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Cependant Gaydon, agenouillé auprès du corps de Thibaut, rend grâce à Dieu d'avoir pu vaincre un tel adversaire. Il se promet, s'il vit, de faire repentir l'empereur de son injuste courroux. Puis il se relève et dresse fièrement son épée. Naimes le regarde et appelle Ogier, Richard, Riol le barbu et tous ceux de sou puissant lignage. Ils sont bien cent comtes ou vassaux qui se rendent près de Gaydon et l'environnent. Le vieux Riol alors interpelle Charlemagne, et lui montrant Thibaut : « Sire, dit-il, le voilà, votre Gaydon. d
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avoué. Pressez-lui donc les flancs, à cet ami qui en si peu de temps vous était devenu si cher. Il portera votre oriflamme cet été, quand vous irez venger la mort de Fourré ! Dieu me pardonne, les traîtres yous ont mis à mal et aveuglé par leurs présents. Mais s'il plaît à celui qui a tout créé, ils vous ont aussi préparé bien des peines. » Charles l'entend, hoche la tête et dit en lui-même : « Thibaut était coupable : la déloyauté est toujours punie. » P. $6-58.
Gaydon s'est assis, tout décoloré du sang qu'il a perdu. Les barons de son lignage l'entourent et le gardent en se tenant par la main comme pour danser une ronde. Leur émoi est grand de le voir si pâle. Ils l'emmènent dans sa tente, le désarment, le couchent dans un lit d'ivoire et bandent ses plaies, qui lui causent de vives souffrances. Ils s'attendrissent et pleurent sur ie sort du jeune preux. C'est le duc qui les réconforte : il guérira, dit-il, s'il plaît à Dieu. Mais il veut qu'on fasse justice du traître et que ses otages soient pendus ou brûlés. Si Charlemagne accepte d'eux un denier, il l'en fera repentir. P. 58-59.
Sur l'ordre de l'empereur, justice est faite de Thibaut. Son corps est pendu par les épaules, la tête étant coupée. C'est un grand deuil pour Hardré et pour ses proches. Ils sont trente comtes, tous seigneurs d'une cité souveraine, qui jurent qu'avant de retourner dans leur domaine, ils se vengeront de Charlemagne par la mort. Gaydon aussi mourra. Ferraut, qui conduit à Angers les bagages de son oncle, aura sous peu le même sort : Alori sera le vengeur de Thibaut. Pour Amaufroi, ils le mettront dans de telles chaînes qu'il n'en sera jamais hors. Leur crainte,
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en voyant Thibaut pendu, c'est que Charles ne fasse pendre aussi Sanson et Amboin qui sont en prison. Hardré dit auxjjsiens : « Prenez deux forts mulets que vous ferez charger de votre or et offrez-les sans retard à l'empereur; il est avide; nos neveux nous seront rendus. » L'avis est adopté, le présent offert et accepté. En apprenant la délivrance d'Amboin et de Sanson, Gaydon fait serment d'envoyer un défi à Charlemagne. P. 59-60.
Cependant Ferraut et Amaufroi s'acheminent vers Angers avec le convoi dont le duc leur a donné la conduite. Arrivés au val de Glaye, où les traîtres les attendent, sur l'indice d'un vilain qui vient d'être malmené par les gens d'Alori, ils se doutent à temps du danger qui les menace et se mettent sur leurs gardes. Bientôt après Ferraut aperçoit deux barons en armes qui font le guet. Il court à eux et leur demande qui ils sont. « Nous sommes, répondent-ils, des hommes d'Alori, et c'est vous que nous attendons. » Ferraut se précipite sur eux et les réduit à appeler à leur aide Alori et ses gens. — Combat de Ferraut et d'Alori. — Mêlée générale des deux troupes. — Celle de Ferraut, moins nombreuse que la bande des traîtres , soutient à grand'peine une lutte inégale. Une tour s'offre aux regards de Ferraut; il cherche à s'emparer de cet abri ; mais les gens d'Alori l'ont devancé. Il se rabat alors vers un manoir qu'il aperçoit non loin de là; mais Alori lui coupe le chemin, et le manoir est bientôt occupé par plus de quarante des traîtres, qui jurent que Ferraut n'y mettra jamais le pied. P. 60-72.
Dans la cour de ce manoir se voyaient nombre
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de vaches et de bœufs élevés par un vavasseur qui vivait là depuis sept ans au milieu des bois avec sa femme et sept fils qu'il aimait tendrement. C'était un gentilhomme banni de son pays par le duc Geoffroi pour avoir tué un bourgeois d'Angers. II s'était construit cette demeure et travaillait dans le bois, où il n'avait de terre que ce qu'il avait pu en dé fricher. Grande fut sa colère en voyant sa maison envahie par les gens d'Alori. Il appelle ses fils: « Nous allons voir, leur dit-il, qui défendra le mieux notre bétail. Malheur à celui qui en laissera tomber aux mains de ces larrons ! » A ces mots il s'arme d'un vieux gambison toul enfumé, couvre sa tête d'un chapeau non moins vieux, mais si dur qu'il ne redoute aucune arme, prend sa massue et monte sur une jument. Chacun des fils a en main une grande et lourde hache au tranchant affilé. « Fils de putain, s'écrie le vavasseur, vous allez me laisser mes bêtes , car je saurai bien les défendre ! » Il prend sa massue, la lève à deux mains, frappe le premier qu'il rencontre, lui casse la tête et du même coup abat en un monceau l'homme et le cheval, a Allons, beaux fils, s'écrie-t-il, frappez aussi ! par le corbleu, il n'en échappera pas un ! » — Le vavasseur et ses fils s'évertuent si bien qu'en un instant la place est couverte des traîtres tombés sous leurs coups. Ferraut les voit à l'œuvre et en ressent une grande joie. Il rallie les siens et les pousse en avant pour mettre à profit cette aide inattendue. Mais dans le même temps il advient malheur au vavasseur; quatre de ses fils sont tués à sa vue. Presque fou de douleur, il prend sa massue et dit aux trois survivants : « Allons, mes enfants, suivez-moi
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pour Dieu , et vengez la mort de vos frères ! » A ces mots, il pique sa jument et à coups de massue brise les têtes, les poitrines et les flancs. — Ses fils l'imitent et plus d'un traître reçoit la mort de leurs mains.
Alori le voit et pense en perdre la raison. Il excite les siens et les lance contre le vavasseur, qui est serré de bien près lorsque surviennent Ferrautet Amaufroi. Quatre chevaliers tombent sous leurs coups; quatre destriers sont en leurs mains. Ils les donnent au vavasseur et à ses trois fils qui, hors d'état de résister plus longtemps, prennent la fuite et s'enfoncent dans le bois voisin, le père d'un côté, les fils d'un autre. Ferraut continue la lutte; mais les traîtres ont le dessus. « Gaydon, s'écrie Ferraut, tu ne nous reverras plus ! Peu m'importe mon sort si tu survis ; si tu es vaincu par Thibaut, j'aime mieux la mort. Mais avant de mourir, je vendrai cher ma vie à ces traîtres prouvés. » Alors, il conduit les siens près d'une haie, les adosse à un fossé et là se défend comme un sanglier. P. 75-77.
A ses yeux tombe mort Élinant, un cousin de Gaydon. Alors il appelle en pleurant Seguin : « Gentilhomme, lui dit-il, vous avez un cheval rapide ; pour Dieu, allez en toute hâte vers le camp de Charlemagne et sachez le sort de Gaydon. S'il a vaincu le traître Thibaut, dites-lui de nous venir en aide ; s'il est mort, je n'irai pas plus loin , mais je me vendrai cher ici avec mon épée. » Séguin obéit et s'acquitte de son message. A la nouvelle du guet-apens où sont tombés Ferraut et Amaufroi, le duc oublie ses blessures. Il s'arme et part avec les siens. En arrivant au val de Glaye il rencontre dans un champ le vavasseur
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qui fait mine de fuir à son approche; mais Gaydon le rassure, le retient, l'interroge, et le vavasseur, qui trouve en lui un vengeur, le guide jusqu'aux lieux où Ferraut et Amaufroi font encore une résistance désespérée. P. 77-81.
