qui me disent quelque chose. Oui, ils me disent ma légende. C'est pour cela qu’on les trouve si bien en scène, avec le geste si juste. Ils me parlent, ils me dictent. Quelquefois je les interroge très-longtemps, ceux-là finissent par me lâcher mes meilleures, mes plus cocasses légendes. Quand je fais mon dessin en vue d’une légende faite, j’ai beaucoup de mal, je me fatigue; et cela vient toujours moins bien : les légendes poussent dans mon crayon sans que je les prévoie ou que j’y aie pensé avant. »
son crayon à dessiner le type exact de ces musiciens qui ne connaissent pas le premier mot de la musique, mais qui passent leur vie à chanter dans les rues, à souffler dans un cornet à piston pour indiquer qu’ils vendent des robinets, ou à battre du tambour, les jours de fêtes dans les villages : physionomies bien définies qu’il a réunies sous le titre collectif de Musiciens comiques ou pittoresques. Il peint l’espèce tout entière en dessinant un type; il sait, mieux que personne, résumer en un seul être qu’il invente, toute une race dont il a su saisir les habitudes ou les manies pour nous les présenter d’une façon concrète ef sous des formes facilement saisissables.
Au mois de décembre 1847, Ie 21 7 Gavarni quittait Paris pour se rendre à Londres. Mille ennuis le décidaient à entreprendre ce voyage; à côté de préoccupations d’un ordre tout intime, une sorte de découragement s’était emparé de lui; un dégoût profond de la vie avait envahi son âme; il espérait, en traversant la Manche, échapper aux agitations qui l’assiégeaient, trouver le calme d’esprit qui lui manquait, et, en étudiant les mœurs d’un peuple
qu'il ne connaissait pas, donner à son talent un aliment nouveau. Bien que sa réputation l'eût précédé en Angleterre ; ses espérances ne furent pas immédiatement réalisées. Il se passa quelque temps avant qu'il eût trouvé de l'autre côté du détroit des moyens d’existence assurés ; en attendant, il envoyait en France des croquis qu'on transportait ensuite sur bois, il donnait aux journaux illustrés des dessins qui étaient immédiatement gravés et que les abonnés accueillaient avec faveur, mais, à Londres comme à Paris, Gavarni ne sut pas se plier aux exigences du monde et ne consentit pas à se soumettre aux commandes des éditeurs ; il voulut garder son indépendance, et s'il eut à souffrir personnellement de cette détermination, son talent ne put au contraire qu'y gagner.
Il parcourut en tous sens les quartiers excentriques de Londres, passant des heures entières à regarder les êtres misérables et tout déguenillés qui les habitent: il allait s'asseoir dans les tavernes hantées par les pickpocket, dans les cabarets où se donnent rendez-vous les industriels de bas étage; il assistait aux
combats de rats et jamais il ne manquait de s’assurer une place lorsqu’il devait y avoir quelque part un assaut de boxeurs. Sa curiosité ne pouvait se satisfaire, et Gavarni attendit son retour en France pour mettre sur pierre la plupart des scènes auxquelles il avait assisté.
Pendant son séjour à Londres, Gavarni fit un très-grand nombre de dessins à la plume et d’aquarelles, mais il signa fort peu de lithographies. En dehors des compositions qu’il envoyait fréquemment à Paris au journal l'Illustration, ou qu’il insérait presque périodiquement dans V Illustrated London - News , on connaît un recueil de types des mœurs anglaises contenant vingt-trois planches qui parurent à Londres en 1849 sous ce ^tre : Gavarni in London 1. Toutes les classes de la société étaient admises dans ce recueil, qu’accompagnaient des notices dues à la plume d’écrivains spéciaux, et le maître témoigna, dans quelques-uns de ces dessins qui furent tous gravés sur bois par Henry Vizetelly, qu’il savait
1 . Les planches qui ornent ce volume ont été depuis publiées en France dans un ouvrage intitulé : Émile de La Bédollière, Londres et les Anglais , illustré par Gavarni. Paris. Grand in-8°.
