Horion. Le texte dit orillon , ce qui signifie sans
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tout étourdi. « Tiens, traître! » dit Gautier; puis il saisit le cheval de son ennemi, monte en selle et prend la fuite à travers le bois. — S'il eût été armé, le vaillant homme n'eût point tourné les talons. — Il s'en va, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, et poursuivi par dix des traîtres. Si Dieu n'en ordonne autrement, les deux neveux de Gaydon mourront en cette journée; mais on dit avec raison, et c'est une vérité reconnue, que qui a l'aide de Dieu est assuré de son salut. P. 237-244.
Quelle heureuse fortune Dieu envoya à Gautier ! Après une longue course il a rencontré au fond d'une vallée Claresrne, la sage Claresme, nouvellement proclamée reine de Gascogne. Elle vient recevoir l'investiture de Charles et lui rendre hommage. Son dessein , une fois laguerre terminée, est de prendre Gaydon pour époux, ou sinon de ne se marier jamais : car elle l'aime tant pour sa grande renommée , qu'elle en a oublié tout autre amour. Elle est escortée de vingt chevaliers de grande valeur et suivie de deux damoiselles : Blonde (l) et Esmerée. Sa naissance est des plus hautes et sa beauté celle d'une fée. Gautier l'aperçoit, se dirige vers elle et implore son assistance. La dame le fait approcher et le recouvre de son manteau. Au même instant arrivent les traîtres qui le poursuivent. L'un d'eux, la lance en avant, perce le manteau de Claresme, et du coup, qui eût été mortel si Gautier n'eût fait un mouvement pour l'esquiver, il atteint
cloute : coup de poing sur l'oreille. Ne serait-ce pas là le véritable sens de horion , que l'orthographe aurait défiguré ? 1 . Le texte dit Blonde Eschevie, comme qui dirait aujourd'hui belle blonde.
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légèrement le vavasseur, dont le sang jaillit et coule sur le manteau de la belle. Claresme pousse un cri d'effroi et de vengeance. Un de ses chevaliers se précipite sur le traître qui vient de frapper Gautier et lui donne la mort; les autres sont mis en fuite par l'escorte de la dame. « Noble dame, s'écrie Gautier, vous m'avez sauvé la vie ; mais au nom de la Vierge qui porta Dieu dans son sein, secourez aussi Ferr3ut et Amaufroi qui sont là près de ce bois, au pouvoir de H ardre et des traîtres de sa suite. Peut-être en ce moment ont-ils déjà perdu la vie. » Puis il apprend à Claresme et le danger qu'il vient de courir, et la manière dont il y a échappé en laissant ses deux sauveurs en péril de mort. A ce récit, Claresme frémit et fait hâter ses barons. Armé par eux et pourvu d'une hache (car il faisait peu de cas d'une lance qu'on lui offrait), Gautier prend les devants et de loin s'annonce aux félons par un cri de mort. P. 244-247.
Déjà Ferraut, la corde au cou, était hissé aux fourches par Hardré et par Amboyn. A la vue du vavasseur, les deux traîtres lâchent la corde. En un moment Ferraut et Amaufroi sont délivrés et leurs ennemis tués ou mis en fuite. Les deux barons apprennent de Gautier à qui ils doivent ce secours inespéré. Ils vont en rendre grâces à Claresme et s'inclinent devant elle. En même temps, les deux belles suivantes de Claresme, depuis longtemps éprises — Blonde, d'Amaufroi, et Esmerée, de Ferraut, — s'approchent l'une et l'autre des deux jeunes chevaliers et leur font entendre de doux aveux. Claresme aussi ouvre son cœur à Gautier : « Ami, fait-elle tout bas, dites, je vous prie, à Gaydon qu'il a une belle amie, que je la Caydon, g
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connais bien et qu'elle est de ma maison. S'il répond à son amour, il aura couronne d'or en tête. — C'est folie à vous, dit Gautier, de parler ainsi : femme qui fait entendre prière d'amour tombe en une grande faute. Elle se persuade souvent qu'elle en sera mieux aimée et chérie et se laisse entraîner étourdiment à l'aveu qui fera sa honte. Pour moi, je n'entends rien à pareil office ; chargez de ce soin l'un de ces deux chevaliers, car je ne m'acquitterai pas de votre message. » Claresme l'entend et rougit. — C'est avec raison que le proverbe dit : Qui a besoin de feu le doit de sa main chercher dans le foyer. — La dame ne se rebute point ; elle insiste doucement : « Sire gentilhomme, de grâce, consentez à être mon messager; je ne puis en prier l'un de ces deux barons que je vois tout occupés à courtiser de si près mes damoiselles, et plaise à Dieu que leur amour soit si bien engagé qu'ils me puissent servir auprès de leur oncle. Ne manquez donc pas de dire au puissant duc d'Angers que, s'il ose aujourd'hui chevaucher jusqu'à ma tente, j'y recevrai ses caresses et ses baisers. Si je pouvais faire sa paix avec Charlemagne et s'il me voulait prendre pour épouse, je serais à lui, moi et ma terre. — Dame, répond Gautier, je prends Dieu à témoin que je ne connais rien à pareil métier, si ce n'est, Madame, en ce qui regarde les devoirs d'un prudhomme envers sa femme. Je m'entendrais beaucoup mieux à conduire une charrue. Et puis le cœur des femmes est si léger qu'on ne s'y peut nullement fier. Telle aime à la folie durant huit ou quinze jours, que l'on voit changer ensuite et courir à un autre amour. » Claresme voit bien, dont elle enrage, qu'il
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lui faudra chercher un autre messager: « Par le Dieu de justice, dit-elle à Gautier, quelle vilaine remontrance vous me faites là. Vous n'êtes qu'un méchant et ne valez pas un denier : mais, par ce Dieu qui nous jugera tous, cœur qui aime bien ne se laisse point abattre. — Vous savez bien discourir, reprend Gautier; si vous êtes admise à plaider votre cause devant Gaydon, vous n'aurez pas autrement besoin d'avocat ; mais enfin, puisque son amour vous tient tant au cœur, je ne vous laisserai point sécher de chagrin et vous récompenserai, si je puis, d'avoir retardé l'heure de notre mort. Vous pourrez embrasser le duc ; mais faites dresser votre tente hors du camp, car je redoute fort Sanson et Bérenger, et il fait bon se tenir sur ses gardes. » C'est en parlant ainsi qu'ils préparent une aventure où maint vaillant chevalier trouvera la mort. P. 247-25 1.
Les ennuis nous arrivent souvent quand nous avons le cœur le plus gai. Ainsi advint-il au vaillant duc. Pendant que Claresme s'en va chevauchant vers le camp de Charlemagne, Gaydon, qui s'inquiétait de ses neveux, les voit revenir avec le vavasseur et en ressent une double joie II les presse dans ses bras, puis s'étonne et s'effraye en les voyant couverts de sang. Un médecin est mandé, qui sonde et bande leurs plaies. Le duc a hâte de savoir en quelle rencontre ils ont été si maltraités. Ferraut le lui apprend et n'oublie pas de lui dire à qui ils doivent leur salut. Gautier s'acquitte ensuite de son message. Il annonce à Gaydon que Claresme l'attend ce soir même, hors du camp, sur la lisière des prés où elle a fait dresser sa tente. « Vous ne manquerez pas d'y aller, ajoute-t-il. — Pour
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Dieu, dit Gaydon, point de railleries. Cette guerre ne me laisse pas de repos, et nous sommes serrés d'assez près, vous le savez; quand on craint de perdre son héritage, on a sujet d'être triste et courroucé. Il est donc mal à vous de prendre un ton moqueur. Par le Dieu qui fut mis en croix, je ne songe point à aller à ce rendez-vous — Si vous refusez cet amour, répond Gautier, il ne vous reste plus qu'à vous faire moine. Quand une belle comme on n'en trouverait pas en dix cités vous fait prier d'agréer son amour, c'est une lâcheté de n'oser l'aimer, à moins que vous haïssiez les femmes et les plaisirs qu'on trouve près d'elles. Que votre cœur soit brûlé de la flamme d'enfer, si c'est par peur que vous refusez; car elle est plus belle qu'un ange ailé, et qui se sentirait enlacé de ses bras en oublierait aisément le paradis. — S'il était vrai, dit Gaydon, pour dix mille marcs d'or je ne laisserais pas de me rendre à son désir. — Soyez sans crainte, sire, répond Gautier, car elle vous aime plus encore que je ne sais le dire. » Gaydon l'entend, et l'amour s'empare de lui, et son cœur se gonfle de la plus douce joie. Avant le lendemain , dit-il , puisque la belle l'a pris en gré, il ira vers elle en dépit de Charles et de ses barons. « Oncle, dit Ferraut, ne vous hâtez point; à l'imprudent un malheur est bientôt arrivé. Attendez encore, s'il vous plaît; puisqu'elle vous aime tant, elle n'en viendra point à vous haïr. — Beau neveu, répond Gaydon, c'est que vous ne savez pas à quel point en sont les choses ni quelle est la détresse de mon cœur. — Dieu soit loué, répond Amaufroi, votre cœur n'est pas long à émouvoir. » Le jeune chevalier prie son oncle, quand il ira faire sa
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cour à Claresme, de saluer de sa part Esmérée; il irait lui-même avec Ferraut, si leurs blessures étaient guéries. P. 2$ 1-254.
L'empereur, cependant, après avoir entendu la messe, est assis devant sa tente, entouré de ses barons. Voici venir près de lui Àlori et Sanson, et Griffon, et Renaut, et Huon, et avec eux une trentaine de leurs compagnons , tous du lignage de Thibaut et de Ganelon. Que Dieu les maudisse, car ils ne pensent qu'à mal! « Juste empereur, dit Alori, faites-nous droit de Ferraut le félon ! Il eût péri de la main de Gui sans les traîtres qui sortirent de leur embuscade pour lui venir en aide, et maintenant nous vous le réclamons. » A ces mots, Charles fait mander le duc de Naimes et Renaut d'Aubepin. Thierry d'Ardenne les lui amène. « Naimes, dit Charles, par saint Simon, vous et Renaut vous me rendrez mon prisonnier ou vous prendrez sa place. — Sire, répond Naimes, comme vous le trouverez bon. Certes, je connais trop bien Ferraut pour douter qu'il nous décharge de notre caution. — Par ma moustache grise, reprend Charlemagne, vous en avez bon besoin, car, si Ferraut ne nous est rendu, avant ce soir vous serez tous deux mis à mort. — Et si nous vous le rendons, sire, dit Renaut, en seronsnous quittes à ce prix ? — Oui, par saint Pol d' Aval- Ion, répond l'empereur. » Comme il dit ces mots, accourt un valet qui s'écrie à haute voix : « Voici Ogier! réjouissez-vous, barons. » Ogier arrive sur son destrier d'Aragon, à la grande joie des Français, des Bourguignons, de l'empereur, au grand déplaisir des traîtres qui voudraient bien quon l'eût pendu. Comme dit le proverbe, il n'est pas de deuil complet :
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quand l'un pleure l'autre rit. — « Sire empereur, dit Renaut, qui s'est levé avec le duc Naimes, nous voici délivrés, grâce à Dieu et à Ferraut le courtois. Nous l'avions cautionné; il dégage bien notre foi. — Oui, dit Ogier, que bénis soient de Dieu et le vaillant Ferraut et le duc Gaydon et le preux Amaufroi. De longtemps vous ne verrez plus loyales gens; car, si vous n'êtes point quittes par mon retour, Ferraut revient, et moi je m'en retourne. — Pour un muids de mansois, dit l'empereur, je ne consentirais à vous voir redevenir captif. — Sire empereur, s'écrie Gui d'Hautefeuille, c'est un déni de justice, et je ne puis sans grand déplaisir vous voir acquitter le traître qui a tué votre portier, qui a fait périr Haguenon et Rahier. Je lui aurais bien rabattu son orgueil si je n'avais été assailli par deux ou trois mille des siens. Sans ce secours, sa défaite était assurée. — Soyez sans crainte, dit Ogier, Ferraut vous mande qu'il reviendra bientôt pour terminer la bataille, pourvu qu'auparavant vous ayez donné de bons otages. — Ogier, dit Charles, peu importe tout cela; mais, dites-moi, quelles gens vîtes-vous au palais du duc ? Avait-il avec lui ces Anglais, ces Irlandais, qui l'accompagnent en si grand nombre dans les tournois ? Ce sont de braves gens et de défense. — Sire, répond Ogier, ce n'est pas moi qui saurais vous le dire. Chacun se tint coi dans son hôtel, et je n'ai vu que des damoiseaux, des dames et des bourgeois. — Ainsi vous ignorez quels chevaliers, quels bacheliers sont là dans la cité ? — Oui, fait Ogier; je n'en ai pas vu un seul dans les rues, j'ai trouvé seulement la ville si pleine de chevaux que je n'en saurais dire le nombre.
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Est-ce un artifice de leur part? je ne sais; mais je n'ai pas vu, par Dieu, ceux qui m'ont fait prisonnier. On m'a enfermé seul dans une chambre, où j'ai été servi du reste avec honneur. — Eh bien ! dit Charles, si Dieu le permet, demain avant complies je verrai dans leur cité tous ces chevaliers qui viennent faire ici de telles sorties contre nous. — Sire, dit Ogier, gardez que le duc ni les siens ne vous aperçoivent, car vous ne manqueriez pas de recevoir quelque outrage. » P. 254-257.
Comme ils parlent ainsi arrive Claresme, la dame de Gascogne. Elle met pied à terre devant l'empereur, s'agenouille, joint les mains et lui rend hommage en s'inclinant profondément. L'empereur la relève, reçoit son hommage et lui donne le baiser de foi. Gui d'Hautefeuille, voyant la dame si belle, s'approche de Charles et le prie tout bas de la lui accorder : il lui donnera en récompense un mulet chargé de l'or le plus fin de Russie et de riches étoffes de soie. Charles le remercie de sa promesse et lui accorde Claresme, puis il prend la damoiselle par la main et dit à Gui : « Voici votre fiancée; elle sera à vous, et, quand vous l'aurez épousée, vous régnerez sur la Gascogne. a A ces mots Claresme entre en courroux et répond dans sa fureur : « Par ma foi, Gui, vous avez eu là une folle pensée, car jamais vous ne serez mon seigneur.» Puis montrant de la main une abbaye : « Par le Dieu qu'on adore en ces lieux, j'aimerais mieux être ensevelie que de vous avoir pour époux; j'aimerais mieux que ma terre fût ravagée par le feu. - Paroles insensées, fait l'empereur, car il vous faut obéir à mes ordres! » Lorsqu'elle entend Charles ainsi parler,
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Claresme voudrait être sous terre; mais on connaît le proverbe : Malice de femme conchie maint homme sage. Claresme répond à l'empereur qu'elle est prête à se soumettre. « Il y a longtemps, dit-elle, qu'elle aime Gui pour sa valeur et pour sa bonté; mais elle n'osait se déclarer avant de l'avoir éprouvé. Maintenant qu'elle connaît ses sentiments, elle se donne à lui en présence de tous les barons. Il sera pour elle un vaillant défenseur, car on lui a dit qu'il eût vaincu et tué Ferraut si on ne l'eût soustrait à ses coups. — « Belle, c'est la vérité, » lui dit Gui. A ces mots il s'approche de Charlemagne et le prie d'ordonner que les serments des fiançailles soient échangés sans plus tarder. « C'est bien parlé, dit Claresme , mais je voudrais auparavant vous voir, monté et en armes, donner devant moi des preuves de votre valeur. — A vos ordresj répond Gui. Avant demain soir vous me verrez à l'œuvre. Qu'un de nos ennemis ose sortir de la ville, et si je ne vous le livre vaincu et défait, je ne fais pas plus de cas de moi que d'un œuf pelé. — Enfin, dit Claresme, j'ai donc atteint le but de mes désirs et Jésus permet que je m'unisse à lui ! Sire, dit-elle à l'empereur, je me sens fort lasse et voudrais me retirer. » Puis, s'adressant à son maréchal des logis : a Allez, dit-elle, faites dresser ma tente hors du camp, là-bas, dans la prairie, près de la fontaine, sous l'abri du pin. » — L'empereur lui ordonne de se parer le lendemain de ses plus riches atours pour l'union qu'elle a déjà trop différée, a A vos ordres, Sire, » répond-elle; puis elle ajoute tout bas : « Par le Seigneur qui a tout créé, j'aimerais mieux avoir la tête coupée que de voir ce traî-
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tre dans mon lit. Il faut être bien osé pour prétendre avoir une femme contre son gré, quand, plus d'une fois, telle qui s'est donnée par amour et que son époux sert bien et loyalement ne laisse pas au bout de quelque temps de lui faire subir de cruelles épreuves » P. 257 260.
La belle prend congé de l'empereur, sort du camp et se rend à sa tente, à la distance d'environ quatre arpents. Là elle met pied à terre, se dépouille de son manteau et respire à Taise Son amour pour Gaydon l'a jetée en un grand trouble; elle lui dépêche un écuyer pour le presser de la venir voir le soir même, suivi de trois ou quatre chevaliers. Après avoir entendu ce qu'elle a à lui dire, le duc, ajoute-t-elle, en sera plus hardi sous les armes. Elle donne au messager, pour le remettre à Gaydon, un anneau qu'elle tire de son doigt. — Le messager part monté sur un palefroi, et s'en va doucement chassant à l'oiseau le long d'une aunaie* Il arrive sous les murs d'Angers, se fait ouvrir la porte par un des arbalétriers de garde aux créneaux, et, conduit jusqu'au donjon, il est admis devant le duc, auquel il fait part de son message. En apprenant que Claresme l'aime tant qu'elle en a perdu le sommeil, Gaydon soupire, prend l'anneau que lui apporte le damoiseau, le met à son doigt, le regarde souvent, et s'éprend du plus vif amour. Il appelle près de lui Riol et Rispeus de Nantes, les informe du message qu'il vient de recevoir et ajoute : « Je n'irai à ce rendezvous que de votre aveu; autrement, s'il m'arrivait malheur, vous ne manqueriez pas de m'en blâmer. — Je vois bien, lui dit Riol, que vous n'irez pas sans quelque crainte; vous n'en auriez point si vous ai-
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miez entièrement. Par le Dieu tout-puissant, le cœur vous manque. Eh bien, si vous avez peur, emmenez avec vous assez des vôtres pour être assuré de revenir sain et sauf! » Irrité de ces paroles, Gaydon fait serment d'aller visiter Claresme à la nuit, sans autre escorte qu'un seul des siens bien armé. Ainsi se termine la conférence. P. 260-264.
Après souper, la cour du duc se sépare. Gaydon, avant de partir, fait mander le vavasseur Gautier. « Beau frère, lui dit-il, allez vous revêtir de votre haubert. Vous viendrez avec moi, je vous en prie. Claresme m'a mandé par le messager que voici d'aller lui rendre visite, et je n'y veux point d'autre compagnon que vous. •» A ces mots le vavasseur entre en courroux, persuadé que le duc veut l'emmener pour lui faire aussi courir quelque amoureuse aventure. Il s'écrie : « Voulez- vous donc me tendre un piège ? Vous savez que j'ai ma femme, et vous voulez me faire pécher avec une autre. Par ce Dieu qui est notre souverain maître, je me laisserais plutôt écorchertout vif que de consentir à tromper ma femme. » Cette réponse met le duc en gaieté. Il prend plaisir à exciter l'humeur de Gautier : « Beau frère, lui dit- il, ne vous laissez point ainsi émouvoir, et commencez de nouvelles amours. Une pucellequi vous vit avant-hier vous aime à en perdre la tête et ne désire rien tant que de vous accorder ses baisers et ses caresses. Vous aurez le plaisir, le bonheur de la presser dans vos bras. Si une fois elle vous tient, par saint Riquier, elle voudra s'en donner à cœur joie. — Oh! dit Gautier, je saurai bien m'en défendre. Qu'elle approche de moi, par la corbleu ! et que je la tienne, je la calmerai si bien.
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par un bain d'eau froide qu'elle ne se souciera plus d'avoir accointance avec un homme! » Le duc ne peut se tenir de rire en l'entendant ainsi gronder : « Bien malin serez-vous, lui dit-il, si vous vous en tirez si aisément. — Je m'en retourne donc, dit Gautier, et vous pouvez aller sans moi, puisque je ne vous suis pas autrement nécessaire. Un jour peut-être vous vous en repentirez. Pour moi, je ne veux point d'affaires avec une autre femme que la mienne. Si je vous accompagnais, il pourrait bien m'en arriver mal, car la femme connaît l'art d'enjôler l'homme et Salomon luimême s'y laissa prendre. Vous pouvez bien mettre dans la peine un autre que moi, » Le duc, voyant Gautier si courroucé et sur le point de le quitter, lui dit en riant : « Eh bien, beau sire, puisque vous ne voulez point aimer la damoiselle, vous la laisserez là. Ne pouvant vous faire agréer son amour, elle le donnera à un autre. Mais, de grâce, allez vous armer. — Oui, répond Gautier, j'y consens; mais vous ne me verrez point entrer sous une tente. — Soit, dit Gaydon, si ce n'est point votre gré. » P. 264-266.
Gautier s'en va donc endosser le haubert, ceindrel'épée, lacer le heaume, puis il s'arme d'une hache pendue à un pilier. Ainsi équipé, il regarde autour de lui, et, brandissant sa hache à deux mains, il fait le serment, s'il rencontre Alori, de lui faire payer cher sa trahison. — Le duc s'est aussi armé; il monte à cheval ainsi que son compagnon, et, guidés par le messager de Claresme, tous deux arrivent bientôt à la tente de la belle, dont l'impatience est grande. Le duc met pied à terre, délace son heaume, qu'il donne à garder au vavasseur, et s'offre aux regards de la belle
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Claresme. « Que le Dieu de gloire qui a tout créé, lui dit-elle, protège le duc et le tienne en joie et santé. — ■ Dame, répond Gaydon, puisse aussi ce Dieu que vous invoquez satisfaire vos plus chers désirs. » A ces mots, Claresme embrasse Gaydon, et le duc la presse tendrement dans ses bras. Ils entrent dans la tente, où ils s'asseyent sur un drap à bandes d'or et se livrent à un long entretien. La damoiselle apprend à Gaydon comment Gui a demandé sa main et l'a obtenue de l'empereur; « mais j'aimerais mieux, dit-elle, avoir la tète tranchée que de me voir à côté de ce traître, car je vous aime d'amour sincère, et tant que j'y ai mis tout mon cœur et toute ma pensée. — Dame, répond Gaydon, je ne vous aime pas moins sincèrement et n'en aimerai jamais d'autre. » Un baiser confirme cette assurance. La belle le reçoit sans colère et en savoure avidement la douceur. Ils s'éprennent si bien tous deux qu'ils tremblent d'amoureux émoi, a Ne me trompez pas, dit la dame; m'aimez vous d'amour tendre ? » Gaydon soupire, l'enlace dans une vive étreinte, et lui dit : « Oui, je vous ai donné mon amour. » Après ces doux propos Claresme dit au duc : « Tout est-il prêt pour nous transporter à Angers? — Je le voudrais, répond Gaydon, et que déjà nous fussions dans la place; je ferai tout pour qu'il en soit ainsi. — Sire, ajoute-t~elle, ce chevalier en armes que je vois là dehors est-il jeune? — Il a cinquante ans passés, répond Gaydon. C'est le messager par qui j'ai su que j'étais aimé de vous. Il n'est pas d'homme plus honnête ni plus brave. Je lui ai promis, avant de partir, qu'il n'entrerait pas dans une tente. — Il n'est donc point d'humeur amoureuse ? » dit la dame. A ces mots,
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elle appelle une de ses suivantes : « Allez, fait-elle, près de ce chevalier en armes qui est là dehors, et dites-lui que vous l'aimez, qu'il vous a dérobé votre cœur. » La pucelle obéit. « Sire, dit- elle en abordant Gautier avec un gracieux sourire, que le Fils de la Vierge vous garde de mal et de peine ! Venez-vous-en a la tente de ma maîtresse ; vous avez chance d'y trouver telle donzelle qui vous aime mieux que la tourterelle son tourtereau. » Ce langage fait bondir le cœur de Gautier ce Dame, dit-il, par saint Paul deTudèle, je n'ai que faire de vos belles paroles. Il y a une fontaine dans la prairie, là bas sous cet arbre dont la feuille tremble au vent; l'eau en est claire, et clair le gravier. Si vous avez trop chaud, allez-y, la belle. Une écuelle aurait plus de prix pour moi que votre amour, car j'ai une femme et plus belle et plus avenante que vous. » La suivante toute honteuse lui répond avec dépit : « Messire Gaydon, qui est un preux chevalier, n'en a guère fait preuve en se faisant accompagner par un tel rustre (i), mieux fait pour être
i . Nous traduisons ainsi d'après le texte de c :
Messire G aides qu'est si preux chevalier Fait moult forment , certes , à blastengier Qui à villain sefist accompaigmer.
A une première lecture , nous avions cru pouvoir trouver un sens dans notre texte :
Mes sires Gaydesy qui son siècle a arrier Qui à vilain sefist accompaingnier.
Mais, réflexion faite, nous pensons que cette leçon, non plus
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charretier que pour parler à une belle dame. » Puis elle s'en retourne au plus vite, ce Eh bien! lui demande Gaydon, que vous a dit notre compagnon Gautier? n'a-t-il point voulu revenir avec vous? — Sire, répond-elle, que Dieu le confonde! Si je n'avais quitté la partie, il me faisait prendre un bain pour me rafraîchir, disait-il. On ne saurait entendre rien de plus honteux. Par le Dieu tout-puissant, je ne vis oneques si vilain chevalier, et un gentilhomme qui tient à son honneur ne devrait point prendre pareil compagnon. — Il ne m'en faut pas d'autre à cette heure, répond Gaydon ; celui-ci du moins n'ira pas sur mes brisées. » P. 266-271.
Pendant qu'ils devisent ainsi, un valet de Claresme, battu la veille par elle, s'avise, pour se venger, d'aller trouver Gui d'Hautefeuille. Il arrive dans sa tente et va s'agenouiller devant lui. ce Que veux tu? lui demande Gui. — Sire, répond le valet, que donneriezvous à qui vous dirait où est le duc Gaydon , et le mettrait si bien en vos mains qu'à trois vous le pourriez lier pour le livrer ensuite à l'empereur Charles? » Et sans attendre la réponse de Gui, il l'informe que Gaydon est dans la tente de Claresme ; qu'il y est venu pour la courtiser et mandé par elle.
que celle de b, ne peut s'interpréter naturellement. Voici la leçon de b :
Messires Gaydes qui se siet là arrier Qui à vilain se fist aconpaignier.
qui se siet là arrier est plus intelligible que qui son siècle a arrier; mais dans b comme dans ay le sens paraît incomplet. La leçon de c, au contraire , ne laisse rien à désirer.
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C'est pour Gui un cruel déplaisir, mais en même temps un sujet de joie, car il pense faire trancher tous les membres à Gaydon. Il s'indigne de la déloyauté de Claresme et éclate d'abord en injures contre elle. « Qui se fie à une femme, dit-il, mériterait d'être jeté à l'eau. » Puis soudain il se radoucit et se dit en lui-même : « Mais n'ai-je pas grand tort ? Si elle a mandé Gaydon, c'est par ruse peut-être, et pour l'attirer dans un piège. Je me suis trop hâté de la croire coupable. » Le valet cependant demande sa récompense, ce Tu vas l'avoir, répond Gui, et sans plus tarder. Frère , dit-il à Alori, acquittez-vous de ce soin, et que je n'en entende plus parler.» Et Alori le jette dans un fossé, où il se casse le cou avant d'arriver au fond. « La voilà ta récompense, dit Alori; quand tu reviendras nous te ferons chevalier.» — Si le Dieu de justice n'y pourvoit , il en coûtera à Gaydon d'être venu faire sa cour à Claresme. P. 271 272.
Alori et Gui son frère s'arment en toute hâte avec trente des leurs. Dans le même temps Claresme dit à Gaydon : « Fuyons sans perdre de temps. Si je restais ici jusqu'au jour il pourrait bien m'arriver ma'heur, et vous-même seriez en grande détresse. J'aimerais mieux mourir que d'en être cause. » Comme elle parle ainsi, Gautier, à la clarté de la lune, voit briller des heaumes et entend des destriers en marche. Il accourt à la tente et avertit Gaydon du danger qui le menace. « Il va falloir vous montrer, lui dit-il. Quant à moi, avant de mourir, je me signalerai si bien pour la femme que j'épousai toute jeune, et qui n'a pas sa pareille au royaume de France, qu'elle
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n'entendra pas dire que je suis un couard. » A ces mots il saute à cheval d'un bond et s'arme de sa hache qu'il étreint si fort que son poignet s en couvre de sueur. «Voici venir les Français, dit il à Gaydon, nous n'avons point d'aide à attendre de ceux d'Angers. Vos baisers nous coûteront cher. Ah ! Laurence, chère et tendre femme, ma compagne durant de si longs jours, si vous me perdez, je le sais, toute joie sera bannie de votre cœur. C'était vous qui veniez à la charrue m'apporter la grande gourde de corne et dans une touaille la grande tarte rebondie. Rien que de vous voir faisait ma joie; puis, le soir, je vous pressais entre mes bras et vous payais de vos peines argent comptant, sans crédit. Ce fut une grande folie à moi que de quitter, pour mon seigneur, ma terre, ma charrue et ma femme ! » Cependant le duc est monté à cheval, et Gui est arrivé près de la tente de Claresme : « Pardieu, Gaydon, s'écrie-t-il, vous avez fait là une grande folie de venir courtiser l'amie qui m'a donné sa foi et qui a reçu la mienne. — Dame, dit Gaydon à Claresme, vous m'avez attiré dans un piège, je le vois : bien fou qui se lie à une femme. — Sire , répond-elle , je me laisserais arracher la vie plutôt que de concevoir une telle pensée. J'ai ici trente hommes de ma maison qui ne vous feront pas défaut, dussent -ils en mourir. » En effet, les chevaliers de Claresme courent aux armes. P. 272 27$.
La lutte s'engage d'abord entre Gui et Gaydon. Tous deux brisent leurs lances et vident les arçons. Ils se relèvent et combattent à l'épée. Le duc, d'un coup terrible, fait fléchir les genoux à son adversaire;
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mais au même instant Gui est relevé et remis en selle par les siens. Gaydon, assailli de toutes parts, est en grand danger; mais le vavasseur vient à son aide, et ce secours lui permet de remonter à cheval. D'un coup de lance il transperce Auboin, un neveu de Gui, un traître plus habile à ourdir les trames qu'une femme à filer sa quenouille. Gui le voit tomber et sa colère redouble. Il assène à Gaydon un coup furieux qui n'atteint que le cheval du duc et lui tranche la tête. Gaydon tombe, se relève tout étourdi; mais il n'a plus son épée. Il implore la Vierge Marie, maudit l'imprudence qui l'a fait venir seul à ce rendezvous et la fourberie de Claresme, qu'il croit toujours . coupable. En ce moment accourt Alori; il saisit le duc par son heaume et s'écrie : « Votre mort est jurée; demain vous serez pendu par la gorge. Pour une vallée pleine d'or, je ne renoncerais pas à vous faire mettre la hart au col. » Une seconde fois, le vavasseur vient encore délivrer Gaydon, qui remonte à cheval et continue à combattre. — Du camp de l'empereur on entend le bruit de la lutte. Charles s'éveille, et plus de trois mille hommes courent aux armes. Claresme, dans le même temps, anime ses chevaliers et les menace de les dépouiller de leurs terres s'ils ne volent au secours de son amant. L'un d'eux lui répond : « Dame, c'en est fait de nous si Charles le sait. Tout votre pays sera ravagé, et c'est nous qui porterons la peine de vos folles amours; car pour vous, peu vous importe : votre paix serait bientôt faite. » A ces mots, Claresme désespérée sort de sa i tente, court au duc et lui dit : « Noble chevalier, pour Dieu, ne demeurez pas plus longtemps ici. Si Gaydon. h
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vous mouriez à cause de moi, je n'aurais plus de joie en ma vie. Combien je voudrais au prix de tout ce que je possède ne vous avoir point appelé à ce rendez-vous ! — Dame, répond Gaydon, pour l'amour de vous je veux encore frapper un coup avant de fuir. » Il dit, pique son cheval, et d'un coup de lance met à mort un des traîtres. Autant en fait Gautier avec sa hache, puis il s'écrie : « Allons, beau sire, fuyons, voici venir du camp un renfort d'ennemis. Si nous mourions ici, nous ne pourrions pas faire notre paix avec Dieu, » P. 275-280.
Le jour commence à poindre. Gaydon aperçoit la troupe nombreuse qui arrive du camp de l'empereur ; il se décide à fuir, non sans regret. Il pousse son cheval vers Claresme, la prend dans ses bras, l'attire à lui, la place devant sa selle, sur le cou de son destrier, et s'enfuit vers la cité. Gautier le suit. Ils enfoncent les éperons dans les flancs de leurs chevaux, qui traversent à grand'peine une terre en labour, lorsque tout à coup ils vont s'abattre dans un fossé. La chute est terrible. Claresme s'évanouit trois fois et est sur le point de rendre l'âme. — Ferraut était en ce moment dans une des tourelles de la place. Il voit de loin venir les Français ; il voit son oncle, la damoiselle et Gautier tomber dans le fossé. Il donne l'alarme, fait monter à cheval plus de deux mille barons et sort en toute hâte, suivi des deux fils de Naimes, Bertrand et Richier, du preux Berart, de Sanson et de Nevelon. — Claresme lésa vus venir et a retrouvé assez de force pour sortir du fossé. Elle fuit du côté d'Angers et va se cacher dans une vigne , sous un noyer. P. 280-283.
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Gaydon et Gautier sont remontés à cheval. Ils aperçoivent aussi les défenseurs qui viennent à leur aide, et à cette vue ils reprennent courage. Le duc jette les yeux autour de lui, s'émeut de ne plus voir Claresme, et se signe. Au même instant vient fondre sur lui Gui d'Hautefeuille, qui lui perce sonécu et lui fait vider les arçons. Gaydon se relève et se défend vaillamment; mais lui et Gautier seraient pris, si Ferraut avec ses compagnons n'arrivait à temps pour les sauver. — Mêlée générale, où se signalent les deux fils de Naimes. — Le vieux duc les reconnaît à leurs écus de Bavière, aux grands coups qu'ils donnent, à leur fière contenance. « Ah ! gloutons, leur dit-il, c'en est trop. Vous faites défaut à Charles, votre légitime seigneur. Si vous êtes pris, par les saints de Bavière, je vous châtierai cruellement. — Pardieu, beau père, lui répond Richier, son jeune fils, c'est folie à vous de vous montrer si dévoué à l'empereur Charles, qui prend pour conseillers des traîtres, opprobre de la France. Jamais Gaydon ne s'est souillé d'une trahison. Il est votre cousin, et vous devriez mettre tous vos soins à ce qu'il obtînt de Charlemagne paix et amitié. Par le Dieu qui a fait feuilles et fleurs, je me laisserais plutôt honnir que d'abandonner jamais le duc Gaydon, qui est mon cousin et que j'aime. » P. 282-286.
Comme le père et le fils parlent ainsi, voici venir Ferraut, l'écu au cou, la lance au poing et en tête le heaume surmonté d'une queue de paon. Il parle haut et clair et de façon à se faire entendre de tous : « Gui d'Hautefeuille, où es-tu, parent de Ganelon, fils de putain, glouton, qui t'es vanté dans la tente de
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Charles que tu m'aurais tué si je n'avais été secouru ? Viens donc ici et recommençons l'épreuve. — Rien n'est plus juste, » disent les Français, et aussitôt tous les combattants font trêve pour assister à la joute de Gui et de P'erraut. — La joute se termine par la défaite de Gui. La lance de Ferraut a percé son écu, son haubert, sa cuirasse, sa cotte et son hoqueton, et lui a enlevé dans le flanc un morceau de chair qui suffirait à repaître un faucon. «Gui d'Hautefeuille, dit Ferraut à son ennemi gisant à terre, tu sais maintenant quel jouteur je suis. Le duc Gaydon, que Dieu bénisse , ne nous laisse manquer de rien ; les barons sont bien servis à sa cour, ils y ont tout ce qu'ils veulent en abondance et comme de source, tandis que toi tu languis à la table de Charles. On vous donne un chapon pour quatorze, et vous n'avez pas même de bon pain à foison. Pareilles gens ne peuvent être capables que de peu. La maison de Gaydon, au contraire, est si bien pourvue qu'on y compterait à cette heure plus de sept mille porcs, plus de deux mille bœufs, plus de treize mille chapons. Chacun en a en quantité. Le poisson foisonne aussi, et le bon froment; je ne saurais dire tout ce qu'il y en a. Il faut que Charles soit bien sot et bien fou pour penser mettre si aisément la main sur nous. Tel damoiseau de sa suite aura la moustache toute grise avant qu'il entre par force dans la cité de Gaydon. Les murailles en sont hautes, les fossés profonds et chacun de nos carreaux est scellé à plomb. » Les Français l'entendent et se disent l'un à l'autre : « Quel prud'homme que Ferraut! comme il a jouté contre Gui! jamais main d'homme ne frappaplusbeaucoup.»P. 286-289.
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La joute ainsi terminée, Français et Bourguignons s'en retournent à leur camp et ramènent à sa tente le vaincu dolent et courroucé. De son côté, le duc rentre à Angers avec Ferraut et les autres barons. — Gautier était resté en arrière. En passant près d'un buisson, il voit la belle Claresme aux mains de deux valets qui voulaient lui faire outrage. Il la délivre, la place devant lui sur l'arçon de sa selle, rentre le dernier à Angers et vient mettre pied à terre devant le palais du duc. Là les écuyers l'entourent en foule et le poursuivent de leurs huées : a Où diable a-t-il pris si gentille pucelle, ce vilain malotru ? » L'un d'eux passe le bras autour du cou de Claresme et fait mine de lui prendre un baiser. Gautier tire son épée, et l'écuyer n'esquive le coup qui le menace qu'en se laissant choir tout de son long. — Grand tumulte et grands cris. — Le duc accourt pour savoir ce qui se passe; il reconnaît Claresme et la saisit. Gautier lève encore son épée et peu s'en faut qu'il n'en frappe Gaydon. « Laissez la dame, lui dit-il, vous n'avez sur elle aucun droit. C'est moi qui l'ai conquise avec cette lame d'acier; mais vous, vous l'avez abandonnée et n'avez eu d'elle nul souci. Si elle m'en croit, elle ne couchera jamais à côté de vous. — Continuez, répond Gaydon , vous ne parlerez jamais assez, et jamais je ne prendrai vos paroles en mauvaise part. — le ne vous dirai rien de plus, fait Gautier, sinon que e l'ai sauvée. — Oui, répond Claresme, et que Dieu /ous le rende ! Vous n'y perdrez pas si nous vivons. » P. 289-291.