Gaydon les voit et rend grâce au ciel d'être arrivé à temps pour les secourir. Il pique son cheval et, la lance en avant, renverse les premiers qu'il rencontre, mais sans leur donner le coup de la mort, au grand déplaisir du vavasseur, qui, les voyant se relever, s'écrie : ce Sont-ce là les coups que vous savez donner ? Ils ne sont guère à craindre, et j'ai bien regret de n'avoir pas rencontré meilleur compagnon. Vous allez voir comment je m'y prends, moi, et si je sais tirer parti de mes coups. » Il prend sa massue, la lève, en frappe un chevalier et lui brise la tête jusqu'aux dents. Il en frappe un second et le met en pièces, ce Voilà, dit-il à Gaydon, comme je les sais châtier ; mais vous, vous ne faites qu'émoucher vos ennemis ! » P. 81-83.
En reconnaissant leur oncle, Ferraut et Amaufroi ont retrouvé toute leur vigueur. « Dieu qui me donnas la vie, dit Ferraut, père de gloire, bénis sois-tu pour avoir protégé mon oncle contre le traître Thibaut. Ils ne tiendront pas, les gloutons sans foi ! » Et, l'épée à la main, il s'élance dans la mêlée. P. 83-
Gaydon, qui n'a fait que rire des propos du vavasseur, lui conseille doucement de se revêtir d'une bonne armure et réussit à lui faire abandonner son gambison. Il lui met un heaume en tête et à la main une solide lance carrée. Mais le vavasseur ne renonce
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point à sa massue ; il la pend à sa gauche pour y recourir au besoin. Ainsi équipé, il devient plus fier qu'un lion, pique son cheval et s'en va jouter contre Ferraut , qu'il ne reconnaît point. Si violent est le choc que les deux adversaires en vident les arçons et tombent rudement à terre. « Quels diables l'ont amené ici ! » s'écrie Ferraut en se relevant. Et le vavasseur, qui a le cœur gros, s'écrie de son côté : « Allons, c'était folie à moi que de jouter ; s'il eût tâté de ma massue, il aurait les os brisés. » — Ferraut tout honteux met l'épée à la main, tandis que le vavasseur vient sur lui en levant sa massue. La lutte va continuer lorsque Gaydon survient: « Ferraut, beau neveu, que fais-tu! dit le duc. Personne au monde ne m'a servi aujourd'hui mieux que cet homme. » A ces mots les deux adversaires reconnaissent avec joie leur erreur et remontent à cheval, l'un brandissant son épée, l'autre tenant en main son bâton noueux. P. 85-87.
La mêlée continue. Les traîtres ont reconnu Gaydon, et par là appris la défaite de Thibaut. Leur fureur s'en accroît. «Si nous ne le tuons, dit Alori, de notre vie nous n'aurons joie. » — Assailli de toutes parts, le duc va être pris; mais il fait entendre son cri de guerre: «Valie! » Le vavasseur l'entend et, suivi de ses fils qui l'ont rejoint, accourt près de lui et le délivre. Dans le même temps, Alori reçoit la nouvelle que Charlemagne arrive avec son armée. Il réunit ses hommes : « Nos affaires vont mal, leur dit-il, l'armée de France revient, le roi est derrière nous. S'il nous atteint, chacun de nous aura la hart au col. Fuyons par cette vallée ! » — Sans la nouvelle du retour de
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Charlemagne, Gaydon eût eu fort à souffrir, car il n'avait amené avec lui que peu de monde. — Les traîtres ne tiennent pas plus longtemps, et laissent Gaydon maître du terrain. Les prisonniers délivrés, les morts relevés et enterrés, le duc s'achemine vers Angers avec ses compagnons. Il emmène le vavasseur, qu'il récompensera bien, et dont il n'oublie ni la femme ni les fils.
Gaydon arrive à Angers un dimanche après la messe. Use rend d'abord au moutier pour prier Dieu de dissiper sa douleur, en lui accordant de tirer vengeance de Charlemagne. Rentré dans son palais, il appelle près de lui Riol du Mans, son sage et loyal conseiller. « Sire gentilhomme, lui dit-il, j'ai besoin de vos conseils. Je veux déclarer la guerre à l'empereur; je veux qu'il chasse les traîtres de France ou qu'il les envoie à ma cour pour que je les fasse brûler, écorcher ou traîner à la queue d'un cheval ; car c'est par la mort qu'on doit punir la trahison. Par le corps de saint Riquier, si Charles n'y consent, je lui écourterai si bien ses marches qu'il perdra plus d'un bon château. » Riol l'entend, hoche la tête et dit en lui-même : « Voilà le duc prêt à la guerre ; Dieu veuille qu'il la commence à son honneur et qu'on ne lui puisse rien reprocher. Pour moi, je lui aiderai de tout mon pouvoir, car, tort ou droit, l'homme lige doit aide à son seigneur, je l'ai toujours entendu répéter.— Sire, dit-il à Gaydon, écoutez mon sentiment. C'est mal en user que de chercher noise ou querelle à son seigneur, si l'on n'en a juste raison, et par là on ne fait dire de soi que des vilenies. Mandez à l'empereur de bannir cette race félonne qui a ourdi
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la trahison dont Thibaut a porté la peine, et s'il la chasse du royaume, vous requerrez de lui paix et accord. C'est votre sire; vous êtes son homme et ne devez rien faire envers lui qui soit à blâmer. Que s'il garde cette engeance près de lui en dépit de vous , défiez-le et reprenez votre hommage. Mais je ne sais qui sera votre messager. — Ferraut, mon neveu, dit Gaydon : je le tiens pour très-sage ». P. 87-94.
A ces mots, Ferraut lève la tête et jure qu'il ne reviendra pas avant d'avoir humilié Charlemagne. — Il s'arme et part. — Chemin faisant, il rencontre un beau chevalier monté sur un destrier de prix. C'était Renaut, marquis d'Aubépin. Ferraut lui demande d'où il vient, où il va si bien armé, si richement équipé. — « Je vais à Angers, répond Renaut , de la part de Charlemagne, qui mande au puissant duc Gaydon de le venir trouver à Reims ou à Paris, la hart au col, pour implorer sa merci et lui faire réparation de l'outrage dont il s'est rendu coupable envers lui en abandonnant sa cour sans son congé et en tuant ses hommes au val de Glaye, ainsi qu'Alori l'a rapporté à l'empereur. — Par Dieu, s'écrie Ferraut, il faut que Charles ait perdu le sens. Aux preux qui l'ont toujours loyalement servi il préfère les traîtres. Le vieillard en portera la peine : c'est merveille s'il ne périt de leurs mains. Mais si ce Dieu qui pardonna à Longis est favorable à Gaydon et à ses amis, on servira à Charles un régal qui causera la mort de plus de mille chevaliers. » P. 94-96.