exprimer avec une précision remarquable les signes particuliers'^ qui distinguent les habitués de Hyde-Pcirk des familiers des tavernes ou les habitants de la Cité des visiteurs de Saint -James. Six lithographies publiées par G. Rowney, Gavarnïs studies, un portrait du comédien Mélingue, tels sont à peu près tous les dessins que Gavarni traça sur pierre pendant son séjour à Londres. Dans ces études, il réunit sur la même planche plusieurs croquis qui, par les sujets du moins, n’avaient entre eux aucun rapport. A côté de groupes de femmes nonchalamment étendues dans la campagne ou portant sur leurs têtes des paniers remplis de fleurs ou de feuillages, on voit des paysans en marche, des têtes de gentlemen ou de ladies qui semblent prises sur nature tant elles sont personnelles et vraies, des profils de bergers coiffés d’un haut chapeau de feutre ou des gens du peuple se livrant aux douceurs du repos. On s’aperçoit, en regardant ces planches, que le crayon de Gavarni a acquis de l’autre côté de la Manche une souplesse qu’il ne possédait pas auparavant, et c’est au retour d’une excursion en Ecosse que Gavarni,
pour la première fois, accusa son intention formelle de faire rendre au procédé lithographique, qui n’avait plus de secret pour lui, tout ce qu’il est en mesure de donner. Trois planches destinées à un ouvrage qui ne fut jamais terminé, que nous sachions, An Artist’s ramble in the north of Scotland, by Michel Bouquet (1849, in-fol-); révèlent chez Gavarni certains mérites, certaines préoccupations de la couleur et de l’effet, qu’aucune de ses productions antérieures n’accusait au même degré : elles représentent le jeu de la pierre, Throwing the Stone, des blanchisseuses écossaises, Scotch girls washing, et un joueur de cornemuse écossais, a Highland piper. Ici, à la précision du dessin, à la recherche pittoresque de l’expression vient se joindre une exécution poussée aussi loin que possible. Gavarni ne se contente plus d’exprimer la forme à l’aide d’un contour précis qui dessine la silhouette du personnage, il se préoccupe du modelé, il s’inquiète du rapport des tons entre eux et il transporte dans la lithographie les procédés qu’il avait réservés jusque-là pour l’exécution de ses aquarelles, et dont il venait, à cette
époque surtout, d'user avec un plein succès.
C'est en Angleterre, en effet, que Gavarni commença à devenir maître dans l'aquarelle comme il l'était précédemment dans la lithographie. Au lieu de ces dessins à la mine de plomb légèrement rehaussés de teintes plates fournis par Gavarni dans la première période le sa carrière aux graveurs qui étaient chargés de les reproduire, il met en circulation, à dater de son séjour à Londres, des aquarelles dans lesquelles la gouache vient souvent en aide à la couleur délayée à grande eau. Ce sont alors de véritables peintures qu'il produit, peintures harmonieuses de ton, savamment coloriées, qui témoignent que le maître est aussi spirituel et aussi adroit le pinceau à la main que lorsqu'il n'a à son service que le crayon lithographique.
Pendant les derniers mois de son séjour à Londres, Gavarni s'occupa presque uniquement de mathématiques. Il ne nous appartient pas de dire si, en se consacrant à ces études, il fit de son temps un bon ou un mauvais emploi; qu'il nous suffise de rappeler que ce fut cette dérogation à ses travaux habituels
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qui explique le nombre restreint de lithographies parues en Angleterre avec sa signature. Cette passion pour les sciences exactes, Gavarni bavait eue. toute sa vie, mais, à Londres, elle se manifesta plus énergiquement que jamais. Les formules algébriques faisaient tort au crayon et au pinceau, les calculs mathématiques absorbaient l’artiste à tel point qu’il ne fallut rien moins qu’un heureux concours de circonstances pour décider Gavarni, au moment où il revint en France, à reprendre ses anciens travaux momentanément interrompus.
Un jeune homme plein d’ardeur, dévoré de la fièvre du journalisme, M. le comte de Villedeuil, venait de fonder l’Eclair , journal purement littéraire, qui n’obtint pas tout d’abord le succès que le fondateur s’était promis. Attribuant l’indifférence des abonnés à l’absence d’illustrations, M. de Villedeuil résolut de confier à un artiste en réputation le soin de tracer tous les jours sur la pierre lithographique un dessin qui accompagnerait chaque numéro du journal. Une fois la chose décidée en principe, il s’agissait de trouver un homme capable de suffire à une tâche
aussi lourde, pourvu d'une imagination assez souple pour varier à l'infini ses motifs : MM. de Goncourt1, consultés, désignèrent au choix de M. de Villedeuil Gavarni, qui, tenté par cette entreprise audacieuse, séduit par la difficulté même qu'il y aurait pour lui à tenir ses engagements, accepta les conditions proposées. Il se mit à l'œuvre avec une ardeur de débutant, et pendant toute l'année que dura le journal, il inventa sans interruption et comme sans fatigue apparente ces admirables séries auxquelles il donna le titre courant de Masques et Visages. Lorsque M. de Villedeuil se fut assuré la collaboration quotidienne de Gavarni , il changea le titre de son journal : V Eclair s'appela désormais Paris. La rédaction resta la même, et les jeunes écrivains que M. de Villedeuil avait groupés autour de lui lui demeurèrent fidèles.
Avant de nous arrêter aux planches qui parurent dans le journal Paris , il importe de ne pas omettre trois grandes lithographies qui, exécutées en 1853, attestent encore chez