Pendant que la joie éclate dans le palais du duc, l'empereur s'inquiète dans sa tente. Il yeut qu'on lui
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amène son ami Gui ; il craint que sa chute n'ait des suites mortelles. Ogier l'entend, pousse du coude le duc Naimes et lui dit tout bas : « L'empereur n'est-il pas devenu fou ? A qui le sert bien il donne la pire récompense et se prend d'amitié pour un glouton de cette espèce qui n'a jamais fait que trahisons! » Comme il dit ces mots, voici venir Gui. Charles se lève, le prend par la main et le fait asseoir à côté de lui: « Ami, lui dit-il, avez-vous point de mal? J'étais fort en peine de vous. — Sire, répond Gui, ce ne sera rien, et je m'inquiète fort peu de cette chute. Elle n'eût pas eu lieu si l'arçon de ma selle ne se fût brisé. Ce que je désire à cette heure, c'est que vous me donniez la pucelle que vous m'aviez promise. Je l'épouserai en présence de vos barons et en dépit de Gaydon et de Gautier. Ils voulaient me l'enlever, mais je les ai bien contraints de s'en dessaisir. Envoyez-la chercher à sa tente. » A ces mots arrive Gautier d'Avallon, un des vassaux de Claresme. 11 s'agenouille devant l'empereur et lui dit : « Sire, que dois-je faire ? le duc Gaydon a ravi ma dame et l'a emmenée captive à Angers, où il va en disposer à son gré. » Gui entend ces paroles et devient noir comme charbon. Il ne dirait mot pour toutes les richesses de Pharaon. Ogier s'en rit et dit au duc Naimes: « Voilà une bonne proie qui échappe à ce faucon; plus d'un mois se passera avant qu'il la ressaisisse, et Charles, qui en la livrant devait avoir pour récompense un mulet chargé d'or, n'en aura rien, par saint Simon.- Seigneurs barons, dit Charles de Laon , j'ai bien sujet d'avoir le cœur en grande tristesse. Depuis si longtemps que je porte mon gonfanon, depuis deux cents
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ans, on le sait, que j'ai chaussé l'éperon, j'ai abattu l'orgueil de plus d'un rebelle. Personne ne s'est attaqué à moi qui à la fin n'en ait porté la peine. N'est-ce pas pour moi un cruel déplaisir que de voir ce duc qui n'était qu'un petit garçon quand je l'ai investi de son palais d'Angers, au lieu de venir m'implorer comme il le devrait nu-pieds, en chemise, un bâton à la main et la hartau col ainsi qu'un larron, se montrer si félon et si outrecuidant, lui et ses hommes qui ont l'audace du lion. Il faut que j'aille l'épier à la dérobée, que je voie sa contenance et que je sache si Claresme prendra Gaydon pour époux. » Ogier s'efforce de détourner l'empereur de ce projet. S'il est reconnu, dit-il, il ne s'en tirera pas à son honneur, à moins de faire la paix avec Gaydon. Mais l'empereur ne renoncerait pour rien à son dessein ; ce que voyant, le duc Naimes lui dit : « Sire, je vous accompagnerai donc ; vous n'irez pas sans moi. » Charles y consent, et aussitôt tous deux s'accoutrent en pèlerins. — Description de leur costume. — Ainsi déguisés tous deux arrivent à la porte d'Angers. « Ouvrez-nous, beau frère, dit humblement Naimes au portier. Nous sommes des chevaliers qui revenons d'un pèlerinage au saint sépulcre. Nous retournons dans notre pays et aurions grand besoin que le duc voulût bien nous faire donnera manger. Nous n'osons aller au camp où il y a tant de ribauds qui ne manqueraient pas de nous dépouiller et de nous enlever nos esclavines pour en couvrir leurs destriers. — Entrez, leur répond le portier, entrez, pour l'amour de Dieu, et puisse-t-il permettre que le duc Gaydon fasse la paix avec Charlemagne son seigneur. » A ces mots l'empereur hoche la tête. Il entre avec le duc
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Naimes et tous deux s'en vont par la cité. P. 291-
Que de destriers s'offrent à leurs yeux dans les rues! que de bons hauberts aux fenêtres, que de heaumes brillants, que de bannières, que de forts écus, que de guerriers vigoureux et agiles, qui sont assis et jouent aux échecs revêtus de leurs hauberts et ceints de leurs épées, leurs forts chapeaux de fer à côté d'eux, pour être plus tôt prêts au besoin! A cette vue, Charles se signe : « Beau sire Naimes, dit-il à son conseiller, n'ai-je pas sujet d'être confondu et grandement courroucé, moi qui suis là dehors depuis près d'un an à la gelée, au vent et à l'orage, quand je les vois se donner leurs aises et se divertir ainsi? Si je puis les prendre avec l'aide de Dieu, ils n'auront pas bon temps : je les ferai écorchertout vifs. — Sire, dit Naimes, laissez là vos menaces, il vous siérait mieux de prier Dieu qu'il vous accorde de revenir sain et sauf. » — Naimes dit vrai ; c'est un bon conseiller. — Les deux pèlerins arrivent au palais, où ils trouvent le duc à table avec ses barons. Ce sont les fils du duc Naimes, Bertrand et Richier qui apportent les mets. Le vieux duc les voit et soupire, et sa face se mouille de larmes « D'où êtes-vous, beau pèlerin, lui demande Gaydon, et qu'avez-vous à pleurer ainsi ? a Sire, dit Naimes, ce n'est pas merveille si je pleure! Nous sommes de pauvres pèlerins, et il fut un temps où chacun de nous était seigneur justicier d'une grande terre. Nous avions des chevaux et des armes, et maintenant il nous faut mendier notre pain. Rien que d'y songer je ne puis retenir mes larmes. — Ne yous laissez point abattre, répond Gaydon, Dieu est
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grand, il vous viendra peut-être en aide. Prenez en grâce votre pauvreté, car lel amasse de grandes richesses qui tombe en un moment dans la misère, et tel est pauvre qui se voit ensuite dans l'aEondance. Ce n'est pas la douleur qui vous tiendra en santé ; allez vous asseoir : vous serez bien hébergés et bien servis, et si vous voulez retourner dans votre pays, je vous offre cent sous à chacun. Puisse le seigneur Dieu inspirer à Charlemagne la pensée de ne plus se montrer envers moi aussi cruel qu'il l'a été. C'est à tort qu'il m'a fait tant souffrir ; mais puisque je ne puis retrouver son amitié, avant le mois d'avril je lui ferai endurer des peines telles qu'il n'en a ressenties de sa vie. Si je le puis prendre, il ne m'échappera pas aisément, et le dommage qu'il m'a fait éprouver sera amplement réparé. — Par la foi que je dois à Dieu, dit Gautier, si je le tenais ici, j'aurais tôt fait de lui plumer la moustache, car je n'en sais pas de plus félon. Il ne s'entoure que de traîtres et la loyauté n'a pas accès près de lui. » Charles l'entend et pense en perdre le sens. Il lève les sourcils, agite latête et serre les dents comme un forcené. Il tient à la main un gros bourdon carré et s'il osait il en ferait sentir le poids au vavasseur. Il pèse si fort sur le bourdon qu'il le fait voler en éclats. Tous les barons le regardent et se disent l'un à l'autre : « Ce pèlerin est fou , il a le diable au corps. — Il est enragé, dit Gautier ; lionsle, seigneurs, car il pourrait avoir un accès qui jetterait le trouble dans la maison. — Barons, dit le duc Naimes, épargnez mon compagnon. Il fut un temps où il était puissant, où il eût bientôt trouvé mille chevaliers pour le servir au besoin. Lui-même avait un
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cœur de lion, jamais homme plus vaillant ne chaussa l'éperon. Maintenant qu'il se voit pauvre, il en a le frisson au cœur et n'est plus maître de lui. — On voit bien à sa contenance, disent les assistants, que ce fut un vaillant guerrier. » P. 296-299.
Charles et Naimes sont conduits à un buffet où on leur sert du pain blanc de farine blutée, un plein baril de vin et un paon rôti à la poivrade. C'est Bertrand, l'un des fils de Naimes, qui leur verse le claret dans une coupe. Il regarde son père et le regarde encore. Il le reconnaîtrait, n'était la couleur dont le vieux duc a teint son visage. Il ne peut détacher de lui ses regards ni sa pensée, si bien qu'il en a le cœur tout ému. Il hésite et peu s'en faut qu'il ne se jette au cou du faux pèlerin. Enfin, il va trouver Richier, son frère et lui fait part de ses soupçons. — Les deux frères se consultent et se décident à éprouver eux-mêmes les pèlerins, sans éclat, sans bruit et sans en rien dire à Gaydon. — Naimes les voit venir vers la table où l'empereur et lui prennent leur repas : « Sire , dit-il , voilà mes fils ; nous sommes reconnus. » Charles aiors regrette sa folie; il sent bien, après tout le mal qu'il a fait à Gaydon, que si le duc le tient, il ne se contentera pas d'une rançon. Il se met en oraison et prie Dieu avec ferveur de détourner de lui le danger qui le menace. Cependant Bertrand et Richier s'approchent. Le duc Naimes se baisse et appuie son visage sur l'épaule de l'empereur, comme un homme qui aurait bu outre mesure. Richier regarde Charlemagne , s'agenouille devant lui , et prenant une coupe d'or qu'il remplit de vin : « Beau sire lui dit-il, je ne saurais la présenter à plus grand
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que vous. Vous êtes le roi de France, je vous reconnais bien, et votre compagnon est le duc Naimes de Bavière, qui a céans deux fils, Bertrand et Richier. » Puis tirant l'esclavine de son père : « Beau sire père, lui dit-il, depuis combien de temps êtes-vous devenu pèlerin ? Votre traversée outre mer n'a pas été trop dure, je pense, et vous n'avez pas fait grand mal aux païens. Vous ne laissez pas que de bien faire le métier de truand ; mais ici ce sera sans profit : vous ne vous en irez pas sans vous repentir cruellement d'être venu épier mon seigneur. — Que Dieu te maudisse ! » répond Naimes, et en même temps il donne à son fils un tel soufflet qu'il en a la face toute rouge. Richier ne peut se tenir de saisir son père, de lui déchirer ses vêtements et de lui mettre à nu toute la poitrine. Charles, pour venger Naimes, dont il ne reconnaît pas le fils, prend le bâton du vieux duc et en assène à Richier un tel coup sur la tête qu'il en fait jaillir le sang. A cette vue, Bertrand se jette sur l'empereur, le tire par la barbe et si fort qu'il lui en arrache plus de cent poils. L'empereur à son tour prend Bertrand par les cheveux et le renverse sur le pavé. Richier et Naimes les séparent. De tous côtés accourent les barons. Charles est environné et recevrait plus d'un coup de bâton, quand Naimes s'écrie : « Arrêtez, gloutons! c'est Charlemagne, le roi de Laon ! Point de rançon pour qui oserait le frapper : il aura mérité d'avoir le poing coupé. » Ferraut a entendu ces paroles , et toutes les richesses de Pharaon ne le rendraient pas si joyeux. Il fend la presse, s'approche de l'empereur et lui demande s'il est vrai qu'il soit Charles, le roi de Laon. « Par Dieu, répond
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Charles, je ne le puis nier. Ce sont les malins esprits Pilate et Néron qui m'ont amené ici, ou c'est que j'avais trop bu, par saint Simon ! Je n'ai voulu écouter chevalier ni baron. Si l'aventure tourne à ma honte, je l'aurai bien mérité. — Soyez sans crainte, sire , répond Ferraut. S'il plaît à Dieu, il ne vous arrivera pas mal céans. C'est le Ciel qui â voulu que vous vinssiez à Angers dans le palais du duc pour faire votre paix avec lui. — Et comment faire ma paix, dit Charles, avec un glouton qui m'a voulu mettre à mort ? — Sire, dit Ferraut, ce sont là paroles perdues. Le duc est prêt à se soumettre au jugement de vos pairs et de vos barons. Rappelez vous donc la trahison de Ganelon et le grand deuil qui en fut la suite. Il n'y eut pas un baron dans toute votre cour qui osât l'accuser et lui offrir la bataille. Gaydon seul, qui n'était encore qu'un jeune écuyer, osa être son accusateur, combattit contre Pinabel, un neveu du traître, et fut vainqueur. Alors Ganelon fut traîné et pendu comme larron, à la grande honte d'Alori et de Gui, de Bérenger et de Thibaut d'Aspremont. De là le dessein qu'ils formèrent de vous mettre à mort et dont ils rejetèrent l'infamie sur Gaydon. Vous avez chassé le duc, et c'était déjà un injuste châtiment. Depuis, vous avez ravagé ses domaines. Les parents de Ganelon, les Hardré, les Amboin, les Milon et tous ceux de cette engeance malfaisante vous sont plus chers qu'aucun prud'homme de votre maison. » P. 299-305.
Charles entend ces paroles, baisse la tête et demeure longtemps silencieux. Ferraut le prend par la main, lui et le duc N aimes, et les emmène dans une
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chambre où ils se lavent le visage et se revêtent de riches habits. Puis, il se rend auprès de Gaydon : « Sire, dit Ferraut au duc, il vous faut rendre grâces au Roi du ciel qui vous fait aujourd'hui un honneur plus grand que n'en reçut jamais personne au monde. Vous avez vu les deux pèlerins qui sont venus céans? Eh bien, l'un est l'empereur Charlemagne, l'autre est le vaillant duc Naimes. Leur dessein était de vous épier. » A ces mots, le duc bondit sur son siège. Tout l'or de Constantin ne le rendrait pas si joyeux. « Et où sont-ils ? s'écrie Gaydon ; ma joie est sans pareille ! Elle va donc finir, cette guerre mortelle, ou, par le Dieu qui nous créa ! Charles passera une mauvaise journée avant de sortir de mes mains. » — Alors se lèvent et le vieux Riol , et le preux Gaydon , et le sage Ferraut, et le noble Amaufroi , et les deux frères Bertrand et Richier. Tous ensemble se rendent dans la chambre de l'empereur. Riol entre le premier, tenant Gaydon par son manteau d'hermine. Ils s'agenouillent sur le pavé de marbre, et Riol, le plus âgé de tous, parle en ces termes : « Que le seigneur Dieu qui mourut en croix sauve l'empereur Charlemagne qui nous a en sa garde et à qui nous devons foi et loyauté ! Beau sire roi, écoutez , s'il vous plaît : cette guerre a trop duré ; elle a causé la mort de maint gentilhomme, la ruine de mainte église et le veuvage de mainte dame qui vous maudit chaque jour. C'est merveille que la terre ne s'entr'ouvre sous vos pas ! Gaydon, mon neveu, est un noble chevalier; jamais mère n'en mit au monde un plus loyal. Vous avez bien mal reconnu le grand service qu'il vous rendit lorsque pour vous, Sire , il combattit contre le traî-
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tre Pinabel. Les traîtres vous ont tellement ensorcelé, que votre cœur est tout à eux et qu'un loyal serviteur n'y peut trouver accès. Au nom du Dieu qui mourut sur la croix, cessez de poursuivre Gaydon de votre haine. — Oui, ajoute le duc, et si vous l'agréez, je me soumets au jugement de vos barons. Sire, c'est à grand tort que vous m'avez pris en haine; Dieu m'est témoin que je ne songeai jamais à vous trahir. » L'empereur l'entend et se sent ému de pitié. « Duc Gaydon, lui dit-il, me voici pris, par Dieu, comme un ours à la chaîne : il me faut en passer par vos volontés; vous me promettez donc de vous en tenir à la décision de mes barons, soit qu'on vous appelle en bataille, soit qu'on vous mette en jugement. Il faut de plus qu'on m'amène le glouton qui m'a tiré la moustache. Il y a deux cents ans passés que je suis armé chevalier; j'ai conquis depuis lors trente-deux royaumes dont je suis partout proclamé seigneur et roi, et jamais encore je n'avais trouvé un homme qui osât s'attaquer à ma moustache. Celui-là a mérité d'avoir le poing coupé. » A ces mots Bertrand s'avance, s'agenouille et tendant humblement le poing à l'empereur, lui dit : « Gentilhomme sire, voici mon frère qui a la tête bandée à cause du coup qu'il a reçu de votre grand bourdon ferré ; je n'ai pu le voir frapper sans entrer en courroux , et si je vins à son aide , je n'en puis être blâmé ; car je ne savais pas que vous fussiez une tête couronnée. Voici mon poing, qu'on me le coupe sur l'heure si vous l'ordonnez. — Ah ! dit l'empereur, il faudrait avoir perdu le sens, je ne l'ordonnerais pas pour un royaume. Je te pardonne ici et devant Dieu ; si tu vis tu seras un
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vaillant homme. » Puis, s'adressantauduc : ce Gaydon, puisqu'il est convenu que vous vous soumettez au jugement de nos hommes, vous pouvez venir avec moi dans mon camp. — A vos ordres, répond le duc ; vous êtes mon seigneur, je vous dois l'obéissance. Et ce que j'en fais n'est point par lâcheté, croyez-le bien: j'ai encore dans cette cité plus de vivres qu'il n'en faut pour un an, et des gens, ce que vous en pouvez voir. — Ils me sont bien connus, répond Charles , et les miens ont éprouvé leur valeur en plus d'une rencontre. » P. 305-310.
L'empereur monte sur un palefroi qu'on lui amène, et c'est Gaydon qui tient l'étrier. Il sort d'Angers et s'achemine vers son camp, suivi du duc, de Naimes, de Riol et d'autres barons. Aucun d'eux ne porte ni lance ni épée.Gui d'Hautefeuille les voit venir de loin ainsi désarmés : « La paix est faite ! s'éerie-Uil. S'il en est ainsi , seigneurs , dit-il aux autres traîtres, nous sommes perdus! Eh bien, qu'on me pende comme un larron si avant le coucher du soleil je n'ai pas frappé au front et Gaydon et Charlemagne. Il y a longtemps déjà que nous aurions dû tirer vengeance de l'empereur. — Oui, répond Alori, il faut le tuer, lui et le duc Gaydon , après quoi nous te ferons couronner roi de France. Oui, tu seras roi, par les yeux de ma tête, et voici par quelle trahison : Nous ferons dresser notre riche tente, qui est si belle , auprès de ce bois; nous inviterons Charles à y venir; nos gens seront cachés dans le bois, ils se saisiront de lui, et nous disposerons de son sort à notre gré, soit pour le mettre à mort, soit pour le jeter en prison. Il a tant vécu, qu'il tombe en enfance. C'est une honte à nous de ne la-
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voir pas encore tué ou empoisonné. — Bon conseil ! répondent les traîtres. Si Gui est roi, nous y gagnerons tous : nous serons baillis de sa maison, et notre lignage, qui est si nombreux, nous aidera à maintenir le royaume. Que personne n'ouvre un avis contraire, sous peine d'être pendu sur l'heure. » Tous les traîtres se lient par serment et se mettent aussitôt à l'œuvre. Ils font dresser leur tente, qui était la plus belle du monde. Les principaux pans en étaient de soie historiée à personnages. Sur le pommeau se voyait un dragon aux yeux brillants comme des charbons embrasés et qui éclairaient dans l'obscurité de la nuit. C'est sous cette tente que les traîtres réunis arrêtent leurs dernières dispositions. Charles ne fera point difficulté d'y venir, tant est grande sa confiance en Alori et en Gui. Une fois entre leurs mains , ils le retiendront prisonnier, pieds et poings liés, à l'insu des Français et des Bourguignons , puis ils feront plier leur tente et s'éloigneront par une marche de nuit que favorisera le clair de lune. Dès qu'ils seront délivrés de l'armée de Charles, le reste ne sera plus rien. Les Français se joindront à eux, et, s'il en est qui soient hostiles, ils seront tous mis à mort. — Que Dieu protège Charlemagne, qui n'a nul soupçon de cette trahison et qui en ce moment arrive d'Angers avec le duc Gaydon! P. 310-313.
De nombreux chevaliers courent à leur rencontre ; Gui d'Hautefeuille les précède, met pied à terre en arrivant près de l'empereur, se prosterne et lui dit : « Sire, que Jésus, fils de Marie, vous garde de mort et de malheur, vous et tous ceux qui vous accompagnent! La paix est-elle faite, Sire? De grâce, ne me
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le celez pas ; si elle est faite , c'est une grande charité. La guerre avec tous ses maux a duré trop longtemps et a déjà fait trop d'orphelins. » En même temps il dit tout bas : « Par le Dieu tout-puissant , vous mourrez dans les tourments, et le duc Gaydon avec vous ! — Gui, répond Charles, la paix n'est pas entièrement conclue; mais voici Gaydon qui vient en conférer avec moi ; il s'en remet à notre jugement. — Il a raison , répondit Gui , car il a maint ennemi puissant, et moi-même je ne l'aime nullement; mais s'il se décide à prendre de bons sentiments pour vous, je l'aimerai de tout mon cœur et lui ferai grâce de mon inimitié. — C'est bien dit, reprend Charles, la paix sera faite, s'il plaît à Dieu.» lisse dirigent alors vers le camp. Gui chevauche à côté de l'empereur, au grand déplaisir du duc Naimes. Arrivés à la tente de l'empereur, ils mettent pied à terre, et le bon duc Naimes dit à Gaydon : « Il se fait tard , le soleil baisse; vous savez que Gui et tous ses parents vous haïssent ; je crains fort pour vous quelque mauvais coup de leur part. Prenez congé de l'empereur, si vous m'en croyez, et revenez demain à l'aube du jour pour entendre son jugement. » Gaydon remercie le vieux duc, qui, s'adressant à Charles, lui dit : « Sire, voici la nuit qui approche; donnez congé, je vous prie, jusqu'à demain matin au duc Gaydon. Je me porte garant sur tout ce que je possède qu'il se représentera pour entendre votre jugement. » — L'empereur y consent. Gaydon prend congé de lui après l'avoir supplié à mains jointes de ne point écouter les conseils des traîtres. C'est pour Gui un cruel désappointement que de voir le duc retourner à Angers. Il Gaydon. i
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pensait bien le mettre à mort traîtreusement. — Maintenant, que Charles se garde bien : c'est sur lui que va retomber le courroux des traîtres. P. 3 1 3-316.
Gaydon parti, Charles reste avec ses barons. Le brave Danois s'assied à côté de lui, etlui demande des nouvelles de sa reconnaissance. L'empereur lui raconte les dangers qu'il a courus, les outrages qu'il a essuyés. « Mais grâce à Dieu , dit-il , Gaydon revient pour se défendre en bataille ou en jugement du crime dont je l'ai accusé. Dieu me pardonne, je crains fort, à ne vous rien celer, de lui avoir fait à tort souffrir de grands maux et d'avoir trop écouté tous les mauvais discours des parents de Ganelon et de Hardré. — C'est la vérité, Sire, vous les avez élevés trop haut dans votre cour. — Certes, dit Charles, ils n'en seront plus les familiers, excepté Gui, le bon guerrier; car il y a en lui du cœur et de la vaillance. Il ne ressemble pas à Alori, à Hardré, à Ganelon, ni au reste de cette race. Il est plein de loyauté, j'en suis certain pour l'avoir éprouvé. » Ogier l'entend et pousse du coude le duc Naimes. Hélas! l'empereur ne sait pas que les traîtres ont comploté sa mort. Si Dieu ne le protège, il ne reverra plus la lumière du jour. P. 316-317.
Tous les barons prennent congé de Charles et rentrent dans leurs tentes. Le roi de Saint-Denis reste seul avec Gui et Alori, qui lui sont chers et qui le haïssent plus que l'Antéchrist. « Sire, lui dit Gui, par le Dieu de paradis , daignez vous rendre à ma prière; venez vous ébattre dans ma tente; je vous montrerai un envoi que l'on m'a fait : douze butors, quatre-vingts perdrix, quatre faisans et vingt-six
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lapins, deux saumons et cinq ou six lamproies. Venez, Sire, vous serez bien servi. — Volontiers, bel ami,» répond Charles. Le vieux roi se lève : Gui d'Hautefeuille le prend par la main etl'emmène à petits pas et aux flambeaux. Arrivé dans la tente des traîtres, Charles s'assied à la table d'honneur. Il y boit tant, qu'il en est tout étourdi, ce Depuis plus d'un an que je suis dans ce pays, dit -il à Gui d'Hautefeuille, je n'ai pas encore été si richement servi. » Ah 1 Dieu de gloire , vrai roi du paradis ! il ne voit pas le piège qu'on lui a tendu. Il a été richement servi, mais il le payera cher. — Gui se lève et va trouver son frère Alori : « Frère, lui dit-il , faites amener nos hommes et charger nos sommiers; il est temps de partir. » Alori fait partir ses gens sans bruit. Gui sort de la tente et y rentre bientôt après, comme une bête effarouchée. « Sainte Marie , reine couronnée! s'écrie t-il. bon roi de France, un grand malheur nous arrive. Si Dieu n'y pourvoit, votre mort est jurée. Voici Gaydon avec ses gens en armes : tout le pays en est couvert; fuyons, votre armée est défaite ! Je ne vous abandonnerai pas, dussé-je y périr. » Charles a changé dévisage : « Ah 1 Dieu, protégez-moi! protégez-moi, sainte Viergecouronnée! » Gui d'Hautefeuille fait monter l'empereur sur un cheval et le fait entourer par plus de mille des traîtres qui lui annoncent la mort de Naimes, son conseiller chéri, celle d'Ogier le Danois et de tous ses barons. Ils lui conseillent de fuir s'il veut sauver sa vie. L'empereur soupire, se lamente et se laisse emmener. — Ils chevauchent à la clarté de la lune. Charles pleure, et sa barbe blanche est toute mouillée de ses
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larmes. Il est aux mains de ceux qui ont juré sa mort, mais il sera sauvé par le Fils de sainte Marie. P. 317-po.
Gaydon, cependant, dort paisiblement dans sa couche, lorsqu'une clarté soudaine, aussi vive que celle de trente cierges, illumine sa chambre où se fait entendre une voix de paradis. Le duc s'éveille et fait le signe de la croix. « Sois sans crainte, bel ami, lui dit un ange. Jésus te mande de te lever à l'instant, de faire armer tes gens et de courir au secours de Charlemagne. Si tu n'obéis , l'empereur est perdu. Il est aux mains de Gui, de son frère Alori et de leurs parents, qui ont dessein de l'emmener en pays étranger. Je ne t'en puis dire davantage, je te quitte; sois prompt, tu redeviendras un jour l'ami de Charles. » A ces mots, Gaydon rend grâces à Dieu et se hâte d'obéir à l'ordre céleste. Lui et ses hommes sortent de la ville à bride abattue. La lune luit pour eux et les éclaire comme ferait le soleil à son midi, tandis que les traîtres qui emmènent Charlemagne ont peine à reconnaître leur route dans l'épaisse obscurité qui les environne. A minuit, ils s'arrêtent près d'un bois et tiennent conseil. Que feront-ils de l'empereur? « Si vous m'en croyez, dit Alori, avant le jour il aura la tête coupée et nous en serons enfin délivrés. » — Mais Gaydon chevauche toujours avec ses nobles barons. Après les avoir longtemps guidés : « Écoutez ! leur ditil, ils ne sont pas loin les traîtres qui tiennent entre leurs mains notre légitime seigneur. Apprêtez-vous à combattre vaillamment. — A vos ordres, » répondentils. P. 320-323.
La nuit s'écoule, et aux premières lueurs du jour
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on voit briller de part et d'autre les heaumes et les écus d'or. « Ah! traître Gui, s'écrie Gaydon, tu ne nous échapperas pas ! L'empereur fut bien fou de se fier à toi ; mais, s'il plaît à Dieu, il va être vengé. » Il dit, pique son cheval et perce le cœur au premier traître qu'il atteint. Gui et les siens courent aux armes, et les deux troupes se mêlent. Malgré sa valeur et celle de ses hommes, Gaydon est sur le point d'être vaincu, lorsque Gui voit venir de loin le duc Naimes et les barons de France. Alors il ne songe plus à lutter et prend honteusement la fuite avec Alori. Charlemagne ainsi abandonné se lamente et ne sait plus que faire. Il aperçoit Gaydon. « Noble chevalier, si tu me donnes la mort, tu commettras un grand péché et ce sera une honte pour tous les tiens. Je t'abandonne mes domaines. J'ai trop vécu, je le vois bien. » A ces mots, le duc, tout ému, met pied à terre, s'agenouille devant Charles et lui rend son épée. Au même moment, surviennent Ogier et Naimes, suivis de leurs compagnons. Leur joie est grande en revoyant l'empereur, qui les embrasse tendrement et leur raconte ensuite comment le traître Gui lui a fait croire qu'ils avaient tous péri sous les coups de Gaydon. P. 323-32$.
Gui et Alori ont abandonné, en fuyant, bon nombre de leurs parents. Gaydon les fait saisir et lier étroitement. Il obtient d'eux l'aveu que leur dessein était de mettre à mort Charlemagne. L'empereur rend grâce à Dieu et à Gaydon de lui avoir sauvé la vie. Il prend le duc par la main et lui dit : « Gaydon, je vous rends le fief que yous tenez de moi, et désormais vous avez toute mon amitié ; pour vous en don-
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nerun gage, je vous investis de la grande sénéchaussée de France. — Quelle courtoisie ! dit Naimes. Remerciez-en l'empereur devant tous les barons. » Gaydon s'incline profondément et s'apprête à baiser les pieds de Charles, qui le relève et veut oublier le passé. — L'empereur et le duc, ainsi réconciliés, font leur entrée à Angers au son des cloches qui sont mises en branle par toute la ville. Arrivé au palais de Gaydon, Charles lui demande où est Claresme. « Elle est belle, lui dit-il, elle est courtoise et bien apprise; elle a une grande terre et de puissants amis. Faisons vos noces, pardieu! » On amène la belle. L'empereur la prend par la main et lui demande si elle consent à accepter Gaydon pour époux. — Que Jésus vous bénisse, Sire, répond-elle : je serai à lui, si telle est sa volonté. — Il ne me déplaît point, dit le duc. — Eh bien, reprend Charles , puisque tous deux sont d'accord, unissons-les. » On se rend au moutier en grande cérémonie et on les marie au nom de la Vierge. — Les noces durèrent huit jours; le neuvième jouria cour se sépara. Charles s'en retourna en France; il dit adieu à Gaydon, et tous deux pleurèrent en se séparant. Gaydon resta à Angers avec sa femme; mais leur union ne fut pas de longue durée , car elle mourut moins d'une année après. Gaydon eut une telle douleur de cette perte, qu'il ne put s'en consoler. Il fit le serment de renoncer à sa seigneurie, et l'histoire dit qu'en effet il se rendit dans un désert où il se fit ermite. Lorsqu'il mourut , son âme s'en alla blanche et pure devant le Créateur de toutes choses. Quant à Gui, il rentra en grâce auprès de Charlemagne, par ses richesses, par ses belles paroles et par la puis-
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sance de sa parenté. A force de présents, le traître maudit reprit sa place parmi les familiers de l'empereur, et le trompa encore plus d'une fois.
Ici se termine la chanson de Gaydon. Qui vous en dira plus long l'inventera, P. 3 2 5-328.
ui or voldroit entendre et escouter Bonne chanson , qui moult fait à loer, Conques traîtres ne pot nul jor amer, Ne li fu bel qu'il en oïst chanter, C'est de Gaydon , qui tant fist à loer , Dou duc Naynmon , qui tant fist à amer, Et dou Danois , qui fu nés outremer ; Aprez , de Charle , nostre emperere ber, Qui en Espaingne fu tant por conquester Quraprez les pères convint les fiuls aler. Ne la pot toute panre ne aquiter ; La mors Rollant le fist moult reculer Et mains conquerre, et mains l'en fist douter. Huimais orrez d'un fier glouton chanter, C'est de Thiebaut, qui d'Aspremont fu nés; Frères fu Gane, dont tant oi avez, Qu'an Ronscevauls traï les .xn. pers, Et les .xx. mil de chevaliers armez.
Et cil Thiebaus parfist moult à douter :
Gaydon. i
Suens fu Montaspres, s'en tint les héritez,
Et Hautefoille , celle noble frétez ;
En Alemaingne ravoit grans poestez,
De par sa famé tenoit quatre citez ,
Et .x. chastiaus et autant fermetez;
Bien puet en ost .11. mil homes mener,
A cleres armes, à destriers sejornez.
Un jor s'en vint fors de l'ost déporter
Par defors Nobles, por les murs esgarder :
Li empereres i fist s'ost sejorner.
Bien furent .vit. de çel mal parenté,
Qui tuit sont conte, duc et demainne et per;
Puient .1. tertre, s'ont un val avalé,
En un broillet là se sont arresté.
L'ost de France ont véu et esgardé,
Si corn il sont à Nobles la cité.
De .111. grans lieues ne sevent tant garder
De nulle part , par terre ne sor mer,
Que onques voient fors pavillons et très.
Tniebaus les voit , si commence à panser ;
Par maintes fois prinst coulor à muer.
Dist Auloris : « Or avez moult pansé ;
« Moult est li rois de grant nobilité. »
Thiebaus respont : « Je ne le puis amer :
ce Par maintes fois a fait mon cuer irer,
« No lingnaige a honi et vergondé ,
<( Gane, mon frère, fist ardoir en .1. ré
<c Sor Rochepure , et tout discipliner,
« Et Pynabel , mon neveu l'alosé ,
<( Fist il à coes de chevax traïnner.
<( Mal soionz nous de si haut parenté,
« Quant ne l'avons murtri et estrainglé.
« Qui no lingnaige auroit bien assamblé
« Par touz les lieus où il a poesté ,
<( Toz li plus povres, qui mains porroit mander,
« Porroit en ost .nm. homes mener,
« A cleres armes, à destriers sejornez. »
Dist Auloris : « Tout ce laissiez ester ;
<( Ce fait Gaydons , nostre annemis mortex,
« Il et ses oncles, dus Naynmes li senez,
« Et li Danois, cui Dex puist mal donner!
« Cil sont dou roi del tout issi privé
« Que ses conseuls ne puet sans euls finer.
« Véez lor tentes (toz les confonde Dés !)
« Com il sont prez de cel demainne tref.
<( Mais qui porroit .i. bon conseil donner,
<( Que poissiens Gaydon au roi mesler,
« Nostre annemi qui tant noz a grevé,
« Si le noz die , por Deu de majesté. »
Thiebaus a dit : « Or oiez mon pansé :
« Quant fui petis , dès que je soi aler,
« Mis fui as laittres , por iestre plus senez ;
« A Saint Denis fui bailliez à l'abé,
« Le plus saige home de la crestienté.
« Mes oncles fu , si m'ot en grant cherté;
« Plus savoit d'art et de l'autorité
« De nyngremance , plus que hom qui soit nés.
« Tant m'en aprinsî que g'en soi à plenté ;
« Car aprez lui cuida que fuisse abez ,
<( Ou à Paris à evesques posez.
« Ganes mes frères ne le volt endurer :
« En Espolisce me fist à lui mander,
ce Là me fist il chevalier adouber,
« Et me donna Montaspre an hérité ,
« Et Hautefoille, qui tant fait à loer.
<( Encor n'ai pas mon grant sen oublié;1
« Encor ai je tel herbe mecinnel
(( En .i. escring, en mon demainne tref ,
<( Qui l'averoit en un mortier triblé,
« Et de blanc vin si Péust destrempé
« On en porroit parmains si meciner
a Dex ne fist home qui de mère soit nés ,
« S'il en avoit .1. poi le col passé ,
« Confession li léust demander,
« Les iex dou chief ne li face voler,
« Le cuer dou ventre et partir et sevrer.
« G'en ferai ja .1. bel présent porter
« A Karlemaine , nostre emperere ber,
« De par Gaydon cui il puet tant amer.
« Il n'i a home où miex se puist fier;
« Il l'ainme tant, ne s'en porra garder
« Qu'il n'en menjust : ce porra lui peser.
(( Lors sera mors , ne porra plus durer.
« Roi me ferez en France coronner ;
(c Si voz donrai les riches héritez ,
« Orliens, et Rains, et Biauvais la cité.
ce Nostre annemi sont en mal an entré :
« Ogiers et Naynmes seront ars en un ré ,
u Gaydes sera à chevax traïnnez. »
Et cil respondent : « Or avez bien parlé ;
« Cist conseuls iert tenus et créantez. »
A ces paroles ont le pui avalé,
Isnellement en sont venu as très.
Son seneschal a Thiebaus apellé :
<( Amis , fait il , mon tref me délivrez ,
« Que n'i demort nus hom de mère nés ,
a Ne clers, ne prestres , ne moinnes, ne abez ;
« Et voz méismez voz irez déporter,
<( Car tel mal ai que je ne puis durer.
— Sire, fait cil , si com voz commandez. »
Li seneschaus fist le tref délivrer ;
Li traïtor s'assistrent lez à lez.
122— in Gaydon.
Thiebaus lor va les herbes aporter ; En .1. mortier les ont fait pesteler, Et de blanc vin l'ont moult tost destrempé. Trente parmains en ont si mecinez Dex ne fist home qui de mère soit nés , S'il en avoit .1. poi le col passé, Confession li léust demander, Les iex dou chief ne li face voler, Le cuer dou ventre et partir et sevrer.
Dist Auloris : « Seignor, or faitez pais ; « Prennez .1. mes que ne voionz jamais, « Qui de parler soit saiges et entais, « Si Penvoions à l'emperéor d'Ais.
<c Les parmains port , si noz aura refais « De par Gaydon , à cui n'auronz ja pais « Devant adonc que il sera desfais. »
Thiebaus a dit, li traîtres mauvais :
« Dex voz en oie, li gloriouz, livrais! » Auloris garde , li traîtres punais , Voit un garson qui fu et ors et lais ; De la cuisinne ist lassez et estrais.
De la cuisinne ez issu le garson, .1. Prouvenciaus , qui le cuer ot félon. Voit le Auloris , si l'a mis à raison : « Amis , dit il , tes pères fu preudom ; « Tu porteras cest présent à Karlon, << Ne dire pas que nouz li envoionz, « Mais de la part au riche duc Caydon, « Le fil JoifTroy l'Angevin , le baron , « Qu'il ainme mieus c'omme de sa maison. « Au revenir, auraz gent guerredon ; « Je te donrai mon hermin pelison,
6 GAYDON. i54 — i86
ce Mon palefroi et mon esmerillon.
— Vostre merci , sire » , dist li garsons. Auloris prinst .1. bliaut à girons, Vestir li fist sans point d'arrestison : Plus bel ira au roial pavillon
Sa raison dire, devant le roi Karlon.
Quant li garsons se fu appareilliez, Chauces de paile de cordoan chauciez, Prent la toaille , à son col la pandié , Et prent la guiche , an destre poing la tient, An cheval monte , Auloris tint l'estrier ; Au tref roial s'est li gars adreciez. Par devant Puis encontre .1. escuier :
« Amis , fait il , est or li rois couchiez ? » Et cil respont que n'i volt atargier : (c Nenil, fait il , on le doit deschaucier ; <( Li chambellain parolent dou couchier,
— Amis , fait il , or tenez cest destrier, « Tant que je aie icest présent baillié ;
« Se g'i gaaing , certez, mieus voz en ier.
— Vostre merci , sire » , dist Pescuiers. Il descendi , et cil li tint l'estrier.
En maistre tref s'en vait li pautonniers f Treuve le roi et maint bon chevalier.
Quant il parla , bien fu qui l'entendié : <( Cil Danmledex , qui tout a à baillier, « Cil saut le roi , par la soie pitié, « Et avec lui ses privez conseilliez , « De par Gaydon, le fil Joiffroi d'Angiers , « Qui voz envoie dou fruit , si en mengiez, « Parmains i a , qui mouit font à prisier, « Et bon claré, qu'il n'a meillor soz ciel.
— Moult grans mercis, li rois li respondié,
« Le sien présent doi je moult avoir chier. « Encor n'a gaires donna moi .xx. destriers ; <( Par saint Denis , je li merirai bien.
— Sire , fait cil , or me donnez congié
(( Qu'à mon seignor soie à son deschaucier.
— Amis , dist Karles, bien fait à otroier. <( Le matin soiez à mon appareillier :
« Se sers por armes , ferai toi chevalier , « Et se tu iez sergans d'autre mestier, « Tant te donrai et argent et ormier « Toz tes lingnaiges i aura recovrier.
— Grans merci, sire » , ce dist li pautonniers. Isnellement revint à l'escuier,
Tost est montez, et cil li tint l'estrier. Au tref Thiebaut est li gloz repairiez ; Mais Auloris à rencontre li vient , L'un de ses bras au col li a ploie : « Amis, dist il, comment as esploitié?
— En non Deu , sire , ce dist li garsons, bien ; « [bLe claré] vi de main en main puirier
« Et les parmains donner as chevaliers. »
Dist Auloris : « Tu as bien esploitié. »
.1. parmain tint que il ot afaitié :
« Tien cestui , frère, je le t'ai estuié. »
Et cil le prinst , qui ne s'i sot gaitier
Que n'en menjast à son grant encombrier.
Il n'en ot pas passé le col très bien
Que li volèrent andui li oil dou chief ;
Li cuers dou ventre li part en .11. moitiés,
Par devant lui chaï mors à ses pies.
Voit le Auloris, onques ne fu si liés.
« Avois ! s'escrie li cuivers renoiez.
« Par Deu , dist il , nos puisons viennent bien ;
« S'or en menjùent li rois ne li princier,
8 GAYDONo 221—2$*
« Ainz la complie sera Ganes vengiez. »
Oiez, seignor, com Dex ot Karlon chier, Qu'il nel laissa honnir ne vergoingnier. Ez voz entré .1. danmoisel legier ; Fiz fu .1. conte qui moult fist à prisier, En sa main porte .i. bon coutel d'acier; Parmains paroit, texiere ses mestiers.
Devant le roi s'estoit agenoillez.
Li rois l'anmoit et si le tenoit chier; Cortoisement l'en prinst à arraisnier :
« Par Deu , sire anfes , moult voz voi volentiers. (( Voz fustez fiz au riche duc Gaiffier, « Qu'an Ronscevaus se laissa detranchier « Avec Rollant et avec Olivier ; « J'amai le père, si tenrai le fil chier. a Par saint Denis, gel voz merirai bien : « De .iic. homes voz acrois vostre fief. — Grans mercis, sire », li anfes respondié. Et Karlemaines, par moult grant amistié , Tint .i. parmain, à l'anfant l'a baillié. Et cil le prinst, qui ne s'i sot gaitier Que n'en menjast à son grant encombrier. Il n'en ot pas passé le col très bien Que li volèrent li bel oil de son chief ; Lî cuers dou ventre li parti et fandié, Devant le roi chaï mors à ses pies.
Li rois le voit, n'ot en lui qu'aïrier; Entre ses bras l'en ala redrescier, Puis le resgarde et avant et arrier.
Quant sain le voit, moult s'en est merveilliez, Fors que des iex qui volèrent dou chief. Adonques primes s'aperciut li rois bien Par le mes fu ç'on li ot envoie ;
Adont s'escrie li riches rois proisiez :
« Par Deu, seignor, tuitiestez engingnié,
« Trestuit icil qui dou fruit ont mengié.
— Avois ! s'escrient li baron chevalier,
« Chascuns de noz tient le sien tôt entier. » Lors en aorent le Glorioz dou ciel.
Nostre empereres fu forment corresouz ; Deu en jura , le père gloriouz :
i( Encor voir hui amoie plus Gaydon, « Le fil Joffroy l'Angevin , le baron , « Que ne faisoie home de ma maison ; « Et or me cuide ocirre en traïson , « Et par le fruit qu'aporta uns garsons ! ce Dex me confonde parmi la crois , en som , <( Se mais menjuz de char ne de poisson , « Ne ne bevrai de claré , de vin bon , « S'aurai tenu son cuer dedens mon poing. » Li rois manda Girart de Roussillon , Gui de Biaufort et Aymon de Dordon :
« Entr'euls amainnent .nm. compaingnons « Poriestre prest de ce que rouverons. » Et cil respondent : « A Deu benéison ! » [*Li mes] s'en torne à force et à bandon, A chascun dist le messaige Karlon, Puis s'en repaire , si l'a mis à raison : « Drois empereres, vezici vos barons.
— Dex! dist li rois, corn demoré il ont! » Cil sont venu devant le roi Karlon.
Karles li rois lor conte l'achoison ;
Cil s'en merveillent et font crois en lor frons. Premiers parla Girars de Roussillon :
« Drois empereres, ditez que noz ferons.
— Baron, dist Karles, quant iestez compaingnon ?
— .IIm., sire, ne sai s'assez estonz.
— Oïl, dist Karles, car tuit iestez preudom. « Dirai voz ores com m'a servi Gaydons ,
<c Li fiz Joiffroi PAngevin, le baron, « Que plus amoie c'omme de ma maison : a Or me voloit ocirre en traïson , « Et par le fruit qu'aporta uns garsons. t « Dex me confonde , qui souffri passion , ' « Se mais menjus de char ne de poisson, « Ne ne bevrai de claré , de vin bon , <( Si l'aurai ars en feu ou en charbon , « Se il est chose quel loent li baron. « Gaydes set bien les voies et les pons ; « Il s'enfuira anquenuit à larron, « Car il ne set se ge sui mors ou non. « Mais, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron, « Se je ne l'ai en ma commandison , « Demain, au jor, ansois que prime sont, « Poi voz poez fier es iex dou front ; « Ne voz lairrai vaillant un esporon. » Et dist Girars : « Trop i perdrions donc ; « Dormez séur, car bien le gaiterons. » A .un. fois le trait à un bouzon, Sor la rivière , dont il gardent le pont, Sont embuschié, ainz nés aperciut on.
Sainte Marie ! or aidiez au baron , Qu'il ne set mot de ceste traïson , Que li porchace dans Thiebaus d'Aspremont : Soef se dort dedens son pavillon.
Li dus se dort en son lit d'olyfant ; Dedens son tref de bon paile auffriquant N'i avoit cierges ne chandeille alumant, Mais escharboucle qui sont cler et luisant :
520—3 52 GàYDON. Il
Tout adez vont de clarté tensonnant.
A mie nuit ja ne sera si grant,
Ne ja obscure ne sera si forment ,
Que on nen voie tout aussi clerement
Comme de main, endroit prime sonnant.