Quand il entend Ferraut parler ainsi, Renaut change de couleur. « A qui êtes-vous ? demande-t-il. — Au duc Gaydon , répond Ferraut, et je vais de sa part
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porter un message à Charlemagne. Il faut que l'empereur lui livre les traîtres pour être écorchés ou pendus, car à un traître nul ne doit donner asile; mais les félons, grâce à leurs richesses, ont si bien aveuglé Charlemagne qu'un homme loyal n'a qu'à perdre auprès de lui. » — Tant en dit Ferraut, que le messager de l'empereur entre en courroux et défie le neveu du duc. — Combat de Ferraut et de Renaut. — Après de terribles coups de lance et d'épée , après s'être désarçonnés l'un l'autre, les deux adversaires, couverts de blessures, tombent épuisés et s'évanouissent. Revenus à eux, ils se relèvent et se disposent à recommencer la lutte, quand ils sont séparés par un chevalier qui survient avec sa suite. Le chevalier veut savoir la cause du combat. Ferraut lui en apprend toutes les circonstances. « Sans vous, ajoute-t-il, il m'eût donné le coup de la mort. — Beau sire, dit à son tour Renaut , c'est lui qui m'aurait eu à sa merci lorsque vous êtes survenu et m'avez sauvé. » Ému de tant de courtoisie, le chevalier leur persuade de mettre fin à leur querelle et de poursuivre chacun leur voyage. P. 96-101.
En route, Ferraut s'informe à des marchands qu'il rencontre du lieu où il pourra trouver l'empereur. « Il est à Orléans, » répondent les marchands. Ferraut s'y rend, entre dans la ville, où une foule nombreuse admire sa belle contenance, et va droit au palais, dont la porte était dans ce moment fermée. Il appelle le portier, qui d'abord ne lui répond pas tant il était grossier. On n'en eût point trouvé de pire jusqu'à Capharnaùm. A la fin, cependant, il ouvre le guichet, voit le baron et lui dit : « Arrière, glouton ! Par saint
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Simon, tu ne mettras le pied ici que lorsque Charles aura mangé tout à son aise. — Beau frère, répond Ferraut, je viens de loin pour affaire pressante: je suis messager. Tu ne perdras pas à me laisser entrer; je te donnerai ma pelisse d'hermine. — Point de sermon, dit le portier; je fais autant de cas de ce que tu me dis que d'un bouton. Tu n'entreras point, et je n'ai que faire de ton présent. — Beau doux ami portier, continue Ferraut, ouvre-moi la porte, au nom du Dieu de justice. Je suis messager, il faut que sans retard j'aille près de l'empereur m'acquitter de mon message; ton maître te saura gré de m'avoir laissé entrer. C'est une vilenie que de faire attendre si longtemps à la porte d'un roi un vaillant chevalier. — Assez plaidé, dit le portier; vous n'entrerez pas, par le corps de saint Riquier! Charles va se mettre à table. — Si tu m'ouvres, ajoute Ferraut, tu auras mon manteau pour récompense et je ferai en sorte que le duc Naimes t'en sache gré. — Tu ne sermonnes pas mal, fait le portier. N'es-tu point prêcheur? Tu n'entreras pas aujourd'hui. Va-t'en à l'auberge; va te reposer, toi et ton destrier; tu entreras demain, et encore si je le veux bien. Allons, arrière, siremusard, ou sinon tu me le payeras cher. » Ainsi malmené, Ferraut se contient; mais, une fois entré, il se promet bien, quoi qu'il en puisse advenir, de tirer vengeance du malotru. P. 101-104.
Au même instant sortait de chez l'empereur l'abbé de Cluny. Il arrive près du portier, dont il remplit la bourse de sterlings blancs. La porte lui est ouverte. Ferraut en profite pour entrer. Le portier, en fureur, s'arme d'un gros et grand bâton et en assène un coup
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sur la tête de Ferraut, qui le pare avec son écu. Le coup glisse, n'atteint que le cheval du baron et lui fait fléchir les jambes. Le cheval se redresse, Ferraut tire son épée et de sa lame d'acier fait voler la tête du portier à plus de sept pieds de là jusque sur le froc de l'abbé de Cluny, qui en est tout ensanglanté. « Nomini Dame! (i) s'écrie l'abbé, il ne fait pas bon ici. » Pendant qu'il prend la fuite avec ses moines, Ferraut met pied à terre, attache son cheval à un olivier, se désarme, se signe et se dirige vers le donjon. P. 104-106.
Charles est à table avec ses barons. Près de lui sont assis le puissant duc Naimes, Thierry, Salomon, le preux Ogier, Gautier de Dijon, Eudes de Langres et Girard de Laon, avec bon nombre des parents de Ganelon. Ferraut s'avance sans crainte devant l'empereur, monte sur un perron et parle ainsi à haute voix : « Que le Dieu de gloire qui s'incarna en la sainte Vierge, souffrit la passion pour son peuple et fut martyrisé par les Juifs, sauve et protège le puissant duc Gaydon, le plus loyal chevalier qui jamais ait chaussé l'éperon ; qu'il sauve le duc Naimes et le preux Heidelon, le duc Garnier et Miionson fils, etSanson, le noble duc de Valence î Que tous leurs amis soient bénis! Mais que maudits soient et confondus Alori et Fouques avec tout leur lignage ! Puissent-ils recevoir en ce monde et en l'autre le loyer dû aux traîtres ! Roi, écoutez maintenant ce que nous avons à vous dire : Gaydon vous mande de lui envoyer Guimart et Alori, Milon et Haguenon, et Fouques et Gui , et
l . Au nom du Seigneur.
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Amboin et Haton, et toute cette engeance qui ne fit jamais que le mal. Il pendra chacun d'eux par la nuque pour les punir de la grande trahison dont Thibaut d'Aspremont a été l'instrument. Ou livrez-lui tous ces coupables, ou faites-les brûler vous-même. Si vous n'y consentez, Gaydon a juré par saint Simon de n être plus jamais ni votre ami ni votre homme et de mettre à feu et à sang tout votre royaume. » Charles entend ces paroles et se tait, tant est grand son étonnement. « Sire, fait le duc Naimes, ne soyez point marri de ce langage ; laissez-le dire tout ce que bon lui semble. Nous répondrons sur le même ton. Je le connais bien; son nom est Ferraut; il est parent de Gaydon et c'est un chevalier de grand renom. Si vous le permettez, je vais lui parler. » P. 106-107. De l'aveu de l'empereur, le duc Naimes quitte la table, court embrasser Ferraut, puis lui dit : « Sire cousin, il faut que vous -sachiez que Charles, mon seigneur, a envoyé un messager à Gaydon pour lui mander de venir sans tarder. Si l'on a fait tort au duc il obtiendra justice de l'empereur aussi complète qu'il la pourra désirer. — Point de débat, répond Ferraut; si Charles refuse d'envoyer les traîtres à Gaydon, qu'il les fasse brûler, ou tout au moins qu'il les bannisse du royaume. Il n'a pas d'autre parti à prendre.» A ces mots, l'empereur se borne à hocher la tête. Mais les traîtres sont en grand courroux et ne songent qu'à se venger. De l'avis d'Alori, cinq d'entre eux quittent sans bruit le palais pour aller s'embusquer sur la route d'Angers : ils surprendront Ferraut à son retour et le mettront à mort. Ferraut, cependant, continue à parler haut et à menacer le fils de Pépin.
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« Gaydon vous mande, lui dit-il enfin, qu'il a cessé d'être votre homme et ne tient plus de vous la valeur d'un angevin. » Puis il se baisse, prend à terre un rameau de pin et le jette au roi en signe de défi. Le rameau tombe sur la coupe de Charles, qui était remplie de vin empoisonné, et le vin se répand sur l'hermine impériale. L'empereur ne dit mot, mais sa colère est grande. Il tient à la main un couteau acéré ; il le serre en branlant la tête et va le lancer sur Ferraut, quand le duc Naimes et Ogier lui rappellent qu'un messager est inviolable. Il se calme, rend justice à la fermeté de Ferraut, et ne laisse pas non plus de regretter l'amitié de Gaydon. P. 107-1 10.
Parmi les traîtres qui n'ont pas quitté la table est Hardré, neveu d'Alori et de Guirré , celui-là même qui tout à l'heure, sur l'ordre d'Alori, a rempli de vin empoisonné la coupe de l'empereur, dont la mort était assurée sans le, défi de Ferraut. Le vil coquin ose lever la tête et poursuivre de ses outrages le messager de Gaydon. Ferraut s'apprête à le châtier; mais son épée est retenue dans le fourreau par le duc Naimes et par Ogier. « Mauvais serf racheté, lui dit Ferraut, ce n'est pas Charles qui t'eût sauvé. N'étaient Ogier et Naimes, je t'aurais fendu jusqu'au nœud du baudrier. * Puis s'adressant à Charles : « Roi, je ne te cacherai pas mon nom : je suis Ferraut, neveu du preux Gaydon ! » A ces mots, il salue courtoisement Ogier et Naimes, défie de nouveau le roi et sort du palais.
Ce n'est pas sans regret que Charlemagne voit partir si librement ce messager au langage outrageux. Alori s'offre à le poursuivre ; mais « ce serait une
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grande vilenie, » dit le duc Naimes. En ce moment , Pun des traîtres vient à grands cris dénoncer Ferraut comme un meurtrier : le portier est mort; c'est lui qui Ta tué. « Aux armes ! » s'écrie Charles, transporté de colère. « Qu'on coure après lui et qu'on me le ramène. Il sera pendu! rien ne pourra le sauver. » P. i io- i 13.
Pendant qu'on s'élance à sa poursuite, Ferraut tombe dans l'embuscade que les traîtres lui ont dressée. De cinq il en tue deux, coupe un bras au troisième, met en fuite les deux autres et reprend sa route. — Il rencontre bientôt un chevalier suivi d'un écuyer qui avait au poing un autour et menait un cheval d'une beauté sans pareille. Ferraut regarde le destrier d'un œil de convoitise, s'approche du chevalier et lui demande où il mène cette belle bête. « Au roi de France, répond le chevalier, en acquit d'une rente que lui doivent les Toulousains. Je lui porte aussi cet autour pour aller en rivière. Ce message me vaut cent marcs. — Il vous faut, reprend Ferraut, m'abandonner et le cheval et l'autour; je veux faire présent de l'oiseau à un mien cousin, et quant au cheval, Charlemagne ne lui fera jamais mettre ni selle ni étrier. Il est à moi. Retournez chez vous et vivez-y en paix de vos rentes. — Ce ne sera pas sans combat, » répond le chevalier. Ferraut accepte le défi, met l'épée à la main, coupe le poing gauche à son adversaire, s'empare du cheval et de l'autour et part au galop. P. 1 1 3- 1 1 8.
Plus loin, à la lisière d'un grand bois, il arrive près d'un manoir sans tour ni château. Sur la motte s'élevait un seul bâtiment carré , entouré de fossés nouvellement creusés. Une belle jeune fille, sans cotte ni
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manteau et vêtue seulement d'un bliaut, était assise devant la porte. Elle se lève en voyant Ferraut. Il la salue et s'arrête : « Dame, lui demande-t-il, à qui est ce manoir? — A mon père, seigneur, » répond la jeune fille. La nuit s'approche; elle lui offre l'hospitalité. Son père, dit-elle, est en rivière ; il sera de retour avant compiles. Il chasse à l'oiseau et vit de cette chasse, lui et les siens. Il n'ose avoir de chiens courants, bien qu'il en ait grande envie ; mais l'empereur le lui défend. « C'est une race maudite qui en est cause ; c'est Alori, c'est Guimar et toute leur lignée qui ont dépouillé mon seigneur, dit la pucelle, et lui ont fait enlever le droit de chasser à courre. » A ces mots, elle pleure et, les larmes aux yeux, prie doucement Ferraut d'accepter l'hospitalité qu'elle lui offre. Il sera bien accueilli et rien ne lui manquera, ni pour lui ni pour ses chevaux. Ferraut la remercie. Il s'arrêterait volontiers, car le soleil est sur son déclin ; mais il craint d'être poursuivi et la maison lui paraît faible. Il ira donc plus loin, mais non sans reconnaître l'offre gracieuse de la belle. « Tenez, pucelle, lui dit-il en lui présentant son autour, quand votre père sera revenu , dites-lui que celui qui vous donna cet oiseau lui rendra sa terre et détruira Alori avec tout ce qu'il y a de traîtres à la cour. » La jeune fille s'incline profondément. Ferraut prend congé d'elle et poursuit son chemin à travers la forêt. Il y trouve asile chez un bûcheron, où il passe la nuit. P. 1 1 8- 1 2 i .
Le lendemain, il rencontre chemin faisant un écuyer, auquel il demande d'où il vient, où il va. L'écuyer a peur, le voyant armé; il lui répond : a Seigneur, vous saurez la vérité. Je suis écuyer du vaillant Isoré,
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sire de Mayence. Mon maître envoie à Charlemagne quatre sommiers chargés d'argent. Il est proche parent d'Aloriet de Hardré, auxquels il doit venir en aide, et mande à l'empereur que, l'été prochain, ils iront prendre Gaydon dans sa cité d'Angers pour le mettre à mort lui et les siens. C'est Alori qui a préparé le coup, et Charles, aveuglé par les présents de mon maître, y donne son assentiment. Je devance quatre barons qui escortent le riche convoi, et s'en viennent secrètement par cette vallée. » Ferraut l'entend et rend grâce à Dieu. Il dirige son cheval du côté où viennent les barons, s'arrête un instant à un prieuré où il confie au portier le destrier qu'il a conquis, et presse si bien sa monture qu'il ne tarde pas à rencontrer les quatre barons et leur convoi. « Vous n'irez pas plus loin, leur crie-t-il ; j'aurai votre trésor sans vous en savoir gré et je le donnerai au preux Gaydon.» A ces mots, il s'élance sur eux, tue le premier qu'il atteint, est blessé par les trois autres, mais réussit à les mettre hors de combat, s'empare de leurs chevaux, pousse les sommiers vers le prieuré, où il a laissé son beau destrier; le reprend, donne à la maison l'un des quatre chevaux que montaient les barons, en envoie deux autres, par un moine, à la pucelle qu'il a déjà gratifiée de son autour, et le quatrième au bûcheron, son hôte de la dernière nuit. Il prend en main le destrier, et précédé des sommiers dont il hâte la marche, il s'achemine vers Angers. P. 121-124.