.1111. kalendres li chantoient devant,
Et commensoient dès le soleil couchant ,
Puis ne finoient jusqu'à l'aube apparant.
A mie nuit, par som le coc chantant,
Une avison li vint en son dormant,
Que il estoit en Valie la grant.
En sa forest esgarez si forment
Qu'il n'avoiast por nulle riens vivant*
Devers le ciel venoit .1. aygles gransy
Teste avoit rouge, vermeille comme sanc,
Tout debrisoit quant qu'aloit ataingnant;
Par lui venoit tant orgoillousement
Qu'il li tranchoit le chief de l'aufferrant.
Li dus descent, son destrier complaingnant ;
Et .vu. sangler li venoient devant,
Qui l'assailloient moult angoissousement.
Par devers destre venoit .1. pors moult grans ,
Tex .1111. plaies li faisoit en ses flans
De la menor morust .1. amirans.
Li dus l'agarde tout droit par de devant,
Tel cop li donne de l'espée trenchant
Toute li vait dedens le cors boutant ,
Estorst son cop , si l'abat mort atant.
Li dus s'esveille et s'assist maintenant;
.1. gentiz moz li vint adont devant :
« Sainte Marie, car me soiez aidans ! »
Li dus s'esveille à la fréor qu'il a , Ses chambellains maintenant apella,
12 GAYDON. jjj— ?8j
Isnellement se vesti et chausa.
Li chapelains de chanter se hasta ; Il dist la messe, et li dus Pescouta.
Crans fu l'offrande que li dus offert a ; Dou monstier ist quant la messe fina, Isnellement dedens son tref entra.
Touz ses barons par devant lui manda , Et dist à euls qu'au tref roial ira, 0 son seignor là s'esbanoiera , Et as eschas devant lui joera.
Li dus ne s'est tant ne quant arrestez ; El destrier monte corrant et abrievé , A cort s'en vait por son cors déporter ; Mais s'il séust comment il est menez, N'i volsist estre por l'or de .x. citez. Cil s'en repairent , qui le duc ont guié ; Au tref Gaydon en sont tôt droit aie.
Li dus Girars a premerains parlé , De Roussillon , qui moult fu preus et ber; Le seneschal au duc a apellé :
« Amis, dist il, où est tes sire alez? » Et cil respont : « A la cort, en non Dé. » Et dist Girars : « Dis me tu vérité ? — Oïl, voir, sire, ne voz ai point faussé, a Que à la cort est mes sires alez. » Dist l'uns à l'autre : « Li dus est forsenez , « Qui va à cort et ainsiz a ouvré.
« Tel traïson comment osa panser?
« On li devroit toz les membres coper, a Ardoir en feu ou gieter en la mer. » Et dist Girars : « Tout ce laissiez ester : « Mains gentiz hon est à tort encorpez. » Atant s'en tornent, n'i ont plus demoré.
38é—4i8 GAYDON. 1}
A lor très vinrent, si se sont desarmé , Puis s'appareillent, si sont à cortalé.
Enmi lor voie ont Thiebaut encontre , Et touz les .vu., o les félons pansers. Quant il i entrent, touz en empli li très. Moult en i ot de cel mal parenté, Qui onques bien nen orent empensé.
.1. poi devant i fu Gaydes entrez ; Entre les jambes Naynmon iert acoudez.
Cil chevalier s'assiéent sor les jons, Sor les tapis, entor et environ.
Gaydes se sist devant les pies Naynmon; Entre les jambes séoit au franc baron, Cel de Baiviere, qui tant fu gentiz hom. Li rois resgarde tant prince et tant baron , Devant lui garde, si a véu Gaydon, Le fil Joiffroi l'Angevin, le baron.
Lors li ramembre de la grant traïson : Tainst lui la chiere, se li mua li frons; Ausiz noircist li rois comme charbons .
La soie chiere ne priseroit nus hom , Car elle estoit plus fiere d'un lyon.
Tint .i. coutel qui plain pié ot de lonc; La manche an fu de l'uevre Salemon , Et li aciers poitevins jusqu'an som.
En talent ot qu'il en ferist Gaydon , Quant se porpense , si apella Naynmon : « Biaus sire Naynmes, ce dist li rois Karlon , (( Car demandez vostre neveu Gaydon, <( S'il clainme en France ne chastel ne donjon , «c Ne bore, ne ville, fermeté ne maison, « Ne d'autre chose vaillant un esperon; « Se il le clainme, droiture l'en ferons. »
14 Gaydon. 4«9— 4M
Li dus l'entent , si saut sus de randon :
« Nenil voir, sire, s'a votre plaisir non,
« Se je n'avoie fors seulement le don
« Que me donnastez dedens vo pavillon,
« Quant je ocis Pynabel le félon.
« A icelle hore , oi je Thierris à non ;
« Mais por .1. jay m'apelle on Gaydon,
<( Qui sor mon hiaume s'assist, bien le vit on.
« Par voz sui je , biaus sire, riches hom.
« Mais, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron,
« Je vos ainz plus que nulle riens dou mont;
« [b Servirai vos à coite d'esperon].
« Mien enciant, sauf seront vostre don;
« Ja de celle hore n'orrai vostre besoing
« Ne voz amaingne .xxx. mil compaignons,
(( A cleres armes et à chevax gascons.
— Tais , glouz, dist Karles , li cors Deu mal te
« Com tu seiz ores couvrir ta traïson ! » [donst !
En pies se dresce Karlemaines li rois : « Or m'entendez, Alemant et Tyois, <c Et Loherainc et Normant et Fransois! « Doit dont cist dus lez mon costel seoir, « Qui tel présent m'envoia ci arsoir ? « A .1. vaslet en donnai demanois, <c Fil à .1. conte qui Auvergne tenoit; « Il n'en ot pas passé le col , ce croi , « [bL\ cuers del vantre li fu partiz en trois]. « Ice fist Gaydes que ci voi devant moi. « Dex me confonde , li glorioz, li voirs, « Se mais menjus tandis que il vis soit ! » Li dus l'entent, cuidiez que ne l'en poist? De marnaient ot trestot le cuer noir; Lors saut en pies , que le virent Fransois :
« Drois empereres , dist li dus , ce que doit
« Que li coraiges voz mue si sor moi ?
« La traïson deffant je endroit moi ;
« Ne la pensaisse, por les membres ardoir.
« Li dus Rollans me norri, par ma foi ;
« Gel servi bien de cuer, en bonne foi ;
(( .VIL anz toz plains li gardai son conroi.
« En Ronscevax où noz fumez destroit ,
« En la bataille où ne fumez que troi ,
« Ce fu Rollans et Parcevesque et moi,
« Là vi mon père detranchier devant moi,
« Se ne li poi ne aidier ne valoir,
« Car de .111. plaies oi le cuer moult destroit.
« Li dus Rollans m'embrasa contre soi,
« Quant il sonna son olyfant .111. fois.
« La maistre vainne dou cuer li desrompoit,
« Parmi la bouche toz li sans li filoit ;
« Tel . 1 11 1 . rai en volèrent sor moi
« De tout le menre, par la foi que voz doi ,
« Poisse emplir .1. bacin demanois.
« Et quant il vit que à la mort estoit ,
« Que nulle aide mestier ne li avoit,
« Il m'envoia sor .i. destrier norois
« (C'est Clinevent, ja meillor ne verrois),
« Il m'envoia, bons rois, desci à toi,
« Por raconter le voir, corn il estoit ,
<c De Ganelon, qui trais noz avoit.
« Vos n'i éustez Loherainc ne Thyois ,
« Fransois, Normant, ne Breton ne Ainglois,
« Vers Ganelon osast lever le doi ,
« Que Pynabel voz en ocis tout froit.
« Je m'en alai, que li mestiers estoit,
« Vers Ganelon voz fornis vostre droit,
a Vers le cuivert, le traïtor renois ;
i6 Gaydon. 486-J19
« Tel guerredon en doi je bien avoir, « Quant voz ce ditez jamais ne mengeroiz (f Trosqu'à celle hore que voz ocis m'auroiz ? a Porle Seignor, qui haut siet et loinz voit, « Gardez , biaus sire , que voz ce ne fasois « Dont blasme aiez de nul de vos Fransois !
— Tais , gloz , dist Karles, tu soiez maléois ! <( Que doit p or ce que tu si me deçoiz ,
« Quant] tuit le virent , qui i furent arsoir , « Que li presens fu assiz devant moi , « Et si me fu présentez de par toi ? Riolz se lieve, cil qui Le Mans tenoit; En toute France si saige home n'avoit, Ne qui miex saiche le tort partir dou droit. Blanche ot la barbe et le chief comme noif; Départ la presse , si vint devant le roi : « Drois empereres, dist il , entendez moi : « Je teing dou duc trestout Aloenois , « Et tout le Perche et tout le Saonois ; « Trosqu'à Angiers en corrent mi destroit. « [b Se je cuidoie] que voz déissiez voir, « Ma bouche juge que l'aillissiens ardoir ; « Mais ne cuit mie que nus s'en liet des mois u Qui vers le duc en préist ses conrois a Qu'il ait fait chose dont vers voz mesprins soit.
— Tais, glouz, dist Karles, tu soiez maléois! « Di ta parole, puis fui de devant moi ;
« Je te haz tant que ne te puis véoir. « Trop me redout que ce ne soit par toi : « Onques encor ne me portas tu foi , « N 'onques dou Mans ne poi service avoir; « Se l'oi au main, je ne l'oi pas au soir. » Et dist Riolz : « Si n'aurez voz des mois. « Se voz au Mans me volez asseoir,
520— jji GAYDON. 17
« Faitez le moi savoir devant .1. mois : « Bieni porrez seoir .11. ans ou trois.» Karles Tentent, moult en ot le cuer noir.
En pies se dresce nostre rois de Léun , Si a parlé par moult ruiste vertu :
« Or m'entendez , tuit mi baron créu : « Riol dou Mans avez bien entendu , ce Qui me ramposne , moult en sui irascus , « Et si me dist ja li dus n'iert vaincus ; « Auroit il ores baron en ma cort nuls ce Qui vers le duc en portast son escu « De ceste chose qui apparissans fu ? » Ogiers se dresce et dans Sanses li dus, Cil de Borgoingne à la fiere vertu :
« Drois empereres , trop iestez irascuz ; « Vostre coraiges voz est trop esméuz.
« Parlez de ceuls, comment sont maintenu, « Qui ci estoient quant li presens i fu. — Hé Dex! dist Karles, ja n'en parole nus; « Ansois sont tuit si taisant et si mu « Que se il fussent couvert dedens .1. fu. »
Nostre empereres fu forment aïrouz ; Deu en jura , le père gloriouz :
« Se sans bataille s'en va ainsiz Gaydons, « Li fiuls Joiffroi l'Angevin, le baron, « Dont puis je dire qu'an ma cort n'a preudon.» En pies se dresce dans Thiebaus d'Aspremont , Li desloiaus qu'ot fait la traïson , Qui frères fu au conte Ganelon , Qu'an Ronscevaus traï les compaingnons Et les .xxm. des chevaliers barons; Devant le roi se mist à jenoillons,
Caydon. 2
i8 Gaydon. na— J84
Cortoisement l'en a mis à raison :
« Drois empereres , dist Thiebaus d'Aspremont,
<c Je ne sui mie dou mieus de ta maison ,
<c Tout por mon frère le conte Ganelon;
« Mais, se Deu plaist, ancui voz serviron
« De tel service ou noz preu averonz ;
« Ceste grant ire à mesure métrons.
« Dirai voz ores corn m'a servi Gaydons,
« Li fiz Joiffroi qui est de tel renon ,
(( Que plus amoiez c'omme de ta maison.
« Je convoioie arsoir le duc Sanson ,
« Toutes les loges , devers mon pavillon ;
<( Je vi Gaydon dessevrer d'un garson,
« Une toaille à son col environ
« Et une boiste , ne sai s'iert plainne ou non.
« Tant se hasta li gars de sa raison
« C'un des parmains donna à mon garson ;
<( Il en menja ainz que descendion ;
« Lors li volèrent andui li oil dou front :
« Encor gist mors devant mon pavillon.
« Garant en trai Amboyn et Millon ,
(( Et Guillemer et Gautier d'Avalon :
i< Se cest afaire voloit noier Gaydon,
« Je sui touz prez que noz li monstrerons. »
Gaydes Tentent , s'en rist sor le menton ;
En son cuer pense que celle traïson
Ont controuvée li encriemmé félon
Por lui mesler au riche roi Karlon.
Bien seit et voit que c'est par Pachoison
De Pynabel et dou fel Ganelon ;
Vengier s'en cuident par si faite raison.
Mais, se Deu plaist, qui souffri passion,
Il en auront ancui mal guerredon.
j8j— 617 Gaydon. 19
Quant vit li dus Thiebaus s'en entremist , Qui li donnast et Orliens et Paris , Toute la terre au roi de Saint Denis, A celle fois si lié ne le fçist.
« Drois empereres, li dus Gaydes a dit , <( Vez moi tout prest et tôt amenevi « De moi deffendre, que Thiebaus a menti , « Et tex pensers ainz de moi ne parti, « N'onques nel voil n'onques nel consenti , a N'onques encor en penser ne me vint. » Thiebaus despoille .1. riche mantel gris ; Devant le roi tantost se poroffri.
Dou mantel gris est Thiebaus deffunblez ; De cendal d'André la couverture an ert ; Devant Fransois l'a à terre gieté , Et remest saingles en bliaut gironné.
Grant ot le cors, parcréu et menbré , Larges espaules et le pis encharné , La jambe droite et le pié bien torné ; Bien li avint à iestre esperonné.
Les bras ot Ions et les poins bien quarrez, La face blanche et le vis coulouré, Et les iex vairs comme faucons muez, Et le poil blont, menu rencercelé ; N'a el mont or tant cuit ne esmeré Contre le poil ne perde sa clarté.
N'a home el mont de si grant poesté Parcui Thiebaus poïst iestre matez, S'il ne fust si plains de desioiautez.
Es mains le roi a son gaige donné.
.XIIII. conte en sont en pies levé, De son lingnaige et de son parenté , Tuit dient : « Sire , or le noz recréez
<c Premièrement desor nos héritez,
<( Et en après sor les membres coper.
« S'il est vaincus , nés en volons porter.
— Baron , dist Karles, si soit corn dit avez. »
Et Thiebausra son mantel affunblé,
Si s'est rassis là d'ont il fu levez.
Dist li traîtres : « Ainsiz doit il aler. »
Et Karlemaines a Gaydon apellé :
« Sire vassal, ostaiges me livrez.
« Je teing vo gaige ; ansoiz que m'eschapez ,
« Avrai ostaiges, ou le poing i perdrez. »
Li dus esgarde environ le barné ,
Mais n'en voit nul qui s'en voille lever;
Le chief baissa , si commence à penser.
Karles esgarde et voit le duc iré :
« Vassal, dist il, voz por quoi demorez
« Que vos ostaiges tantost ne me livrez ?
(( Par saint Denis, qui est mes avoez,
« Tost voz porra à dammaige torner :
« Cel destre poing voz ferai ja coper,
<( Dont voz cel gaige m'avez el mien donné ;
<( Et tex voz puet ostaigier de son gré
« Cui je ferai touz les membres coper,
<( Ardoir en feu et la poudre venter. »
Quant Fransois oient lor seignor si parler,
Mal de celui qui osast mot sonner.
Trestuit se taisent, duc et demainne et per,
Ne mais icil qui nel porrent véer.
De Toardois est l'evesques levez ,
Rispeus de Nantes et Joiffroisl'adurez,
Guis de Biaufort et Riols li membrez ;
Devant le roi en sont venu ester : •
<( Sire, font il, car le noz recréez
ce Premièrement desor nos héritez,
éj2-é84 GAYDON. 21
« Et en aprez sor les membres coper ;
« S'il est vaincus , nés en volons porter.
— Baron, dist Karles, arrière voz tenez.
« Voz iestez tuit si home et si chasé ;
« De lui tenez toutes vos héritez ,
« Et bors et villes et chastiaus et citez,
« Et hom qui est de traïson retez ,
« Il ne doit pas ses homes amener ;
<( Ainz se devroit ostaigier de ses pers ,
« Le sien méismez trestot abandonner.
« Par saint Denis, quant de moi partirez ,
« Voz convenra d'autre martin chanter. »
Ogier apelle , le Danois d'outremer :
« Danois, fait il, faitez le moi garder
« Jusqu'à demain que li jors parra clers;
« Car, par l'apostre c'on quiert en Noiron pré,
« Se il se muevent et il me soit conté ,
« Perdu aurez mon cuer et m'amisté.
Ogiers respont : « A vostre volenté. »
Dolans en fu, mais ne l'ose véer.
Nostre empereres fu forment corrouciez ; Il a tel duel à poi n'est enraigiez.
Il s'apuia au col d'un chevalier, Devant lui garde, et voit le duc irié ; Par mautalent l'a tantost arraisnié :
« Sire vassal , por coi me delaiez <( Que vos ostaiges tantost ne me bailliez ? (c Par saint Denis, cui hom je sui dou chief , <( Le destre poing voz ferai ja tranchier, « Dont voz m'avez vo gaige ou mien baillié ; <( Et tex voz puet folement ostaigier « Cui je ferai toz les membres tranchier, « Ardoir en feu ou en eve noier. »
Fransois o'irent lor seignor desraisnier ;
Mal soit de cel qui ost lever le chief.
Atant s'en vont li baron chevalier.
Voit les li dus , n'ot en lui qu'aïrier ;
Tenrement plore des biaus iex de son chief,
Deu reclama qui tout a à jugier :
« Pères de gloire , où fis je le pechié ,
« Par coi on m'a en cort tant empirié
« Que n'ai parent qui de moi ait pitié ?
« Las ! je cuidai tant avoir esploitié
<( Que je eusse de Karlon l'amistié ;
« Mais traitor m'en ont si esloingnié
<c Qu'il me menace qu'aurai le chief tranchié.
(c Hé! Rollant, sire, nobile chevaliers,
« Bien sai devoir, se voz or vescuissiez ,
a Ja en la cort ne fuisse ainsiz traitiez!
— Non, glouz, dist Karles, jane le pansissiez;
« Qu'il voz féist touz les membres tranchier,
« Ardoir en feu ou detraire à sommiers. »
Li dus l'entent, le sens cuida changier ;
Il se resgarde , voit Naynmon le Baivier,
Par devant lui s'en vait agenoillier ,
Par grant amor l'en prinst à arraisnier :
« Sire , dit il, por coi ne m'ostaigiez ?
<c Ja savez voz que je sui vostre niés,
a Fiuls vo seror, se dire le deingniez. »
Naynmes l'entent , si l'en prinst grans pitiés :
a Certez, dit il, or ai fait que lasniers
u Et que coars , que faillis chevaliers ;
i( Mais trop doutoie mon seignor correcier.
« Or ne lairoie , por les membres tranchier,
« Que je ne voise mon neveu ostaigier. )>
Touz estendus chaï le roi as pies :
« Drois empereres, dist Naynmes de Baiviers,
7!9— 7Ji GAYDON. 23
« Se il voz plaist , or le me raplegiez
« Sor quant que j'ai, sor [fcchastiax] et sor fiés ,
<( Et en aprez sor les membres tranchier.
— Naynmes, dist Karles, corn voz plaira si iert ; <c Mais une chose voz voil bien acointier,
(( Que, par celui qui tout a à jugier, « S'il est vaincus, voz en serez iriez.
— Sire , dist Naynmes , corn voz plaira si iert ; « Premièrement en iert mes cors jugiez.» .111. fois se pasme ainzque soit redreciez ,
As pies le roi, dus Naynmes li Baiviers. Karles le voit, s'en ot le cuer irié.
N'ot en la cort serjant ne chevalier, Ne un ne autre , garson ne escuier, Qui oist Naynmon son neveu ostaigier, Qui n'en plorast des biaus iex de son chief : .IIe. et plus en plorent de pitié.
Ogiers se sist devant les pies le roi : « Drois empereres, dit il , entendez moi : « Les siens doit on amer en bonne foi. « Or a dus Naynmes le duc plevi, ce voi ; « Se je cuidoie , sire, qu'il ne voz poist , <( J'ostaigeroie ces homes orendroit.
— Ogiers, dist Karles, com voz plaira si soit; « Mais le matin les raiez devant moi,
« .1. poi devant que la bataille soit. » Ogiers respont : «Avo volenté soit. »
Thiebaus se dresce, qui Aspremont tenoit , Desrompt la presse , si vint devant le roi : « Drois empereres, je m'en vois orendroit; (( Quant voldrez voz que la bataille soit ? — Thiebaus, dist Karles, ja mar m'en mescroirois « Que ja traîtres ait lonc sejor vers moi :
« Le matinnet gardez que ci soioiz.
c Par cel seignor qui haut siet et loins voit,
« Buer l'avez fait, se voz ne me mentois.
« D'or en avant mes seneschaus serois,
« Et Poriflambe de France porterois.
« Bien iert amez cui voz i amerois ;
« Cui voz harrez n'i porra remanoir. »
Thiebaus respont : c< Or en soit Dex au droit! »
Lors dist en bas que nus ne l'entendoit :
« Mauvaisement endroit moi en iroit.
— Drois empereres, li dus Ogiers a dit, « Ne créez pas le lyngnaige Aulori , et Ne le lyngnaige qui onques bien ne fist , « En Ronscevax vostre neveu trait, « Et les .xxm* des chevaliers hardis.
— Ogiers, dist Karles, merveilles avez dit! « Me cuidiez voz de parole esbaubir, « Quant tuit le virent qui arsoir furent ci , « Et li presens fu devant moi assis ? » Li dus se dresce, qui s'en voloit partir. Nostre empereres l'acena un petit :
(( Sire vassal , nel metez en oubli ; c< De la bataille soiez près le matin. » Li dus respont : « Si m'en avez garni (( Jor de ma vie nel quier maittre en oubli. » De la cort partent li chevalier de pris ; A lor très vont li prince et li marchis. Trosqu'à son tref Gaydes ne prinst ainz fin ; Encontre viennent si chevalier de pris.
Devant son tref est Gaydes descendus.
Encontre sont maint chevalier venu , Vestu de vair, de gris et de bofïu ,
Qui li escrient : « Avez besoing eu ?
— Oïl, baron, onques hon n'en ot plus. » Dist Amaufrois : « J'ai grant paor eu ,
« Quant Karles tint le coutel esmolu ;
((Ne gardai Tore qu'il voz éust féru
« Ou en poitrine , ou en cors, ou en bu.
« Jamais nul jornen iere en ma vertu,
(( Mais n'en croiroie nul home qui ainz fust
« Que par Thiebaut ne soit cist plais méuz. »
Li dus a dit : « Quel part qu'il soit créu,
« Mauvaisement me dut iestre avenu
« Dou dextre poing ; à poi ne l'ai perdu.
« Quant il tenoit le grant coutel agu,
« Ne gardai Pore qu'il m'en éust féru ;
<( Mais, par celui qui en ciel fait vertu ,
« S'encor séoie sor Clinevent le brun
« (Tex chevax est onques mieudres ne fu ,
« Fors Villantif, ne sai s'il le valu),
« Et je tenoie mon brant d'acier molu
« (C'est Hauteclere, le conte Olivier fu),
« Karlon rendroie et mercis et salu.
« A grant merveille me sera deffendu ,
« S'encor ne trai le sanc dou cors de lu.
— Hé ! fel gloutons , dist Riolz, que dis tu ? « Ton droit seignor, se Pavoiez féru ,
« Devant celle hore que il deffiezfust, « Jamais en cort ne seroiez connus « Que chevaliers te tendist ton escu.
« Weuls tu sambler un Girbert qui ja fu, « Qui guerroia contre le roi Jhesu?
« Et nostre Sires , par la soie vertu, « Le fist mucier dedens le crues d'un fust. « Vois tu ces terres et ces haus.mons agus ? « Tant i a très et pavillons tendus ,
2G GAYDON. 818 — 8jo
« Plus que Girbers pot guerroier Jhesu « N'auroiez tu contre Karlon vertu.;)
Riolz a dit : « Or est li tans entrez <c Que cuide faire .1. legiers bachelers « C'uns saiges hon n'oseroit pas panser. « Resambler weuls Girbert le desraé , « Qui guerroia contre méisme Dé ?
« Et quant Jhesus Tôt ainsiz malmené, « Ne li laissa ne chastel ne cité, « Donjon ne ville ne bore ne fermeté , « En crues d'un fust le fist aprez entrer ; « Puis l'en gieta par si grant poesté , « Par .1. effoudre , qu'il le fist aweugler. « Je voz norri petit anfant , soef , « Tant que voz oi au duc Rollant jousté , « Soz Aspremont où il fu adoubez ; « Parmi tout ce , mon seignor naturel , « De cui je tieng toutes mes héritez , « Et bors et villes et chastiax et citez , « De cest baston qui gist enmi cest tref , (c Voz en alaisse parmi le chief donner. » Gaydes l'entent , si commence à parler : « Merci, biaus sire , por Deu de majesté ! « Jamais nul jor ne le quier apenser. » Li cuens dou Perche a les mos escoutez; Forment en ot le cuer triste et iré ; Pas avant autre est celle part alez :
(( Sire, dit il, laissiez Riol ester, <( Et le viellart desci au Mans aler « Boivre ses vins , dont il i a pienté , « Et par matin de ses poons disner :
« Viandes ait, qu'il ne quiert jamais el , « Fors le dormir et le bien reposer. »
85i — 884 Gaydon; 27
Riolz l'entent, a poi n'est forceriez;
Par grant vertu est vers le duc alez ,
En haut parole , car bien fu escoutez :
<( Sire , vassal, moult grant tort en avez*
<r Se j'ai poons, voz en aiez maugrez;
« Car ges conquis, quant je fui bachelers^
« A cleres armes, à destriers sejornez*
« Encor m'en servent .imm. home armé. »
Jusqu'à son vis li a sa main porté ,
Et en aprez en vola li sans clers,
Trosques à poi venissent au mesler".
Quant ce voit Gaydes, le sens cuide desver;
Desor le dois est saillis touz irez ;
En sa main tint .1. baston pomelé.
Quant il parla, si fu bien escoutez ;
Il jure Deu, le roi de majesté ,
Il n'i a nul qui tant soit ses privez,
S'estor commence si soit li champs finez,
Ne soit pendus à .1. aubre ramé :
« Je me fi tant en ma grant loiauté
« De ceste chose dont on m'a encorpé ,
« Que nel pensaisse por ardoir en .1. ré.
« Mais qui sauroit .1. bon conseil donner,
« Si le noz die, por Deu de majesté.
« Quant sera chose qu'aurai mon champ fine,
« Et mort Thiebaut , le traïtor prouvé ,
« En quel manière m'en porrai je aler
« Droit à Angiers, la mirable cité?
« Sachiez au roi ne voldrai pas parler;
« De moie part le voldrai deffier
<( Ja tantc'om puisse .nm. homes mener,
« A cleres armes, à destriers sejornez.
« Ne [^faudra guerre] vers lui tout mon aé. »
Dist Riolz : « Sire, conseil voz demandez ;
28 GAYDON. 88j— 917
« Se m'en créez, bons voz sera donnez.
« A mienuit ferons coillir nos très,
<( Coffres et maies sor les sommiers trorser,
<( Fors que les armes, que retenir ferez ;
« Tout le chemin les an envoierez
« Trosqu'à Angiers, qui est vostre citez ,
« Et le chemin dou Mans n'i oubliez.
« Nos les sieurrons, quant li champs iert finez.
« De vostre part soit Karles deffiez ;
« [*Cuer] voz faudra, se chierne li vendez
ce La vilonnie dont iestez apellez.
<c Je sai de voir que voz Thiebaut vaintrez ,
t< Car Dex et drois sera vostre avoez. »
Dist Gaydes : « Sire , moult bien me confortez ;
« Au grant besoing onques ne m'oubliez ;
« Souventes fois eu mestier m'avez.
« Dex voz en rende et mérites et grez !
<( Se je eschape , por voir dire porrez
(( Quant que j'aurai iert en vos volentez. »
Or voz lairons ci endroit de Gaydon , Le fil Joiffroi l'Angevin, le baron ; Quant lieus en iert , bien i recouverrons. Mais malement si gardent li baron ; Car cil Thiebaus , qui sire iert d'Aspremont , Ot en sa cort .1. moult mauvais garson, Qui ot espic et escharpe et bordon.
Si se musa es grans tentes Gaydon; N'i ot parole ne contée raison Li gars n'ait mise desoz son chaperon.
Lors l'ala dire à Thiebaut d'Aspremont.
Thiebaus le voit, si l'a mis à raison : « Diva, fait il, corn se contient Gaydons ? — En non Deu, sire , plus est fiers d'un lyon ;
ce II jure Deu et sa surrexion
« Qu'à Hauteclere voz mouvra tel tenson
« Trenchera voz le chief sor le menton. »
Thiebaus a dit : « Et que ferai je dont ?
<( Se je tenoie mon brant enz an mon poing,
« Qui fu mon père, le riche duc Grifon,
« Cel d'Autefoille, le nobile baron ,
« Toute sa force ne pris pas .1. bouton.
— Or m'entendez , sire, dist li garsons,
« Je ai oie toute lor traïson :
<( Il s'enfuiront anquenuit à larron ,
« Tout lor harnois avant envoieront
« Trosqu'à Angiers, à coite d'esporon ,
« Ses conduira Ferraus li poingnéors ,
« Et Amaufrois, à .viic. compaingnons. »
Dist Auloris : « Noz les convoierons
a En tel manière que ja preu n'i auront. »
Thiebaus a dit : « Baron, entendez moi : a Hom qui tort a combatre ne se doit. » Auloriet en apella à soi :
« Va, pren Guion, ton frère , avecques toi , a Atout .n.m. de chevaliers cortois, « A cleres armes et à riches conrois ; « Le val de Glaye voz acheminnerois.
« .II. bois i a qui tuit sont de sapois ; (( Iluec voz proi que voz voz mipartoiz, « Et , s'encontrez Ferraut ne lor harnois, « A touz voz proi que les chiés en prennois , « Car je n'ai cure que jamais change an soit. »
Thiebaus a dit : Seignor, or m'entendez : « Hom qui tort a ne doit en champ aler. » Auloriet en prinst à apeller,
Puis li commande que il se voit armer, Ses compaingnons face bien atorner.
Et cil respont : « Volentiers et de grez. » Auloris s'arme, que n'i volt arrester, Et fist .nm. de chevaliers armer ; Le val de Glaye se sont acheminné.
Ainz que li cos éust .111. fois chanté, Se furent il et parti et sevré,
De l'agait voil ici endroit laissier ; Quant lieus en iert , bien en saurai plaidier. De Gaydon voil ici rencommencier.
Li dus appelle Ferraut cui molt ot chier, Et Amaufroi qui moult fist à prisier ; Si neveu sont , bien s'i doit afier.
« Baron, dit il, allez voz haubergier; (( Nostre harnois voz convient convoier. » Ferraus a dit : « Bien fait à otroier. » Ses armes prent por soi appareillier, Ensambleo euls tel .vnc. chevalier N'i a celui n'ait bon corrant destrier, Et cleres armes et escu de quartier, Et roide lance et espée d'acier.
Gaydes a fait très et tentes chargier, Coffres et maies ; trorsé sont li sommier ; Ainz n'i remest chaudière ne trepier, Pot ne paiele, coûte ne oreillier.
Son maistre tref a fait Gaydes laissier; Et cil issirent de l'ost tôt sans noisier, Lor harnois font devant euls avoier, Le val de Glaye prinrent à chevauchier ; Mais il ne sevent le mortel encombrier, Corn Auloris les a fait agaitier, Qui touz les weult ocirre et detranchier.
985 — lois GAYDON. 51
Se Dex n'en panse , qui tout a à jugier, Ansoiz que voient autre nuit anuitier, Perdront les testes, n'i aura recouvrier. Vers Angiers vont, Dex les puist conseillier !
Va s'en Ferraus, Dex le puisse sauver ! Et Amaufrois, qui tant fait à loer , Et tel .vnc., qui tuit sont bacheler; Devant eux font les sommiers arouter.
Dès or voz voil de Naynmon ci conter^ Qui prinst congié au meillor coronné Qui onques fust en la crestienté, A tout .vnc. de chevaliers armez, Et autretant de legiers bachelers.
Yves de Bascles s'est encontre levez, .1. arcevesques, qui [bk cort] fu posez ; Cil prinst Naynmon par le mantel doré : <( Sire, dit il, por Deu de majesté, (( Véiz tu onques home plus malmené « Corn fu mes sires dedens le maistre tref ? » Dus Naynmes l'oit, à poi qu'il n'est desvez : « Sire arcevesques, or me laissiez ester; « G'en ai tel duel que j'en cuit forsener.» Li arcevesques les a ammonestez, Saingniez les a et benéis de Dé :
« Seignor, fait il, à la chapelle alez. « Prennez chandeilles et cierges alumez y « En la chapelle en alez por orer , « Et proiez Deu, le roi de majesté, <( Qu'il voz garisse le duc que tant amez. — Sire, font cil, si corn voz commandez. » La gent Thiebaut si refont autretel :
A la chapelle sont aie por orer , Portent chandeilles et cierges alumez,
32 GAYDON. loié — 1048
Et proient Deu , le roi de majesté,
Qu'il lor garisse Thiebaut c'ont tant amé.
Si fera il com traitor prouvé.
Li .vu. traître furent en pavillon; Por Thiebaut ont et paor et frison :
<r Hé ! Thiebaus, sire, qu'avez voz fait por noz ? « Voz avez tort, et comment vaintrez voz? ce Hé ! Gaydes, sire , quelle ire as prins sor noz ? « Voz avez mors les .11. de nos seignors : « L'un Pynabel, l'autres fu Ganelons; « S'or ociiez dant Thiebaut d'Aspremont, « Bien porrons dire que sans seignor serons. » Lors se pasmerent li encriesmé félon.
La nuit s'en vait, et Dex donna le jor; Et Thiebaus oit la messe sans retor, 0 lui tel mil qui tuit sont en esror, Et proient Deu, le père criator, Qu'il lor garisse Thiebaut, lor droit seignor. Si fera il com félon traïtor.
La messe est dite, li services dou jor; Thiebaus entra dedens son pavillon , A haute vois s'escria ses adous ; Lors li aportent Amaugins et Sansons.
Thiebaus s'arma, n'i fist arrestison.
Au matinnet, quant l'aube parut clere , Thiebaus li fel a la messe escoutée ; Au matinnet, quant elle fu chantée, Ist dou monstier, n'i a fait arrestée.
A son tref vint sans nulle demorée , Ses armes huche ; on li a aportées.
Sor .1. vert paile furent errant posées. Les chauces chauce blanches com flors de prée ; La maille en fu com argens esmerée.
,049 — iû8ï GAYDON. $3
En son dos a une broingne gietée ;
Par grant maistrise l'ot ouvrée une fée.
S'uns bien preudon l'éust en champ portée ,
Ja par nulle arme ne fust le jor dampnée.
En chief li lacent ,i. elme d'Aquilée;
El cercle d'or .lx. pierres ierent,
La pire an est esmeraude clammée.
Au flanc senestre a Thiebaus ceint l'espée ,
Qui fu Grifon d'Autefoille son père :
Toise otde lonc, si fu demi pié lée,
Et plus tranchans que n'est faus acérée.
Sor le hauberc a la range fermée ,
Et jure Deu qu'il en donra colée
Tele que ja ne sera jor sanée.
Bausant amainnent, à la sele dorée;
Li arson valent d'argent une charrée ,
Tuit furent d'or desci en l'eschinnée;
La couverture iere d'argent parée.
Thiebaus i monte , qu'estriers ne li agrée.
Quant montez fu , sa targe a demandée.
On li aporte , à son col l'a fermée :
D'or et d'azur estoit estancelée.
En son poing tint sa grant lance planée, 1
Puis s'escria , à sa vois qu'il ot clere :
« Ancui iert prinse venjance de mon frère.))
Thiebaus s'en torne, quant se fu ademis, Li bruns Bausans estoit si volentis N'ot plus corrant en .l. pais; Dès que Thiebaus ot pié en l'estrier mis, L'ot il porté .mi. arpens et demi Ainz que il fust enz es arsons assiz.
Quant assiz fu , si a son frainc saisi , Le cheval torne, s'apella ses amis,
Milon , son frère, en a à raison mis : « Frère , fait il, pansez de voz garir, « Se Dex m'ait , que de moi est il fins ; « Voz savez bien que la traïson fiz. » Et cil respont : « Bien m'en avez garni ; « Ce poise moi quant la chose est ainsiz. » D'iluec s'en tornent corresouz et marri; Au tref le roi sont ensamble verti.
Thiebaus descent, environ si ami.
Son escu prinst Hernaus, .1. siens cousins ; .1. dammoisiaus a son destrier saisi; Sa lance fort bailla à .1. meschin.
Espée ceinte, s'est dedens le tref mis. El tref avoit .1. faudestuef assiz, Qui por Thiebaut i fu posez et mis ; Espée ceinte, i est li glouz assiz. Qui qui mefTace , Gaydes ne ses amis , C'est li traîtres qui s'en est entremis.
Moult fu Thiebaus et orgoillouz et fiers, Grans, eslevez, parcréuz et plenniers, Et en bataille hardis et resoingniez.
Moult li sist bien li vers elmes en chief, Et à son lez li brans forbis d'acier, Li esperon qu'il ot fermez enz pies.
S'il fust preudon et amast Deu dou ciel, N'éust en France home tant fust prisiez. Où vit le roi, si l'en a arraisnié :
<( Drois empereres, où est li dus d'Angiers ? <( Est il encor armez ne haubergiez ?
<( Ja déust iestre par desor le destrier ; « Grant tort me fait, miedis est moiez. « Mais , par l'apostre c'om à Rome requiert, « Poi li vaudra ancui ses detriers.
1 1 1 y — 1 14-3 GAYDON. 35
(( S'il est en champ armez sor son destrier,
« Je le cuit si hui cest jor chastoier,
« De ceste espée dont li brans est d'acier,
« Jamais puisons ne li auront mestier,
« Ne li parmain qu'il voz a envoiez,
« Dont voz cuida honnir et vergoingnier,
— Thiebaus, dist Karles, cil te puist hui aidier
(( Qui en la crois se laissa traveillier!
« Por tout l'or Deu ne seroie si liez. »
Celui dou Perche en a moult anvié;
Où voit Thiebaut , si l'en a arraisnié :
« Sire vassal, mal faitez et pechié,
« Quant voz le duc blasmez ne laidengiez;
« Là aval est li dus à un monstier,
« Où il oit messe avec ses chevaliers :
<c Par tans l'aurez armé sor son destrier.
« Il n'a coraige de voz trop esloingnier.
« Se Dex m'ait, li gloriouz dou ciel,
« Qui li donroit Estampes et Orliens ,
« Por la bataille demorer et laissier,
« Nés panroit pas, selonc le mien cuidier.
« Li dus n'est mie ne coars ne lasniers;
(v JoifTrois, ses père, n'en fu ainz coustumiers/
« Onques n'ama coart ne losengier,
« Ne an sa vie nen ot traitor chier ;
« Mais li fel Ganes, li cuivers renoiez,
« Vendi Marsille, Rollant et Olivier,
« Et l'arcevesques , et Gerin et Gelier,
« Les .xii. pers, dont li rois fu iriez,
(( Et les .xxm. de chevaliers proisiez,
« Dont vos lyngnaiges a mauvais reprouvier.
<c Mal dehais ait de Deu le droiturier
« Cui bel ce est que voz le laidengiez ! »
Thiebaus l'entent, si embronche le chief.
$6 GAYDON. i T49 — i i8x
Fransois le voient, s'en sont joiant et lié; Dist l'uns à l'autre : « Cista Thiebaut paie.»
Au matinnet , quant li jors parut cler, Ala li dus le service escouter.
Messe li chante l'arcevesque Guimer; Cil iert de cors .1. saiges clers letrez. Et li dus Gaydes Ta de cuer escôuté, 0 lui maint prince dou mieus de son barné* Il vait offrir, com chevaliers membrez, .1. marc d'argent et .i. paile roé.
Aprez le duc sont Fransois arrouté.
Quant ce vint chose que furent tuit passé, Qui de l'offrande déist la vérité , On l'en tenist à mentéor prouvé.
Quant li services fu et dis et tinez , Le duc enmainnent dedens son maistre tref Si faitement com voz m'orrez conter.
Ogiers et Naynmes furent à l'adouber.
Desor .i. paile entaillié, bien ouvré i Se sist li dus, por son cors à armer. Chauce unes chauces qui moult font à loer; Llonc tans i mist .i. Gius à l'ouvrer. Il vest l'auberc, si lace Piaume cler; N'avoit meillor en la crestienté.
Fées le firent en une ysle de mer; .1. don li mistrent, qui bien iert avérez, Que ne doute arme .i. denier monnaé , Fer ne acier, tant i pust on chapler.
Ceinst Hauteclere au senestre costel, Celle qui fu Olivier l'aduré.
En la place ont Clinevent amené ; N'ottel cheval en la crestienté.
Il fu norris en une ysle de mer,
n82— i2ij Gaydon. 37
Entre .H. roches où il fu faonnez.
.1. Sarrazins se pena dou garder.
Tantost com pot d'alaitier consirrer,
Le fist de mère partir et dessevrer.
En .1. celier le fist li Turs garder ;
Grant pièce i fu, si com j'oï conter.
Quant ot .11. ans, moult [6plut] à esgarder.
Li mareschaus qui le devoit ferrer
.1. jor oublie le celier à fermer;
Li chevax vit sor lui estanceler
Le cler soleil , prinst soi à efïraer,
Rompt son chevestre , si saut et hennist cler ;
Tant acorrut que il vint à la mer,
Enz se feri, que n'i volt arrester.
Plus tost s'en vait, quant il prinst à noer,
C'uns palefrois Ppoïst] d'eslais ambler;
,XX. lieues noe ainz qu'il fust ajorné.
Rois Corsabrins aloit .i. jor berser ;
Le cheval fist à cordes atraper,
Frainc et harnois i fist tantost poser ;
A moult grant painne le fist on affrener,
Cil rois le prinst et si l'en fist mener
Droit en Espaingne, Marsille présenter,
Desor celui fu Marsille tuez
En Ronscevauls, si com oï avez.