Cependant Renaut , le messager de Charlemagne, est arrivé à Angers; il a sommé Gaydon de comparaître à Laon, pour se soumettre au jugement des barons. Mais le duc ne l'entend point ainsi : il veut Gaydon. e
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que les traîtres lui soient livrés ; c'est son dernier mot. Renaut est congédié si rudement qu'il craint d'être poursuivi, mais bien à tort. S'il n'a que Gaydon à redouter, il peut s'en retourner en sûreté. P. 124-
Ferraut continue fièrement à chevaucher; mais son cheval commence à chopper. Il s'est déjà abattu trois fois, au grand déplaisir du baron, qui ne l'a jamais vu plier ainsi. Vers le soir, il aperçoit un château dont il s'approche et voit sur le pont un chevalier qui revenait de la chasse. Mais il n'y alla jamais que pour épier l'occasion de mal faire. Il était neveu de Hardré, de Ganelon et de Rahier, cousin de Macaire, d'Amboin et de Manessier, le plus fieffé coquin qui se pût voir au monde. Hertaut était son nom; que Dieu le maudisse! Le traître avait pour femme une fille du duc Bérenger, cousine de Gaydon, de Naimes et d'Ogier. Elle lui avait donné un fils digne de toute estime, car il ne pouvait trouver grâce aux yeux de son père, qui le haïssait au point de lui accorder à grand'peine sa nourriture. Hertaut voit venir Ferraut et se prend aussitôt à convoiter le destrier qu'il a en main et les sommiers qu'il pousse devant lui. Il va à sa rencontre avec trois des siens et l'aborde courtoisement : « Seigneur, lui dit-il , faites-moi la grâce de m'apprendre où vous allez ainsi. Parle Dieu de justice, j'ai grand sujet de m'étonner de vous voir sans écuyer.» Ferraut ne lui cache pas qu'il est messager de Gaydon, qu'il revient de porter un défi à Charles de France, qu'il est tombé à son retour dans une embuscade, mais qu'il a bien châtié ceux qui pensaient le mettre à mort. Hertaut ne peut l'entendre de sang-froid, il
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le couperait en morceaux s'il osait; mais il se contient et se promet d'en tirer vengeance par trahison : « Seigneur, lui dit-il, voici le soleil qui se couche : il est temps de prendre gîte. J'aurai plaisir à être votre hôte pour l'amour du duc Gaydon, à qui jadis j'ai été très-cher. » En lui-même il se dit : « Dieu me damne si ce soir, à l'heure du coucher, je ne te fais couper tous les membres. » Puis il ajoute : « Je puis bien vous assurer que depuis longtemps je n'ai eu un hôte qui me fût plus agréable. » Ce qu'il en dit est pour le mieux tromper. Si celui qui doit juger le monde n'y pourvoit, Gaydon ne reverra jamais son messager. Ferraut descend. Il ne manque pas de gens pour lui tenir l'étrier. Chevaux et sommiers sont mis à l'écurie; le trésor est déposé en lieu sûr par les soins de Hertaut. Ferraut ne sut pas se tenir sur ses gardes : il se dépouilla de ses armes. Mieux valait les conserver ; mais on l'a dit souvent : de trahison nul ne se peut garder. P. 125-128.
Hertaut introduit son hôte dans le château, dont la dame le salue courtoisement. « Asseyez-vous, beau sire, » dit le traître au baron ; puis tout bas il dit à sa femme : « Prenez à part ce chevalier, faites-lui passer le temps, devisez et contez-lui des histoires jusqu'à ce que je sois armé. C'est Ferraut, mon ennemi mortel ; il ist neveu de Gaydon, qui a tué mon oncle Thibaut : je ne mangerai pas qu'il ne soit démembré. » La dame l'entend et change de visage. « Sire, dit- elle, ce serait déloyauté que de lui faire aucun mal après l'avoir accueilli comme un hôte; vous seriez à tout jamais proclamé traître. Faites mieux : rendez-lui son armure, congédiez-le et le défiez quand il sera dehors.
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Alors, si vous le tuez, vous serez sans reproche. — Vous vous moquez, répond Hertaut; une fois armé et monté, il m'échapperait. Mais c'est pour m'outrager que vous me parlez ainsi, je le vois bien, et mal vous en a pris, par ma moustache grise ! » A ces mots, il lui donne du poing par le nez si rudement que le sang en jaillit. La dame se soumet : « Sire, dit-elle, faites votre plaisir. » Hertaut emmène avec lui dix chevaliers dans une chambre, les fait armer et leur confie son dessein de mettre Ferraut à mort. P. 128-129.
Cependant, la bonne dame est venue s'asseoir près de Ferraut. Elle soupire et pleure. « Qu'avez-vous, madame ?» lui demande Ferraut tout ému. Elle l'informe du danger qui le menace. « Si j'avais mes armes, dit Ferraut, je saurais me défendre; mais j'ignore où on les a mises. — Vous les aurez, » répond la dame. Elle appelle Savari, son fils: « Ce chevalier, lui dit-elle, est trahi par ton père qui l'a reçu comme un hôte et s'apprête à lui donner la mort. » Le damoiseau va en hâte chercher les armes de Ferraut, qui s'en saisit, se retire sous Tare d'une voûte et s'y assied, son épée sur les genoux. — Voici venir Hertaut; que Dieu le maudisse! Il trouve Ferraut en armes et pense en crever de rage. « Ah ! vilaine salope, s'écrie-t-il, vous vous repentirez de m'avoir joué ce tour ! — Père, lui dit Savari , de grâce, ne faites rien à votre honte. Vous êtes l'hôte de ce chevalier; épargnez-le ou sinon vous ne serez jamais écouté en haute cour. C'est le vassal du duc Gaydon, c'est son neveu. Si vous lui faites mal, vous en porterez la peine : la trahison finit toujours par être punie.» A ces paroles, Hertaut devient tout rouge
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de colère : «Tais-toi, dit-il à son fils, et puisse Dieu te confondre ! Je te renie : jamais tu ne fus à moi ! — Par le Dieu de paradis, répond Savari , c'est un deuil pour moi que vous soyez le mari de ma mère. Puisse le Dieu qui pardonna à Longis défendre ce chevalier contre vous et lui donner l'avantage ! — Noble damoiseau, dit Ferraut, si Dieu permet que je sorte d'ici, tu seras un jour récompensé comme tu le mérites.» A ces mots, Ferraut est assailli par les traîtres. Il en tue deux et se défend contre les autres comme un sanglier contre les chiens ; mais il va tomber entre leurs mains, lorsque Savari accourt à son aide. A eux deux ils viennent à bout des traîtres et les chassent du château. P. 129-133.
« Aux armes ! s'écrie Hertaut, aux armes ! mes hommes. •» A cet appel, tous les bourgeois se sont armés et sont accourus au nombre de plus de quinze cents. Hertaut les anime de sa colère et les lance à l'assaut de son château. — Défis et menaces des deux parts. — Ferraut sort jusqu'à l'entrée; grand nombre des traîtres courent à lui et montent sur le pont. Mauvaise affaire pour ceux qu'il atteint. A l'un il coupe le poing; il en tue d'autres, puis saisit la chaîne du pont, la tire, et plus de trente de ses ennemis tombent dans le fossé, qui n'en sortiront jamais, si on ne les y repêche. « Ne vous échauffez pas, leur crie Ferraut, mais prenez votre bain doucement, à longs traits. — Père, dit Savari, tire les de là, ce serait vilenie que de les laisser noyer. » Hertaut, furieux, jure qu'ils le lui payeront. Le fossé est franchi sur des claies; les échelles sont dressées contre le donjon, et plus de trente assaillans sont déjà parvenus jusqu'aux cré-
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neaux, au grand effroi de la châtelaine qui pleure et s'arrache les cheveux, lorsque Ferraut, aidé de Savari, jette sur eux une poutre qui les précipite au fond du fossé. « Qu'ils boivent, dit Ferraut, il ne leur en coûtera rien. — Père, ajoute Savari, ils nous ont accordé trêve. Puisse-t-il en être ainsi de tous ceux qui nous veulent mal. » P. 133-135.
La nuit est venue. Les traîtres font le guet autour du château pour recommencer l'assaut le lendemain. Cependant, Ferraut dit à Savari : « Sire damoiseau, par saint Marcel, nous sommes en mauvaise passe, car nous ne pouvons espérer aucun secours. Si Gaydon le savait, avant demain soir on verrait ici bien des lances. » Savari s'offre à partir pour Angers. — Il part, réussit à se frayer passage à travers les assiégeants, arrive le lendemain matin au palais du duc et le conjure d'accourir en toute hâte au secours de Ferraut. A la nouvelle du danger qui menace son neveu, Gaydon fait armer ses hommes, monte à cheval et s'élance à la suite du jeune Savari qui le guide.
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A l'aube du jour, Hertaut a donné le signal d'un nouvel assaut. Les échelles sont dressées contre le château. Ferraut en saisit une, chargée de vingt assaillants, la renverse dans le fossé et s'écrie : « L'eau n'est point salée, buvez-en à discrétion ; on ne vous la portera pas en compte. » Hertaut, furieux, jure de se venger et fait miner le donjon. Ses gens y pénètrent et la dame du château tombe entre leurs mains. Ferraut veut la délivrer et tombe lui-même au pouvoir de ses ennemis. Il sera pendu comme un larron; Hertaut l'a juré, et le traître jure aussi de faire brûler
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sa femme. Des fourches sont dressées, un bûcher est allumé. « Pendons d'abord celui-ci, dit Bérenger, et puis nous brûlerons votre femme. — J'y consens, » dit Hertaut ; et déjà Ferraut a le pied sur l'échelle, déjà Hertaut a saisi le cordon lorsque Gaydon arrive à une portée d'arc en avant des siens, la lance à la main et piquant son cheval des éperons dorés. En un instant , les traîtres sont mis en fuite et Ferraut est délivré. C'est Amaufroi qui lui débande les yeux et le dégage des liens qui l'étreignent. « Cousin, dit-il , vous avez eu le frisson ? — Oui, sur ma tête , dit Ferraut; je ne me suis jamais vu si près de la mort; mais j'en tirerai vengeance, si je puis. » Il aperçoit près de lui ses armes et son destrier, s'en saisit et, plus terrible que tigre ni lion, se précipite sur ses ennemis. Il atteint Hertaut près du donjon où il cherche un refuge, le saisit par le heaume et le conduit à Gaydon. Le traître est pendu sur l'heure. « Père, lui dit Savari, voilà le prix de la trahison. Si vous étiez un homme loyal, votre mort serait pour moi un grand deuil; mais je n'en fais pas plus de compte que d'un bouton. » A ces mots, le damoiseau court à sa mère et la délie : « Dame, lui dit Gaydon, ne regrettez point votre époux; nous vous marierons bien, et de votre fils nous ferons un chevalier. — Et nous, dit Savari, nous vous ferons bon service. » — Ainsi fit-il plus tard, comme le dit la chanson. P. 1 38-141 .
Ferraut retrouve dans le château et son beau cheval et ses sommiers chargés d'or. Il rend compte au duc de son message. Dieu ! comme chacun admire le destrier qu'il a conquis! « Sur ma foi de chrétien, dit Amaufroi, si j'avais ce cheval rapide, quelles peines
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endurerait le roi Charles, et Alori , et Fouques , et Hardré, et tous les traîtres de cette race de félons, que Dieu maudisse! — Eh bien, dit Ferraut, c'est ce qu'on verra à l'épreuve. Vous aurez le cheval à cette condition que, si nous combattons contre les traîtres, vous me livrerez le destrier d'Alori. » Amaufroi accepte, et la gageure met en gaieté les barons ; mais plus tard elle sera payée cher. — Le château et le bourg sont détruits et livrés aux flammes. Gaydon rentre à Angers avec ses compagnons, et la nuit suivante se passe en fêtes et en jeux. P. 142-143.
Cependant Charlemagne, déjà courroucé par le meurtre du portier que Ferraut lui a tué, entre en un courroux plus grand encore lorsque Amboin et Fouques lui rapportent les corps de ceux de leurs compagnons qui ont péri de la même main. L'empereur jure, par saint Denis, que de sa vie il n'aura joie si on ne lui livre Gaydon mort ou captif. Le duc Naimes lui répond tout bas : « Puisse Dieu l'en préserver et lui permettre de recouvrer votre amitié! » P. 143-144.
Notre empereur a le cœur triste et sombre; mais avant la fin du jour il sera encore plus dolent. Le chevalier à l'autour arrive à Orléans. Il raconte à Charles comment Ferraut lui a ravi et l'oiseau et le cheval de si grand prix qui lui était destiné. Il lui montre son bras où manque le poing que Ferraut a abattu sous le tranchant de son épée. Charles l'entend et grand est son émoi. — Puis voici venir ceux qui lui amenaient les sommiers chargés de richesses; ils lui apprennent la perte qu'il a faite. Ce n'est pas de sang-froid que Charles les entend ; il jure par le Dieu tout-puissant qu'il ira assiéger le duc Gaydon. Mal-
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heur à lui s'il est pris : son orgueil sera bientôt rabattu ; et pour Ferraut, Charles n'en fera point son héritier. — Enfin arrive le messager que l'empereur a dépêché à Angers; il lui rapporte la fière réponse de Gaydon. Charles l'entend et peu s'en faut qu'il n'en devienne enragé. Il mande ses barons ; il mande Gaifier et Othon de Pavie, Huon de Valence, fils d'Elie , Thierry d'Ardenne, Richard de Normandie, et le roi Loth d'Angleterre, et Gilemer d'Ecosse. Il n'oublie pas le frère de Naimes, le duc Beuve sans barbe. Enfin il ordonne à Naimes lui-même et à Ogier de rassembler leurs vassaux. Autant en dit- il aux traîtres, que Dieu maudisse. Ils rassemblent tant de gens, chacun de leur côté, que la cité d'Orléans en est toute remplie. On n'avait jamais vu pareille armée. Elle campe dans les prairies qui entourent la ville. Que de tentes on y peut voir ! que d'écus tout brillants d'or, que d'enseignes de soie d'Almerie, que de destriers et de mulets de Syrie ! que de chevaliers, que de vassaux qui ont engagé leurs terres ! que de grands ribauds à la panse brûlée, à l'accoutrement hideux, que de jongleurs, que de filles de joie qui auraient bientôt vidé la plus grande bourse ! Pareilles gens n'ont guère souci de la paix ; ils n'ont l'oreille ouverte qu'aux cris de guerre et les préfèrent aux chants de none et de compiles. Ils ont tôt fait de prendre une charrue ou de brûler un manoir, et aiment mieux une ville en flammes que deux cités qui se rendent sans assaut. — Que Dieu protège Gaydon ! S'il n'a pour lui le fils de sainte Marie, le duc a fait grande folie de guerroyer contre le roi. P. 144-146. Un espion vient lui annoncer à Angers qu'on n'a
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jamais vu d'armée comme celle que vient d'assembler Charles de Saint-Denis. A cette nouvelle, il mande Gui d'Anjou, seigneur de Nantes, et Gautier, et Hugues d'Auvergne, et Morant de Riviers. Tous viennent sans se faire prier. Dans le même temps, Bertrand, fils du duc Naimes, dit à son frère Richier: a Frère, nous ne pouvons voir sans peine le roi Charles porter la guerre et la destruction dans le duché de Gaydon. Appelons à nous, avec leurs vassaux, Berart de Montdidier, Estout de Langres, et le fier Vivien , et Milon, et Régnier, et Girart de Nevers, puis avec eux allons secourir Gaydon. C'est notre cousin , il doit nous être cher, et nous ne tenons rien de Charlemagne. » Richier est du même sentiment. A l'appel des deux frères se rendent les barons qu'ils ont fait mander, suivis de maints vaillants chevaliers. Celui qui en amène le moins en a deux mille à sa suite, bien armés et bien montés. Ils s'assemblent à Tours et de là se rendent à Angers, où Gaydon les reçoit à bras ouverts. — Ici va s'accroître l'intérêt de la chanson qui raconte la lutte des fils contre leurs pères. P. 146-147.