De sa fason voz voldrai aconter :
La teste ot maigre , le musel enversé ,
Large narrinne et Poil ardant et cler;
La jambe ot plate , si fu haut eschinnez ;
Bien porteroit .n. chevaliers armez
De plains estais, toute jor ajorné,
Ja .i. seul poil n'en auroit tressué.
Et se il vient à un guez trespasser,
Qui ait .il. lieues ne trois à tresnoer,
38 GAYDON. i2ié— 1249
Plus tost noe outre que cers ne cort par pré,
Que ja par onde n'en sera destorné ;
Por ce fu il Clinevent apellez.
Selle ot en dos, qui moult fist à loer :
Li arson furent d'un yvoire planné,
A esmaus d'or moult soutilment ouvré \
La couverture , d'un bon païle roé.
Li estrier furent à fin or sororé.
Li frains dou chief fu de si grant bonté
Les pierres valent tôt For d'une cité.
Puis que chevax l'a en son chief posé ,
Ne puet enfondre et si n'iert ja lassez.
Li poitraus fu de cuir de cerf ouvrez ,
D'or et de pierres richement atornez.
Et de .111. ceingles fu li chevax ceinglez,
Ne pueent rompre ne porrir por orez.
Li dus i monte, qu'à estrier n'en sot gré;
Aprez lui sont .c. chevalier monté,
Tuit duc et conte , qui sont d'un parenté :
Ogiers et Naynmes et Richars l'adurez .
Guis de Biaufort et Riolz li barbez ,
Hoiaus de Nantes , Hues au poil meslé.
Au trèfle roi sont tuit acheminné ;
Quant il i entrent touz en empli li très.
Devant les autres i est Riolz entrez.
Or escoutez corn les a saluez :
« Cil Dex de gloire, qui tout a estoré,
<( Qui fist le ciel et la terre et la mer,
« Et les poissons, les oisiaus fait voler,
« Il saut le roi, qui France a à garder!
« Ensamble 0 lui saut trestout son barné ,
« Et il confonde nos anemis mortex ,
<( Si com il sont, environ et en lez!
— Tais, glouz, dist Karles, tu aiez mal dehez!
!2jo-!283 Gaydon. 59
« Se Dex m'ait, s'au desor puis torner,
« Gel te ferai chierement comparer. »
Dist Riolz : « Sire , encor n'est Fans entrez
« Que soit mes sires de traïson retez. »
.1. des traîtres s'en est en pies levez ,
C'est Amboyns , de la Nueve Ferté;
A Riol vint , si l'a arraisonné :
« Vassal , dist il , voz iestez fox prouvez ;
« Tu et tes sires avez or si ouvré
« Qu'an cort de roi ne déussiez entrer,
<c Par nul enging ne venir ne aler. »
Riolz a dit : « Vassal, voz i mentez;
« Je ne sui mie dou vostre parenté ;
« Ainz iestez voz dou lyngnaige Hardré,
ce Dou Ganelon , le traïtor prouvé
« Qu'en Ronscevax traï les .xn. pers,
« Et les .xxm. de chevaliers armez.
« Voz n'avez mie lor mestier oublié ;
« Mal dehais ait li vostres parentez ! »
Amboyns l'oit, à poi n'est forsenez;
Jusqu'à la barbe li a le poing porté ,
Que .c. des poils en a jus avalé ,
Et puis le sanc, dont Riolz fu irez.
Riolz le voit , à poi n'est forsenez ,
Hausa le poing qu'il ot gros et quarré ,
Baissa le coûte et lait le cop aler;
Parmi le col a Amboyn donné
Que à ses pies l'a à terre versé,
Hauce le poing, .m. cops li a donnez.
En pies sailli et Guichars et Hardrez,
Et bien .lx. de lor lyngnaige né;
Ja fust li cuens moult malement menez.
De Toartois est l'evesques levez,
Et li dus Guis et Ogiers li membrez.
Naynmes li dus, qui le poil ot meslé ,
En sa main tint .1. bastoncel plané :
« Glouton , dit il, arrière voz tenez!
« Par le Seignor, qui maint en trinité ,
« Pour .1. seul cop, .lx. en raverez.»
Cil se rassiéent, qui nen osent faire el.
Et Amboyns est vers le roi alez :
« Sire , dit il , mal m'a Riolz mené.
— Tais, glouz, dist Karles, Dex te puist mal
« Qu'avoiez ores ses grenons à tyrer ? [donner !
« Ceste meslée voz convient amender.
« Danois, fait il, en prison le metez,
u Car la meslée commensa en mon tref. »
Ogiers respont : «A vostre volenté.»
Amboyn prinst , laidement l'a mené ;
Parmi les jambes Ta si emprisonné
Que il en fist le sanc tout cler voler.
Et Pempereres a Thiebaut apellé :
« Ferez en plus ou noz parlerons d'el. »
Thiebaus l'entent, li sans li est muez,
N'ot mais tel duel en trestout son aé;
Car Pempereres fist Joiouse aporter,
Ce est Pespée où moult se pot fier.
Enz el poing d'or avoit ensaielé
Bonnes reliques dou cors saint Honoré,
Dou bras saint Jorge, qui moult fait à loer,
Et des chevox Nostre Dame à plenté.
Thiebaus la voit , as sains s'est arrestez ;
Et dist Thiebaus : « Biaus sire , or entendez
« Que li dus Gaydes a dit et pourparlé ,
« Et de son tref en vi celui aler,
<( Et de sa bouche le vi à lui parler,
« Et de son cors vi celui dessevrer,
« Qui le présent aporta à cest tref,
« Par coi li home sont andui mort gieté. — Gloz, dist Riolz, trop voz iestez hastez ; « Les meillors mos avez entroubliez.
« Hom sui au duc, nel voz quier à celer, « Mon enciant .c. yvers a passez, <( Voire .vnxx., car, gel sai de verte, « En toute France n'a nul de mon aé.
<( Mais nonpourquant ce devez voz jurer « Dont voz avez mon seignor encorpé , « Si t'ait Dex et la soie bontez , « Com Fa mes sires et dit et pourparlé , <( Et de sa main li véistez livrer ce Qui le présent aporta en cest tref , « Par coi li home sont andui mort gieté, « Et que Karlon fu par lui présenté , « Pour lui ocirre et pour lui enherber.
— Par Deu , dist Karles , Riolz dist vérité ;
<c N'a home el mont qui l'en puisse grever. »
Et dist Thiebaus : « Bien ai Riol oï. « Le sairement ai moult bien eschevi , (c Se Dex m'ait et li saint qui sont ci, <c Et tuit li autre qui por Deu sont sainti , « Que li dus a et porparlé et dit , « Et de sa bouche li vi parler à lui , « Et de sa main li vi livrer celui <( Qui le présent au roi Karlon tramist, « Par coi li home sont malmis et ocis.
— Glouz , dist li dus , voz y avez menti , « Si m'ait Dex , qui en la crois fut mis , « Et tuit li saint, qui sont en paradis !
<c Que je ne l'ai ne porpenséne dit, « Ne de ma part li presens ne vint ci, « Ne de ma bouche ne parlai à celui
42 GAYDON. i3ji—I384
« Que traïsisse l'emperéor ainsiz ,
« Qui m'a bien fait et maintes fois chieri,
« Et je l'avoie moult volentiers servi. »
Gaydes s'abaisse vers les sains benéis,
Baisiez les a, et puis en pies sailli.
« Gaydes, dist Charles, voz en avez moult dit ;
« Vo sairement avez bien eschevi.
— Sire , dist Gaydes , si m'ait Jhesu Cris, (( Onques encor en pansé ne me vint.
— Certez, dist Karles, tôt ainsiz sera il : « L'un de voz .11. en convenra morir. » Les sains baisa Thiebaus, li Deu mentis; Quant les baisa, à poi que ne chaï.
Li dus s'avance , par le poing le retint ,
Puis li a dit : « Tu as ta foi menti. »
Thiebaus relace son elme poitevin ;
Et sa ventaille li lasa il. meschins.
Les menus saus, vers son seignor s'en vint,
De plainne terre est en cheval saillis ,
Devant le roi .11. ademises fist.
Mais au monter Gaydon furent tel .m.,
Qui tuit sont conte et chevalier gentil.
Li dus monta , mais à l'estrier se tint ;
Voit le dus Naynmes, adont volsist morir.
Lors douta il que ses niés ne féist
La traïson c'on sus li avoit mis,
Por ce quel voit simplement maintenir.
Vers Oriant à jenoillons s'est mis ,
Deu reclama qui onques ne menti ,
Et qui sa mort pardonna à Longis ,
La haute dame, de quoi sa mère fit :
« Hé! Dex, dit il, dame de paradis,
« Proie ton fil , roïne genitrix ,
« Qui le travail et la painne an souffris ,
Et la fontainne dou ciel en toi ouvri ! Voirs Dex de gloires, pères de paradis, Au venredi, quant tu la mors souffriz.
Et le vert maubre desoz tes pies fendis , Et qui Jonas en la mer garandis, Dedens le ventre d'un poisson qui l'ot prins, Et soz Ninive à terre le méis ; Sainte Suzane dou faus tesmoing garis ; : As noces fustez le saint archeteclin , : Quant la fontainne féis devenir vin ; ; Et à la ceinne tes apostres servis , : Et lor lavas les pies par un juesdi , : Et si souffristez que Yudas voz vendi .XXX. deniers : petit aquest ot ci; Hé! las, dolans, si grant avoir i mist! Gieu voz prinrent au jor dou venredi , Et en la crois fu vostre saint cors mis. Longis li grans , qui ainz goûte ne vit , Il prinst la lance , maintenant voz feri , Que sans et eve jusqu'as dois descendi ; Terst a ses iex, et il tantost en vit, Bâti sa corpe et si cria merci ; Et voz li pardonnastez volentiers, de cuer fin. Si corn c'est voirs , pères, que je ai dit , Que vos féistez le pardon à Longis, Si aiez hui de mon neveu merci.
Et se c'est voirs, pères, qu'il le féist , La tra'ison dont est retez ainsiz, Biaus rois de gloire, sire, donnez moi fin, Que je nel voie vergonder ne honnir! » Tenrement plore dus Naynmes li marchis; Moillent les geules dou pelison hermin.
Quant le voit Karles, àpoi n'enraige vis.
44 Gaydon. 1418— 14J0
Quant Karles voit duc Naynmon qui plora, Quili donast tôt l'avoir de Damas , Ne se tenist li rois qu'il ne plorast, Dou pavillon se traist à une part , Ogier apelle et le conte Richart , Gui de Biaufort et l'orgoilloz Erart :
<( Baron, dist il, traiez voz en enz sa. « Très puis celle hore que montai en cheval , <( Et soi entendre et le bien et le mal , « N'oi je mais duel qui à cestui tornast, <( Fors de la perte que j'oi en Ronsceval, « Tout por duc Naynmes que je voi plorer là , « Mon conseilliez mon nobile vassal.
« Ainz maus consaus ne me vint de sa part; <( S'or ne cuidoie cieuls et terre en croslast , « Et touz li mons à mervelle an parlast , (( Et mi baron nel tenissent à mal , « Ceste bataille, certez, demorast ja, (( Et s'acordaisse le duc envers Thiebaut. » Ogiers respont : « Dehait quel loera ! « Puis revenist , demain l'en rapellast ce; .1. traitors ou hom de maie part, « Por sa fierté à lui s'acordera.
« Laissiez combatre le duc envers Thiebaut ; « Li dus a droit, se Deu plaist, si vaintra. — Ogier, dist Karles , moult par iestez loial ; « De vo conseil ne me vint onques mal : « Ceste bataille jamais ne remanra « Tresqu'à celle hore que vaincue sera. ce Mais de Naynmon ai grant duel que voi là , « Et de Gaydon , quant si ainsiz ouvra. »
Une grant bierre fist li rois aporter, A .11. serjans sor les chevax livrer ;
I4$i— !4«4 GAYDON. 45
Devant les contes la fist en champ porter.
Ce senefie et orgoil et fierté
Et la justice fort et grant et cruel ;
Là voldra faire le recréant entrer,
Et puis à coes de chevax traîner.
Karles apelle le Danois alosé.
ce Ogiers , dit il , à moi en entendez :
« Prennez o voz .nm. ferarmez ,
« Et autretant de legiers bachelers;
« A trestouz ceuls faites le champ garder,
« Qu'il n'i entre hom qui de mère soit nés. »
Et dist Ogiers : « Si corn voz commandez ! »
L'euvre fu faite tout à sa volenté;
Li dui baron furent el champ entré.
Enmi le champ est Thiebaus arrestez.
Et li dus a sor destre regardé,
La bierre vit, qui fu enmi le pré,
De ses .n. iex commensa à plorer :
ce Hé! Karles, sire, corn iez de grant fierté!
« Poi me vault ores mes riches parentez ,
« Et duc et conte et demainne et chasé! »
Ogiers Tentent , à poi n'est forsenez ;
Le cheval broche , vers le duc est alez :
« Riches dus, sire , por coi voz effraez ?
* Par celui Deu qui maint en trinité ,
« Se voz voi hui de traïson reté ,
« Je me ferrai d'un coutel acéré ,
« En la poitrine , ou en lonc ou en lé. »
Dist li dus : « Sire, trop tost voz desmentez. »
[&Met hante en fautre, s'a le hiaume encline.]
Et Thiebaus iert de l'autre part enz prés ;
A grant merveille i avoit bel armé.
A haute vois a le duc escrié :
« Je vos deffi; de moi or voz gardez! »
46 GAYDON. i43s — 1 $ 17
Et li dus Gaydes ne l'a asséuré.
Atant brochierent les destriers abrievez ;
De bien ferir ot chascuns volenté.
Les lances brisent, quant sont entrencontré,
Grans cops se donnent sor les escus listez,
Desor les boucles les ont frains ettroez.
Mais li hauberc furent si fort sarré
Nés pueent rompre, malmaitre ne fausser ;
Et li baron furent si aduré
Que l'uns ne chiet , ne l'autre n'est versez ,
Et lor espié sont tuit entier remez.
Outre s'en passent, irié comme saingler,
A grant merveille sont andui esgardé ,
Lor tor ont fait, puis se sont retorné.
Retorné sont andui li bon vassal, Retorné sont, si se livrent estai.
Atant reviennent, irié comme lieupart, Si s'entreviennent li nobile vassal.
Grans cops se fièrent enz escus à esmal, Que il les partent par desoz le bouclai. Fors haubers ont , quant nus n'en desmailla ; Et li espié furent fort et poingnal.
Il s'entrefierent par grant ire coral , De cors , de piz , se hurtent par yngal ; Nés pot tenir ne ceingle ne poitral, Ainz s'entrabatent ambedui an terrai :
A poi ne froissent des elmes li esmal. En pies resaillent li nobile vassal.
Li dus saut sus, qui le cuer ot loial, Isnellement revint à son cheval, C'est Clinevens, qui delez lui esta.
En nulle terre si bon destrier nen a ; Il l'atendi, et li dus i monta.
i > i s— i s s i Gaydon. 47
Quant Thiebaus voit li dus est à cheval, Et il au sien n'a point de recouvrai, Ainz s'en fuioit parmi les champs aval, Il se porpanse ja le duc ne faudra ; Ne fui mie , envers le duc s'en va.
Gaydes le fiert, qui point ne l'espargna, Que son escu soz la boucle copa , Le blanc hauberc dessarti et faussa , Lez le costel son espié li guia , Que plainne paume de la char en osta.
Li dus passe outre, et la hanste brisa. Thiebaus a dit : « Diables te forja ; « Honnis soit cil qui tel fust te donna ! « Si m'ait Dex , failli home en voz a , « Qui contre moi combatez à cheval; « Mais descendez, si vos traiez enz sa, « Si essaions qui mieus dou brant ferra. » Gaydes respont que ja ne l'en faudra.
Lors descendi li dus de l'autre part;
Les resnes giete sor le col dou cheval.
« Hé! Dex, dist Karles, corn Gaydes est vassal!»
Dist l'uns à l'autre : « Moult est Gaydes loial.
— Certez , dist Naynmes , à pié se combatra. »
Li cuens Thiebaus fu moult de maie part,
Il tint l'espée, qui grant clarté gieta,
Qui fu Grifon, celui qui l'engendra.
•III. pas s'avance et s'arresta au quart,
Et fiert le duc sor son elmç à esmal
Que flors et pierres en abat contreval.
Li brans d'acier tout contreval rasa,
Parmi la boucle son escu li copa ,
Le blanc hauberc desrompi et faussa ,
Plus de .c. mailles à la terre envoia.
De tant parfont li a prins de la char
48 GAYDON. ijja-ijSî
Li os en pert ausi blans corn cristal ;
Li vermaus sans contreval en raia ,
Li herbe vers trestoute en vermoilla.
Trestoute l'ost en frémi d'unne part;
Dist l'uns à l'autre : « Quel dammaige ci a! »
Et dist Thiebaus : « Senti voz ai de sa ;
« Par celui Deu qui le mont estora,
(( Je sui icil qui voz chastoiera.
« Quant m'estordrez, par Deu qui tout créa ,
<( Vostre proesce assez petit vaudra.
« Ran moi t'espée, envers Karlon t'en va
« Criier merci : il le te pardonra.
a Toz mes lingnaiges por toi en priera ,
<c Et je méismez , tant que ta pais auras. »
Gaydes respont : « Dehais ait quel pensa !
« C'est mauvais sans qui de mon cors s'en va ;
« Mestier en ai, ne fui saingniez piesa.
« Or voz gardez , car je voz ferrai ja. »
Par grant air vers Thiebaut s'en ala ;
Trait Hauteclere qu'Oliviers li donna
En Ronscevauls, ansois qu'il deviast.
Li dus la hauce, par fierté l'esgarda ,
Thiebaut feri sor son elme à esmal
Qu'il en abat les pierres en contreval ;
Le cercle cope que point n'i arresta.
Li brans d'acier moult durement trancha ,
Que l'un quartier dou hiaume li copa.
Touz fust fendus, mais l'espée avala,
L'escu ataint , trestout l'esquartela ,
Et le hauberc desrompi et faussa;
Plus de .vnc. mailles en dessevra.
Enz an costel li brans d'acier entra
Si en parfont que de la char osta.
Li foies pert, li pormons sozleva.
ïj8é— 1618 Gaydon. 49
Or sont à pié ambedui li vassal ;
Li uns a plaie , li autres assez mal.
De lor espées font le chaple mortal
Qu'il orent traites, dont d'or sontli seingnal.
Gaydes parole en haut , si s'escria :
<( Par Deu, traîtres, jehir voz convenra
« Qui les puisons à Charlon envoia ;
« Vez ci la bierre où vos cors mis sera ;
« Car loiautez tout adez vaintera
« Ja traïsons contre pooir n'aura. »
Thiebaus respont : « Ja riens ne voz vaudra. »
Vers lui se trait, durement s'aïra.
Gaydes li dus moult forment le hasta.
Fransois le voient, chascun en sozpira;
Grant paor out qui son ami i a :
N'iert pas merveille se chascuns le douta.
Thiebaus li glous out le cuer moult félon ; L'espée tint dont à or fu li pons , Qui fu son père, le riche duc Grifon, Cel d'Autefoille 0 le flori grenon.
Parmi son elme en va ferir Gaydon , Mais ne l'empire vaillissant .1. bouton, Car une fée l'en ot donné le don Qu'il ne doute arme vaillissant .1. bouton. Li cops descent par delez le menton , L'escu li tranche , ainz n'ot deffencion, Le pan li cope dou hauberc fremillon , La chauce trenche qu'est clere corn glason , Et de la jambe li osta un braon, Jouste le pié li copa l'esporon.
L'espée fiert demi pié en sablon ; Thiebaus l'en saiche qui ot cuer de lyon : Dammaiges fu qu'il ne fu loiaus hon.
50 GAYDON. i é 1 9 — 16>!
« Avois! s'escrie, ne fui je fiz Grifon,
<( De Hautefoille le nobile baron ? »
Aprez a dit : « Comment voz est, Gaydon?
« Ne fust la verge dou doré esperon,
« Trenchié éussez le pié et le talon. »
Et dit li dus : « Maternent alast dont;
« Je t'en cuit rendre moult bien le guerredon ,
<c Tel c'on doit rendre à traïtor félon. »
Thiebaus a dist : « Par Deu et par son non,
« Je voz donrai tele confession
« Que jamais prestres ne voz aura fuison. »
Gaydes respont : « Par le cors saint Simon,
« Je voz ferai jehir la traïson
« Com li presens fu envoiez Charlon.
« Voz me haez, je sai bien Pochoison,
« Por vostre frère, le conte Ganelon,
« Por Pynabel qui le cuer ot félon.
« Mis m'avez sore que je fiz la puison
« Dont furent mort ambedui li garson ;
« Mais, foi que doi au cors saint Syméon,
<c Ansoiz le vespre, voz lirai tel leson
« Dont voz aurez en col le chaaingnon. »
Thiebaus l'entent , s'en ot au cuer frison,
Sore li cort par grant aïrison.
Li dus Patent comme bons champions.
Au brant d'acier font si grant chaplison
Que de lor cors ist li sans à bandon.
Li baron furent enmi le pré flori, Requièrent soi com mortel anemi.
Gaydes li dus ot moult le cuer marri , Quant voit Thiebaut, le traïtor failli, Qu'il Pot navré, dont forment s'engrami. Tint Hauteclere dont li brans fu forbis,
»6ja-l684 GAYDON. $ I
Vers Thiebaut vait, qui en pré l'atendi. Moult par fu fiers, onques ne li guenchi ; De son escu cointement se couvri.
Gaydes le fiert, qui moult bien l'a choisi, Cuer et talent et pooir y a mis.
Duel ot li dus, si grant cop li feri Que son escu li trencha et fendi ; L'iaume copa et la coiffe autressi.
L'espée torne, ce Ta de mort gari; Et nonporquant la teste consievi , Que de la char plainne paume en rompi. Enz en l'espaule l'espée descendi Jusques as os, que li sans en chaï.
Enz en l'espaule l'espée descendi; Toute l'espaule éust copée parmi; Thiebaus le fuit , quant le cop a senti. Il chancela à poi qu'il ne chai.
Gaydes li dist : « De sa voz ai senti. « Ainz que soit vespres , aurez Karlon jehi « Qui le présent et les parmains basti. » Thiebaus respont : « Mar m'i avez laidi ; « Tu m'as paie , je repaierai ti. »
Li baron sont enmi le pré , à pié ; Moult ont féru et moult ont chaploié. Requiert l'uns l'autre , corn lyon enraigié. Dou sanc des cors est li prés vermoilliez; N'i a celui qui n'ait le cors plaie.
Thiebaus tenoit le brant d'argent seingnié; Son escu a amont son bras haucié, Le branc estraint, puis Ta amont drescié, Fiert ent Gaydon, ne l'a mie espargnié, Parmi son elme qui fu à or vergiez ; Pierres et flors en a jus envoie.
$2 GaYDON. fé85 — 1717
Li cops descent sor Pescu vermoillié
Que ii li a en .11. moitiés trenchié ,
Et le hauberc de son dos desmaillié ;
En flanc senestre li est li brans glaciez.
Li fel a si Gaydon dou cop paie
Qu'à un jenoil le fist agenoillier.
« Hé las ! dit Naynmes, sor coi l'ai je plegié ?
u Par le Seignor qui pardonne pechiés,
« S'il est vaincus, mais n'aurai mon cuer lié,
« Ainz m'enfuirai quant il iert anuitié. »
Fransois le voient, si en sont esmaié ;
Tuit li plusor en plorent de pitié ,
Por le franc duc qui fu ajenoilliez.
Gaydes saut sus> de honte est vergoingniez.
Et Thiebaus l'a par contraire arraisnié :
<c Par mon chief , Gaydes, mal avez esploitié ,
a Quant le présent osastez envoier;
« Voz en aurez la hart en col ploie.
■ — C'est tout en Deu , Gaydes li respondié.
« Ainz que voiez le soleil abaissié,
« Voz aurai si par armes chastoié
ce En col aurez le chaaingnon lacié. »
Dont li cort sus , le brant nu empoingnié ,
Et Thiebaus lui ; mais tant orent saingnié
Que il sont si dou sanc affoibloié
.1. poi reposent, tant qu'il sont refroidie ;
Puis s'entrevienent, n'i ont plus delaié.
Li uns en l'autre trouve poi d'ammistié.
Ainz qu'il départent , ge voz di sans cuidier
Que l'uns aura le coraige changié :
Qui aura droit , bien sera esclairié.
Gaydes li dus fu forment irascus De ce qu'il fu à genoiilons chéus;
,7i8 — 17J0 Gaydon. 55
L'espée tint, dont H brans fu molus , Envers Thiebaut en vint, les saus menus, Le branc estraint à force et à vertu , Et fiert Thiebaut parmi son elme agu , Que flors et pierres en fait avaler jus. Li brans descent contreval par vertu , Qu'an .11. moitiés li copa son escu ; La manche ataint dou hauberc qu'ot vestu, Le bras li tranche , onques n'i arrestut : A terre chiet li bras à tout l'escu.
Voit le dus Naynmes, grant joie en a eu. Se il osast , il parlast ja au duc ; Mais trop redoute l'emperéor chenu ; Por ce le lait qu'il ne Ta mentéu.
Mais de Thiebaut ne sot pas la vertu-, Qui el poing destre tenoit le brant molu.
Quant Thiebaus voit que de son bras n'a mie, Qu'il jut à terre sor l'erbe qui verdie, Li cuers li ment , ne puet avoir baillie. Lors se porpanse d'une grant baronnie ; Poi est des homes qui le pensaissent mie : Ainz que dou cors li départe la vie , Fera au duc ancor une envaïe.
Il trait l'espée el poing, qui reflambie, S'en fiert Gaydon sor l'elme qui verdie, Que flors et pierres tout contreval en guie. L'elmes est bons, n'empira une aillie, Et li cops grans, que nel pot porter mie ; Envers l'abat enmi la praerie.
Fransois cuidierent la teste éust tranchie. Li dus saut sus, ne s'asséura mie :
« Avois ! escrie , Sainte Marie , aïe ! » Tint Hauteclere , une espée saintisme :
En pomel d'or avoit bonnes reliques
Dou bras saint Jorge et dou corps saint Denise;
Fiert en Thiebaut sor Piaume qui verdie,
Que flors et pierres tôt contreval en guie ,
Le cercle tranche à l'espée forbie ,
Devers senestre li a rese l'orilie ,
Et dou test prent une moult grant partie.
Li cops fu grans, si nel pot porter mie;
Chancelant vait enmi la praerie.
Li dus le hurte , si que Thiebaus souvine ;
Envers l'abat sor l'erbe qui verdie.
Gaydes le voit, Dammeldeu en mercie.
Quant li dus voit que Thiebaus fu versez , N'ot mais tel joie dès Pore qu'il fu nés ; Trait Hauteclere, sor lui s'est arrestez, A haute vois commensa à crier :
« Par Deu , traîtres , fait il , voz jehirez « La traïson qu'aviiez porparlé, « Dont voz m'aviez à grant tort encorpé « Vers Kallemaine, qui tant m'avoit amé. » Thiebaus l'entent, si n'a nul mot sonné.
Quant Thiebaus oit parler le duc Gaydon, D'unne grant pièce ne dist ne 0 ne non. Lors se porpanse Thiebaus, au cuer félon , Se il jehist la mortel traïson , Pendus sera Amaugins et Sansons , Et li ostaige qui sont en la prison.
Lors dist aprez li encriemmés félons :
« Cil se garissent, se il pueent ou non , « Car je sai bien nen aurai garison. » Où voit le duc , si Pa mis à raison : « Certez, dus Gaydes, je fis la traïson,
« Et à mes mains destrempai la puison,
« Et le présent envoiai à Charlon.
« Rois cuidai iestre de France et de Loon;
« Mais Dex ne weult, par son saintisme non.
« Nel di por ce , n'en quier avoir pardon ,
« Ne vers nul prestre nulle confession ;
« Car en anfer aurai harbergison
« Avec mon frère le conte Ganelon. »
De ce se rient Fransois et Borgoingnon,
Toutes les gardes entor et environ.
A Karlemaine en est alez li tons ,
Là où estoitdedens son pavillon,
Que Thiebaus a jehi la traïson ;
Li rois l'entent, noircist comme charbon.
En pies se dresce li rois de Monloon ,
Dresa sa main, si a saingnié son front :
Grant merveille a de Thiebaut d'Aspremont.
« Dex , dist li rois, qui formas tôt le mont,
« Tant mal m'ont fait li parent Ganelon ! n
Ogiers a dit : « Que faitez voz , Gaydon ?
« Prennez la teste de l'encriemmé félon. »
Gaydes a dit : « Volentiers le ferons. »
Lors li deslace le hiaume Clarion,
La teste en prent quel virent .m. baron ,
Mis l'a en hiaume sans nulle arrestison.
[6Gaydes] li dus fu chevaliers courtois; S'espée dresce contremont demanois, De toutes pars vit les coutiaus adrois : « Hé ! bonne espée , quel coutel ai en toi ! « Bien soit de l'arme cui tu'fus devant moi, <( C'est d'Olivier, le chevalier cortois ! » Prent la Thiebaut , si la met devant soi , Desor son piz li a couchié en crois :
56 GAYDON. i8ié — 1848
<( Hé! Dex,dist Karles, corn cist dus est cortois!»
Riolz dou Mans i est venus ansoiz,
Puis li a dit : « Riches dus , tant voz voi
a pDescoloré] ne sai se gariroiz. »
Li dus respont : « Mar voz esmaieroiz ;
<c Ne fust li sans qui tant ist desoz moi,
« Dusqu'à ne guaires portaisse tés conroiz.»
Entor lui garde nostre empereres drois ,
Et voit ses mires , les meillors qu'il avoit :
« Maistre Garin, alez au duc véoir
« Se ja aide nul mestier li auroit ;
ce Uns autres mires l'estanche à celle fois. »
Garins s'en torne et vait au duc véoir.
Li dus l'esgarde maintenant devant soi :
« Maistre Garin, tornez de devant moi;
« Une autre fois me revenez véoir ,
« Se Dex m'ait, que je n'ai nul voloir
« De véoir home qui de par Karlon soit. »
Garins s'en torne, et vint arrière au roi :
a Sire , fait il , por Deu, or ne voz poist ;
« Si m'ait Dex , li dus n'a nul voloir
« De véoir home qui de vostre part soit.
— Se Dex m'ait , dist Karles , il a droit ;
ce Mais en ma vie jor amer ne me doit. »
Gaydes li dus a Thiebaut resgardé, Qui devant lui gisoit toz enversez :
Grant ot le cors , parcréu et membre, Graindres de lui .1. grant pié mesuré, Tout sans le chief , que il avoit copé. Tint Hauteclere qui giete grant clarté ; Desor Thiebaut la mist par grant fierté , Puis s'agenoille li dus lez lui en pré. Vers Oriant avoit son vis torné ;
1849—1882 Gaydon. J7
Ses .11. mains jointes, a le chief encline ,
A Deu rent grâces, le roi de majesté,
De ce qu'il a tel aversier maté
Qui vers Karlon Pavoit si encorpé.
<( Hé! Dex, dist Gaydes, par ta sainte bonté,
(( Corn j'ai le cors et plaie et navré !
ce A corn grant tort m'avoit cis gloz reté !
« Mais Dex m'en a la victoire preste.
« Moult m'avoit or Karles coilli en hé ,
(( Et s'avoit tort, or est bien esprouvé.
« Dex doinst qu'il s'en repente ainz que l'an soit outrez !
« Si fera il, se je vif en sancté.
Atant se dresce , si a son brant levé ;
Amont l'adresce, par grant nobilité :
Bien resamble home qui el cors ait fierté.
Naynmes l'esgarde s'a Ogier apellé,
Et dant Richart et Riol le barbé ,
Environ lui son riche parenté :
Bien furent .c, que conte, que chasé.
Li uns prent l'autre, vers Gaydon sont aie,
Toutentor lui se sont avironné ;
Chascuns tenoit en poing le brant letré.
Riols li vieuls a Karlon apellé,
Et [6par] rampone li a Thiebaut monstre ;
« Sire , dist il , vez là vostre avoé ;
« Estraingniez lui les flans et les costezt
(c Forment l'aviez en poi d'ore enamé.
« Vostre oriflambe portera en esté ,
c Quant voz irez vengier la mort Forré,
(( Si m'ait Dex , li rois de majesté ,
« Li traïtor voz ont embriconné ;
« Par lor avoir voz ont tout aveuglé.
« Mais , se Deu plaist qui tout a estoré >
« Il voz feront encores moult iré. »
Karles l'entent , si a le chief croslé ; A soi a dit : « Thiebausa meserré; i< Adez i pert qui fait desloiauté. »
Gaydes se sist , qui tant avoit sainné Qu'il en ot tout le vis descouloré ; Et ses lyngnaiges Ta tout entor gardé.
As mains se tiennent li baron alosé Tout autressi corn aient carolé ; Por le duc sont durement effraé , Qu'il voient si taint et descouloré.
Gaydes li dus s'assist en son estant ; Tant ot sainné et derrière et devant L'erbe qui ert vers en ala vermoillant. Atant se drescent li baron maintenant; Dedens son tref l'emmenèrent errant, Ogiers et Naynmes et Richars li Normans, Guis de Biaufort, li preuz Riolz dou Mans. Lors désarmèrent le chevalier vaillant, Puis le couchierent en .1. lit d'olyfant. Ses plaies bendent, dont moult se va dolant; De grant angoisse se va souvent pasmant. Environ lui vont tenrement plorant , Et sa proesce doucement regretant.
Li dus les vit, ses va reconfortant.
« Baron , dit il , ne soyez pas doutant ; <( Bien garirai, se Deuplaist, le puissant. <( Faitez savoir, gel voz di et commant, « Que la justice on face dou tyrant; <( Et de ses pièges, por Deu le roi amant, « Se il en prent ne petit ne noiant , « Or ne argent, .1. denier vaillissant « Li empereres cui France est apendant • « Qu'il ne les pende ou maite en feu ardant,
icjié — 1947 Gaydon. 59
« Je li ferai encor le cuer dotant. »
Dist Naynmes : « Sire , por le cors saint Amant,
<c Celez vo cuer, ne ditez mie tant,
« C'on ne voz teingne por nice et por anfant. »
Gaydes li dus fu en son tref demainne, Où ses barnaiges por lui grant duel demainne. Or voz dirai dou fort roi Karlemaine.
Il fu montez sor .1. destrier d'Espaingne; Vint à Thiebaut, qui gist mors en la plaingne, La bierre mande, et on lors li amainne. Lors jure Deu, qui fist la quarentainne, QueThiebaus iert pendus, ainz queli plais remaingne. Couchier le fist en la bière demainne, Et puis porter sor une pierre autainne; Là le fist pendre : c'est justice souvrainne. Hardrez le voit , à poi qu'il ne forsainne. Tel .xxx. conte se pasment en l'arainne, Qui tuit estoient de la geste prochienne ; N'i a celui qui n'ait cité demaingne.
Chascuns s'affiche ainz qu'an son règne veingne, Donront Karlon , s'il pueent, tel estraingne Dont il morra de la mort soubitainne ; Gaydon metront en si maie semainne Qu'il iert ocis à dolor et à painne.
Ferraus , ses niés, qui son harnois enmainne , Sera ocis , n'aura pas mort lontainne ; Car Auloris , qui a proesce plainne, Vengera bien dant Thiebaut de sa painne, Et Amaufroit metront en tel chaainne Dont ja n'istra, bien en poist Karlemaine.
Or est Thiebaus as forches encroez Par les espaules , car li chiés fu copez.
Hardrez le voit, à poi qu'il n'est desvez;
D'Amboyn fu dolans et effraez,
Et de Sanson , qui fu emprisonnez :
Karlon redoute qui fu plains de fiertez,
Qu'il ne les pende, quant Thiebaus est tuez.
A son lyngnaige a dit : « Seignor, prennez
« .II. fors mûries de vostre avoir troursez,
« Et à Karlon tantost les trametez ;
« Convoitoz est , nos neveus raverez. »
Et cil respondent : « Certez, bien dit avez. »
L'avoir ont prins , car tost fu aprestez ;
Mener le font , avec ala Hardrez.
Vint à Karlon , si a dit : « Sire , oez :
« Servi voz ai touz jors en loiautèz,
« De vilonnie ne fui onques retez ;
« Se uns fel fist envers voz faussetez ,
« N'est pas droiture por ce que me haez;
« Car touz jors sui vos drus et vos privez ,
« Et servirai en bonnes volentez. »
L'avoir fist panre , puis dist : « Sire , tenez. >
Et dist li rois : « .Ve. mercis et grez.
ce Por vostre amor iert Sanses délivrez,
« Et Amboyns, vos niés, cui tant amez. »
Lor li a Karles touz cuites délivrez.
.1. mes s'en est tout maintenant tornez ;
Vint à Gaydon , si dist : « Voz ne savez ?
« Amboyns est et Sanses délivrez.
« Karles les a de sa prison gietez ,
c< Por le tressor que li donna Hardrez.»
Gaydes l'entent , à poi n'est forsenez.
Il jure Deu , le roi de majestez ,
Que ja par tans iert Karles deffiez.
Et dist Riolz : « S'il voz plaist, tant souffrez
« Que voz soiçz garis et respassez.»
Gaydes a dit : « Si con voz commandez. »
D'euls le lairai , et ci après orrez
Dou preu Ferraut qui s'est acheminnez,
Et d'Àmaufroi, et des .vnc. armez
Cui li harnois Gaydon fu commandez.
Vers Angiers vont tout le chemin ferré ;
En val de Glaye ez les voz touz entrez.
Se Dex n'en panse, li rois de majestez ,
Ainz que soit vespres ne solaus esconsez,
Sera chascuns malement destorbez.
Paor aura trestouz li plus osez
Dou chief à perdre, se Dex n'en a pitez ;
Car Auloris, li traîtres prouvez,
Fu embuschiez, 0 .nm. d'armez,
En val de Glaye, soz les aubres rammez.
Ferraus li preus est sor destre gardez ;
Vit .1. vilain qui fu touz effraez :
Mal fu vestus, si fu estrumelez ,
Et comme fox fu par lieus bertaudez.
Ferraus li preus en est à lui alez :
« Amis, dit il, por qu'iez si atornez ?
— Sire , fait il , ne sai quel vif maufé
<( Sont en cel bois, soz les aubres rammez ;
<( Plus en i a de .nm. d'armez
« A cleres armes, à destriers sejornez,
« Si m'ont batu et si m'ont défoulé.
« Souventes fois i fu Ferraus nommez,
« Et Amaufrois souvent renouvelez.
<( Moult les menacent, sachiez, c'est veritez,
« Se il les truevent , tuit seront desmembré. »
Quant Ferraus l'oit, li sans li est muez;
Tout maintenant s'est l'anfes porpansez
C'est Auloris qui là s'est arrestez ,
Por euls ocirre les i a touz mandez.
Vint à sa gent , si lor dist : « Descendez,
« Prennez vos armes et si voz adoubez ,
« Car jusqu'à poi pezant estor aurez.
« Soyez preudomme et ne voz desperez.
« Gaydes, biaus oncles, Dex soit vostre avoez !
« En grant péril, biaus sire, iestez remez;
« De voz me poise plus que de moi assez. »
Atant descendent , si se sont conraé ;
Lor chevax ont restrains et receinglez ,
Puis remontarent : ez les acheminnez.
Ferraus li anfes les a devant guiez,
Et Amaufrois, qui prez li fu au lez.
Or les conduie Jhesus de majestez,
Car, s'il n'en panse, tuit sunt à mort livré !
Ferraus s'en vait et li preus Amaufrois, Et li .vnc. armé de lor conrois; As escuiers font mener le harnois , Le val de Glaie chevauchent à esplois.
Serré s'en vont, parmi le sapinois, Tuit à bataille ; n'i ot cri ne esfrois. Forment redoutent le traiter renois, Ne mais Ferraus, qui fu preus et courtois. Lor dist : « Seignor, mar voz esmaierois. « Au bien ferir sera touz li esplois, « Car moult noz héent li traitor sans foi : « Il jurent Deu, qui por noz fu destrois, « Ja por paor ne fuiront une fois.
ce S'il noz assaillent, noz i metronz defois, « Et, se Deu plaist, lor en est li sordois. » Ferraus resgarde tout parmi les aubrois; Desoz .1. aubre qui fu et haus et drois , Vit .11. barons touz armez à lor chois : Ceuls agaitoient qui viennent demanois.
Ferraus apelle Amaufroit et Symon :
« Entendez sa , si orrez ma raison :
« J'en voi là .11. desor les arragons. a Bien sont armé ambedui li glouton ; « G'irai véoir qu'il welent ne qu'il sont. <( Se bien nous welent, bel les apellerons , « Et se il welent bataille ne tanson , a II l'auront preste , par saint Pol d'Avalon. » Atant brocha le destrier arragon , Et vint as .11. , desozl'aubre réont.
Li uns des .11. Clarembaus avoit non; Li autres, Forques : moult otle cuer félon. Ferraus lor crie clerement, à haut ton : « Quex gens estez ? que n'i ait celison. » Forques respont : « Ne voz en mentirons : « Home Aulori , ne querons se voz non. « Ancui aurez en col le chaaingnon ; « N'aurez garant de vostre oncle Gaydon. » Ferraus respont : « Ne voz pris .1. bouton. » Le cheval broche , qui li cort de randon. Forques li vient à force et à bandon.
Grans cops se donnent ens escus as lyons; Desoz les boucles sont percié li blazon ; Mais bien se tinrent li hauberc fremillon. Forques brisa sa lanse an .11 tronsons. Ferraus l'enpoinst par tel devision Que vers le ciel en volent li tronson. Si durement le hurte à .1. tyson Que par .1. pou ne brisa son chaon.