Arrivée de Charles sous les murs d'Angers. — C'est Alori qui commande l'avant-garde et porte l'oriflamme du roi de Saint-Denis. Il est accompagné de Sanson et d'Amauguin, de Guimar, de Hardré, de Fouques et de Gui. Tous ces traîtres maudits ont bien avec eux vingt mille des leurs. Alori apprend qu'Amaufroi s'est vanté de lui enlever son cheval pour le livrer à Ferraut. « Folle entreprise, dit-il aux siens; si Amaufroi a affaire à vous, n'ayez garde de lui laisser la vie. » — En apercevant l'armée de Charles,
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Gaydon sort d'Angers à la tête de la sienne. Parmi ses compagnons est Gautier, le gentil vavasseur, revêtu d'un haubert aux fortes mailles. — Le duc fait prendre position à son armée. Amaufroi met en bataille ceux qu'il commande. Il porte une manche plissée à petits plis que lui envoya naguère son amie. Il n'oubliera pas la promesse qu'il a faite à Ferraut. Gaydon lui accorde la faveur de frapper le premier coup. C'est un coup mortel pour l'un des traîtres, un neveu de Hardré, un frère de Macaire. Amaufroi le transperce et l'étend roide mort. Alori s'en venge en tuant un parent de Gaydon; puis Amaufroi et lui se défient et commencent une terrible joute. Amaufroi s'acquitte de sa promesse ; il désarçonne son ennemi, lui enlève son cheval et l'envoie à Ferraut. Ferraut en fait don au fils de Hertaut, au jeune Savari qui l'a bien mérité. Aux cris de rage d'Alori, les traîtres se jettent sur Amaufroi. et, si Dieu n'en a pitié, il ne reverra jamais ni parents ni amis. Il est désarçonné à son tour ; deux de ses neveux sont faits prisonniers, et lui-même va tomber aux mains de ses ennemis, lorsqu'il appelle à son aide et Ferraut et Gaydon. Ferraut accourt avec quatre raille des siens. Amaufroi est délivré et remonte sur son destrier, prêt à faire payer cher aux traîtres les transes par où il vient de passer. Ferraut et lui s'escriment à qui mieux mieux. Ils sont blessés tous deux et en grand danger d'être pris, lorsque Riol, Estout de Langres et Morant de Riviers , avec dix mille des leurs , viennent les dégager, et livrent un combat qui laissa mainte dame sans mari et maint enfant orphelin. — Récit du combat. — Mort du traître Guinemant, l'empoisonneur,
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tué par Hugues d'Auvergne. — Les malins esprits viennent se saisir de son âme, se la jettent l'un à l'autre et la vont ainsi ballottant l'espace de plus d'un arpent; ce que voyant, les traîtres disent : «Seigneurs barons, réjouissez-vous, ce sont les anges qui l'emportent en chantant. » Mais Hardré, l'un d'eux, ne peut s'empêcher d'ajouter : « Je m'en étonne fort ; si c'étaient des anges, on les verrait voler. » P. 147-160.
La bataille continue. — Épisodes divers. — Charles menace de son courroux le duc Naimes et les autres barons du lignage de Gaydon, s'il les voit faiblir dans cette lutte contre un des leurs. — Noble réponse du duc Naimes. : «C'est une vaine crainte, dit-il: la loyauté avant la parenté ! et jamais notre lignage n'a failli à sa foi.» Gaydon adresse à l'empereur de durs reproches : «C'est folie, lui dit-il, que de soutenir les traîtres qui ont couvert la France de honte ; c'est vendre la mort de votre neveu Roland que d'accepter une part de leurs richesses. Un jour viendra où vous les maudirez.» A ces mots, Gaydon pique son cheval, court vers ses deux neveux Ferraut et Amaufroi, qui sont serrés de près par leurs ennemis, les délivre et s'écrie en poussant son cri de guerre : « Frappez, francs chevaliers ! que Charlemagne, le vieux roi assoté, ne puisse pas dire ce soir dans sa tente qu'il n'a trouvé en nous que des valets. » Charles l'entend et fond sur lui. Tous deux brisent leurs lances sans se blesser et sans perdre les arçons, puis ils mettent I'épée à la main ; mais Charles n'est pas seul en face du duc : les traîtres entourent Gaydon et le serrent de si près qu'il tombe de cheval. Il se relève, se couvre de son écu et appelle à son aide en poussant trois fois son
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cri de guerre : « Valie ! » A sa voix accourent les deux fils du duc Naimes, Bertrand et Richier, et Estout de Langres, et Bernard et Vivien. Bertrand ne veut pas jouter contre son père qu'il reconnaît; il va frapper Ogier. — Joute de Bertrand et d'Ogier. — Le Danois reçoit un terrible coup de Pépée que fit jadis forger Hérode pour le massacre des Innocents. Son écu, son heaume ni sa coiffe n'y peuvent résister, et luimême , sans un mouvement de retraite, était pourfendu jusqu'à la ceinture. A cette vue le duc Naimes et maint autre baron se précipitent au secours du brave Danois. Mais de l'autre part accourent aussi et Bérart de Montdidier, et Richier, le frère de Bertrand, et Estout de Langres, et Milon et Régnier, et Vivien d'Aigremont, et Savari, et Guiart. Autant de fils qui vont jouter contre leurs pères dont aucun ne reconnaît son héritier, car les enfants avaient fait changer leurs armes. Ils n'épargnèrent point leurs pères, mais il advint comme à souhait que leurs lances se brisèrent dans la rencontre et que les pères furent seulement désarçonnés par la violence du choc. Il n'en demeura pas un à cheval, et chacun perdit son destrier. « Quels diables nous ont envoyé pareils soudards?» s'écrie le duc Naimes, à la grande joie des enfants qui l'entendent. Ils rendent à leurs pères les chevaux qu'ils viennent de leur prendre et s'en vont en riant sans pousser les choses plus loin. Gaydon, hors de danger, est remonté sur son destrier. La nuit approche; il donne le signal de la retraite et rentre à Angers, emmenant le Danois prisonnier. Lui et Bertrand ont si longtemps combattu, que leurs heaumes sont en pièces et qu'il ne leur reste pas assez de leurs
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écus pour en faire usage. Mais , s'il a pris Ogier, le duc a laissé son neveu Ferraut aux mains de Charlemagne, qui fait dresser sa tente et camper son armée sur les prés qui entourent la ville. P. 160-167.
En arrivant au palais du duc, les jeunes chevaliers qui ont pris Ogier l'enferment dans une chambre pour qu'il ne puisse les reconnaître, mais ils le font servir avec honneur. Les barons se dépouillent de leurs armures et se lamentent de ne plus voir Ferraut parmi eux. Le vieux Riol prend la parole pour les admonester : «On ne guerroie pas, dit-il, sans le payer cher parfois, et il ne fait jamais bon entrer en lutte avec son seigneur. Charles vous a fait dire naguère qu'il entendrait tous vos griefs et y ferait droit volontiers. Je vous ai vus répondre par un refus orgueilleux et vous ne daignâtes point écouter son messager. L'orgueil ne va pas loin. Et ce que j'en dis n'est pas par couardise, veuillez le croire, car si l'on en vient aux mains, vous me verrez jouter au premier rang. Mais c'est votre honneur qui me touche, et c'est pourquoi je vous conseille de vous livrer aux ris et aux jeux, car j'aperçois ici nombre de jeunes bacheliers qui ne demandent que la joie et la danse. S'ils vous voient courroucés et troublés, ils en perdront courage. L'empereur a pris Ferraut, mais vous avez le Danois ; livrez l'un en échange de l'autre et vous le rachèterez facilement. » Gaydon accueille avec joie cette espérance et se jette au cou de son conseiller. Les tables sont mises et le dîner servi. P. 167-169.