Ferraus passe outre , le trait à .1. bouzon. Et Clarembaus a point par contenson, Vers Ferraut vint, par grant airison, Sa lance brise, qu'en volent li tronson. Ferraus li vient plus tost qu'alerions : Sor les escus se fièrent à bandon,
Que il les percent ausiz com auquetons ; Mais li hauberc lor font deffencion : Les hantes brisent où sont li confanon. Ferraus le voit, si tainst comme charbons; Traite a l'espée qui li pent au giron , Clarembaut fiert sor son elme réont , Que flors et pierres en abat an sablon. Lfcops descent par delez le menton, L'escu li tranche , ne li vault .1. bouton, Le bon cheval atainst devant l'arson , Le col li tranche com ce fust .1. moutons. Li chevax chiet à terre , à ventrillons ; Clarembaus chiet de mort en sozpeson ; Mais il saut sus , n'i fist arrestison. A haute vois hucha son compaingnon :
<( Secorrez moi , por Deu et por son non ! »
Quant Clarembaus vit son cheval ocis , De mautalent fu toz tains et noircis : [^Forques, escrie] : « Secor moi , biax amis ! » Quant Forques Toit, si est en pies saillis ; Tout maintenant a son cheval requis , Si est montez , à la voie s'est mis, En fuiez torne contreval le larris, En haut s'escrie, à moult doliroz cris : « Aulori , sire , vez ci vos annemis ! » Auloris Toit, moult en fu esjoïs; El cheval monte, de l'agait est saillis. Ensamble 0 lui Mile et ses frère Guis , Et avec euls .nm. fervestiz, Dou bois issirent, si ont les champs porprins. « Avois! escrient, Ferraut, par saint Denis, « Mar fu Thiebaus de Gaydon assaillis ! (( Ainz que soit vespres ne solaus obscurcis , « Serez voz tuit detranchié et ocis.
au7— JI5Q GAYDON. 6)
<( Ja nus de voz n'en eschapera vis. »
Quant Ferraus l'oit, se li mua li vis ;
La force voit des gloutons maléis,
Clarembaut laisse , qui fu à pié marris ,
Vers Aulori est maintenant guenchis.
Une fort lance li donna estormis
Uns chevaliers qui fu nés à Senlis ;
Ferraus la prent, moult s'est bien ademis.
L'escu a joint devant enmi son pis ,
Ataignant broche des espérons massis.
Et Auloris li vint touz ademis.
A l'aprochier ont les espiés brandis ,
Grans cops se donnent devant ens escus bis,
Que il emportent le taint et le vernis ;
Mais li hauberc lé"s ont de mort garis.
Li espié brisent et volent par esclis.
De cors , de pis , se sont aconsievi ;
N'i a celui ne soit touz estordis.
Li oil lor tourblent, tant fort sont esbloï.
Isneîlement ont trais les brans forbis.
Entre ces .11. ot moult grant chapleis ;
Devant se fièrent à estoc enz el vis.
A Auîori tournast, je cuit, li pis;
Li preuz Ferrauz l'avoit si fort aquis
Qu'à bien petit li fust li cuer partiz,
Quant poignant vint Haguenons et Guerris.
Et Guis et Miles, Hugues et Hernays,
D'autre part vint Amaufrois li marchis,
Seguins li preus , Symons et cuens Hanris,
Et li .viic. de chevaliers de pris.
A i'assambler ot moult grant feréis,
Et des espées fu grans li froisséis ;
Une grant lieue en tentist li pais.
Amaufrois broche , ne fu mie esbahis ,
Gaydon. j
66 GAYDON. 2iji— 218J
Et fiert Acart dou roit espié forbi ;
Ainz arméure ne li vault .1. samis.
Parmi le cors li a son espié mis ,
Mort le trébuche; les arsons a guerpis.
Et Symons fiert Alyaume de Vergis ,
.1. traitor, qui maint mal ot basti :
Fer et enseingne parmi le cors li mist,
Mort le trébuche très enmi le larris.
Ferraus a mort Gobert et Hernays ;
Des traitors ont mors tex .xxxvi.
Dont Auloris fu moult mautalentis.
Et Amaufrois avoit Clarembaut prins ;
Ocis Péust , s'il ne criast mercis.
Voit le Auloris , de duel est toz noircis ;
S'enseingne escrie por les suens resbaudir.
A celle empointe les ont mouit malbaillis.
Il les eussent maintenant desconfiz,
Quant Amaufrois lor est devant saillis ,
Li preus Ferraus, avec lui Anséys,
Hanris li anfes et Sinions et Seguins.
Là commensa moult grans li chapléis ;
Là pert Ferraus granment de ses amis.
« Dex , dist Ferraus, sire de paradis,
« Corn noz ont ores cil traïtor sozprins !
« Mais , par celui qui pardon fist Longis ,
« Ansoiz que soit li jors del tout fenis,
« Lor vendrai cher le mal qu'il ont emprins.»
Li preus Ferraus sa maisnie ralie , Et Amaufrois à la chiere hardie, a Seignor, fait il, por Deu, le fil Marie, « Deffendez voz , si ferez courtoisie, « Vers celle gent cui li cors Deu maudie ; (( Carde Gaydon n'atendons nulle aïe :
2i84— 2218 GAYDON. 67
« Apellé Ta Thiebaus de felonnie.
a Ne savons pas comment l'euvre s'est prinse ;
« Mais se nostre oncles en puet porter la vie,
« Li traïtor comparront l'ahatie :
<( Encor lor iert la traïsons merie.
« Et s'il i muert, n'ai cure de nos vies.
<( Mais , por cel Deu qui tout a en baillie ,
« Venjonz noz bien vers celle gent haïe ,
« Qui touz jors font traïson et boisdie ! »
A ces paroles Auloris se rescrie,
Et Guis et Miles qui nés amoient mie.
Li traïtor viennent à une hie.
Auloris broche, une lance a saisie,
Et fiert Guillaume qui fu nés en Valie ;
L'escu li tranche et la broingne treslie ,
Parmi le cors le roit espié li gnie,
Mort le trébuche enmi la praerie.
Et Guis ra mort .1. chevalier, Elye,
Miles, ses frères, Huon de Verberie.
La gent Ferraut ont forment malbaillie ;
Parmi .1. guez les mainnent tôt à hie,
Le hamois ont saisi en lor partie
Voit le Ferraus, à pou qu'il ne marvie ;
Et Amaufrois moult doucement li prie.
« Couzins, dit il, por Deu, le fil Marie,
« As traïtors faisons une envaïe. »
Et dist Ferraus : « Tex sera l'envaïe
« Quel comparront ainz que sonne complie. »
Lors laissent corre les destriers de Sulie.
Ferraus feri , sor la targe florie,
.1. traïtor qui forment lescuivrie.
Escus ne broingne ne li vault une aillie;
Parmi le cors son roit espié li guie ,
Mort l'abati enmi la praerie.
Puis fiert Pontacle qui tenoit Pontrelie;
Arme qu'il ait ne li vault .1. aillie.
Puis trait l'espée qui luist et reflambie,
Fiert Aulori sor l'iaume de Pavie,
Que Hors et pierres tôt contreval en guie;
L'iaume li tranche et la coiffe est faillie.
Jouste la face est l'espée glacie ;
Toute i'espaule li éust detranchie,
Quant l'espée est dedens l'escu vertie.
Voit le Auloris , toz li sans li fremie,
Chéoir se laist enmi la praerie.
Et Anaufrois de noient ne s'oublie;
Au brant d'acier durement le maistrie.
Miles et Guis , cui li cors Deu maudie,
Tôt maintenant ont no gent racoillie ;
El destrier l'ont remonté de Sulie,
Qui moult avoit la chiere espaourie.
La gent Ferraut ne se roublient mie;
Parmi .1. guez les mainnent sans navie.
Quant voit Ferraus que sa gent affoiblie ,
Tel duel en a à poi qu'il ne marne ;
A destre garde, voit une tor antie,
Sor une roche, en la selve foillie.
« Dex, dit Ferraus , ne noz oubliez mie.
« S'a celle tor venoie à garantie ,
« Ainz que fust prinse, i auroit grant haschie. »
Quant Ferraus ot celle tor avisée, Qui sor la roche estoit très bien fermée , A Amaufroiî a la raison contée, a Couzin, dit il, ia force paistla prée. a Grant pooir ont celle gent parjurée; « Envers ior force n'averienz noz durée ; « Mais je voi là une grant tor quarrée : « Se nostre gens i estoit enfermée , « Ainz que fust prinse , seroit cher comparée. »
Dist Amaufrois : « C'est veritez prouvée. »
A ces paroles ont lor gent rassamblée ;
As traïtors vont faire la meslée,
Ferraus devant . en destre poing l'espée ,
Et Amaufrois , à la chiere membrée.
Toute lor gens les sieut de randonnée.
Dont fu Valye hautement escriée,
Et Hautefoille n'i fu pas oubliée.
Droit vers la tor ont lor voie hastée.
Mais Auloris connut bien lor pansée ;
Car moult savoit de guerre et de meslée.
.C. chevaliers a prins en recelée.
« Or tost . fait il , alez sans demorée
« Vers celle tor, si saisissiez Pantrée. »
Et cil respondent : « Ainsiz ccm voz agrée. »
Tantost s'en tornent le fons d'unne valée ,
A la tor viennent, si ont saisi Pantrée ,
Le pont depiecent, s'ont la barre copée,
Enz an fossé ont les planches gietées.
Se Dex n'en panse et la vertus nommée ,
Ferraus iert prins, sa mors est aprestée?
Et Amaufrois et lor gent decopée.
Li traïtor lor font une huiée ;
Trosqu'à la tor n'i ot resne tyrée.
Mais Ferraus truevela tor mal aprestée.
Sa gent avoit devant lui arrestée,
Et Amaufroi, qui moult bien l'a gardée ;
Mais quant il virent la porte fu fermée ,
N'i a celui n'ait la coulor muée.
« Dex, dist Ferraus , corn dure destinnée!
« Hé ! bonne gens , por la virge honorée ,
<( Gardez hui soit vo proesce monstrée ;
« As brans d'acier lor donnez grans colées ,
« Car vers noz cuident avoir borse trouvée. »
Entre Aulori et son frère Guion Et Haguenon et le cuivert Milon Voient Ferraut qui fu en souzpeson Et Amaufroi armé desor Vairon, Qui lor gens rengent de desor .1. roion. Dist Auloris : « Or esgardez, baron :
« Cist ne sont mie esbaubi ne garson ; « Vez corn chascuns s'abaisse enz ou blazon. « Ainz que prins soient , voz di par saint Simon , « Noz auront il fait dammaige à fuison. « Mais or oiez, seignor, que noz ferons : « Corrons lor sus entor et environ ; « Vers noz n'auront durée ne foison. » Atant lor viennent à moult grant huïson ; Iluec ot mis mainte lance en tronson , Dont mains preudon chaï jus des arsons, Qui i morut tout sans confession.
Dist Amaufrois : « Ferraut , quel la ferons ? » Ferraus respont : « Ici noz deffendrons. <r As brans d'acier faisons murs et donjons. « Au bien ferir gist nostre garisons ; « Car noz n'auronz nul secors de Gaydon. <c Thiebaus le raite à court de traïson ; « De la bataille ne savons 0 ne non. » A ces paroles esperonne Vairon , Et Ferraus broche Ataingnant Parragon; Enz traïtors se fièrent à bandon ; Aprez les sievent li chevalier baron.
Amaufrois fiert Sohier de Besenson , Dou brant d'acier, sor son elme réont; Ne li valut vaillissant un bouton :
Tout le porfant enfresci qu'en menton.
Et Ferraus a ocis Estevenon Et Manesier, Berart et Nevelon.
2321— 2jn Gaydon. 71
Bien i ferirent trestuit li compaingnon.
Et Amaufrois ra abatu Milon,
Et Aulori , et son frère Guion ;
Mais tant i ot dou lyngnaige félon
Qu'il les remontent sans point d'arestison,
Puis lor reviennent par grant aïrison.
Li traïtor lor font grant huïson ;
Ocis lor ont Gautier de Mont Loon ,
Poinsart de Nantes et de Toart Huon,
Et de Nivelle Manesier et Simon.
Tuit furent prins, escuier et garson,
Et lor harnois dont il [*i]ot fuison.
Ferraus le voit, si tainst comme charbons.
« Dex, dist il , sire , par ta benéison ,
« Qui à Marie féistez le pardon ,
« Yonas sauvastez ou ventre dou poisson ,
« Et Daniel en la fosse au lyon ,
« Si corn c'est voirs, pères, que noz disons,
« Deffendez noz de mort et de prison ! »
Lors se resgarde et vit une maison,
Qui close fu de haie et de buisson.
Quant il la vit , ainz tel joie n'ot hon ;
Sa gent ralie entor et environ ,
Puis lor a dit , par moult bêle raison :
<( Seignor, dist il, vers cellieu noz traionz.
« S'ipoienz iestre, iluec noz defTendrons;
« D'aucune part venra aucuns secors. »
Et cil ont dit : « Alez , noz voz sieurrons ;
« Ja porpaor de mort nou laisserons. »
Li preus Ferraus Amaufroi apella.
<( Couzin , dit il, traiez voz en enz sa. (( Alons dererre, no gens devant ira; u Vers cel manoir alons que je voi là :
72 GAYDON. 2jî4 — 2587
« Aucuns secors , se Dé plaist, nos venra. »
Dist Amaufrois : « Ne vos esmaiez ja ;
« Tant corn vivrons, l'uns l'autre ne faudra. »
Atant Ferraus sa gënt acheminna ;
Devant les mist, dererre chevaucha.
Souventes fois guenchi et trestorna,
Et Amaufrois souventes fois jousta.
Et Auloris de prez les enchausa;
Trop ot grant force, durement les greva.
A celle empointe tex .xl. en outra
Dont à Ferraut moult durement peza.
Et Auloris, qui moult de mal pansa,
Lor toit la voie , le pas lor estoupa.
Dedens le mes des tra'itors entra
Jusqu'à .xl., dont chascuns se vanta
Que ja Ferraus le pié n'i metera.
Vaches et bues en la cort assez a,
C'uns vavassors i ot norri piesa.
.VII. fiuls avoit que durement ama.
Li dus Joiffrois dou pais le chasa,
Por .1. borjois que à Angiers tua.
.VII. ans toz plains en bois conversé a.
Gentiz nom fu ; sa famé i amena.
Cel mes ot fait et en cel bois ouvra.
N'avoit de terre lors que ce que sarta ;
Souventes fois ses anfans en aisa.
Quant vit la gent qu'an sa maison entra,
Moult fu dolans, forment s'en a'ira ;
Ses fiuls escrie : « Seignor, or i parra
« Qui no bestaille durement defïendra;
« Mal dehaiz ait mener les en laira.
« Ce sont larron maufé, tant en i a. »
A ces paroles , li vavasors s'arma
D'un gambison viez , enfummé, qu'il a.
.1. vies chapel sorsa teste ferma; Mais tant fu durs que arme ne douta.
Prent sa masue , sor .!. jument monta.
Chascuns des fiz une hache prinse a Grant et pezant , qui durement trancha.
Li vavassors les gloutons escria :
<( Fil à putain, mes bestes lairez sa; « Car je sui cil qui les chalongera. » Prent sa masue, à .11. mains la leva; Fiert le premier que il encontre a De la masue , qui durement peza , Desor son elme , moult bien avisé Ta, Le hiaume fraint et le test li quassa, Jusques en piz touz les os li froa, Et le cheval si fort dou cop charja Que en .1. mont trestout acraventa.
« Avois ! escrie, biau fil, ferez de là! « Par le cuer beu! nus n'en eschapera. »,
Li vavasors si tenoit sa masue ; A .11. mains l'a contremont estendue, Cel qu'il ataint à terre mort le rue, A haute vois souvent escrie et hue :
« Par le cuer beu ! vostre fins est venue. « Ferez, biau fil , por Deu qui fist la nue ! » Atant i vinrent si fil sans atendue.
Chascuns tint hache qui bien fu esmolue, Et chevauchoit une jument quernue, Que il avoient destelé de charrue. Les traitors chacent en une rue; .XII. en ont mors à icelle venue.
Li vavassors de ferir s'esvertue ; Tint sa masue qui iert grans et corsue, Les traitors si malement estrue
Li plus hardis touz de paor tressue.
Li vavassors et si fil s'esvertuent;
Des abatus ont la place vestue.
« Dex ! dist Ferraus, d'ont noz vient celle aiue ? n
Voit le Auloris, de maintenant tressue.
(( Avois ! escrie, est nostre gens vaincue.
a Por .vin. vilains la voi si esperdue;
<( Por coi n'avez corné la recréue ? »
Li vavassors à haute vois les hue.
« Par Deu, fait il , qui fait corre la nue,
« Mar i avez ma maison abatue.
<( Ma proie prinse cher voz sera vandue ;
« Jan'en menrez vaillant une chéue. »
Li vavassors fu moult de grant air ; Tint sa masue, si vait sor euls ferir. Cui il ataint, arme nel puet garir Que ne le face de maie mort morir.
Si fil i fièrent, n'ont repos ne loisir; A lor grans haches en i font maint morir. Voit les Ferraus, moult li vint à plaisir. Et Amaufrois desore Vairon sist.
« Couzins, dist il, alons les envair; « Ne sai quex gens voi dou manoir issir, (( Qui noz aiuent, et Dex lor puist merir. » Dist Amaufrois : « Pensez de l'envaïr ; <c N'aurons garant se n'est au bien ferir. » Lor gent assamblent, lor espiés font brandir, Et qui n'ot lance au brant va esquermir. Là véissiez tante lance croissir, Et tante espée sor ces elmes tentir, L'un mort sor l'autre trébucher et chéir. Et Auloris fait sa gent esbaudir; Par grant vertu vait Ferraut envaïr.
Au vavassor commence à meschéir, Car .1111. fizli ont mors au venir.
Voit les li pères, n'i ot que esmarrir ; Tant fu dolans nel sauroie jehir.
Mais por paor ne lor deingna fuir ; A sa masue les corrut envaïr, Son mautalent lor cuide bien merir.
Li vavasors fu dolans et irez ; Tant fu dolans à pou n'est forsenez , Quant ses anfans vit à terre gietez.
De .vu. n'en sont que li .m. vifremez; Voit les li pères , moult en fu abosmez? Prentsa masue. « Avois! s7est escriez; (( Or, mi anfant , por Deu, or me sievez, « Et de vos frères la venjance prennez ! » Atant point l'ieve sor quoi il fu montez y Prent sa masue, mains cops en a donnez, Froisse ces testes, ces pis et ces costez, Plus de .xiiii. en a jus enversez.
Si fil i fièrent, qui maint en ont tuez. Voit le Auloris, àpoi qu'il n'est desvez. « Avois! s'escrie, vilains, t'iez forsenez ! « Por ses anfans c'on li a mors gietez , <( Est il sor noz engrez et aïrez , '( Qu'il ne noz doute .11. deniers monnaez; « Or tost à lui , seignor, si le hastez ! » Et il si font, lors est li cris levez; Lancent à lui les faussars acerez.
Il et si fil furent lors aterré.
Li vavassors saut sus, d'ire alumez, Si s'apareille corn por grans cops donner, Prent sa masue, dou bien faire aprestez, Environ lui en a mains cops donnez,
Et froisse hiaumes et espiés noelez , Bras, et espaules et visaiges, et nés : Plus de .xiiii. en a escervelez.
Et si .111. fil sont lez lui aus costez , Qui à lor haches en ont maint aterrez. Mais moult les ont li glouton apressez, Quant Ferraus vint, de ferir entesez; Et Amaufrois ne s'est pas oubliez.
Lor gent les sievent, de ferir apresté. Fiers fu l'estors et fors et adurez.
Ferraus tenoit le brant qui fu letrez; Fiert Asselin, qui de Troies fu nés.
Ne li vault arme .1. denier monnaé ; Jusques enz dens li est li brans coulez. Mort le trébuche, des arsons est versez, Prinst le cheval par le frainc qu'est dorez, Le bon destrier a arrière mené Au vavassor, se li a dit : « Tenez. » Cil i monta , qu'à estriers n'en sot grez. Amaufrois s'est en l'estor bien prouvez. Li preus Simons et Hanris l'alosez JII. chevaxont maintenant conquestez; As .111. vassaus les ont tantost livrez, Et cil i montent de bonnes volentez.
Et Auloris les a si prez hastez Que il les a par force reculez; Le vavassor et ses fiuls a outrez.
Se plus demore, bien voit qu'iert afolez ; Ses .111. fiuls a aprez lui arroutez, Prent sa masue, devant s'en est alez.
Tant le redoutent, ne Posent adeser.
Par droite force se fiert en bois rammét Et si fil sont d'autre part eschapé.
Orne les doutent .11. deniers monnaez.
2j2i-2jj3 Gaydon. 77
Et Ferraus est dedenz l'estor entrez ,
Et Amaufrois et li autres barnez.
Li tra'itor les ont moult surmontez.
Voit les Ferraus, forment s'est desmentez.
« Gaydes, fait il, jamais ne noz verrez ;
<( De moi ne chaut, se voz là demorez.
« Se par Thiebaus iez vaincus ne matez,
« Miex ainz morir que vis soie remez.
m Mais ainz que muire, par Deu de majestez,
« Vendrai ma mort as traïtors prouvez. »
Lor prent sa gent , si les a adossez
Jouste une haie , par delez uns fossez ;
Là se deffent à guise de sangler.
Ez voz Guion par la presse poingnant : La lance baisse, vait ferir Elinant, Couzin Gaydon et son apartenant, L'escu li perce et l'auberc jazerant, Parmi le cors li met l'espië tranchant , Mort le trébuche enz el pré verdoiant.
Et Auloris fiert Seguin ie vaillant , Enz el costé ie navra durement ; Mais dou cheval ne l'abaîi noiant ; La lance brise, et li sans en espant.
Ferraus le voit , s'en ot le cuer dolant ; Elinant voit à terre mort gisant , De la pitié vait souvent larmoiant, Escortrement Ten aloit regretant :
« Gaydes, biax oncles, Jhesus voz soit aidans ! « Ne voz verrai jamais en mon vivant. » Seguin apelle moult tenrement plorant :
« Gentiz hon, sire , por Deu le raiemant, « Car alez ores vers Tost Karlon poingnant. « Cheval avez, je ne sai plus corrant;
« Sachiez de Gayde corn lui est convenant,
« S'il a vaincu Thiebaut le souduiant.
« Ditez por Deu qu'il noz soit secorrans;
<c Et s'il est mors, nen quier aler avant ,
« Mais ci moult cher me vendrai à mon brant. »
Seguins respont : « Tout à vostre commant. »
Atant s'en torne , à espérons brochant,
Etli chevax l'emporte randonnant.
Tant a brochié le bon cheval corrant
Qu'il vint en l'ost, Gaydon vait demandant.
Li viex Riolz sailli en pies errant ,
Car il vit bien que li besoins iert grans ;
Au tref Gaydon l'en a mené errant.
Et cil descent de son cheval corrant,
En tref en entre , le duc treuve gisant.
Gaydes le voit, forment le vait hastant :
« Ditez, Seguin, qu'alez vos or querant ? »
Seguins respont : « Ja orrez mon talant :
« Ferraus voz mande cui vos par amez tant ,
« Et Amaufrois, qui n'a pas cuer d'anfant,
(c Ques secorrez sans nul atarjemant.
« En val de Glaye , lez une eve corrant,
« Les ont encloz li cuivert souduiant,
« C'est Auloris, ce voz di vraiemant,
« Et Guis et Miles, li cors Deu les cravent!
(c Bien sont .11. mil, par le mien encien^
« De vos gens ont ja ocis ne sai quans,
« Voz trouverez moult petit remanant.
« A moi méismez est il bien apparant :
« Par le hauberc me vait li sans corrant.»
Quant li dus l'oit, si sailli en estant ;
Ainz de ses plaies ne li souvint noiant.
Li dus sault sus, quant oï la nouvelle ;
2$87— aéi8 Gaydon. 79
Errant s'arma, que il n'i quist favelle.
Guis de Biaufort le viel Riol apelle ,
Rispeu de Nantes et JorTroi de Nivelle.
Li cuens de Chartres cui proesce gouverne y
Et Amauris qui Toartois gouverne ,
Car tuit ont bien oie la nouvelle,
Chascuns s'arma, toz li cuers li sautelle ,
Puis sont monté es destriers de Castelle.
Bien sont .vc. : mains penons i ventelle.
« Dex , ce dist Gaydes, qui nasquis de pucelle ,
« Cui crestien à lor besoing apellent,
« Consentez moi que je sor euls martelle
« De Hauteclere, dont tranche la lemelle,
« Qui mes neveus cuident maître à cordelle ! »
Clinevent broche, qui souvent li sautelle,
Qui plus tost cort que ne vole alondrelle.
L'enseingne porte li sires de Tudelle.
Seguins les guie delez une combelle;
Li sans de lui à grans ruissiaus ruisselle.
Gaydes li dus s'en vait grantaléure; Sa gens le sieult plus tost que l'ambléure. Seguins les guie, qui de sejor n'ot cure. Tant ont esré le chemin à droiture Qu'en val de Glaye , lez la forest obscure , Encontre Gaydes , parmi une couture, Le vavassor, qui ot moult laide hure , Cui Auloris avoit fait tel laidure Que il l'avoit chacié de sa pasture , Ses .1111. fiuls ocis à terre dure.
Quant voit le duc, mie ne s'asséure , Fuir s'en volt; mais li dus Gaydes jure Qu'il n'avra mal, die lui s'aventure.
8o Gaydon. 2619-
Gaydes li dus a le vavassor prins; Moult bêlement li a dit : « Biaus amis, « D'ont iestez voz? or en soit li voirs dis. » Et cil respont : « Je sui uns las chaitis. « Je fui chaciez fors de Angiers jadis , « Por .1. borjois, qui sore m'avoit mis « Que je avoie desor le sien porprins. <( Non ot Alyaumes; mais siens en fu li pis. « Li dus Joitîrois me chasa dou pais ; « Je m'en estoie sa defors afuis, « .1. mes avoie fait en cest plaiséîs, « .VII. fiuls avoie, moult, biax et eschevis, <( De ma moillier, que j'avoienoris.
« Assez avoie et vaches et brebis.
« Hui main matin , fui si fort assaillis <c D'une grant gent armez et fervestis , « De mes .vu. fi'z i ont les .1111. ocis. « Ne sai quex gens avoient envaïs , « Et les avoient forment au desoz mis ; « Je cuit que poi en i a remez vis.
« Deschevauchiez i fui et moult laidis; « Mais remontez i fui par un marchis , « Ferraut l'apellent , si corn moi est avis. « En grief point iert contre ses annemis ; « Poi avoit gent contre ses annemis. » Quant li dus Toit, touz fu espaouris.
« Hé ! Dex, dist Gaydes, sires de paradis, « Se je viens là ainz qu'il scient fini , <( Dou brant d'acier, qui est clers etforbis, « I ferrai tant sor les cuivers faillis, <c Se Dex m'ait qui en la crois fu mis, <t Li plus hardis voldroit iestre à Paris. » Livavassors s'estoit d'euis esjoïs; Dist à Gaydon : « Se c'est voirs que tu dis
2($5 5 — 2é8s Gaydon. Si
<( Je te menrai desci au feréis.
— Hé ! Dex, dist Gaydes, sire de paradis, « Com serai liés , se les puis trouver vis !
— Ne sai, dist il , si m'ait Jesu Cris ; « Quant m'en parti, si estoient aquis.
« Mais hastez vos, qu'il n'i soient laidi ; « Car tuit seroient perdu , gel voz affi. a
Gaydes chevauche, qui n'ot soing d'atargier. Li vavassors se painne dou coitier ; Car moult voldroit ses .un. fiz vengier, Qu'ocis avoient li glouton pautonniers.
Li dus brocha Clinevent le legier, Sa gent passa le trait à .1. archier.
Li vavassors le sieult prez de l'estrier. Parmi .1. val prennent à adrescier, Une aiguë passent parmi .1. bois plenier, Voient Ferraut par delez un rochier, Et Amaufroi sor Vairon le legier.
N'estoient pas .111e. au mien cuidier, Car Auloris les fist as poins loier.
Ferraut avoient navré li losengier Et Amaufroi, qui moult ot Gaydon chier. Poi en i ot, ce vos [*puis] tesmoignier, Qui n'aient fait le sanc dou cors raier. Gaydes les voit, Deu prent à merciier, Quant il les voit encores chaploier.
Li vavasors prinst Gaydon à huchier :
« Sire vassal, or poez acointier « Cex cui voz ai oï si menacier. »
Li dus brocha Clinevent son destrier, Qui plus tost cort ne fait cers par rammier, Baisse la lance, quant vint à l'aprochier, Et fiert Rogon sor l'escu de quartier,
Que soz la boucle li fist fraindre et percier , Et le hauberc desrompre et desmaillier; Mais en la char ne le pot pas touchier. Puis abati Guispenart et Rogier, Et Forqueré, Guion et Manesier.
Lors passa outre sa lance redrescier.
« Valie! escrie, ferez i, chevalier !
« Ferraus , biax niés , n'aiez soing d'atargier ; <( Je sui vostre oncle qui voz veing ostaigier, (( Et Amaufroi au bon brant raplegier.
« Comperront le li cuivert pautonnier; « Mar voz ont fait en ce bois espier. » Amaufrois Toit, n'i ot qu'eslaiecier.
Grans fu l'estors, et fors et adurez. Gaydes li dus fu forment a'irez ; Le cheval broche des espérons dorez, Et il li saut .xv. pies mesurez.
Fiert .1. traître, grant cop li a donné Sor son escu, qui fu d'or pointurez , Desor la boucle li a freint ettroé.
Fors fu l'aubers , n'en a mie faussé : Sa lance brise ; n'i a plus conquesté. Li vavasors fu forment aïrez, Quant voit Gaydon qu'il ne l'a mort gieté; Sachiez de voir le cuer en ot iré.
En vavassor nen ot que aïrier; Les abatus a véu redrescier , Au duc Gaydon commensa à huchier :
<( Sont ce li cop que voz savez paier? « Si m'ait Dex qui tout a à jugier, <c Voz voz vantastez orains à l'acointier « Que vos feriez vos annemis plaisier ;
27IS 27$o Gaydon. 8}
« Quant ne volez les abatus touchier,
« Voz les cuidiez ocirre au trebuchier !
« Mais vostre cop font poi à resoingnier.
« Mal dehaiz ait qui voz fist chevalier;
<( Car moult me poise , nel vos quier à noier,
« Quant hui me fis à voz acompaingnier.
ce Se Dex m'ait, ne voz pris .1. denier.
<c Mais ja verrez comment me sai aidier,
(( Et se je sai mes cops bien emploier. »
Prent sa masue , si la prent à haucier.
Bien resamble home où n'ait que aïrier;
Fiert Godefroi parmi le hannepier.
Arme qu'il ait ne li vault .1. denier ;
Ausiz le froisse cun rainscel d'olivier.
Sa blanche coiffe ne li pot preu aidier.
Tout li debrise et test et hannepier ;
Trosques enz dens ne remez que brisier.
Le cheval fist à terre ajenoillier,
Puis fiert .1. autre, tout le fit esmier.
Assez en a tolu le baaillier.
Dist à Gaydon : « Je les sai chastoier,
« Mais voz ne faitez fors la gent esmouschier. »
Li dus s'en rist et prent Deu à proier
Tel compaignon li gart de mehaingnier.
Lors que Ferraus ot son oncle avisé, Et Amaufrois, tuit sont resvigoré.
<c Dex , dist Ferraus , qui me féistez né , « Pères de gloire , tu soiez aourez , « Quant mon oncle as garanti et tensé ¥ Contre Thiebaut, le traïtor prouvé.
<( N'i durreront li glouton deffaé. »
Lors a brochié Ataignant l'alosé.
En sa main tint le branc d'acier letré,
84 Gaydon. 27P-2784
Et fiert Haton sor son elme gemmé.
Pierres et flors en a jus craventé ,
Le maistre cercle li a par mi copé ,
La coiffe tranche dou bon hauberc saffré ;
Mais petit Ta en la char adesé,
Car li diable, si seignor, Pont tensé :
Quant qu'il ataint a à terre porté.
CÎI ot paor, lait soi chéoir en pré.
Guis Ta véu , prez n'a le sens desvé.
Cil cuidebien qu'il l'ait à mort navré;
N'ot mais tel duel dès l'ore qu'il fu nés :
S'il ne le venge, ne vault .11. aus pelez.
Lors point Bausant , s'a le brant entesé ;
Parmi son elme a si Ferraut frapé
Que flors et pierres en a jus avalé :
Bien demi pié a le hiaume embarré.
Dex li aida que il ne l'a navré,
Et la fors coiffe dou bon hauberc saffré.
Quant Ferraus sent son fort elme quassé ,
Moult fu dolans , sachiez de vérité ;
Grant honte en ot , s'en fu d'ire embrasez :
Guion feri, et Guis le ra frapé;
Li uns ne prise l'autre .11. deniers monnaez.
Ferraus entoise le bon brant acéré,
Et fiert Guion en son elme gemmé ;
Pierres et flors en a jus craventé.
L'espée torne, ce l'a de mort tensé;
Et nonporquant l'a durement navré :
Grant plainne paume a de la char osté.
Li cops descent parmi l'escu listé,
L'une moitié en a eschantelé.
Li cops avale, l'espée fiert en pré;
Se bien l'éust à plain cop assené ,
Jamais Guions ne véisthome né.
a78ç — 2818 Gaydon. 85
Quant s'a véu , forment l'en a pezé ;
Deu en jura , le roi de majesté ,
S'il ne s'en venge , mieus weult iestre afinez,
Hauce s'espée, dont li poins fu dorez ,
Ferraut feri , ne l'a pas redouté ,
Parmi son elme, qu'il ot d'or pointure;
Mais ne l'empire .11. deniers monnaez.
Voit le Guions, forment l'en a pezé.
Ferraus le fiert, et Guis le ra frapé ;
Entreuls .11. ont le chaple tant mené
Que il n'ont elme qui ne soit effondrez.
Li quex que soit éust petit duré,
Quant Auloris i vint touz abrievez ,
O lui sa gent qu'il avoit rassamblé.
Et li dus Gaydes a Clinevent hurté.
Sa gens le sieult, qui moult se sont hasté ;
Es traïtors se sont tantost meslé.
La véissiez tante lance froer,
L'un mort sor l'autre trébucher et verser,
Tant pié, tant poing i véissiez coper.
Ferraus et Guis furent lors dessevré.
Et li dus Gaydes , qui moult ot de bonté ,
Le vavassor a tantost apellé ,
Moult doucement li a ammonesté ,
Et tant proie et tant li a rouvé
Que il li a son gambison osté.
De bonnes armes l'a moult bien conraé ,
Et se li a .1. elme an chief fermé,
Mis en la main .1. roit espié quarré.
Mais sa masue n'a il pas puer gieté,
Ains l'a pendue à son senestre lez;
S'en a besoing, tost i iert recouvrez.
Quant il se voit si d'armes conraé ,
Dedens son cuer en mainne grant ferté,
Plus devint fiers que nus lyons cretez. Le cheval broche des espérons dorez.
Et li chevax li cort tout à son gré ; Mais n'i a home véu ne avisé Que il connoisse , si l'en a moult pezé. Ferraus avoit un espié recouvré ; Ataingnant broche, que il ot en cherté, Le vavassor a tantost encontre.
Li uns n'a l'autre de noient avisé ; Sor les escus se sont entrassené, Desoz les boucles les ont frains et troez. Mais li hauberc furent fort et serré , Les hanstes roides , de gros sapin plenné, Et li vassal sont de tel poesté C'andui se sont à la terre porté , Si fort qu' à poi ne sont acraventé.
Ferraus saut sus, en haut s'est escriez : <( Quel vif diable l'ont ici amené ? » Li vavassors ot moult le cuer enflé.
« Avois ! s'escrie, or i soient maufé! « Je me tramis de trop grant foleté , « Quant je ai hui à nul home jousté; k Se je l'eusse de ma mace atasté , <( Je li eusse trestouz les os froez. »
Ferraus ot honte quant il se vit chéa ; L'espée a traite, si embrace Pescu.
Li vavassors ot le cuer irascu ; Parmi les prés s'en vait, les saus menus , Prinst sa masue qu'à l'arson ot pendu, A Ferraut vint, les bras touz estendus. Ja li éust le chaple maintenu , Quant li dus Gaydes , à la fiere vertu , Celle part vint, n'i a plus atendu.
<( Ferraus, biaus niés , dist li dus, que fais tu ?
« C'est l'om el mont qui plus m'a hui valu. »
Li vavassors a le duc entendu.
<( Sire, fait il, par Deu, le roiJhesu,
« [*Nel] conui mie , ne sai des quex il fu. »
Ferraus l'entent , grant joie en a eu.
Andui remontent par moult fiere vertu.
Li traïtor ont le duc percéu ;
Lors sevent bien que Thiebaus est vaincus.
Par moult grant ire lor sont sore corru,
Amaufroi ont et prins et retenu ,
Et dou cheval à la terre abatu.
Li dus le voit, le cuer ot irascu.
Ferraus li preus brandist l'espié molu.
Li vavassors tint son baston cornu.
Entr'euls se fièrent, si ont levé le hu.
Riolz li viex i a moult bien féru.
Gaydes laist corre Clinevent le menbru ,
Brandist la hanste, qui ot le fer agu,
Et vait ferir Gilebert de Monru.
Escus nebroingne ne li vault .1. festu;
Parmi le cors li mait le fer agu ,
Mort l'abati enmi le pré herbu.
Et Ferraus a le chaple maintenu.
Li vavassors a maint escu fendu ,
Et maint hauberc desmaillié et rompu.
Li cuens de Chartres, Gautier de Montagu,
Guis de Biaufort et Riolz li membrus ,
Cil ont l'estor enforcié et créu
Tant que il ont Amaufroi secorru.
Ferraus li rant Vairon qu'il ot perdu ;
Li bers i monte par l'estrier d'or batu.
Li vavasors , qui le chief ot locu ,
Escrie en haut : « Qu'iestez vos devenu ,
88 CiAYDON. 1886— 291Î
« Mi bel anfant ? Dammeldex vos aiut !
« Vez ci vo père que aviiez perdu. »
,Li anfant Poient, qui sont el bois ramu ;
Isnellement sont celle part venu ,
As traïtors rendent cruel salu,
A lor grans haches tranchent maint chief de bu,
Gaydes li dus ot au cuer grant frison ; Des traïtors a choisi la fuison , Clinevent broche, son bon destrier gascon. Li vavasors le sieult à esporons , Riolz li viex, et de Biaufort Guions, De Toartois Aspremars et Simons.
D'autre part vint Amaufrois de randon , Ferraus li anfes, et tuit si compaingnon. Auloriés lor revint de randon , Et Guis, et Miles, Alerans et Rogons.
Tel .xvc. viennent à esporons , Qui tuit desirrent la mort au duc Gaydon. Gaydes s'escrie : « N'i gariroiz, glouton, (( Je voz vendrai moult cher vo traïson ! « Thiebaus vos mande qu'il trempa la puison , <c Mais il en a eu son guerredon. »
A ces paroles feri conte Huon , Qui tint grant terre dou conte Ganelon ; L'escu li perce et l'auberc fremeillon , En cors li met fer et fust et penon.
Li dus refiert Gautier de Besenson , Tout le porfant enfresci qu'au menton.
Voit le Auloris, ne li fu mie bon.
(c Avois ! escrie, or me sievez, baron, <( Tout maintenant, sans nulle arrestison. » Lors a brandie la hanste au confanon , Et fiert le duc sor l'escu au lyon,
19 i9-a9 J a GAYDON. 89
Que il li perce le taint et le blazon ;
Mais li aubers li fist deffencion.
Et Auloris Pempoint de tel randon ,
Et à l'effort dou bon cheval gascon ,
El grant estor des traïtors félons
Abat le duc , par delez un perron ,
Car il avoit aillors s'entencion :
Envers Guion tenoit la chaplison.
Li dus saut sus, iriez comme lyons;
Ire ot et honte, si tainst comme charbons.
Son escu lieve à loi de champion,
Fiert .1. traître sor son escu réont,
Trenche le cercle qui fu fais à Dijon.
Sa blanche coiffe ne li vault .1. bouton;
Tout le porfant enfresci qu'au menton ,
Puis a ocis et Gombaut et Bouzon.
Auloris dist : « Se nouz ne l'ocions,
« N'auronz mais joie an jor que noz vivons. »
Lors l'assaillirent li encriemmé félon.
Le duc ont mis à force à genoillons ;
Mais il escrie : « Valye! », à moult haut ton,
Li vavassors en a oï le son ,
Celle part vint corrant de grant randon.
Tint sa masue , qui ot gros le tronson ,
Fiert s'en la presse, par grant aïrison,
Devant lui fait moult grant ocision :
Il froisse tout, os et ners et braons.
Si fil le sievent plus tost qu'esmerillon ,
Qui à lor haches font grant ocision.
Prins fust li dus et menez en prison ,
Et desconfit li gentil compaingnon ;
Mais Dex ne volt par sa benéison.
Ez voz atant apoingnant .1. garson.
« Avois! escrie, Aulori et Forcon ,
ce Fuiez ! vez ci l'emperéor Charlon
« Et les grans os qui viennent à bandon.
ce Tuit iestez mort, n'i avez raenson. »
Auloris a la parole escoutée Que li garsons li ot dite et contée ; Il sonne .1. cor, sa gent a apellée.
« Seignor, dit il , la chose est mal alée ; « Li os de France est arrier retornée , « Li rois nos sieult de France la loée. « S'il noz ataint, c'est veritez prouvée, « Chascuns aura la hart en col fermée. <( Fuionz noz ent parmi celle valée. » Que qu'il estoient en si faite pansée , Gaydes remonte en la selle dorée.
« Valye! » escrie à moult grantalenée.
Entor lui est sa gens atropelée.
Li dus lait corre , lance avoit recouvrée. Li vavassors i vint de randonnée ; A .11. mains a sa masue antesée.
Li cuens de Chartres, Garins de Pierelée, Riolz li viex , à la barbe meslée , Guis de Biaufort n'i a fait arrestée, Rispeus de Nantes, cui li ferirs agrée , Ferraus li anfes , qui vient de randonnée , Et Amaufrois, sor Vairon d'Aquillée.
« Avois! s'escrient, fausse gent parjurée , « Mar i avez traïson porparlée ! »
Entr'euls se fièrent, lor force ont recouvrée. Chascuns i fiert ou de lance ou d'espée ; Des abatus est la terre encombrée.
Mais s'Aulori ne fust l'euvre contée , Qui dou roi ot la nouvele escoutée, Trop éust Gaydes à souffrir fort meslée ,
Car il i ot poi de gent amenée.
Li traïtor ont une eve passée ,
Fuiant s'en vont par la selve rammée,
A Gaydon ont la place délivrée.
Puis n'i perdirent vaillant une denrée :
Lor maisnie ont tote desprisonnée,
Lor mors ont quis tôt contreval la prée,
Mainte bierre ont à lor brans nus copée ,
Lor mors i couchent, s'ont lor voie hastée.
Li vavassors , qui la teste avoit lée ,
Le duc Gaydon a grant amor monstrée.
Moult hautement li iert guerredonnée
La grans aide que en lui a trovée :
0 lui Penmainne , s'a sa famé mandée ;
De ses .111. fiuls n'i fist pas oubliée.
Tant vont qu'il treuvent une église honorée ;
Lor mors enterrent, mainte larme ont plorée.
Logié se sont en icelle vesprée,
Et l'endemain, quant vint à l'ajornée,
Monta li dus , sa voie a commandée,
Et lor harnois ont prins sans demorée.
Droit vers Angiers s'est l'ost acheminnée.
Ne ferai pas trop longue demorée
De la lor voie : tant vont par lor jornée
C'un diemenge, quant messe fu chantée,
Vint à Angiers li dus sans demorée.
Droit au monstier a sa voie tornée,
Par devant l'uis descendi à l'entrée,
.1. serjant a s'espée commandée.
Gaydes li dus est entrez en monstier, Et proie Deu , le père droiturier, Que il li doinst le sien cuer esclairier De Karlemaine , qui tant a le vis fier,
Qui le volt faire ocirre et detranchier Par le consseil Thiebaut le losengier ; Mais il en a eu mauvais loier.
Li dus en jure le cors de saint Legier Que moult par tans , se il puet esploitier, Fera à Karle dammaige et encombrier.
Dou monstier ist, et il et si princier, Puis sont monté enz an palais plennier. Riol dou Mans apella sans targier.
Onques nul jor n'ot talent de boisier; Toz jors servi loiaument sans trichier.
Faus jugement ne volt ainz otroier, Ne gentil home ne volt ainz empirier, Les orphelins volt de lor drois aidier; Ainz n'en volt nul laissier deseritier : Moult ot en lui vigourouz chevalier.
Vers les preudommes i ot trop bel parlier , Et, quant venoit à ses armes baillier, N'i convenoitnul meillor chevalier.
Gaydes le voit, sel prent à arraisnier : « Gentiz hom, sire, savez moi conseillier? « L'emperéor Karlon voil guerroier.
« Ou il fera fors de France chacier « Les traitors , cui Dex doinst encombrier, « Ou il les face à ma cort envoier, « Si les ferai ardoir ou escorchier, « Ou traîner à coes de somier ; << Car traïtor doit on à mort traiter: « En riche cort ne les doit on laissier. « S'il ne le fait , par le cors saint Richier, ce Je li cuit si ses marches acorcier « Dont il perdra maint bon chastel entier, « Vilainnement m'a rendu le loier « De Pynabel, l'orgoilloz et le fier,
jo5J-jo84 GAYDON. 9J
<( Que je ocis au brant forbi d'acier,
(( Qui Ganelon volt de mort respitier. »
Riolz l'entent , s'en a le chief hocié ;
A soi méismez a dit sans delaier :
« Cis dus voldra tel chose encommencier
k N'iert pas, ce croi, legier à apaisier.
« Dex li otroit à s'onnor commencier,
« C'on ne li puist à honte reprochier;
« Car, par celui qui tout a à jugier,
« Je li voldrai à mon pooir aidier.
« Soit drois, soit tors, s'ai oï tesmoingnier :
« Doit li hons liges son droit seignor aidier. »
Quant Riolz ot oï le duc Gaydon , Qui tant haoit les parens Ganelon , Que il voloit guerroier roi Karlon, Por ce que Karles les tient en sa maison : « Sire, fait il, or oiez ma raison :
u Sachiez de voir que cil fait mesprison « Qui son seignor muet noise ne tenson, « Se il n'i set moult loial achoison , « Car on n'en dist se vilonnie non.
« Mandez au roi o le flori grenon « Que bannir face le lyngnaige félon , « Qui bastir firent la mortel traïson (( Dont Thiebaus a eu son guerredon. « S'il les bannist et chace dou roion ,
< Querez au roi pais et acordison.
« Il est tes sires, et vos iestez ses hom :
< Ne devez faire envers lui mesprison. »
Dist Riolz : <c Sire , entendez mon coraige : « Mandez à Karles , qui fier a le visaige , « Que il vos rande le desloial lyngnaige;
« Bannir les face et widier heritaige.
(( Et s'il les tient envers voz à estaige, « Sel deffiez et li randez s'ommaige; « Car voz feriez et orgoil et outraige, <c Se [6guerroiez] vostre droit seignoraige. a Si soit requis li drois dou grant hontaige « Dont vers Thiebaut fist porter vostre gaige. « Mais je ne sai qui face cest messaige : <( Ferraus, mes niés, qui tant a vassellaige, « Le fera bien, car moult le teing à saige. » Quant Ferraus l'oit, s'en dresce le visaige; Deu en jura, par cui il fait oraige , Qu'ainz qu'il retort fera Karlon dammaige.
Ferraus s'arma sus en palais plennier:
Les chauceslace sus espérons d'ormier; Auqueton ot d'un drap de soie chier; Deseure vest .1. bon hauberc doublier, Fort, et tenant, et merveilles legier.
Cil qui le fist mist .vu. ans au forgier; Qui l'a en dos n'a garde d'empirier, Car la grans force le garde de blecier. Au flanc senestre a ceint le brant d'acier, Puis lace l'iaume qui fu roi Desiier.
Quant fu armez, n'ot cure de targier; Dou palais ist, son vis prinst à saingnier, Au perron vint desoz un olivier.
On li amainne Ataingnant son destrier, Que li dus Gaydes ot fait appareillier. Ferraus i monte , onques n'i quist estrier. Quant montez fu sor le corrant destrier, A grant merveille i ot bel chevalier, Grant, et forni, et merveilles legier, Et entesté por moult tost commencier
3 1 18 — 3 1 jo GAYDON. 9$
.T. grant estor, por son droit desrainier. A grant merveilles i avoit bel parlier, Et saige en plait, et forment droiturier. Ainz nel vit on partir d'estor premier, A son col pant son escu de quartier, La hanste prent où ot bon fer d'acier, Congié a prins, lors prent à chevauchier. Dex le garisse qui tout a à baillier ! Car, ainz qu'il puist arrière repairier, Aura paor de la teste à trenchier.
Va s'ent Ferraus , li chevaliers hardis , Sor Ataingnant, son bon destrier de pris. Il jure Deu , le roi de paradis , Ansoiz qu'il soit mais el repaire mis, Fera dolant le roi de Saint Denis.
Atant chevauche, d'esrer fu ententis.
Au matinnet , ainz que fust miedis , En .i. vaucel, delez un plaiséys, Voit avaler le pandant d'un larris ^ .1. chevalier, sor .i. destrier de pris, Qui moult fu biaus et gens et eschavis : Renaus ot non, d'Aubespin li marchis.
Ferraus le voit , ne fu mie esbahis ; Et cil vers lui celle part est guenchis. Ferraus li a demandé et enquis D'ont est, d'ont vient et de con fait païs , Où weult aler si faitement garnis , Si cointement armez et fervestis.
Renaus respont : « Il voz sera bien dit : « A Angiers vois, Karles m'i a tramis « Au duc Gaydon , qui tant est poestis. « Karles li mande, par foi le vouz plevis, « Qu'il veingne à lui à Rains ou à Paris,
« La hart en col, et si crie mercis, a Et li ament ce que il a mesprins ; « Car de sa cort est folement partis , « Sans son congié, s'a ses homes ocis « En val de Glaye, ce li dist Auloris. « Se ne l'amende ; Karles s'est aatis , « S'il le puet panre , qu'il en sera honnis , « Et traînez à coes de roncins. »
Quant Ferraus l'oit, à poi n'enraige vis. a Par Deu, dist il, Karles est assotis ; « Il ainme miex les traïtors faillis « Que il ne fait les chevaliers gentiz , u Qui loiaument l'ont servi à touz dis. ce Encor en iert li viellars escharnis : « Merveilles iert se par euls n'est murtris. « Mais, par celui qui pardon fist Longis, « Se Dex garist Gaydon et ses amis, « Karles sera d'un tel présent servis « Dont il morront .m. chevalier de pris. « Ardoir fera sa terre et son pais; « Mar i recete ses mortex annemis , « Ceuls dou lyngnaige Gane le maléis. » Quant Renaus l'oit, li sans li est fuis.
Quant Renaus oit Ferraut ainsiz parler, Isnellement li print à demander A cui il est, et où il weult aler.
Ferraus a dit : « Ne le voz quier celer, « Hom sui au duc qui tant fait à loer. (( A Karlon vois son messaige conter : (( Que il li face les traïtors livrer, « Si les fera honnir et vergonder, « Ou escorcher, ou au vent encroer; « Car traïtor ne doit nus receter.
« Mais li félon, par lor avoir donner,
« Ont fait Karlon del tout si aweugler
« Que loiaus hon ne puet riens conquester.
« Li traïtor Pen ont fait fors bouter ;
« Sore li mistrent qu'il le volt enherber ,
« Mais li frans dus s'en osta comme ber.
« Or mande [feau roi] qui France a à garder
m Les traïtors face de cort sevrer;
« Et s'il les weult vers mon seignor tenser,
« La guerre aura, cui qu'an doie pezer.
u Honnis soit Gaydes, s'as poins le puet com-
« S'il ne le fait en sa prison gieter ! » [brer,
Quant Renaus oit dou riche roi parler,
Si cuide bien de fin duel forsener.
m Vassal, dist il , laissiez le sermonner.
v< Foies paroles font maint home afoler;
n Contre aiguillon fait mal eschacirrer.
« S'uimais vos oi Karlon de riens blasmer,
« Je voz irai sor cel escu donner :
« Moult sera fors , se nel faz esîroer.
— Sire, dist il, tout ce laissiez ester;
<( Mais je voz proi que me laissiez aler
« Au roi de France mon messaige conter. »
Por quoi le cuide Ferraus or abeter ?
Se il se weult envers lui esprover,
Bataille aura onques mais n'ot sa per.
Quant Renaus oit que Ferraus l'aatist, isnellement de mautalent rogist; Il li a dit : « Vassal, je voz deffi. « Menaciez moi; or vos gardez de mi. » Respont Ferraus : « Et voz de moi ausi. » Lors s'entresloingnent .1. arpent et demi, Les chevaus brochent de corre entalentif ,
Tex cops se donnent li chevalier hardi Que lor escu sont froé et malmis ; Mais li hauberc les ont de mort garis. Li espié sont tronsonné tout parmi.
Si fort se hurtent li vassal engrami De cors , de pis , que tuit sont effréi , Si qu'à la terre li uns l'autre abati. En pies resaillent, mais moult sont effréi; Car moult petit li uns l'autre choisi.
Renaus le fiert dou brant d'acier forbi, Que son escu li copa et fendi.
L'espée torne, s'a Ferraut garanti ; Desci qu'an terre l'espée descendi, .II. pies i entre largement et demi.
Ferraus chancelle , à poi qu'il ne chaï. Renaus li crie : « De sa voz ai senti. <( Voz avez hui Karlemaine laidi ; « Ancui saurez , par Deu qui ne menti , « Comment je serf Karlon au poil flori.» Quant Ferraus l'oit, à poi n'enraige vis.
Quant Ferraus oit que cil le ramposna, Ce sachiez bien que moult s'en aïra ; Mais, se il puet, moult bien s'en vengera. Il tint s'espée, contremont la hausa, Forment l'estraint , vers Renaut s'aprocha. Renaus le voit, l'escu en haut leva , Son chief couvri , durement se musa.
Ferraus le fiert, qui point ne l'espargna, Tout son escu li fendi et copa.
Devers senestre li bons brans avala ; Quant qu'il atainst li fendi et copa , Tout l'un des pans à l'espée rasa, La chauce cope, dou hauberc li osta,
52fo— 3282 Gaydon. 99
Et Pesperon selonc le pié copa.
Jusqu'an la terre li brans d'acier coula ; .III. pies i entre, quant il Pan resacha. Li chevaliers por le cop chancela, Par .1. petit à paumes ne vola ; De Pun genoil à terre agenoilla ; Mais il saut sus, car forment se hasta. Ferraus le voit, erramment l'apella :
(( Sire vassal , senti voz ai de sa.
« Karles vos sires, quant i! voz reverra, « Porra bien dire preudom voz encontra. » Quant Renaus l'oit , de mautalent sua; De soi vengier moult bien s'appareilla.
L'anfes Ferraus tantost se rapresta.
L'estors commence qu'à pièce ne faudra ; Se Dex nel fait, qui tout le mont forma. Li queuls que soit ja n'en eschapera.
Grans fu l'estors, longuement a duré.
Li baron ont et féru et chaplé ; N'ont elme an chief ne soient embarré.
Li hauberc sont et rompu et faussé , Et li baron en plusors lieus navré.
Tant furent las et tant sont sormené C'ambedui sont à la terre pasmé :
Longuement jurent qu'il ne sont remué.
Refroidie sont, et puis se sont levé, Si s'entreviennent corn dui lyon cresté. Tant affoibloient et tant se sont pené Arrierse traient, si se sont reposé ; Mais en petit d'eure sont rassamblé :
L'uns cuide l'autre moult tost avoir maté. Ja convenist l'un d'euls avoir fine, Ne sai lequel, quant Dex a amené
.1; chevalier de moult très grantbiauté.
Avec lui mainne grant part de son barné ;
Dou non de lui ne sai la vérité.
A Karlon vait requerre s'erité ,
Car famé weult avoir à son costé.
De Gascoingne iert, s'en tient la roiauté.
.1. mont monta, s'a un val avalé,
Les barons voit qui combatent en pré ,
Qui plaie sont et durement navré ;
Merveille en ot , si l'en prinst grant pité.
Celle part point, que n'i a demoré,
Entreulsse mist, si les a dessevrez.
Sainglans les vit, si l'en prinst grans pitez;
Adont lor a enquis et demandé ,
Foi que il doivent le Roi de majesté,
Que il li soit maintenant aconté,
Et qu'il li dient la fine vérité ,
Por quoi se sont combatu et navré.
Dist Ferraus : « Sire , or oiez mon pansé :
« Messaigiers sui à un duc alosé ,
< Gaydon d'Angiers, s'en tient la duchéé.
« J'aloie à Karle, .i. viel roi assoté ,
« Qui 0 lui a traitors à plenté ,
« Qui mon seignor Gaydon i ont meslé. »
La vérité li a Ferraus conté,
La traïson, ainz n'i ot mot celé :
«Je m'en aloie tout mon chemin ferré,
« Tant que Karlon eusse deffié ;
« Mais cis vassaus m'en a moult destorbé ,
« Qui à Gaydon aloit, par sa fierté.
« Por tant que j'oi Karlemaine blasmé •
« Me corrut sus par vive poesté ;
« Abatu fumez ambedui en cest pré.
« Se ne fussiez , il m'éust mort gieté;
3)17—1)49 GAYDON. IOI
<( Car chevaliers est il de grant bonté. »
Quant Renaus l'oit, en haut s'est escriez :
« Biaus très douz sire , par ma crestienté ,
« Il éust fait de moi sa volenté,
« Quant i venistez, qui m'en avez sauvé. »
Li chevaliers en pleure de pité ,
De ce que l'uns a l'autre si loé,
Et dist li sires : d Or oiez mon pansé :
« Chascuns s'en voist, n'i ait plus demoré,
« En son messaige c'on li a conmandé.
a Se l'uns de voz avoit l'autre tué ,
« Ja li dammaiges n'en seroit restorez ;
« Encor poez ami iestre privé.
— Sire, font il, noz ferons vostre gré. »
Ambedui montent es destriers sejornez :
Sor Ataingnant ez vos Ferraut monté,
Et Renaus monte sor son destrier armez.
Ferraus li preus a congié demandé
Au chevalier, au gent cors honoré.
<( Dex , dist Ferraus , qui me féistez né ,
« Car éust ores me sire o son barné
« Cest chevalier, qui tant fait à loer !
« Si corn je cuit , en la crestienté
« N'auroit si biaus, si com j'ai en pansé,
« Par compaingnie loiaument afié :
« Mes sire est preus et de moult grant biauté,
<( Et en cestui ra merveilles bonté. »
Quant li sire ot les chevaliers sevrez, Et cRascuns fu sor son cheval montez, A Deu les a ambes .11. conmandez.
Renaus s'en tome, Ferraus s'est arroutez. Bien s'est li uns envers l'autre esprouvez. Ferraus chevauche, qui forment s'est hastez;
102 GAYDON. 33$o— 33^3
En sa voie a marchéans encontrez.
Ferraus les a maintenant saluez.
« Seignor, fait il , ditez se voz savez (( Où l'empereres porra iestre trouvez , « S'il est encore d'Espaingne retornez. » Li uns respont , qui bien fu empariez : « Sire , fait il , se trouver le volez , « Droit à Orliens vostre chemin tornez ; <( Là est li rois, iluec le trouverez. » Quant Ferraus l'oit, si est outre passez. Tant a esré tout le chemin ferré Qu'à Orliens vint, en la ville est entrez. Parmi les rues avoit des gens assez , Et enz planchers et enz chambres delez, Por véoir ceuls des estranges régnez , Que Karlemaine ot à sa court mandez.
Voient venir Ferraut qu'iert bien armez : Gens fu et drois sor le cheval montez, L'escu au col, d'or fu esporonnez.
Très bien li sist li blans haubers saffrez , Et l'elme an chief, qui giete grans clartez. En cheval sist com s'il i fust plantez; Et li chevax par fu si abrievez Hanissant vait, ne sambloit pas grevez.
Dist l'uns à l'autre : « Voiez et esgardez « Cel chevalier qui là vient adoubez : <( Dex ! com est biax et très bien figurez ! « Et li destriers , sor quoi il est montez , « Ne samble pas que il soit trop grevez : « Veez com hannist, et com est abrievez! « Ses escus est perciez et estroez , « Ses elmes frains et touz esquartelez : « Il samble bien que d'estor soit sevrez. » Ferraus l'oit bien, outre s'en est passez;
Droit au palais s'est il acheminnez , Vint à la porte dont li huis fu fermez.
Devant la porte dou plus maistre donjon S'en vint Ferraus , sor le destrier gascon; Le portier huche clerement, à haut ton. Li portiers l'oit, ne dist ne 0 ne non : Tant par estoit de maie afaitison N'ot plus félon jusqu'an Carphanaon.
Le guichet oevre, si choisi le baron, Qui fu armez sor le destrier gascon ; Il li a dit : « Trai toi arrier, gloutons ! <( Tu n'i métras le pié, par saint Simon, « S'aura mengié Karles tout à son bon. >i Ferraus li dist : « Biax frère , j'ai besoing ; « De longues terres sui tramis à Karlon : « Messaigiers sui, ja ne t'en mentironz. « Preu i auraz quant noz i enterronz : « Je te donrai mon hermin pelison. »
Li portiers l'oit, si fronche le grenon, Puis li a dit : « N'ai cure de sarmon ; « Quant que as dit, ne pris pas .1. bouton. « N'i enterras , n'ai cure de ton don. »
Ferraus a dit : « Biaus douz amis portiers, <( Oevre la porte , por Deu le droiturier. « Messaigiers sui, n'ai cure d'atargier; « Au roi irai mon messaige noncier.
« Se Dex m'ait , qui tout a à baillier, « Li rois vos sires voz en aura plus chier. « Vilonnie est de tant faire huchier, « A porte à roi, .1. vaillant chevalier. » Li portiers l'oit , prinst soi à gramoier. « Vassaus, dist il, laissiez vostre plaidier;
104 GAYDON. J4ié — 5448
<( N'i enterrez, par le cors saint Richier, « Car Karles doit asseoir au mengier. » Ferraus a dit : « Se m'i volez laissier, <(Je voz donrai mon mantel de loier, « Le duc Naynmon t'en ferai merciier. » Dist li portiers : « Moult seiz bien praechier ; « Il m'est avis que tu iez sermonniers. (( N'i enterras huimais, par saint Richier; « Mais or t'en va en cel bore harbergier, (( Et reposer et toi et ton destrier, « Et puis demain, se gel voil otroier, « I enterras , encor à grant dongier.
(( Sire musars , car voz traiez arrier, (( Et si laissiez ester votre plaidier, (( Ou , se ce non , voz le comperrez chier. » PQuant] Ferraus l'oit, vis cuida enraigier, Quant il s'oï si vilment menacier.
S'entrer i puet , il s'en voldra vengier, Quoi que il soit aprez dou repairier.
Quant Ferraus ot le portier entroï, Qui de parole l'a si forment laidi , Onques .1. mot vilain ne respondi ; Mais, s'il entre enz, chier li sera meri. A ces paroles, vint l'abes de Cluigni.
Au roi avoit .1. sien besoing furni ; Vint au portier qui à la porte sist , D'esterlins blans la borse li empli , Et li portiers la porte li ouvri.
Ferraus le voit, moult s'en est esjoïz; Enz enterra, de ce s'est ahatis Isnellement vers la porte guenchi ; Ferraus i entre, quant l'abes s'en parti. Quant li portiers par dedenz le choisi,
H49 548i GAYDON. 10 J
Deu en jura et le cors saint Martin :
« Marientrastez sans le congié de mi. »
Prent .1. baston grantet gros et furni,
Amont el chief le baron en feri
Desor l'escu que Ferraus li tendi.
Et li bastons contreval descendi ,
Que le cheval en chief aconsievi
Si durement qu'à jenols l'abati.
Et li chevax saut sus, qui effréi.
Voit le Ferraus , à poi n'enraige vis ;
Isnellement a trait le brant forbi.
Quant cil le vit, vers le palais fui.
Ferraus li preus fièrement le feri
Dou brant d'acier, onques n'en ot merci ;
Sor les espaules la teste li toilli,
Que elle vole bien .vu. pies et demi.
Desor le froc au bon abé chaï,
Que de son sanc touz li fros vermoilli.
L'abes le voit, touz s'en espaouri :
« Nomini Damme, mauvais estre fait ci!
c< S'estoie en cloistre , par foi le voz plevis >
« An pièce mais n'en seroie partis. »
En fuiez tome , et si moinne autressi :
Grant paor ont que d'euls ne face ansi.
Ferraus li anfes vint en palais antif,
Desoz l'olive, dou destrier descendi,
Puis atacha le destrier arrabi.
Dex penst de lui, qui onques ne menti !
En péril est, se il n'en a merci.
Quant Ferraus ot atachié l'arragon, Prez de lui mait son escu au lyon, Et a restraint son hauberc fremillon ; Son elme osta , qui fu fais à Mascon ,
106 GAYDON. H82-3JIJ
Desor la selle l'atacha à l'arson ;
Son chief saingna de Deu et de son non;
Pas avant autre s'en vint vers le donjon.
Au mengier sist Karles et si baron ,
Par delez lui, le riche duc Naynmon,
Et, d'autre part, Thierri et Salemon,
Le preu Ogier et Gautier de Dijon,
Oedon de Laingres et Girars de Laon,
Et moult i ot des parens Ganelon.
Ferraus s'en va, cui qu'en poist ne cui non,
Devant le roi monta sor un perron,
Moult hautement commensa sa raison :
(( Cil Dex de gloire qui , par annuncion ,
<( Prinst en la Virge sainte incarnacion ,
« Et por son peuple volt souffrir passion ,
« Quel traveillierent li Gieu trop félon,
« Il saut et gart le riche duc Gaydon,
« Le plus loial qu'ainz chausast esporon,
ce C'onques ne fist nesune traïson ,
« Et le duc Naynme et le preu Huidelon,
« Le duc Garnier et son cher fil Milon,
« Et de Valence le riche duc Sanson !
« Tuit lor-ami aient benéison!
« Et Dex confonde Aulori et Forcon!
« Touz lor lyngnaiges aient maléison!
« Ci et aillors aient tel guerredon
« Corn on doit randre à traïtor félon !
u Rois , or enten , oiez que noz dirons :
« Gaydes voz mande, qui a cuer de baron ,
« Lui envoiez Guimart, le mal glouton,
« Et Aulori, Milon et Haguenon,
« Et Forque et Gui, Amboyn et Haton,
<c Et le lyngnaige qu'ainz ne fist se mal non ,
« Si les pendra chascun à chaaingnon.
55i6 — 3J48 GAYDON. IO7
« Vengier se weult de la grant traïson
« Que porchacierent par Thiebaut d'Aspremont:
« Ou tu li randes ou ardes en charbon,
« Ou tu en preingnes moult aspre vengison.
« Se tu nel fais, juré a saint Simon
« Qu'il ne sera vostre amis ne vostre hom ;
« Ta terre ardra en feu et en charbon. »
Quant Karles Toit, si dresce le menton;
Il ne dist mot, tant ot grant sozpeson.
« Sire, dist Naynmes, or n'aiez marrison;
« Laissiez lui dire son talent et son bon.
« S'il dist folie , et noz s'an respondrons.
« Bien le connois : il a Ferraus à non ,
« Parens est Gayde , si est de grant renon ;
« Tel chevalier n'a jusqu'à Chaalon
« [bNe qui mains pristorguel ne tra'ison]
<c S'il vos plaisoit, envers lui parlerons.
— Naynmes, dist Karles, à Deu benéison. »
Par le congié l'emperere au vis fier, Se dresa Naynmes et leva dou mengier, Et cort Ferraut durement embracier; Puis le commence moult bel à chastoier : « Sire couzin , à celer nel voz quier, « Karles , mes sires , qui tant fait à prisier, « A à Gaydon tramis un messaigier, a Qu'il veingne à lui sans point de l'atargier : « Il li fera touz ses tors adrescier, « Si hautement com osera jugier, « Et assez plus, s'il le deingne baillier. » Ferraus a dit : « N'i a mestier plaidier ; « Se ne li weult les gloutons envoier, « Puis les fera ardoir et escorchier, « Ou il les face ardoir et graïllier,
« A tout le mains de son règne chacier :
« Voir autrement ne s'en puet aaisier. »
Quant Karles Toit, le chief prinst à hocier.
Es traïtors nen ot que corroucier,
Quant il oïrent si Ferraut desraisnier,
C'on les féist honnir et escillier.
Aloriés lor prinst à conseilliez
« Seignor, fait il , moult noz doit anoier
« Que noz oonz si vilment menacier ;
« Moult seroit bon c'on s'en poïst vengier.
« Car prennons ores et Forcon et Fouchier,
« Et Amboyn, Haguenon et Rahier;
« Entr'euls s'en voisent à l'ostel haubergier ,
« En grant vingnoble se voisent embuchier,
« Enz an la voie par on vait à Angiers :
(.( Si com Ferraus cuidera repairier,
« Là le porrez ocirre et detranchier. »
Et cil respondent : « Bien fait à otroier.
« Noz ne poonz Gaydon mieus dammaigier.
« Se noz Ferraut poïonz mehaingnier,
<( Ou Amaufroit, qui tant fait à prisier,
« Voir, jamais Gaydes ne se porroit aidier.»
Atant se lievent coiement dou mengier,
Dou palais issent tout parmi .1. vergier,
A l'ostel viennent por euls appareillier.
Chascuns vesti le blanc hauberc doublier.
Quant monté furent, n'i voldrent atargier;
[*De la cité issent par .1. santier].
A grant merveille furent bon chevalier;
En une haie se sont tuit .v. mucié.
Cil Dex de glore , qui tout a à baillier,
Penst de Ferraut; car, ansoiz l'annuitier,
S'il ne se puet et deffendre et aidier,
Perdra la teste à tout le hannepier!
3j8j— 3616 GAYDON. IO9
Enbuschié sont li glouton de put lin Enz ou vingnoble, tôt enmi le chemin.
Et Ferraus fu enz an palais maubrin , Où il parole et mainne grant hustin ; Souvent menace Karlon , le fil Pépin , De par Gaydon , qui tant ot le cuer fin : « Par mon chief, Karles, trop éuz cuer frarin , « Quant tu chasas onques mauvais enging « Au meillor home qui ainz béust de vin ; « Mais , par celui qui fist croistre resin , « Ansoiz que past la saisons de juing, <( Aurez voz prez .1. si cruel voisin « Dont plorreront jovencel et meschin.
<( Jamais, ce dist, ne vestira de lin, « Si t'avera fait apeller frarin.
« Ou tu li rans Forcon et Amboyn , v< Hardré, Guion, Beranger et Seguin, « Ou touz les faces traîner à roncin.
<( Et se nel fais, juré a saint Martin « C'aussi dolant voz fera, maint matin, <( Qu'avez lui fait , par le mauvais train « Que porchasa Thiebaus et si couzin , a Dont voz serez encor honnis en fin.
« Gaydes voz mande , et je le voz destin , « N'est pas vostre hom , n'en tient .1. angevin.» Lors s'abaissa , prinst .1. rainscel d'un pin, Au roi le giete , puis dist en son latin : « Je voz deffi; mais, ansoiz l'enseri , « Voz ferai je dolant par saint Sevrin. » Li rainsciax chiet dedens le mazerin ; Le vin espant où estoit li vélins , Que tout moilla Karlon et son hermin.
Li rois le voit , si tint le chief enclin ; Ne déist mot por l'avoir Coustentin.
Nostre empereres ot le cuer moult iré, Quant Ferraus Pot si vilment deffié, Et le rains ot par tel air gieté Que il l'a tout moillié et arrousé.
En sa main tint .1. coutel acéré;
II l'a estraint, puis a le chief croslé : Par grant air l'éust Ferraut gieté,
Quant li dus Naynmes et Ogiers l'ont chose :
« Hé! sire rois, que avez empansé?
<( Messaigiers est, ne doit iestre adesez;
« Se mal li faitez, voz en serez blasmez.»
Par itant s'est Karles amesurez.
Mais Ferraus jure la sainte Trinité
Que il nel doute .1. denier monnaé :
« Se il m'avoit féru ne adesé ,
« Ja li seroit moult tost guerredonné. »
Karles l'oï , si l'en a resgardé.
« Par Deu , dist il, or ai bien esprouvé
« Que Gaydes a moult haut conseil trouvé,
« Quant m'envoia cest vassal alosé.
« Dex, consentez , par la vostre bonté,
« Que j'aie encor de Gaydon l'anmisté ! »
Devant la table ot .1. glouton, Hardré;
Cil estoit niés Aulori et Guirré.
Devant le roi ot servi dou claré ,
Car Auloris li avoit commandé ,
Tant qu'il éust Karlon empuisonné;
Mais ce l'en ot garandi et tensé
Que Ferraus ot jus le hannap versé.
Bien fist au roi , et si ne l'en sot gré :
Mors fust esrant, s'il en éust gousté.
Li glouz s'arreste , si a le chief levé ;
Dist à Ferraut : « Moult avez hui jainglé ,
« Karlon le roi de parole avilie ,
jéji-5684 GAYDON. III
c< Et mon lyngnaige honni et vergondé;
a Mais , se li rois m'avoit congié donné,
u Ja voz auroie là aval traîné ,
« Etgieteroie contreval lesdegrez.
« Li vif diable voz ont si emparlé ;
« Fuiez de ci, si alez as maufez :
« Trop voz a on souffert et escouté.
« Li portiers ait parmi le col dehé ,
c< Quant il voz a la porte deffermé. »
Quant Ferraus Toit, prez n'a le san desvé ;
Isnellement mist main au brant lettré,
Pié et demi Ta dou fuerre gieté.
Ja l'en éust parmi le chief donné;
Mais li dus Naynmes l'en avoit destorné ,
Qui Ferraut a doucement acolé.
Ferraus li dist : « Mauvais sers rachatez,
« Ainz vos lyngnaiges ne fist jor loiauté ,
« Fors traïson et murdre et fausseté.
« Mauvais traîtres , corn fustez si osez ,
(( Qui de noient m'avez hui destorbé ?
« Par le Seignor, qui tout a estoré,
« N'iert por Ogier et Naynmon le barbé,
(( Je voz fendisse jusqu'au nou dou baudré ?
« Ja por Karlon ne seroit demoré. »
Quant Hardrez l'oit , s'a de paortramblé ;
Devant le roi est moult tost reculez.
Et Ferraus a de rechief rescrié :
« En non Deu , rois, ja ne voz iert celé,
(( Je sui Ferraus, niés Gaydon l'alosé ! »
Atant s'en vait par le palais pavé ,
Ogier et Naynme a moult bel saluez,
Tout son lyngnaige a à Deu commandé,
Si ra le roi de rechief deffié.
Dou palais ist, s'a son cheval trouvé ,
Puis est montez par son estrier doré.
Encor ne sevent qu'ait le portier tué ; De la cort part, en la ville est entrez. Or le conduise Jhesus à sauveté !
Ferraus s'en vait, ne s'atarja noient, Car son messaige ot forni fièrement.
Dex penst de lui par son commandement!
De lui lairai ores le parlement ; De Karlemaine dironz au fier talent, Qui por Gaydon avoit le cuer dolent, Qui li avoit mandé deffiement ; Car il seit bien qu'il est de si grant gent, Et tant est fiers et tant a hardement Qu'il li metra sa terre en grant torment : Mal li fera, certez, puis qu'il l'emprent. A ces paroles vint uns gars erramment, Qui hauthuchoit à sa vois clerement, Que li portiers iert ocis laidement; Mais Naynmes vint à lui , se li défient. Cil s'est téuz, quant le bon duc entent. Por ce le fait li dus nomméement Que Ferraus fust retrais à sauvement.
Dist Pempereres : « A poi que je ne fent, « Quant cil messaiges s'en va si faitement, « Qui a parlé si très vilainnement. »
Dist Auloris : « Sire, par saint Vincent , « Se il voz plaist, noz le sieurrons atant. « Amenez iert assez prochiennement , « Puis soit pendus et encroez au vent. » Naynmes respont : « Par vostre loement , « Feroit li rois son grant avillement.
« Ce qu'il a dit, dist par commandement; <( Il n'i a blasme, sachiez le vraiement. »
37i8 — 37S0 GAYDON. HJ
Ainsiz destorne Naynmes moult longuement.
Atant ez voz i. tra'itor puslent,
Niés Aulori etGuimart ausiment.
Le portier a ocis trouvé sainglent ;
Dolans en fu , car il fu son parent.
Cil s'escria à sa vois hautement :
« En non Deu, rois, or voz vait malement;
« Qui bien voz sert, mauvais loier atent.
« Li messaigiers , cui li cors Deu cravent ,
« A le portier ocis vilainnement.
« Onques por voz n'en ot nul tensement :
< Honis soit li services c'on rent si faitement. >
Karks Toi , de mautalent enzprent.
« As armes! crie, armez voz vistement !
« Or aprez lui î n'i ait delaiement.
« Amenez soit, s'en ferai vengement :
« Pendus sera, ja n'en aura garant. »
Quant cil l'oïrent, si s'arment vistement,
Par la cité s'arment communément,
Es chevax montent, qui ne vont mie lent,
Aprez Ferraut poingnent tant durement
La terre en crosle environ .1. arpent.
Or li ait li Sires qui ne ment ,
Car derrière a félon enchaucement ,
Et par devant cruel embuschement !
Vait s'en Ferraus qui de cort est partis ; Or li ait li rois de paradis !
Moult fièrement est chaciez et sievis ; S'il est atains, mors est et malbaillis. Et il entent la noise et le hustin , Dont aprez lui estoit levez li cris; Et il l'avoit entendu et o'i, Mais nés doutoit vaillant .1. parisis,
Guy don. S
114 Gaydon. Î7JÏ— 3784
Se Dex garist son bon cheval de pris.
N'est pas alez granment , ce m'est avis ;
Mais jusqu'à poi sera il esmarris,
Car li agais li est devant saillis ,
Et li escrient : « Ferraut , voz iestez prins !
« Mais ne verrez Gaydon ne ses amis,
« Hui iert vengiez Thiebaus qui fu ocis. »
Quant Ferraus l'oit, moult fu espaoris,
Car ceuls connoist à chevaliers eslis,
Bien voit mors est, s'il est prins ne saisiz.
Affichiez est sor les arsons massiz,
L'escu a joint devant, enmi son pis,
De lui deiïendre s'est moult bien aatis,
Et jure Deu et le ber saint Denis
Que ja seront li chevalier requis.
Le cheval broche des espérons massis.
Et Haguenons s'est vers lui ademis ,
Qui moult estoit grans et gros et fornis ;
Si mal traître n'a voit en .1. pais.
Andui se fièrent sor les escus voltis.
Haguenons fiert Ferraut par tel devise
L'escu li fent, l'auberc li dessarti ;
Dex le gari qu'an char nel consievi :
La hanste froisse dou roit espié forbi.
Ferraus se tint , ainz estriers n'i perdi ;
Haguenon fiert, d'ire mautalentis,
L'escu li fent , l'auberc li dessarti ,
En cors li met le roit espié forbi.
Il l'a empoint , et icil jus chaït;
Mort l'abatit; diable en ont l'arme pris,
Qu'il a toz jors honorez et servis.
Ferraus li dist : « Voz fustez trop hastis,
« Qui de moi panre estiiez aatis;
« Mais ne serai hui ja par voz maumis.
<( Orvoz ai je .1. de mes geus aprins. » Rahiers Tentent, de mautalent rougi.
Quant Rahiers vit Haguenon mort chéu, Lors fu dolans, onques mais si ne fu ; Le cheval point par moult ruiste vertu. Ferraus le voit venir tout irascu , Sa lance tint, s'a torné son escu.
Andui se fièrent par force et par vertu. Rahiers le fiert , qui bien Fa conséu , L'escu li tranche , Tauberc a desrompu, En son costel li met le fer agu , Desoz les costes li a le fer cousu ; Mais dou cheval n'a le vassal méu :
Sa lance brise corn .1. rains de séu.
Et Ferraus Ta tant durement féru Que son escu li a fraint et fendu , Le blanc hauberc desmaillié et rompu.
Parmi le cors li passe le fer nu ; Il Ta empoint , si Ta jus abatu.
Sa lance brise, et li .m. sont venu, Qui fièrement li sont sore corru.
Cfiascuns le fiert de son espié molu.
Moult Tont navré el cors et el wit bu ; Mais il n'ont pas le vassal abatu.
Il trait le brant que lonc tans ot eu , Et cil les lor, sore li sont corru.
Et li ber a contre euls estai rendu.
Il li escrient : « Ne voz vault .1. festu , « Ancui serez traînez et pendus. »
Ferraus se taist , à el a entendu :
Forcon ataint entre bras et escu , Le bras senestre a en pré abatu.
Cil sent le cop, quant le bras ot perdu,
u6 Gaydon. 38i8 — 3850
En fuies torne , grant dolor a eu.
Li autre dui furent si esperdu
En fuies tornent à plain fraint estendu.
Ferraus rent grâces Dammeldeu et salu ,
Qui de mort l'a tensé et defTendu ,
Atant s'en vait sor le cheval quernu ;
Sa plaie estraint soz l'auberc qu'ot vestu.
Va s'en Ferraus , n'ot cure de targier, Car moult se doute de l'anchaus par derrier, Qu'il voit forment prez de lui approchier; Mais se Dex sauve Ataingnant son destrier, Nés doute huimais vaillissant .1. denier. Icil d'Orliens viennent sor les destriers, Encontre ont Amboyn et Fouchier, Le fel Foucart qui lor prent à huchier : « Afolé m'a Ferraus, nel puis noier, « Et si a mort Haguenon et Rahier. »
Auloris l'oit, le sen cuida changier, En haut s'escrie : « Pansez de l'anchaucier; « N'i garira à pui ne à rochier. »
Lors cort chascuns por Ferraut dammaigier, Les .11. mors treuvent gisans desor l'erbier ; Touz li lyngnaiges en fait .1. duel plenier. Et Ferraus panse touz jors de l'esloingnier. Tant a aie li ber et chevauchié Que, en .1. val, pardelez .1. rochier, A encontre .1. moult bel chevalier, Et voit venir 0 lui .1. escuier, Qui sor son poing portoit .1. sor gruier. .1. cheval mainne qui moult fist à prisier; , Airiz nus ne vit ne plus bel ne plus chier, Ne plus isnel, miex féist à prisier.
Des pies devant commence à ombroier;
En haut hannist , si a prins à fronchier. Plus bêle beste n'estut à souzhaisdier; D'argent ferrez iert devant et derrier. Ferraus le vit , sel prinst à convoitier, Vers le vassal se prinst à adrescier , Pas nel salue , n'iert pas en son dongier ; Isnellement Ta prins à arraisnier.
« Vassal , dist il , je voz proi et requier « Que voz me ditez où menez cel destrier, « Qu'ainz mais ne vi plus bel ne plus legier, « Ne que volsisse miex avoir gaaingnié. » Dist li vassaus : « Bien voz sera noncié : « Gel mainne au roi qui France a à baillier; « Cil de Toulouse li ont fait envoier. « D'un bon cheval li sont par an rentier: « Cestui li maing, bien en sera paiez, « Et cest ostor li port por rivoier ; « Au roi l'en port , de moi font messaigier, « Tex est mes fiés, .c. mars ai de loier. » Quant Ferraus l'oit , Deu prent à mercier ; Dist au vaslet : « Il voz convient laissier « Cel bon cheval et cel ostor gruier, « C'un mien couzin en voldrai aaisier.
<c Foi que doi Deu et le cors saint Richier, <( Ja Karlemaines, qui tant m'a fait irier, « N'i fera maitre ne selle ne estrier. « Mais or alez en vo païs arrier « Panre vos rantes , pansez de l'aaisier; « Car le cheval voz voil je chalongier, « Que je l'aurai por moi esbanoier. »
Quant cil l'oï , prent soi à gramoier : <( Par foi , fait il , au brant forbi d'acier « Le voz convient tout avant desrainier. »
Quant li vassaus 01 Ferraut parler, Que sans estor n'en porra eschaper, L'espée a traite, bien s'en sot acesmer, Vint au destrier qui tant fait à loer , Le bras senestre vait el resne bouter, Puis dist : « Vassal , or poez cheminner, « Car le cheval voil Karlon présenter.
« Maugré vo nés m'en voldrai acuiter ; « Moult pris or poi vostre orgoilloz parler. » Quant Ferraus l'oit , sel prent à deffier. Atant se vont ferir et encontrer , Des brans d'acier commencent à chapler , Li uns à l'autre esquermir et gieter.
.1. entredeus prinst Ferraus à ruer, Dou bras senestre li fist le poing voler. Quant li vassax se senti afolé , Le cheval lait, puis ne le pot tenser. Ferraus le voit , s'en fu en desirrer ; Vers le vassal s'en vint corrant li ber. Quant cil le vit, n'i ot qu'espoenter; Mais point ne volt Pescuier adeser Ainz prent l'ostor, et cil le lait aler. Quant Ferraus Pot, si prinst à galoper. Et li vassaus se prent à dolouser, Et à Karlon, ce dist, s'ira clammer, La vérité del tout en tout conter :
Cist fera Karle son mautalent doubler.
Vait s'en Ferraus , si emporte Poisel , Et si enmainne en destre le poutrel.
En nulle terre n'ot cheval plus isnel ; Amaufrois fist puis sor lui maint cembeL Tant va Ferraus delez un termissel Qu'il trueve .1. bois grant et créu et beL
39,7 W9 Gaydon. 119
Droit à l'entrée, par delez .1. vaucel, Treuve .1. manoir : n'i ot tor ne chastel; Desor la mote n'avoit c'un seul quarrel. Fossez i ot qui sont fait de nouvel , Où se norrissent tenches et poissoncel.
Une pucelle séoit souz un aubel, Devant la porte, droit au pié d'un poncel. Fu la pucelle venue en un prael , En .1. bliaut, n'otcote ne mantel.
Blont sont si crin , d'or avoit .1. cercel; Les iex ot vers et le vis cler et bel ; Cent ot le cors, et droit com .1. rosel : Plus bêle dame n'ot jusqu'à Mirabel.
Quant Ferraut voit venir lez le boischel , En pies se dresce encontre le donzel.
Cil la salue de Deu qui fist Abel , Puis s'arresta lez li soz Taubrissel.
De desoz l'aubre, enmi la praerie, S'est arrestez Ferraus par cortoisie , Si la salue de Deu, le fil Marie.
. Celle respont, qui bien fu enseingnie : <( Cil Dex de glore, qui vint de mort à vie , <( Deffende , sire, vo cors de vilonnie! » Dist Ferraus : « Damme, or ne me celez mie <( Cui est cist mes , ditez le moi, amie. — Sire, dist elle, ne voz mentirai mie, « Il est mon père qui fu nés en Valye. « Car descendez , prennez harbergerie; <( Prez est dou vespre, ja sera nuis série, « Et li miens pères revenra ainz complie. « En rivière est , là où il s'esbannie ; « D'un espervier là se joe et festie, .« Qui prent moult bien et la quaille et la pie,
< Dont il repaist et lui et sa maisnie.
« Tel déduit mainne et souvent s'i detrie. « N'ose avoir chiens corrans ne chacerie, (( Et si nen a fors d'autre chose envie ; << Mais l'empereres li deffent et dévie ,
< Por .1. lyngnaige cui Jhesus maléie ,
< Par lui est meute mainte diablerie :
« C'est Auloris, cui li cors Deu maudie,
« Guimars li fel , celle pute lyngnie ,
<c Qui touz jors chasent traïson et boisdie ,
« Qui mon seignor ont tolu chacerie ,
<< Et tolu terre par lor losengerie. »
A ces paroles la pucelle larmie ,
Et en plorant moult doucement li prie
Que il laienz j^reingne harbergerie.
Assez aura oisiaus et char rostie,
Claré et vin qui sera sor la lie;
Faine et avainne as chevaus li otrie.
Quant Ferraus l'oit , bonnement l'en mercie.
Quant Ferraus oit que celé li proia Que l'ostel preîngne , bien le harbergera , Et li siens pères honor li portera , Quant Ferraus l'oit , forment l'an mercia. Vit le soleil qui à prez esconsa , L'ostel préist ; mais la sieute douta , Et la maisons trop foible li sambla.
Lors se porpanse que outre s'en ira , Car, se Deu plaist, bon ostel trouvera. De cortoisîe li ber se porpansa ; Il tint l'ostor, la bêle le donna :
« Tenez , pucelle , quant vos pères venra , <( Se li direz cil qui le voz donna, h Se longues vit î sa terre li randra,
5985 — 4ot j Gaydon. i a ï
« Et Aulori à dolor destruira ,
« Les traïtors quant qu'à la cort en a. »
Celle le prant, parfont l'en enclina.
Dex ! com son père en reconfortera !
Ferraus s'en part quant le congié prins a ;
A Deu de glore la bêle commanda.
« Cil Dex, fait elle, qui le mont estora,
« Voz maint à joie tout là où voz plaira ! »
Ferraus s'en torne, qui d'aler se hasta;
Par la forest durement chevaucha.
Et li chevax , que en destre mena ,
Hannist et fronche , durement s'ombroîa.
Tant va Ferraus c'unne maison trouva
D'un bosquillon, qui moult bel Postela,
Et les chevax bonnement establa ,
Faine et avainne à plenté lor donna.
Quant soupe orent, Ferraus couchier ala ;
Icelle nuit moult petit reposa.
Quant voit le jor, si se rappareîlla;
Et li bons ostes les chevax ratira.
Ferraus li anfes tout maintenant monta ;
Moult durement de Poste se loa.
De l'ostel ist, de sa main se saingna,
Et prinst congié, de l'esrer se hasta.
Tant a esré , forment esperonna ,
De la forest issi , si encontra
.1. escuier, qui moult tost chevaucha.
Ferraus le voit, encontre lui ala.
De ses nouvelles aparmain enquerra ,
Et je cuit bien que teles les orra
Dont en son cuer liés et joians sera ,
Et Karlemaines moult s'en corroucera.
Quant Ferraus ot l'escuier encontre,
Enquis li a esrant et demandé
D'ont vient, où va, ne li soit pas celé.
Cil ot paor, cjuant il le vit armé.
<( Sire , fait cil , ne voz iert pas celé,
t( Escuiers sui au vaillant Yzoré ,
<( Qui de Maience tient toute l'erité.
<( Mes sire envoie à Karlon l'alosé
ce ,1111. sommiers de bon argent troursez,
« Caraidier doit Aulori et Hardré.
« Mes sires est prez de lor parenté ,
« Si mande à Karle qu'à cest premier esté
« Panront Gaydon à Angiers sa cité :
« Pendus sera à un aubre rammé,
« Ferraus iert ars, Amaufrois traînez,
« Riolz dou Mans iert au vent encroez ;
a Ainsiz l'a Karles mon seignor créante.
« Mes sires l'a par ses dons aweuglé,
« Auloriés Ta ainsiz porparlé.
(c Parmi cel val s'en viennent à celé
<( II II. baron, richement acesmé,
<( Qui l'avoir ont et conduit et mené. »
Quant Ferraus Toit, s'en a Deu mercié,
De celle part a le cheval hurté.
L'autres le sieult adez prez dou costé.
Tant vait Ferraus qu'à une prioré
S'en est venus, à la porte a hurté.
Li portiers lieve, quant il l'a avisé.
Ferraus li a le cheval commandé,
Que il avoit par force conquesté ,
Aprez s'en vait. Tant a esperonné
Que ceuls encontre à l'issue d'un guez.
Ferraus lor a hautement escrié :
« N'irez avant , losengier deffaé !
<( L'avoir aurai, ne voz en saurai gré.
4ojo— 4o8j GAYDON. 12}
<c Si le donrai à Gaydon l'alosé. »
Quant cil le virent, si en sont aire ; Tout seul le voient , si en ont grant vilté. Et Ferraus broche Ataingnant l'alosé , Et tint l'espié, par force l'a branslé, Et fiert Flohart sor l'escu pointure , Et Flohars lui, ne l'a pas redouté, Qu'il li persa son escu d'or bandé ; Mais le hauberc n'a il mie entammé :
La lance froisse , li tronz en sont volé. Ferraus li a son escu estroé, Et le hauberc rompu et depané , Foie et pormon li a tout descirré , Dou cheval l'a à terre craventé.
Segars le voit, si apella Fourré, Et son neveu, l'orgoilloz Forqueré :
(c Or dou vengier, franc baron alosé!
(( S'il noz eschape , noz seronz vergondé. » Atant li viennent, de ferir entezé ; Moult l'ont blecié et durement navré, L'uns en la cuisse et l'autres en costel , Li tiers en flanc , cil l'a plus fort grevé ; Mais il n'ont mie le vassal aterré.
Ferraus a trait le brant d'acier lettré, Et fiert Segart sor son elme gemmé; Tout li trancha et la coiffe a faussé, Jus à la terre l'abat tout enversé.
Fourré refiert, le bras li a copé, A tout le brant l'abat enmi le pré, L'avoir et tout commande as vis maufez. Et li garson sont en fuiez tome, Et Ferraus a les sommiers arroutez Vers l'abéie, où il estoit alez, Où il laissa le destrier sejorné.
Celui reprinst, .1. fer et! a donné, Et si envoie, par .1. moinne rieuglé, .II. des chevax, Ferrant et Pomelé , A la pucelle qui l'ostor ot donné.
[*Au] boisquillon , qui l'avoit ostelé , Envoia l'autre, tout ainsiz l'a rouvé.
Et puis s'en part , les sommiers a hastez , Son destrier mainne en son bras arresné , Vers Angiers va tout le chemin ferré.
Vait s'en Ferraus à coite d'esporon , Les sommiers mainne et le destrier gascon. De lui lairai , de Renaut voz dirons , Que Karles ot envoie à Gaydon.
Il esra tant, à force et à bandon , Qu'à Angiers vint, si descent au perron. En palais monte, ainz ne li véa on, Gaydon salue de par le roi Karlon , Aprez conta bêlement sa raison ; Onques ne dist .1. mot de souzpeson :
« Gaydes, enten , oiez que noz dironz : « Karles te mande, vien à lui à Loon ; « Il te fera si plainne amendison « Corn jugeront li chevalier baron.
— Amis, dist Gaydes , voz parlez en pardon. « Ja n'aie je nul jor remission , « Se je à Karle ai jor acordison , « Jusque li aie fait tel mesproison « Corn il fist moi par mauvaise achoison ; « Ou il me rende Aulori et Forcon , (( Le fel Guimart et son frère Milon!
<( Ja autrement n'i aura fors tanson.
& Et, par l'apostre c'on quiert en pré Noiron , « Ne fust por tant que iestez loiaus hom ,
« Je voz tolsisse le chief soz le menton. « Fuiez de ci, wisdiez tost ma maison; « Se jamais est trouvez en mon roion « Nus hom qu'aint Karles, mis sera en charbon. « En sorquetout, pas ne voz mentirons, « J'ai envoie en France un donzillon; « Bien dira Karle ce que noz li mandons. « Fuiez de ci , n'ai soing de vo sermon , « Ou voz aurez .1. moult mal guerredon. » Renaus s'en part, ne dist ne o ne non. Quant montez fu, n'i fist arrestison.
Moult a trouvé le duc Gayde félon ; Mais ne dist mie la très grant mesproison Qu'il et Ferraus murent par contenson.
Se le séust li riches dus Gaydons , Je croi Renaus en éust guerredon.
Renaus s'en part, n'ot cure d'atargier.
Moult a trouvé Gaydon félon et fier; Forment se doute ne le face enchaucier: C'est por noient, n'a garde d'empirier ; S'autres que Gaydes ne li fait encombrier, Séurement s'en puet il repairier.
Dès or voz voil de Renaut ci laissier, Si voz dirai de Ferraut le proisié , Qui en anmainne l'avoir et les deniers Dont Gaydon cuide forment eslaiecier.
Li ber chevauche , n'ot cure d'atargier ; Forment desirre à Gaydon renoncier Comment il a Karlon fait corroucier.
Séurs s'en vait à guise de guerrier ; Mais ses chevaus commence à abuscier:
Par trois foies .l'estut agenoillier.
Ferraus le voit, prent soi à esmaier :
126 GAYDON. 4qo— 418}
« Hé ! Dex, dist il , qui tout as à jugier, (( Deffendez moi. Sire, de destorbier ! « Ne sai por quoi voi mon cheval laschier ; <c Ainz mais d'esrer ne le trouvai lanier. » Atant laissa li vassaus le plaidier.
Tant a esré qu'encontre un anuitier :
.1. poi devant que solaus dut couchier, Vit .1. chastel par delez .1. rochier.
Jouste le mur avoit .1. grant vivier.
Cil cui il iert Pot bien fait batillier, Et grans fossez otfait entor taillier.
Le chastel prinst Ferraus à aprochier, Desor le pont choisi un chevalier, Qui maintenant iert venus de chacier ; Mais n'i fu onques fors por mal espier : Ainz de mal faire ne se pot rassaisier. Niés fu Hardré, Ganelon et Rahier, Couzins Macaire, Amboyn, Manesier; N'ot en cest mont plus félon pautounier, Hertaus ot non, Dex li doinst encombrier ! Ainz loial home ne volt jor tenir chier. Famé ot li fel, fille au duc Berangier, Couzine Gayde et Naynmon et Ogier.
.1. fil avoit li fel de sa moillier, Qui moult faisoit durement à prisier, Car ainz ses pères ne li pot acointier Que il volsit malice ancommencier ; Touz jors voloit preudommes acointier.
Li fel traîtres het moult son héritier , Si qu'à grant painne li consent son mengier. Quant li traîtres vit Ferraut aprochier, De celle part a prins à sorcillier ; L'avoir qu'il mainne et le corrant destrier Moult durement a prins à couvoitier.
Vers Ferraut vint , 0 lui .111. pautonnier.
Li fel le prent moult bel à arraisnier.
« Sire , dist il , par amors voz requier
a Que voz me ditez où devez chevauchier ;
a Moult m'esmerveil, par Deu le droiturier,
« Que voz alez ainsiz sans escuier. »
Et dist Ferraus : « A celer nel voz quier,
ce Gaydes li dus, qui est sires d'Angiers,
u M'envoia Karle de France deffier;
<( Et quant je dui arrière repairier,
« Si me gaita Haguenons et Rahiers,
« Et Amboyns et Forques et Fouchiers ,
« Si me cuidierent ocirre et detranchier ;
« Mais g'en ocis les .11. au brant d'acier,
« Et le tierc fis de son poing esmoingnier :
« Ne portera mais escu de quartier. »
Oit le li fel, le san cuida changier ;
Trop volentiers le féist detranchier,
Mais Ferraut doute, ne l'ose corroucier;
Par traïson s'en cuide bien vengier.
u Sire, dist il, vez le soleil couchier;
« Il est bien tans huimais de harbergier,
« Et voz aurez bon ostel sans dongier :
(c Por le duc Gayde, qui jadis m'ot moult chier,
<( Voz voldrai je richement harbergier. »
Puis dist en bas : « Dex ne me puist aidier,
« Se anquenuit, quant venra au couchier,
«Ne voz faz touz les membres detranchier ! »
Et puis a dit : « Or puis bien tesmoingnier
« Piesa n'oi oste que j'eusse tant chier. »
Ce dist por ce que le puist engingnier.
Se cil n'en panse qui le mont doit jugier,
Mais ne verra Gaydes son messaigier.
Ferraus descent , bien fu qui tint l'estrier.
Harbergié furent et cheval et sommier.
Hertaus a fait le tressor estuier.
Ferraus li anfes ne s'i sot preu gaitier : Ses armes oste, miex li venist laissier; Mais j'ai oï tout adez tesmoingnier De traïson ne se puet nus gaitier.
Or est Ferraus en tel lieu ostelez, Se Dex n'en panse qui en crois fu penez , N'en partira, si sera desmenbrez.
Hertaus li fel, qui dou mal sot assez , A prins Ferraut au bliaut gironné ; La porte passent, puis ont le pont levé, Sus en palais montent par les degrez. Voit le la damme, moult fut bel saluez. Hertaus li dist : « Biaus sire, or voz séez. » Sa famé dist li traîtres prouvez :
« Celéement cel chevalier prennez , « Detriiez le , fabloiez et contez , (( Tant que je soie fervestis et armez : « Ce est Ferraus, mes ennemis mortex.
« Niés est Gaydon, le cuivert defTaé « Par cui Thiebaus , mes oncles , est tuez. « Mais, par celui qui en crois fu penez , « Ne mangerai, si sera desmembrez. »
La damme l'oit, li vis li est muez.
(( Sire, fait elle, ce iert desloiautez •( Se mal li faitez, quant harbergié l'avez ; « Touz jors seriez mais traîtres clammez. (( Mais faitez bien, son harnois li randez, « Metez le à voie, et puis le deffiez : « N'en aurez blasme , s'adonques l'ociez. » Quant Hertaus l'oit, à poi que n'est desvez; Par mautalent a dit : « Voz me gabez ;
42$i — 4284 Gaydon. 129
(( S'estoit armez et en cheval montez,
« Jamais par moi ne seroit atrapez.
ce Mais je sai bien que voz me ramponez ;
« Mar le pansastez, par mes grenons meslez. »
Hauce le poing, qu'il ot gros et quarré,
Si Ta férue par entravers le nés
Que li clers sans l'an est aval coulez,
Puis li a dit : « Par Deu , or jehirez !
— Sire, fait elle, vostre plaisir ferez. » .X. chevaliers en a 0 lui menez
En une chambre , si dist : « Voz ne savez ? « Prennez vos armes, et si voz adoubez, « Car Ferraus est en cest palais listé. « Gardez qu'il soit ocis et desmembrez ; « Par son lyngnaige est li miens avillez. » Et cil respondent : « Si corn voz commandez. » Les armes prennent, ez les voz adoubez. Or est Ferraus en tel lieu ostelez , S'il n'a secors , ja estera tuez.
La bonne dame , qui tant ot de bontez , Vint à Ferraut, quant dou banc fu levez , Lez lui s'assist, s'a .11. souzpirs gietez, Aprez plora, si l'en prinstgrans pitez.
Ferraus la vit, si l'en prinst grans pitez. « Dame , dist il , ditez que voz avez ?
— Sire , dist elle , ja orrez veritez ;
(( Mes sairremens n'en sera ja faussez. u Mes parens iestez, sire, si ne savez <c Comment voz iestez trais et malmenez. « Mes sire est niés Ganelon et Hardré; « Bien iestez sire trais et barretez.
(( En une chambre est maintenant entrez , « .X. traïtors en a 0 lui menez; <( Por voz ocirre ont les adourz combrez. » Gaydon. 9
IJO GAYDON. 4285 — 4318
Quant Ferraus l'oit, moult en fu aïrez.
Dist Ferraus : « Damme, par Deu, moult sui « Mais, seg'estoiede mes armes garnis, [souzprins; « De moi deffendre seroie amanevis.
u Mais je ne sai où mes harnois fu mis. » Et dist la damme : « Ja en serez saisiz. » Son fil apelle, qui ot non Savaris.
(( Fiuls , dist la damme , or ne soiez faillis. « Cist vassaus est par ton père trais : « Harbergié l'a li cuivers maléiz; « II sera ja vilainnement ocis, « Qu'armer se vont Herchembaus et Baudris , « Huitiers li fel, et Butors et Hanris, (( Gombaus de Broil et ses fiuls Salaris , (( Rogiers dou Gaut et ses frère autressiz , a Hertaus, mes sire, qui de Deu soit honnis. » Li vaslés l'oit, nefu mie alentis, Por les adours corrut où furent mis.
Il lesaporte, Ferraus les a saisiz:
Or doute mains ses mortex annemis.
Soz .1. arc vol se trait et est assiz ; Sor ses genouls a son brant d'acier mis. Ez voz Hertaut, de Deu soit maléiz !
Fors de la chambre en est moult tost saillis. Quant voit Ferraut , qui d'armes est garnis , Par .1. petit que il n'enraige vis; Sa famé escrie : « Orde pute miautris, « Mar fu par voz icis consaus bastis ! » Dist Savaris : « Pères , por Deu mercis, « Ne faire chose dont tu soiez reprins. « Harbergié as cest chevalier de pris ; « Se mal li faitez , très bien en soiez fis , « Jamais nen ierez en haute cort oïs.
43i9--4H3 GAYDON. IJI
<( Ja est ses sires Gaydes, li dus gentiz,
« Cist est ses niés , par foi le voz plevis ;
<( Se mal li faitez , sor voz tonrra li pis :
<( Traîtres est en la parfin honnis. »
Hertaus Tentent, de mautalent rougi.
« Tais toi, dist il, Dex te puisse honnir !
« Si m'ait Dex, ainz ne m'apartenis. »
Dist Savaris : « Par Deu de paradis,
« Ce poise moi c'onques m'engenuis ,
« Et que voz onques fustez li siens maris.
« Dex qui sa mort pardonna à Longis,
(c II le deffende que il n'i soit ocis,
« Et il voz doinst que soiez desconfis! »
Et dist Ferraus : « Frans dammoisiaus gentiz ,
« Se Dex ce donne que g'en puisse partir,
« Encor t'en iert li guerredons meris. »
Dist li vaslés : « Si m'ait Jhesus Cris ,
« Ja n'i serez, tant com je puisse, ocis. »
A ices mos se sont as escus prins.
Li traïtor ont les espiés brandis ;
Moult fu Ferraus fièrement assaillis.
Lancent à lui faussars, espiés burnis ,
L'escu li partent jusqu'an l'auberc treslis ;
Mais li haubers fu serrez et sarcis :
Ce le sauva, par tantfu garantis.
Ferraus tint nu le brant qui fu forbis .
Et fiert Gombaut: moult bien fu consievis ;
Ne li valut arme ne c'uns samis.
Tout le porfent enfresci que en pis ,
Que la cervelle li espant , ce m'est vis.
Cil est chéuz delez un perron bis.
Hertaus le voit, d'ire fu toz sozprins.
« Par Deu , dist il , fel cuivers malaprins,
« Pendus serez demain ainz miedi ! »
Et dist Ferraus : « Traîtres, Deu mentis,
132 GAYDON. 43î4 — 4387
<( Li vostre osteuls soit de Deu maléis ! « De tex morsiaus i savez or servir ! « Ostez cel mort , tant qu'il soit sevelis , « Et querez prestre, tant qu'il soit enfoïs. »
Hertaus li lerres, quant la parole entent, Par .1. petit n'i muert de mautalent.
Lors l'assaillirent et menu et sovent ; Son escu percent, qui fu à or luisant, L'auberc li faussent, navré Pont durement. Li sans vermaus des plaies li descent.
Et quant Ferraus ainsiz navré se sent, Et vit son sanc , lors reprent hardement , L'escu embrace, le brant amont estent , Et fiert Baudri qui le coitoit sovent ; L'escu li perce , qui fu poins à argent. Elmes ne coiffe ne li fist tensement; Trosqu'enz espaules à cel cop le porfent. Cil chaï mors, à la terre s'estent.
Et dist Ferraus : « Mauvais hostelement « Me voliez faire, le loier voz en rens : « Dehaiz ait ores si fais hostelemens. » Hertaus l'oï, si rescrie sa gent.
Lors le requièrent et menu et sovent ; Se Dex n'en panse , livrez est à torment. Hertaus l'angoisse, li traîtres puslens.
Et Ferraus saut de l'arc vol maintenant , Jouste .1. pilier s'en vint, estai lor rant, Comme sainglers qui des chiens se défient. Mais ja fust prins, quant Savaris descent, Cui sa mère ot armé moult richement.
Tint une hache qui tranche durement.
« Avois ! s'escrie, par le cors saint Vincent, « N'espargnerai ne couzin ne parent. »
La hache entoise moult aîréement,
4388-4420 GAYDON. IJJ
Gontart feri tant acesméement
La teste o l'iaume sor les espaules prent.
Ferraus le voit, si s'en rist doucement ;
Lors lor cort sus moult orgoillousement,
Butor ocist et Huon de Glarvent ,
Et Savari, celui de Rochearpent.
Desconfit sont li traïtor puslent ;
Fors dou palais les chacent erramment.
Hertaus s'escrie à sa vois clerement :
« Or tost ! as armes, mi home, isnellement ! »
Par le bore ont oï le sien commant ;
As armes corrent plus de .m. et .vc.
Se Dexn'en pense par son commandement,
Prins iert Ferraus et encroez au vent ,
Et Savaris, et la damme ausiment.
Par le bore sont armé li borjois tuit; Vers le chastel viennent tuit à .1. bruit. Et Hertaus jure ne mengera de fruit, S'aura son fil et sa famé destruit :
« De mes mains m'ont tolu mon annemi ; « Vengiez m'en fuisse orendroit , si corn quit. <( En mon palais font ores lor déduit, « Morte ont ma gent , drois est qu'il m'en anuit. « Or, à l'assaut! car ges aurai anuit. » Li borjois l'oient, s'en demainnent grant bruit. Il ont juré , se Ferraus ne s'en fuit En larrencin , et que le pais wit , Il iert pendus à .1. aubre, ce quit.
Vers le palais, dont li mur sont enduit , Vont assaillir, et Hertaus les conduist.
Grans fu l'assaus commenciez au palais.
Hertaus s'escrie, li traîtres punsnais : a N'i garirez, fel traîtres mauvais !
« Voz et mes fiuls serez demain défiais,
« Ma famé iert arse , par le cors saint Gervais. »
Et dist Ferraus : « Dehaiz ait cist souzhais ! »
Lors s'estoit il prez de l'entrée trais ,
Le brant en poing plus verdoiant de glays.
Li traitor viennent à grant eslais,
Et li borjois, armé de lor gambais ;
Lances ont tortes et espiés moult mauvais.
Ferraut assaillent, moult demainnent grans brais ;
Li uns por l'autre est de ferir entais.
Sor le pont montent des traïtors grant fais ;
Ferraus les voit , moult en fu aïrais.
Cui il ataint , moult empire ses plais :
Ambaut ataint , ne li quist mie pais,
Le poing li cope; ne s'en aidera mais.
Gontier a mort et Rogier de Cymais ,
Prent la chaainne dou grant pont, qui fu d'ais,
Lors saiche et tire le pont à moult grant fais :
Tel .xxx. en chiéent enz an l'eve à .1. fais,
Qui n'enistront, mon enciant, jamais,
S'on nés en pesche en avril ou en may.
Ferraus lor crie : « Or ne soiez irais ;
(( Mais baingniez voz bêlement, à Ions trais. »
Savaris crie : « Pères, car les en traiz ;
« C'iert vilonnie, se noier les i lais. »
Quant Ferraus ot amont levé le pont , La porte close , puis si monta amont Lez Savari, qui moult ot le chief blont. Hertaus s'escrie que il le comparront, Et le matin as forches penderont.
Sa gent escrie, vers le chastel s'en vont, Por l'assaillir entor et environ Aportent cloies , dont le passaige font , Targes et piz , dont il orent fuison ,
Et les eschielles qu'ont drescié au donjon. Tel .xxx. montent qui ja i enterront, Se cil n'en panse qui estora le mont.
Sus as querniaus maintenant venu sont.
La dame plore et ses chevex desrompt.
« Lasse ! fait elle, bien voi que prins serons. « De moi ne chaut; mais mon fil ocirront, « Et cel vassal, ja pitié n'en auront. » Ferraus l'entent , à poi d'ire ne font. Savaris crie., qui pas ne se repont.
.1. tref ont prins entraversé de lonc, Jus l'ont bouté; quant qu'il ataint, confont. Cex des eschielles gietent jus en .1. mont, Par dedens l'iaue, enz ou fossé parfont. Jesir i puéent, car huimais n'en istront. Ferraus s'escrie, qui ot cuer de baron : « S'il pueent boivre, ja riens n'en paieront. » Dist Savaris : « Pères , n'en gousteront. « Cil qui sont là trives donné noz ont; a Tout ainsiz fuissent cil qui grevé noz ont. » Hertaus l'oi, n'en puet muer n'en gront; La mort beu jure ja n'en eschaperont : « C'est Antecris, s'il noz eschape dont ! « Nuis est obscure , très bien les gaiterons , « Et le matin Passaut parmaintenrons. »
Li fel Hertaus fist gaitier le chastel Et le palais, dont blanc sont li quernel. .XX. chevaliers ot devant le poncel, Et .c. serjans, chascuns avoit chapel.
Hertaus en jure le cors saint Daniel Que de Ferrautfera .1. laitmaisel, Et de sa famé, de son fil le touzel.
Andui seront pendu à .1. hardel,
l$6 GAYDON. 4488— 4J20
Et sa famé arse en .1. moult grant fornel.
Ci voz lairai dou traïtor mezel ;
De ceuls lassus est drois je voz apel.
Chascuns estoit là sus à .1. quernel;
Lor elmes ostent, dont d'or sont li cercel,
Et lor ventailles, dont d'or sont li clavel ,
Puis sont assiz par delez un postel.
A mengier orent de quant que lor fu bel ;
Quant ont mengié, Ferraus dist au donzel :
« Dammoisiaus, sire, par le cors saint Marcel,
« Noz sommez mis en dolirouz merel,
« Car ja n'aurons secors par nul apel.
<( Se savoit Gaydescest dolirouz maisel,
<( Ainz demain vespre verriez maint penoncel.
— Sire, dist l'anfes, là val a .1. batel,
(c Delez cel mur atachié au rivel;
« pj'anterrai anz], el non saint Gabriel,
(( Por secors querre irai, lez cel boischel ,
« Droit à Angiers, se je pas le ruiscel. »
Adont s'en tornent andui li jovencel,
S'ont deffermé .1. petit posticel ,
Le batel treuvent qui tinta .1. saucel.
L'anfes i entre , prinst un avironcel ;
Tant a nagié li anfes son travel
Qu'arrivez est desoz un aubrissel,
Savaris monte par desor Ataingnant ; Quant montez fu , si broche l'auferrant , Parmi le bois s'en vait esperonnant.
Cil qui gaitoient le vont apercevant :
ce Avois ! s'escrient, n'en irez , souduiant. » Dist Savaris : « Je ne voz douz .1. gant. » Il tint la hache dont li fers fu tranchans; .II. traïtors a mors en trespassant.
C'est Hardoyn et son père, Morant.
Si cousin furent et si apertenant.
De la ville ist , et puis s'en vait atant.
« Fiuls, dist Hertaus, as maufez te commant !
« Eschapez iez , moult par en sui dolans. »
Dist Savaris : « Par Deu le raiemant ,
« Vo traïsons voz revenra devant. »
Lors a brochié le bon cheval corrant,
Toute nuit oirre à la lune luisant.
Tant a brochié qu'à l'aube apparissant
Vint à Angiers, Gaydon vait demandant ;
On li enseingne. En son palais plus grant
Li dus se jut : vis li fu en dormant
Que Ferraus iert en mer, en .1. chalant,
Tout sans aide, n'i avoit estormant.
Plus de .m. ondes l'en aloient hurtant,
La nés ardoit et aloit esprennant ,
Poisson divers l'aloient assaillant.
Li dus s'esveilie et vait esperissant ,
Sa main leva , de Deu se vait saingnant.
Atant ez voz son chapelain Hermant,
Qui Savari li amainne devant.
L'anfes s'escrie hautement en oiant :
« Hé ! gentiz dus , ne te va atarjant ,
(( Ferraus voz mande, cui voz paramez tant ;
« Se nel secors dedens nonne sonnant ,
(c Ne le verras jamais en ton vivant. »
Lors li ala tout le voir acontant.
Quant li dus l'oit, si saut sus maintenant ;
Sa gent escrie : « Alez voz tost armant. »
Et il si font , quant oient son commant,
Et Savaris les vait forment hastant.
Là véist on vestir maint jazerant ,
Et li dus Gaydes se vait appareillant,
Quant armé furent , ne si vont delaiant , Es chevax montent, si se vont moult hastant ; Bien sont .11. mil parle mien enciant.
Savaris l'anfes les vait devant guiant.
Vait s'en li dus à grant esperonnée, Et a sa gent moult durement hastée.
Et Savaris , qui sot bien la contrée , Les a conduis le fons d'unne valée.
Forment les haste ; mais , ainz nonne sonnée , Se Dex n'en pense et la vertus nommée , Aura Ferraus Parme dou cors sevrée.
Hertaus li fel, quant il vit l'ajornée, De sa gent a fait moult grant aûnée.
« Or, à l'assaut , dist il , sans demorée ! » Et il si font, que n'i ot arrestée, L'assaut commencent , si lieve la huiée ; Prins ont lor targes, eschielles ont levées, Et Ferraus a mainte pierre gietée.
Voit le li fel , s'a la coulor muée ; En haut s'escrie, à moult grant alenée : « Or sa, le feu ! la sale iert alumée. » .1. niés Hertaut, fiuls sa seror l'ainsnée, Une eschielle ot atraite et amenée; Contre le mur l'avoit moult tost levée, L'espée el poing l'a contremont rampée.
Tel .xx. l'en sievent por joincher celle entrée, N'i a celui n'éust hache ou plommée.
Et Ferraus a une perche trouvée ; Li ber la prent, contremont l'a levée.
Le premerain qui l'eschielle a montée En a Ferraus donné si grant colée Toute li a la cervelle effondrée ; Jus de l'eschielle le trébuche à volée.
Puis prent l'eschielle, si l'a jus reversée : Enz an fossé, dont l'ieve iert rasée, En abat .xx., quant l'esckelle ot tornée. Ferraus s'escrie : « L'iave n'est pas salée, « Buvez assez, ja ne voz iert contée. » Hertaus l'entent, s'a la mort beu jurée Huimais n'en iert la foie déportée.
Lors ont la tor de l'unne part minée , A .111. cops ont lamaisiere effondrée, Laienz s'en entrent tantost, sans demorée, La dame prennent , aval l'ont traïnnée.
Elle s'escrie : « Lasse ! maleourée !
« Or voi je bien que ma vie est finée ! » Ferraus l'antent , s'a la perche levée ; Cex acoilli qui la dame [^ont menée], .VI. en ocist, mais la perche est froée. Et li vassaus mist la main à l'espée ; Très bien éust la damme délivrée, Mais trop grans fu la noise et la fumée. Fors s'en issi parmi une béée, Vers le pont vint , la porte a adossée : Là se deffent comme tygre aïrée.
Hervi porfent jusques en la corée; Mais, ainz qu'il ait s'çspée recouvrée, Ont plus de .xx. une cloie aportée, Si l'ont sor lui et empointe et boutée ; Abatu l'ont en une place lée, Prins l'ont à force, la teste ont desarmée, Une grant corde li ont an col noée.
Prins ont Ferraut li traïtor félon.
Hertaus en jure le cors saint Syméon Qu'il iert pendus à guise de larron, Sa famé iert arse en feu ou en charbon.
140 GAYDON. 4621— 4ÔJ4
Defors la ville , par delez un buisson ,
Fist unes forches drecier en contremont ,
.1. feu fist faire sans nulle arrestison,
Sa famé fist Hier à un baston.
Dist Berangiers : « Sire , cestui pendons ,
« Et puis aprez vostre famé arderons. »
Et dist Hertaus : « Gel voil et si m'est bon. »
Les iex li font bender à .1. garson;
Ferraut ont mis en col le chaaingnon.
« Dex , dist Ferraus , qui souffris passion ,
« Faitez à m'arme, sire, verai pardon !
« Hé! Gaydes, sire, à grant duel départons. »
Et dist Hertaus : « Ainz aurez livrison. »
Parmi la teste l'a féru d'un baston.
N'avoit vestu se sa chemise non;
Le cuir li rompt et maumet le braon,
Si que li sans li cort jusqu'au talon.
Là fust pendus sans nulle arrestison ;
Il avoit mis le pied sor Peschaillon,
Hertaus li fel avoit prins le cordon,
A ces paroles ez voz venu Gaydon.
Des siens se part, destort le confanon,
Le destrier broche des dorez espérons ,
Devant les autres le trait à .1. bouzon;
Puis escria clerement à fier ton :
« Mar le pensastez , fil à putain , glouton ! »
Lance baissie ala ferir Bozon.
Arme qu'il ait ne li vault .1. bouton;
En cors li met fer, et fust, et penon,
Mort l'abati, ainz n'ot confession.
Gaydes escrie : « Or dou ferir, baron ! »
Les traïtors ont mis en tel randon
Qu'en fuies tornent por avoir garison.
Amaufrois broche, qui ot cuer de lyon,
46$ s— 4*87 GAYDON. I4I
Ferraut desbende et desloie à bandon.
« Couzin, dist il, avez eu frison. »
Et dist Ferraus : « Par mon chief, ce ai mon ;
« Ainz de morir n'oi mais tel souzpeson ;
(( Mais, se je puis, g'en aurai vengison. »
Lez lui choisi son hauberc fremillon ;
Li bers s'arma , puis saisi le gascon ,
Qui fu Bozon, le frère Haguenon;
L'espée prent, puis saisi le blazon.
Quant fu montez , et il ot ses ators ,
Lors fu plus fiers que tygres ne lyons ,
Les traïtors aquieult par contenson.
Et Amaufrois le sieult à esporons ,
Des traïtors fontgrant ocision.
Ferraus ataint Hertaut lez le donjon;
Là se cuida traire à sauvacion.
Ferraus le prent par le hiaume réont,
Gaydon le mainne sans nulle arrestison ;
Le traïtor pendent par le chaon.
Dist Savaris : « Pères , par saint Simon ,
« Ainsiz va d'omme qui mainne traïson.
<( Moult m'en pesast se fussiez loiaus hom ,
« Mais n'en donroie vaillissant .1. bouton. »
Vint à sa mère, qui clere otla fason,
Les liiens cope entor et environ ,
Vestir li fait .1. vermeil syglaton.
Gaydes li dus la prinst par le giron.
« Damme, dist il, or n'aiez marrison
« De vo mari : bien voz marierons.
(( De vostre fil, chevalier en ferons ;
« Quant qu'aurai iertà sa devision. »
Et l'anfes dist : « Moult bien voz servirons. »
Si fist il puis, si corn dist la chansons.
PGaydes] li dus n'i a point arresté , Vint au palais que il vit alumé, Le feu estaingnent , par dedens sont entré. Le bon cheval i avoient trouvé , Que Ferraus ot par force conquesté , Et les sommiers; n'i avoit riens osté.
Ferraus lor a dite la vérité , De chief en chief , si corn avoit ouvré Et com ot Karle en sa cort deffié.
Dex î com il ont le cheval esgardé !
Dist Amaufrois : « Par ma crestienté , « Se je avoie cel cheval abrievé, « Encor feroie le roi Karlon iré , « Et Alori , et Forcon , et Hardré , « Et les traîtres dou félon parenté , <( Cui Dex de glore doinst trestouz mal dehé. » Et dist Ferraus : « Or, voz iestez vantez ; « Or i parra com sera esprouvez.
« Et voz l'aurez, par couvent devisé « Que, se noz sommez en estor abrievé , « Et en bataille fervesti et armé , « As traïtors qui aient mal dehé , « Que li chevax Aulori m'iert donnez. » Dist Amaufrois : « Par Deu de majesté, <( Si le pren je volentiers et de gré. » Li baron l'oient, ris en ont et gabé ; Mais puis fu il richement comparez , Que, por .m. mars de fin argent pezé, Ne volsist il que il l'éust voé.
Mais n'en iert pas ci aluec plus parlé. Les sommiers prennent, si les ont retrorsez. Ferraus a prins Ataingnant l'alozé , Savari donne le destrier sejorné Qui fu Bozon, qu'Amaufrois ot tué.
4722__4W Gaydon. 145
Le chastel ont destruit et craventé ,
Le bore defors ensprins et alumé.
Dont s'en part Gaydes, la damme en ont mené.
Tant ont le jor chevauchié et esré
Qu'il sont venu à Angiers la cité.
Isnellement et tost sont desarmé.
Celle nuit ont festoie et joé,
Les tables mettent, par loisir ont soupe;
Bien sont servi tout à lor volenté.
Or voz lairons de Gaydon l'alozé ;
De Karlon iert et dit et raconté.
A Orliens fu , si ot le cuer iré
De son portier que on li ot tué ;
Mais jusqu'à pou sera il plus irez,
Car Amboyns et Forques ont porté
Devant le roi Haguenon embierré,
Rahier 0 lui , d'un paile acouveté ,
Forques méismez, qui le bras ot copé.
Devant le roi de Ferraut sont clanmé ;
Dist Amboyns : « Sires rois , entendez :
<c Ferraut avienz et prins et atrapé ;
« Mais .x. glouton, qui estoient armé,
« Bien de lor armes garni et conraé ,
« Que Ferraus ot repos et embusché ,
« Noz assaillirent, et noz ont malmené.
« Ices .h. ci ont il mors craventez,
« Et noz ont il et bras et poins copez :
<( En vo service sommez si conraé. »
Quant Karles l'oit, saint Denis a juré
Que jamais n'iert joians en son aé
S'aura Gaydon mort et emprisonné
Et son neveu as forches encroé.
Naymes respont , coiement , à celé :
« Dex l'en deffende , li rois de majesté ,
« Et si li doinst avoir vostre amisté ! »
Nostre empereres ot le cuer triste et noir, Voit le dammaige devant lui aparoir; Mais plus dolans sera ansoiz le soir, Car li vassaus, qui aportoit l'ostoir Que Ferraus ot conquis par son pooir, Vint à Karlon , se li conta le voir D'un bon cheval, qui tant pooit valoir, Monstra son bras , dont tant se puet doloir, De quoi Ferraus li fist le poing chéoir, Dou brant d'acier plus tranchant que rasoir. Quant Karles l'oit , prinst soi à esmouvoir. Atant ez ceuls qu'amenoient l'avoir; Son grant dammaige li ont fait à savoir. Quant Karles Toit , nou mist en non chaloir ; Deu en jura, qui par tout a pooir, Que il ira duc Gaydon asseoir.
Se il est prins , mis iert en tel destroit Son grant orgoil li fera remanoir, Et de Ferraut ne fera ja son oir.
S'as mains les tient, il les fera doloir. Ez voz le mes qui d'Angiers revenoit , Et ce li dist que li dus li mandoit Que ja por lui ne fera ce ne quoi , S'il ne le venge des traïtors sans foi. Quant Karles l'oit, à pou qu'il n'enraijoit.
Duel ot li rois, durement se gramie ; Saint Denis jure et sa barbe florie Que sor Gaydon ira à ost bannie.
Ses barons mande que nus ne s'i detrie ; Gayfer manda et Othon de Pavie, Hoedon de Lengres, où moult ot estoutie,
Et en Valence, Huon, le fil Helye,
Thierri d'Ardenne, qui moult ot seingnorie.
Et si manda Richart de Normendie,
Et le roi Loth, à la chiere hardie,
Qui d'Aingleterre avoit la seingnorie.
Et Gillemer d'Escoce la garnie.
Le duc Buevon sans barbe n'i oublie ;
Frère est Naynmon, si corn Pestoire crie.
Karles, li rois de France la garnie ,
Commande à Naynmes que sa gent soit coillie ,
Et à Ogier à la chiere hardie.
As traitors li empereres prie
Qu'il mandent ceuls où assez plus se fient.
Et il si firent, Dammeldex les maudie!
Tant en assamblent, chascuns en sa partie,
Que la citez d'Orliens en est emplie :
Ainz si grans os ne fu avant bannie.
Enz prés d'Orliens se fu li os logie; '
La véist on tante tente drescie ,
Et tant escu où li ors reflambie,
Et tante enseingne de paile d'Aumarie ,
Et tans destriers et tant mûris de Surie ,
Tant chevalier qui sa terre ot laissie,
Et tant vassal qu'a sa terre engaigie ,
Et tant ribaut qu'a la pance rosîie ,
Grant et hisdouz , qui point ne se cointie,
Tant jougléor, tante putain sartie ,
Qui tost auroient grant borse desemplie.
Tex gens n'ont onques de faire pais envie,
Ainz ont touz jors la harevale oie.
Mieus aiment guerre que nonne ne complie ;
Où que le preingnent , tost sera acoillie,
Charrue prinse , arse harbergerie.
Mieus ameroient une ville bruie,
Que .11. citez randues sans saillie.
Tex gens ont tost une ville brisie.
Dex gart Gaydon, ii fiz sainte Marie!
Se Dex n'en panse, moult a fait grant folie Qui vers le roi de guerroier estrive.
Droit à Angiers li vint dire une espie Qu'ainz si grans os ne fu vue n'oie Qu'a assamblé Karles de Saint Denise.
Quant li dus Gaydes entent le messaigier, Que li rois Karles vient sor lui ostoier, Ripl manda qu'il a de lui mestier ; Et il i vint maintenant, sanstarg'er.
En sa compaigne sont .vc. chevalier Hardi et preu por estor commencier.
Guion manda, d'Anjou le bon guerrier, Sire iert de Nantes; il i vint volentiers. Gautier manda, n'i volt plus atargier, •Hugon d'Auvergne et Morant de Riviers; Et il i vindrent , ne s'en font pas proier.
.1. pou de Gaydes voz voîdrai ci laissier, Et de Karlon (bien saurai repairier), Et dou fil Naynme voz voldrai acointier. Bertrans li menres en apella Richier.
« Frère, dist il, moult noz doit anoier <c Que Karles va duc Gaydon escillier; « Car mandons ores Berart de Mondisdier, (c Estoult de Laingres et Vivien le fier, « Ceuls de Tremoingne , et Miion et Renier. « Et de Nevers Girardel le guerrier « A tant de gent corn porront justicier, « S'alons Gaydon à son besoing aidier.
« Nos couzins est, tenir le devons chier; « Noz ne tenons de Karlon .1. denier. »
48js — 4S87 Gaydon. 147
Dist Richiers : « Frère, bienfait à otroier.» Lors ont les mes tramis el messaigier, Et cil i vont qui ne l'osent laissier. Tant va chascuns son chemin droiturier Qu'il ont porté là où doivent les briés ; Et cil i vindrent, qui ne l'osent noier, Chascuns amainne maint vaillant chevalier; Cil qui le mains en fist acompaingnier En ot .nm., chascuns ot bon destrier, Et bêles armes et escu de quartier.
A Tours assamblent li gentil chevalier; Là véissiez maint escu de quartier, Et maint penon et maint hauberc doublier. Tant ont esré li gentil chevalier Qu'il sont venu en la cité d'Angiers; Par .1. messaige le font au duc noncier, Que il les face là dedens harbergier.
Gaydes l'entent, n'i ot qu'eslaiecier; Ses couzins va durement embracier, L'un aprez l'autre acoler et baisier.
Huimais commence chansons à enforcier, Si corn ii fil alerent tornoier Contre lor pères, au fer et à l'acier.
Quant li anfant sont à Angiers venu, Gaydes fu liés, onques mais si ne fu, Nés à celle hore qu'il otThiebaut vaincu. Par ces osteuls pendoient cil escu; Grans fu la joie au palais a[l] lambu. Aprez mengier, quant il orent béu , Se sont vanté jovencel et chenu , Se Karles vient, qu'il sera retenus, Ses grans orgoils li sera cher vendus.
Karles chevauche à force et à vertu ;
Ï48 Gaydon. 4888-4920
Jusque Angiers, ne s'est arrestéuz :
Gaydon manace qu il iert ars ou pendus. Par les contrées ont les chemins batus , Les chastiax ars et les bors mis en fu. Tant ont aie qu'à Angiers sont venu.
Li empereres Karles de Saint Denis Choisi Angiers et trestout le païs , Et voit les sales et le palais voltis , Les hautes tors et les murs bien assiz , Et, sor la roche , le grant palais voltis. Sa gent ordonne et si les a partis :
En Pavant garde fu li cuens Auloris; L'enseingne porte le roi de Saint Denis. Avec lui fu Sanses et Amaugis , Li fel Guimars, Hardrez, Forques et Guis- Bien sont .xxm. des cuivers maléis.
Quant Aulori fu li voirs rejehis , Qu'Amaufrois est vantez et aatis Que il donra son bon cheval de pris Ferraut le preu , et se li a promis , Auloriés le monstre à ses amis.
<c Seignor, fait il, folplait a entreprins; <c S'en voz s'embat, gardez qu'il soit ocis. » Et cil respondent : « Tout à vostre devis. » Aîant chevauchent , les frains à bandon mis, Tuit à bataille, n'i ot. noise ne cris , Car forment sont corresouz et marri Dou portier Karle, que Ferraus traist à fin. Gaydes les a et véuz et choisiz.
<c Seignor, dist il, vez ci nos anemis, « Et les grans os l'emperéor gentil! # « Quel le ferons ? quex consaus en iert prins ? » Dist Amaufrois : « lestez voz esbahis?
« Oncles, voz iestez trop tost espaoris : « Encor n'i a escus frains ne croissiz , « Lances brisies, ne haubers dessartis.
« Prennons les armes, n'i ait plus de respis , <( Issorts noz ent sor les chevax de pris. « Li vanters est trop tost en oubli mis « C'arsoir fu fais, or voz voi alentif; « Mais, par celui qui de Piaue fist vin , « Je vois jouster ainz que soiez assiz. » Gaydes Tentent, d'air fu touz enzprins.
« As armes, crie, por Deu de paradis ! « Ancui saurez, ainz que jors soit fenis, « Qui mieus ferra dou brant d'acier forbîs. « Mar i fui hui ramposnez ne laidis. » Les armes prennent li prince et li marchis, Es chevax montent bruns et baucens et gris , D'Angiers s'en issent ; n'i ot noise ne cris. Là véist on maint penon de samis , Et maint escu à or et à vernis.
Dex les consaut , li rois de paradis , Car ainz le vespre iert fiers li chapléis, Et mainte dame i perdra son mari.
Gautiers s'arma, li vavassors gentiz ; Vest .1. hauberc qui fu fors et treslis , Desorvesti .1. gambison faitis :
N'a si fort home en trestout le pais , Se il le porte .1. arpent et demi, Qu'il ne fust auques foibloiez , gel voz di. Aprez Gaydon se rest mis en l'estrif.
Defors Angiers fu la chevalerie, Et li dus Gaydes a son ost establie.
Amaufrois a sa bataille rangie; Une mange ot, à menus plois ploie,
Que l'autre jor li envoia s'amie.
De la promesse ne s'oubliera mie
Que fist Ferraut à la chiere hardie :
A Gaydon vient et doucement li prie
Le premier cop, et li dus li otrie,
Et Amaufrois bonnement l'en mercie.
A sa gent vient, doucement les chastie.
« Seignor, dist il , quant l'euvre est commencie,
<c Gardez, por Deu , que n'i ait couardie ;
« Car qui fuiroit, si seroit vilonnie,
« Par droit doit perdre solas de druerie. »
Atant chevauchent par une praerie.
Auloris vient , l'oriflambe drescie ,
Il et Fouchiers, cui li cors Deu maudie.
Bien sont .mm. en une compaingnie;
Aprez le sievent la grans chevalerie.
Auloris dist en haut , à clere oie ,
A son lyngnaige, où moult ot seingnorie.
« Seignor, dist il, por Deu le fil Marie,
« Amaufrois a faite foie aatie
« De mon cheval, mais cher li iert merie. »
Atant aprochent , touz li sans li fremie.
Amaufrois broche le destrier d'Orquanie,
Et flert Anthyaume sor la targe florie :
Niés fu Hardré, l'enseingne ot en baillie,
Frères Macaire, qui trop fu plains d'envie.
L'escu li perce et la broingne tteslie,
Fer et penon parmi le cors li guie,
Mort l'abatit enmi la praerie.
A haute vois a escrié : « Valye ! »
Voit le Auloris, à poi qu'il ne marvie,
Le cheval point, des esporons l'aigrie,
Et fiert Guillaume, qui tenoit val d'Elye,
Parent Gaydon , prez iert de sa lingnie.
Arme qu'il ait ne li fist garantie.
D'arme et de cors a fait la départie,
Mort l'abatit , puis « Hautefoille » escrie :
« Ferez , baron ! gardez que soit vengie
ce La mors Thiebaut, qui si fortnoz marrie. »
Voit le Amaufrois, de mautalent rougie :
a Par Deu, cuivers, li miens cors te deffie! »
Dist Auloris : « Ne voz pris une aillie!
a Promis avez mon cheval d'Orquannie;
« Se Dex m'ait, voz avez fait folie ,
« Car, ainz le vespre, en perderez la vie;
« Et s'aurez ja une jouste fornie. »
Dist Amaufrois : « Dehais ait qui la vie ! »
Les chevax brochent li chevalier hardi; De son escu chascuns bien se couvri.
Tant fort lor corrent li destrier arrabi , Les chaillouz froissent que li feus en sailli. Bon chevalier ot moult en Aulori; S'il fust loiaus, par verte le voz di, Meillor n'éust en France n'en Berri, Mais faussetez durement li nuisi ; Et nonporquant maint fais d'armes souffri. Fiert Amaufroi sor son escu voltiz , Desor la boucle li a fraint et malmis , Le blanc hauberc desrompt et dessarti , Enz an costel li fel li embati , Desor les costes la char li porfendi.
Li ber trestorne, ce l'a de mort gari, Et nonporquant ainz estriers n'i perdi.
Li espiés froisse et pesoia par mi.
Et Amaufrois si grant cop le feri Parmi l'escu, dou roit espié burni, L'escu li perce ; mais le haubers treslis N'empira il vaillissant un espi,
IJ2 GaYDON. je*:— ;o$j
Car la cuirie qu'il ot le garanti.
Et nonporquant à terre l'abat*
Tant durement que le bras li rornpL
Il tent la main , le cheval a saisi ,
Si le bailla le senescbal Davi ,
Puis li a dit : « Menez l'en tost de ci,
« Ferraut le mainne, et li di de par mi
« Que j'ai mon veu acuité et forni. »
Et cil s'en torne, qu'il n'i ot contredit;
Vint à Ferraut , le destrier li rendit.
Ferraus le prent , qui moult s'en esjoït ;.
Il le délivre auvaslet Savari,
Le fil Hertaut, qui bien l'otdeservi.
Auloriés s'escria à haut cri :
<c Par Deu , seignor, Amaufrois s'en va ex
« Et si enmainne mon destrier arrabi;
<( Bien puis or dire qu'il noz a escharni. ».
Li traïtor ne s'ont mis en oubli ;
Amaufroi ont durement envaï.
Atant ez voz Haton et Amauri ,
Forcon, Grifon, Haguenon et Hanri^
Et bien .xm. des traïtors faillis :
Amaufroi ont durement enval.
Se Dex n'en pense, par la soie merci „
Nel verront mais ne parent ne ami.
Auloriés otau cuer grant dolor Dou bras senestre, qu'il ot brisié lejor> Et ot perdu son destrier missodour.
Si chevalier Tont trait en .h destour, Redrescié ont contremont l'oriflor> Amaufroi ont assailK tout entor.
Et li vassaus lor rent cruel estor, Et tint l'espée qui giete grant iuor,.
Mais ne li vault la monte d'un tabor.
So>é — jo83 GAYDON. ÎJ5
Abatu Pont dou destrier missoudor , Thierri ont prins et Richart le menor, Qui furent frère et fil de sa seror, Hernaus li preus, qui tant ot de valor. Amaufrois fust lors prins sans nul sejor, Mais il escrie à clere vois hautor :
« Venez m'aider, nobile poingnéor!
« Ferraus, biax niés, trop faitez lonc sejor ; « Gaydes, biausniés, alez sui àfolor. » Ferraus oit bien la noise et la clanmor, Celle part vint à .mim. des lor; Vit Amaufroi qui fu en tel estor Onques mais n'ot de morir tel paor.
Mais li vassaus se défient par vigor ; Deu en jura le verai criator, Que mais n'aura doutance ne paor.
Atant ez voz Forcon le poingnéor; Galerant fiert en Pescu point à flor , Mort l'abatit , que le virent pluisor : « Valye! escrie, or i ferez, seignor! « Si m'ait Dex, li verais criators, « En mal an sont entré li traïtor; « N'auront garant de loremperéor. »
Amaufrois l'oit , joie en ot et baudor ; Ja lor voldra destremper tel savor, Dou brant d'acier, dont lor fera dolor.
Quant Amaufrois choisi Ferraut venir, Moult ot grant joie, par verte le voz di. Il tint le brant dont l'aciers est burnis; Cui il ataint arme nel puet gairir.
Ferraus li preus ala Hervi ferir ; Haubers n'escus ne le pot garantir:
Fer et penon li fist el cors sentir ,
Jus des arsons le fist aval chéir.
N'est mie mors, bien en porra garir.
Cil chevalier i fièrent par air j La presse font sevrer et départir.
Ferraus a trait le brant qui est forbis, Dou brant a fait la presse départir ; Cui il ataint arme nel puet garir.
Amaufroi voit durement esquermir, Dou brant deffendre et de l'escu couvrir, Et les grans cops endurer et souffrir.
Ferraus le voit , moult li vint à plaisir, « Valye » escrie, les siens fait esbaudir. Cil chevalier i fièrent par aïr ; Des traïtors ont fait les rens frémir.
Ferraus li preus va le cheval saisir Dont Amaufroi orent fait jus chair.
Ferraus li anfes li rant ; il le saisist, Il monta sus, qu'à estrier ne s'i prinst. Quant fu montez , si cria à haut cri : « Sire couzins, foi que doi Jhesu Cris, « Fol fait promaitre ce c'on ne puet tenir : <( Prez que ne fui à tart au repentir. « Mais or voldrai as traïtors merir « La grant paor que il m'ont fait souffrir. » Lors les corrurent fièrement envaïr.
Là véist on mainte lance croissir, Et les espées sor les elmes tentir, Les uns chéoir et les autres fuir, Et maint vassal à la terre jesir.
Ja convenist les traïtors fuir, Quant ont véu tantost Rigaut venir, Mile et Macaire, cui Dex puist maléir, Et le lyngnaige, qui tant fait à haïr. Touz jors se sont pené dou roi traïr,
jiaj— $in Gaydon. 155
Maint gentil home ont fait à tort fenir, Déshériter, et lor terres toillir.
Macaire et Miles sont venu celle part; L'uns sist ou rouz ; li autres ou lyart. .IIIIm. sont, fier sont comme lyeupart; A trop hardi tieng je le plus couart.
N'i a celui qui n'ait lance ou faussart ; Serré s'en vont par delez un essart.
Miles a dit. se Jhesu Cris le gart , Gaydes sera pendus à une hart.
Amaufrois Toit , de duel fremist et art ; Tint .1. espié, si a brochié Blanchart, Le bon destrier que Ferraus li donna.
Et Miles point, qui fu de maie part.
Or n'i a plus mais que chascuns se gart , Que Pun vers l'autre ont moult le cuer ronffart ; Grans cops se fièrent , chascuns endroit sa part. Miles le fiert , que l'escu li départ, Mais li haubers n'ot à cel cop regart ; La lance froisse, ne li fait autre mal. Et Amaufrois, qui le cuer ot gaillart, Li a donné tel cop de l'autre part Jambes levées l'abat enmi Pessart; Puis trait l'espée, si referi Guichart.
Mais folement s'en va vers l'estandart.
Car enclos Pont la maisnie Poinsart :
Se Dex n'en pense, secorrus iert à tart.
Macaires fu dolans et engramis, Quant voit Milon , qui navrez fu el vis ; Dist à ses gens : « Mes couzins est ocis. « S'il n'est vengiez, abatus est nos pris. » Cil est pasmez, li vis li est noircis. Sor lui fu grans des traïtors li cris.
156 GAYDON. j,j6 ji89
Cuident mors soit , mais il est estordis : Bien garira ansois les .xv. dis.
Li traïtor, li cuivert de put lin Sor .1. escu Pont et couchié et mis; Dedens son tref , qui fu de paile bis, Là fu portez et ses frère Auloris.
Couchiez les ont sor .11. lis cordéis.
En l'estor fu Macaires et ses lyns, Hardrés li fel et ses frères Hanris, Et Griffonnés, Hâtes et Amaurris, Et Berangiers et Poinsars li hardis.
Grans fu la force des gloutons maléis : Amaufrois fu durement assaillis, Li preus Ferraus fu fièrement requis.
Li traïtor les ont moult malbaillis ; Par droite force les ont à terre mis.
Là fu navrez Ferraus enmi le vis , Et Amaufrois de .11. espiésforbis.
Li preus Ferraus fu fièrement requis; En son costel fu durement malmis.
Iluec fu mors Bernars et Hernays.
Tex .xxx. en ont abatus et laidis Dont Gaydes fu corresouz et marris.
Ja fust Ferraus et Amaufrois saisiz , Quant au secors vint Riolz li hardis , Estouls de Lengres et ses niés Thyorins, Et de Riviers Mbrans li orphelins, Ensamble 0 euls .xm. fervestis.
Là commensa moult grans li chapléis Dont maint vassaus i fu mors et fenis, Et mainte damme en remest sans mari , Et maint anfant en furent orphenin.
Riols chevauche le pendant d'un vaucel, Thyorins sist sor un destrier isnel ,
P90-J2" Gaydon. 157
Estouls de Lengresfu armez sor Morel, Et Morans sist sor un destrier fauvel.
En lor compaingne avoit maint penoncel ; Serré chevauchent, les escus en chantel. Et dist Riolz : « Baron , por saint Marcel , « Moult ont grant gent cil traitor mezel : « Tenons noz tuit ensamble en .1. moncel. » Atant brocha chascuns d'euls le poutrel. A Passambler n'ot amor ne revel :
Iluec morurent maint viel et jovencel, Dont demorarent maint orphçlin touzel , Et mainte dame, espouséed'anel, En remest vesve de seignor riche et bel.
vjGrans fu li cris et li bruis de la gent ; D'ambes ,n. parsi ferirent forment.
Riolz li viex , qui moult ot hardement, Point le cheval qui ne cort mie lent , Brandist la hanste où li confanons pent, L'un des traîtres a féru durement; L'escu li perce, le hauberc li desment , Et si l'empoint issi très roidement Jambes levées dou cheval le descent.
« Vaiye ! escrie à sa vois hautement , « Ferez , baron , n'i ait delaiement !
( Hui saura Karles,par Deu omnipotent, « Qu'il a mesprins vers Gaydon malement, ' Quant le lyngnaige, que Jhesu Cris cravent, k Tense vers lui, et vers lui guerre enprent . • « De son neveu li membre malement, « Et d'Olivier qui tant ot hardement, « Des .xii. pers, qui tant vilainnement « Tra'i fel Ganes : ores sont si parent « Seignor de cort ; mais, se mon cuer n'en ment ,
l$8 GAYDON. J225—J2J4
(( Qu'il li feront encores marriment.
(.< Mais couvoitise l'emperéor sozprent,
(( Car, parles dons que il donnent souvent,
« Sont oublié, car trop volentiers prent
« La mors as pers et au conte Rollant,
a Quant en sa cort les traïtors consent; >
« Mais c'iert merveille, se il ne s'en repent. »
Lors trait le brant, qui fu seingniez d'argent ,
Les traïtors requiert iréement.
Et Thyorins aprez lui se destent,
Morans et Hues et lorgent ausiment.
Voient Forcon qui moult bien se deffent,
Et Amaufroi qui moult grans cops i rent.
Mais nonporquant prins fuissent voirement,
Quant au secors sont bien venu .v. cent.
A la rescousse Ferraut et Amaufroi Vint lor lyngnaiges, poingnant à grant desroi. Morans s'adresce an plus espoiz tornoi , L'escu saisi par la guiche d'orfroi, Brandist la hanste à un penoncel bloi , Sor son escu va ferir Audefroi , Un traïtor félon de pute loi ; L'escu li fent , de l'auberc rompt les plois , Parmi le cors li a fait tel convoi Que touz li pert li fers derrière soi , Mort l'abati par delez un chaumoi :
« Ferez , baron , por le cors saint Eloy ! (( Valye! escrie, n'i maint pas en requoi. « Cil traïtor voz ont mis en effroi ; « Mais, se je puis, parla foi que Deu doi, <( Lor traïsons lor venra jusqu'à poi : « A tart seront secorru de lor roi. »
J2JJ — J288 Gaydon. 159
Hugues d'Auvergne, quant jouster vit Morant, Par les enarmes trait son escu avant , Brandist la hanste au confanon pendant, Sor son escu va ferir Guinemant, .1. traïtor de moult mal enciant.
Niés fu Rigaut, et fiz conte Climant, Qui tint Verdun et Chaalons la grant.
Quant il fu jones, moult i ot put anfant, Car il aprinst empoisonnement tant , Dont il fist puis maint mal en son vivant : Son père ocist par puison en buvant, .IL de ses frères estraingla en dormant. De sa puison va sa mère abevrant C'andui li oil li saillirent errant, Et chai morte dedens .1. feu ardant.
Quant ot ce fait, si s'en torna riant, A son lyngnaige en vint en France errant. Il le retinrent ; moult en furent joiant, Et puis en furent maint haut home dolant , Et enherberent maint chevalier vaillant.
Qui dou bevraige se va entremetant , Ne puet faillir qu'en anfer le puant, Là en aura son loier erramment Li fel traîtres : ne cuit ja qu'il s'en vant. Hugues le fiert sor l'escu d'or luisant, Les ais li fent , le hauberc li desment , Parn^î [e cors li mist le fer tranchant, Mort 1 ... tit dou destrier aufïerrant. L'arme s'en part, maufé viennent corrant, Si l'ont saiî ie et dou cors vont coulant ; Li unr, à l'autre le va souvent gietant; .1. gant ?rpant la vont ainsiz roillant. Des .h .orties le vont moult esgardant; Durement sont effréé li auquant.
l60 GAYDON. P89— î5îi
Li traitor dient en souzpirant :
<( Seignor baron , soiezlié et joiant ,
a Ce sont li angre qui l'emportent chantant ;
<( A .c. diables il la vont craventant. »
Ce dist Hardrez : « Moult m'en vois merveillant;
« Se angre fussent , il alaissent volant. »
A ces paroles vinrent les os poingnant;
Des .il. parties se vont entraprochant.
Les os chevauchent Pemperéor Karlon ; Vint à bataille contre les os Gaydon.
Dex! quel dolor que tant gentil baron Maitent lor vies et lor cors à bandon Por cel lyngnaige qu'ainz ne fist se mal non ! N'i déust perdre, se li traitor non; Mais tant bien sevent mener lor traïson Que l'empereres lor soztient le menton , Por lor avoir dont il [b\\] font grant don : Hom convoitouz fait mainte mesprison Là où ne seit droiture ne raison.
Li empereres 0 le flori grenon En a juré le cors saint Syméon , Que mar tint onques Gaydes à lui tanson. Karles desrenge contrevalle sablon; Aprez lui poingnent et Ogiers et Naynmons , Bueves sans barbe et de Lengres Hoedons, Thierris d'Ardenne et li dus Huidelons , Li dus Richarset Bueves d'Aygremont, Et le barnaige dont il i ot fuison.
Monjoie escrient clerement, à haut ton.
Gaydes revint, 0 lui maint compaingnon Qui les viellars ne doutent .1. bouton. Les lances baissent où sont li confanon; A Passambler i ot grant huison.
5322— HÏ4 GAYDON. I <S I
îluec ont mis mainte lance en tronson,
Maint escu fraint et maint doré blazon ,
Et desrompu maint hauberc fremeillon ,
Maint chevalier abatu de l'arson.
Par les champs fuient li destrier arragon.
En .xxx. lieus ont fait grant chaplison ,
C'une grant lieue oïr les poist on.
Atant ez voz Ferraut à espérons ;
Point Ataingnant , qui li cort de randon ,
Brandist la hanste dou vermeil syglaton ,
Sor son escu ala ferir Othon ;
L'escu li perce, le hauberc fremillon ,
En flanc senestre mist le fer à bandon.
Li dus Pempoint par grant aïrison,
Si roidement l'abat jouste .1. buisson
(Que vers le ciel en volent li talon.
N'est mie mors; bien aura garison,
S'il a bon mire qui li face puison.
Lombart le voient, si en sont en frison.
Gaydes s'escrie : «Par saint Pol d'Avalon,
« Hui me rent Karles moult mauvais guerredon
« De la prouvance que je fiz Ganelon,
« Qui son neveu vendi Marsillion ,
« Et Olivier à la clere faison ,
« Et touz les pers, cui Dex face pardon.
« Mais, parcel Deu qui souffri passion,
« Je n'aurai mais vers lui acordison
« S'iere esclairiez dou lyngnaige félon ,
« Qui Franse ont mis en tel trourblacion. »
Quant Karles l'oit, si baissa le menton ,
D'une lieuée ne dist ne o ne non ;
Desoz son elme fu plus noirs d'un charbon.
Quant l'empereres ot les mos escoutez
Gaydon. j j
\62 GAYDON. jjjj— J387
Que Gaydes dist , moult en fu aïrez.
Voit roi Othon qui forment fu navrez , Cuide mors soit, s'en est touz forsenez; Saint Denis jure, qui est ses avoez , S'il tient Gaydon, au vent iert encroez. Naynmon apelle où moult ot loiautez, Le preu Ogier et Girart de Nivier, Le duc Richart qui de Ruem fu nés, Thierri d'Ardenne où moult ot de bontez , Hoedon de Lengres. qui moult est redoutez. Bues d'Aygremont n'i fu pas oubliez, Ne de Dijon Garniers li alosez.
« Baron, dist Karles, envers moi entendez : « Vez ci Gaydon qui à moi s'est meslez; « Vos parens est , prez li apartenez , (.< Or gardez bien por ce ne me faussez , « Car, par eel Deu qui en crois fu penez, « Se je persoif que voz le déportez, « Mais en ma vie riens de moi ne tenrez : <( Au bien ferir verrai se m'enmerez.
— Sire, dist Naynmes, ja mar en douterez, « Car tout paraige passe la loiautez , « Ne nos lyngnaiges ne fist jor fausetez. « Se Gaydes fu de traïson retez , « Et par Thiebaut en vo cort apellez , « Si s'en osta, que voz bien le savez, « Tout par droiture ; se por ce le haez , « N'est pas raisons, si m'ait Dammeldez, « Et bien voldroie, s'il est vo voientez, (c Que li dus fust envers voz acordez. « Mais tant connois le duc et ses fiertez, « Qu'il voldroit mieus iestre déshéritez « Que Auloris ne Sanses ne Hardrez
SJ88— $4*i GAYDON. l6}
<( Fussent nul jor vers le duc si privé. » A ces paroles s'est Gaydes escriez :
« Drois empereres, par Deu de majestez, « Folie faitez, qui tex gens soztenez « Par cui France est chéue en tel viltez. « La mort Rollant vostre neveu vendez, « Quant les avoirs destraïtors prennez.
« Dehaiz avoirs qui si est goulousez ! « Mais encor iert .1. jors que voz direz « Mar vistez onques les gloutons deffaez. » Lors point li dus, le frainc abandonné. Vit Amaufroi , qui forment fu penez , Ferraut lez lui , qui moult fu apressez; Voit les dus Gaydes , moult en fu aïrez, La lance baisse, dont li fers fu quarrez, Et fiert Poinsart sor son escu bandé.
Desoz la boucle li a fraint et troé , Et le hauberc desrompt et depané ; Parmi le cors li a le fer passé.
Li dus l'empoint , et cil est jus versez; L'arme de lui commanz as vis maufez.
Li traïtor ont grant duel démené.
Et Gaydes a ses neveus délivrez, Andeus lez a prez de lui amenez.
« Valye! escrie, franc chevalier, ferez! « Que Karlemaines, li vieuls rois assotez, « Ne die mie anquenuit à son tref « Que il noz ait comme garsons trouvez. » Quant Karles l'oit, à poi qu'il n'est desvez; Le cheval broche des espérons dorez, Brandist la hanste, dont li fers fu quarrez. Gaydes le vit, ne s'est pas eschievez.
Grans cops se fièrent ens escus pointurez; Desoz les boucles les ont frains et troez.
Les haubers ont desmailliez et faussez;
Mais l'uns ne l'autres n'est en char adesez ,
Ne des arsons n'est nus d'euls remuez.
Trosqu'an poins ont les espiés tronsonnez,
Outre s'en passent, s'ont trait les brans letrez;
Au chaple est chascuns d'euls retornez.
Mais Karles ot si grant route d'armez
Que Gaydes fu encor anvironnez ;
Des traïtors fu durement grevez.
Lancent à lui lor faussars acerez ;
De Clinevent fu à terre portez.
Li dus saut sus, qui moult fu effraez ;
Il tint l'espée, en l'escu s'est moslez,
De lui deffendre fu moult bien porpansez;
Gui il ataint à sa fin est alez,
Car ses brans tranche corn rasors afilez.
Mais ja fust prins et en prison menez,
Quant par .111. fois s'est « Valye » escriez :
^ Franche maisnie, et car me secorrez,
« Ou autrement jamais ne me verrez! »
Gaydes li dus a escrié s'enseingne.
Ez voz Bertrant et sa riche compaingne, Richier son frère, sor un cheval d'Espaingne; Li anfant viennent contreval la Champaingne. Estouls de Lengres sist ou vair de Castaingne, Et Bernars sist sor le vair d'Alemaingne, Et Viviens en morel d'Aquitaingne.
Li anfant vinrent serré par la Champaingne ; As fers des lances commencent tel ouvraingne, Dontmaint[èhaut prince et maint duc chevetaine] Furent ocis, bien est drois c'on lesplaingne.
Grans fu li cris as lances abaissier.
J4J4-Î487 GAYDON. l6j
Bertrans li anfes ala ferir Ogier ; Naynmon son père ne volt il pas touchier : Bien le connut as enseingnes baissier.
Ogiers le fiert sor Pescu de quartier, Que parmi outre passe le fer d'acier, Le hauberc fist fausser et desmaillier.
Dex le gari qu'an char nel pot touchier; Lez le costel li fait le fer glacier.
Bertrans Pempoinst, jus le fist trebuchier , Jambes levées Pabatit ou gravier.
Ogiers saut sus, ja se voldra vengier; Trait a Cortain qui moult fait à prisier, Par devant lui ataint un chevalier, Tout le fendi desci en hanepier.
Et fiert .1. autre parmi le chandelier, La teste o Piaume li abat en Perbier.
Voit le Bertrans, le sens cuida changier, Puis trait Pespée que jadis fist forgier Li fel Herodes, quant fist martirier Les innocens, touz les fist depecier.
Bertrans Pen va merveilloz cop paier, Car vers lui weult sa proesce essaier ; L'escu li tranche qui tu poins à ormier : Elmes ne coiffe ne li vault .1. denier. Fendu Péust trosqu'au nou dou braier, Mais Ogiers est 1. petit trais arrier; Ce li a fait sa vie respitier.
Atant ez voz duc Naynmon le Baivier, Thierri d'Ardenne, Huidelon et Gayfier, Le duc Richart et Sanson et Garnier, Buef d'Aygremont et Hoedon et Gautier, En lor compaingne maint nobile princier, Qui tuit se painnent dou bon Danois aidier. Mais ja auront .1. encontre moult fier;
Bien pueent dire qu'il auront encombrier.
D'autre part vint Berars de Mondisdier,
Et uns fiuls Naynme c'on appelle Richier,
Estouls de Lengres, et Miles, et Reniers ,
Et Viviens d'Aygremont li guerriers,
Et Savaris, et Guiars li legiers,
Cel de Nouis qui n'a pas cuer lasnier.
Ensamble o euls furent bien .xx. millier,
Tuit jovencel, sans couple d'escuier.
Lifil as pères se vont entracointier
As fers des lances, et estor commencier;
Mais nus des pères , ce vous os tesmoingnier,
N'i reconnut adont son héritier,
Car ils avoient lor armes fait changier,
N'il nés voloient adont autres baillier.
De Bertrant orent fait lor confanonnier ,
[bA] l'estandart, se il en est mestiers.
Li fil as pères adrescent sans targier :
Or, saichiez bien de verte , sans cuidier, ,
Tex joustes font moult bien à resoingnier.
Li fil ne voldrent les pères espargnier ,
Ansoiz les cuident durement empirier;
Mais il avint, si corn à souzhaisdier,
Qu'à l'assambler font les lances brisier.
Mais il se hurtent si fort à Paprochier
Que il i font lor pères trebuchier.
Mal de celui qui remaingne an destrier 'K
Chascuns des pères pert son cheval corsier.
Naynmes se dresce, n'ot en lui qu'aïrier ;
A clere vois commensa à huchier :
K De quex diables viennent tel soudoier ? »
Li anfant Poient , n'i ot qu'eslaiecier,
A lor seignors vont les chevax baillier ,
Riant s'en partent, nés voldrent plus touchier.
H22-JH4 GAYDON. 167
En la grant presse s'en va chascuns fichier, As brans forbis font les rens fremier, Gaydon rendirent Clinevent son destrier.
Li dus i monte qui en avoit mestier, Tout maintenant sonne .1. cor menuier, Lez .1. larris fist sa gent raliier.
« Seignor, dist Gaydes, vez le soleil couchier; « Alons noz ent , n'avons que atargier. <( Cil empereres fait moult à resoingnier; (( Véez sa gent venir et esploitier, « Et il est prez huimais de l'annuitier : « A la bataille aurons bon recouvrier. » Et cil ont dit : « Bien fait à otroier. » Atant retornent , mis sont au repairier , S'ont le Danois amené prisonnier.
Il et Bertrans tinrent le chaploier Tant longuement qu'il n'orent elme entier, Ne tant d'escu qu'il puisse[nt] mannoier. Mais en eschange lor i convint laissier Ferraiit le preu : or li puist Dex aidier! Car au roi l'ont rendu li losengier.
Gaydes s'en torne en la cité d'Angiers , Et Karlemaines a fait son tref drescier, Aval les prés a fait son ost logier.
Gaydes descent an palais principel , Et li anfant, cui Dex puisse sauver, En une chambre ont fait Ogier entrer, Qu'il ne les puist connoistre n'aviser; Mais moult le font servir et honorer.
Et li baron font lor armes oster.
Qui les oïst por Ferraut dolouser, Et sa proesce et son sen regreter !
Riolz se dresce, si commence à parler :
1 68 GAYDON. fiij-j|83
« Baron, dist il , laissez le dementer. « Sovent avez oï dire et conter « Hom qui guerroie et qui weult rihoter, « Aucunne fois li convient comparer.
« Vers son seignor fait moult mal estriver ; Qu'il le voz fist dès Pautre jor mander Qu'il voz feroit volentiers amender Quant que par droit saveriez demander.
Par grant orgoil le voz vi refuser, Ne ne deingnastez son messaige escouter : Hom orgoilloz ne puet longues durer.
Qui voz desloe au roi à accorder, Il voz weult bien toute amor devéer; Ne je n'oï onques home nommer Qui son seignor volsist à tort grever, Qui en la fin i poïst conquester.
Nel di por ce, par le cors saint Orner , Que couardie ne voiez ja panser ; Car, se ce vient an estor endurer, Au premerain voldrai je puis jouster.
Mais vostre honor voz voldroie loer ; Ainz me lairoie trestouz vis desmembrer Que vos osaisse à tort n'a droit fausser. Et si voz proi, s'il ne voz doit pezer, Que voz penez de rire et de joer; Car je voi ci tant legier bacheler Qui ne demandent fors joie et caroler : Se il voz voient correcier ne trourbler, Voz les feroiz auques desconforter.
Mais penez voz de rire et de joer, Si lor ferez lor anui oublier.
Li empereres qui France a à garder , A prins Ferraut et fait emprisonner, Et yoz avez le Dannois d'outre mer :
J$89— -jeu Gaydon. 169
« Por vo neveu le faitez délivrer ; « Legierement l'en porrez rachater. »
Gaydes l'oït , sou corrut acoler :
« Gentiz hom sire , Dex voz puist honorer! « De moi aidier ne voz vi ainz lasser ; « Vostre conseil ne quier je refuser. » Atant ont fait l'iaue an palais corner ; Les tables maitent, s'assiéent au disner.
Au mengier est li dus Gaydes assiz , Li baron tuit, li prince et li marchis. Bien sont servi dou tout à lor devis.
Et Ogiers fu en une chambre assiz, De .11. vaslés est noblement servis ; Mais de ce est dolans et esbahis Qu'il n'est remez el grant palais voltiz : Véoir volsist celui qui l'avoit prins.
Or voz dirai dou roi de Saint Denis Qui fu en l'ost corresouz et marris Por ceuls qui sont et navré et ocis.
Por Ogier est moult très forment pansiz, Qui en prison est 0 ses annemis ; Mais de Ferraut est forment esjoïs :
De ce qu'il l'a est ses diaus plus petis, Li fel Hardrez, et Canor, et Thierris, Rigaus, et Miles, et lor niés Auloris> Et li lyngnaiges des traïtors faillis (Li très le roi en est trestouz emplis) Voient Ferraut seoir sor .1. tapis.
Par delez lui fu Naynmes et Thierris, Hugues de Lengres et Joiffrois de Senlîs. Voit le Hardrez, à poi n'enraige vis.
Il a parlé , bien fu de touz oïs.
« En nom Deu, rois, dist Hardrez, ce m'est vis
170 GAYDON. 5Ô22 — 5éj4
« Qui mal voz fait il est de voz chieris.
« Vez là Ferraut par cui fustez laidis
« Et vos portiers vilainnement murtris,
<c Et Haguenons et Rahiers et Hanris ,
k Forques, mes niés, de son poing malbailli ;
« Par son agait furent mort et traï.
« Mais, par celui qui pardon fist Longis,
« Se voz créez et mes fais et mes dis ,
« Pendus sera ainz demain miedi. »
Oit le Ferraus , en estant est saillis ;
Il a parlé, ne fu mie esbahiz.
En haut s'escrie : « Fel traîtres faillis ,
<( Voz i mentez par Deu de paradis !
(( Ainz traïson ne chasai ne ne quis ;
« Quant que j'ai fait, moi deffendant le fis,
« Par mon cors seul, ainz agait n'i oi mis. »
Il passe avant, parles grenons l'a prins,
.C. poils l'en saiche, que noirs et que floris,
Puis le feri dou poing enmi le pis ;
Enmi le pré chaï touz estordis.
Hardrez s'escrie : « Moult sui vils et honnis,
« Quant batus sui , voiant toz mes amis. »
Voit le Rigaus, si s'escrie à haut cris :
<( Ferez baron, gardez qu'il soit ocis. »
Dont fu Ferraus fièrement assaillis.
De .xxx. pars fu li vassaus laidis ;
Mais Ferraus prinst .1. baston de jaurris ,
D'un tronz d'espié, qui fu gros et fornis,
Amont le hauce com hom mautalentis,
Parmi le cors en a féru tex .vi.
Li plus haitiés n'iert à pièce garis.
Mais nonporquant ja fust mors et péris ;
Mais Karles saut qui les a départis.
jéjj— j688 GAYDON. 171
Li empereres fu forment corrouciez ; Saint Denis jure, cui a voé son chief, Que mar i fu li estors commenciez :
Se nus s'en muet, ja en sera iriez.
<( Sire, dist Naynmes, qui tant fut enseingniez, « Hom qui prins est ne doit iestre touchiez ; « C'iert vilonnie, [Vil i est laidangiez]. (( S'on li fait mal , de verte le saichiez, « Ogiers sera malement harbergiez , « Qui laienz est en prison envoiez.
— Naynmes, dist Karles, et car me conseilliez ; « Sachiez de voir moult en seroie liés.
— Sire, dist Naynmes, se croire me voliez, (c Desci qu'à poi sera fais li marchiés
« Que Ferraus soit touz cuitez envoiez , « Par si qu'Ogiers soit par lui raplegiez.
— Naynmes, dist Karles, se faire le poiez , « Sachiez de voir moult en seroie liés. » Hardrez l'entent, à poi n'est enraigiez; Desor l'espaule Guiot s'est'apoiez ,
Cel d'Autefoille, et li a dit : « Biaus niés ,
« De mon lyngnaige devez iestre li chiés;
« Par voz doit iestre chascuns de noz haitiez.
« Bacheliers iestez et d'armes moult legiers,
« Grans et fornis et fors et bien tailliez.
« Vez là Ferraut, mes grenons m'a sachiez,
<c Mais à nul jor n'estera mes cuers liés
« Devant ice que g'en serai vengiez.
« Va, si Papelle ainz qu'il soit ostaigiez;
(( Car, s'il estoit ocis ou mehaingniez ,
« Ogiers seroit ocis et detranchiez,
« Aprez seroies assez tost apaiez ,
« Et Karlemaines seroit à mort jugiez ,
« Et li dus Naynmes et Thierris renforciez.
« Dont me seroie de mon duel esclairiez
« De Ganelon dont tant sui aïriez ,
« Et de Thiebaut qui tant fu resoingniez. »
Guios l'oï, lors s'estent sor ses pies.
<c Oncles, dist il, puisque voz m'en proiez,
« Ja iert mes gaiges contre Ferraut ploiez. »
Lors passe avant , de Karle est aprochiez.
<( Drois empereres, dist Guios, or oiez :
« Por Deu voz pri que à droit noz teingniez. »
Guios parole au riche roi Charlon :
« Drois empereres, entendez ma raison : (( Vez là Ferraut , qui est en vo prison , « Qui vo portier murtri en traïson , « Rahier, mon oncle, et le preu Huidelon , <( En felonnie copa Forcon le poing, « Quant le messaige porta de par Gaydon. <( Ensamble 0 lui furent .x. compaingnon, « Que li fel fist embuschier à larron , « Par quoi il fisticeste mesproison, « Et si le vi, très bien le prouverons. « Vez ci mon gaige, bons rois, je le voz doinz. » Ferraus l'entent , si leva le menton , Si saut en pies par grant aïrison :
« Gui d'Autefoille, parle cors saint Simon, « Voz i mentez très parmi le menton ! » Son gaige porte, voiant maint bon baron. Li rois a prins chascun par le giron, Pièges demande de celle ahatison.
Tel .1111. conte raplegierent Guion N'i a celui qui ne fust moult viex hom , Tuit dou lyngnaige Hardré et Ganelon.
Raplegié Pont par tel devision Qu'il le rendront le roi au pavillon.