De son côté, Charlemagne est en grand souci d'avoir laissé Ogier aux mains de ses ennemis ; mais la capture de Ferraut adoucit sa douleur. Autour de
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l'empereur se pressent les traîtres; sa tente en est toute pleine. Ils voient Ferraut assis sur un tapis, et près de lui le duc Naimes, Thierry, Hugues de Langres et Geoffroi de Senlis. Hardré ne peut se contenir : «Par Dieu, roi, dit-il à Charles, il m'est avis qu'il vous'faut faire du mal pour être chéri de vous, témoin Ferraut que voici, qui vous a outragé, qui a tué votre portier, qui a fait tomber dans un guet-apens Haguenon, Rahier et Henri, et a coupé le poing à mon neveu Fouques. Mais, par celui qui pardonna à Longis, si vous m'en croyez, il sera pendu demain à midi. » A ces mots, Ferraut bondit et s'écrie : a Traître, vous en avez menti ! par le Dieu de paradis, je ne fus jamais coupable de trahison; ce que j'ai fait, je l'ai fait seul, sans guet-apens et pour ma défense.» Il dit, se jette sur Hardré, lui arrache plus de cent poils de la moustache, et d'un coup de poing en pleine poitrine le renverse tout étourdi. Assailli par les traîtres, Ferraut ramasse un bâton et se défend vaillamment ; mais c'en serait fait de lui si Charles ne mettait fin à cette mêlée. — L'empereur demande conseil au duc Naimes; le duc est d'avis de rendre Ferraut et de demander Ogier en échange. «Si vous y réussissiez, dit Charles, sachez que je m'en réjouirais fort.» Mais ce n'est pas le compte de Hardré; il met la rnain sur l'épaule de Gui d'Hautefeuille et lui dit : « Beau neveu, tu dois être le chef de mon lignage; tu es jeune, grand, beau, fort et bien taillé; tu vois là Ferraut qui m'a tiré la moustache : je n'aurai jamais de joie que je n'en sois vengé. Va donc l'appeler en combat singulier; car si tu pouvais le tuer ou le blesser, Ogier serait mis à mort par représailles et
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ensuite ta paix serait bientôt faite. Nous nous délivrerions par la mort de Charlemagne, du ducNaimes et de Thierry, et je serais consolé de la perte de Ganelon et de Thibaut.» Gui d'Hautefeuille se rend à la prière de son oncle ; il s'approche de Charlemagne, accuse Ferraut de trahison et remet à l'empereur son gage de bataille. — Démenti de Ferraut. — Il livre aussi son gage. L'empereur demande à chacun ses cautions. Quatre comtes du lignage de Hardré se présentent pour Gui d'Hautefeuille. «Sire, dit Ferraut à Charlemagne, faites-moi pendre haut et court si je ne contrains ce traître à retirer son accusation. — Ce n'est point assez, dit l'empereur, il me faut des cautions.» A ces mots, voici venir Renaut d'Aubépin. Il dit à Charles : « Sire, quand j'allais porter votre message au duc Gaydon, je rencontrai ce chevalier seul et sans écuyer; il m'entendit outrager son seigneur et me courut sus l'épée à la main. Un combat terrible commença entre nous où je crois que j'aurais laissé la vie, si Dieu n'eût envoyé là un chevalier qui nous sépara. Alors mon adversaire se montra si courtois envers moi, qu'il me sera cher à jamais. Je veux lui rendre aujourd'hui le prix de cette courtoisie : je vous conjure de m'agréer comme sa caution. — Et moi avec lui, ajoute Naimes de Bavière. — J'y consens, répond Charles, à condition que vous me le ramènerez demain avec le jour. » — Échange de menaces et de défis entre les deux adversaires. — Le duc Naimes emmène Ferraut dans sa tente. Gui d'Hautefeuille rentre dans la sienne avec Amboin , Hardré et cent autres traîtres. Là, ils forment le projet d'embusquer le lendemain mille hommes d'armes
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dans un fourré près de la ville pour courir au secours de Gui s'ils le voient en danger. — Le matin, au lever du soleil, les embûches étaient dressées. P. 169-175. A la même heure, Gaydon se lève et, entouré des siens, va entendre la messe au moutier Saint-Vincent. Au sortir de l'église, il tient conseil et propose à ses hommes de se remettre aux champs pour recommencer la bataille. Si son neveu ne lui est rendu sain et sauf, il fera périr Ogier. Tous s'accordent à le suivre, excepté le vieux Riol. Il conseille au duc de dépêcher à l'empereur un messager pour lui offrir l'échange des deux prisonniers et lui demander la paix. Son avis est adopté. C'est le jeune Savari, le sauveur de Ferraut, qui est choisi pour porter ce message. — Il s'arme et part. Arrivé devant Charlemagne, il commence par appeler la colère de Dieu sur les traîtres qui ont allumé la guerre entre le duc et l'empereur. Hardré ne peut l'entendre de sang-froid ; il détache aussitôt cinq des siens et leur ordonne d'aller s'embusquer sur le chemin du messager pour le mettre à mort, lorsqu'il retournera à Angers. — Savari propose l'échange des prisonniers. « J'y consentirais volontiers, dit Charles, et je renverrais Ferraut avant la nuit, si je n'avais reçu de lui hier un gage de bataille. Gui d'Hautefeuille l'a accusé de meurtre ; il doit s'en défendre Tépée à la main; mais, si je puis, je les amènerai à composition. Le Danois est votre prisonnier; pour rien au monde je ne voudrais que sa vie fût en danger, et je sais que Gaydon ne manquerait pas de le faire mettre à mort s'il arrivait malheur à Ferraut.» — Hardré entend ces paroles et pense en perdre le sens. Il dépêche l'un des siens pour hâter l'arrivée de Gui Gaydon. f
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d'Hautefeuille. — Gui arrive et requiert le eombat. L'empereur l'adjure de l'ajourner jusqu'au moment où Ogier sera rendu. « Voulez-vous donc ma honte?» répond Gui. Comme il dit ces mots arrivent Naimes de Bavière et Renaut d'Aubépin,qui amènent Ferraut devant l'empereur. «Sire, dit Naimes, voici Ferraut prêt à se défendre. — Naimes, répond Charles, j'ai déjà prié Gui et je le prie encore de consentir à une remise. — Sire, dit Gui, vos instances sont vaines; je n'y consentirai à aucun prix. Si je ne viens à bout de lui avant ce soir, je ne fais pas plus de cas de moi que d'un balai. — Par saint Eloi, dit Savari, si Ferraut veut le permettre, c'est moi qui combattrai contre vous, et si avant la nuit je ne vous ai défait, que Charles me fasse pendre et Ferraut avec moi. — Non, répond Ferraut, aucun autre que moi ne mettra fin à ce combat, et cependant, je le dis tout haut, nul chevalier plus hardi que vous n'entra jamais en lice.» Ferraut prie Savari de retourner près de Gaydon, de le rassurer et de lui recommander Ogier. Savari insiste pour que Ferraut soit délivré sans retard ; mais Gui d'Hautefeuille s'y oppose, ce Vassal, dit-il à Savari, pour une tour pleine d'or, Ferraut ne partirait pas sans avoir combattu ; car avant ce soir j'espère bien lui couper la tête avec mon épée. » Ferraut lui rend menace pour menace. Mais l'empereur fait taire les deux adversaires, ordonne que la bataille ait lieu sans plus tarder et décide que le vaincu sera pendu. « Malheur à Ogier, s'écrie Savari, si la trahison s'attaque à Ferraut ! » Il dit et part sans prendre congé du roi, mais après avoir deux fois embrassé Ferraut. — Il tombe, à son retour, dans l'embuscade qui l'at-
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tend, joute contre les traîtres, réussit à leur échapper et rentre blessé à Angers. P. 175-189.
II rend compte à Gaydon de son message et lui donne l'espoir que Ferraut lui sera rendu dès qu'il aura vidé sa querelle avec le traître qui l'accuse. Gaydon a écouté son messager; il lève la tête et ie voit couvert de sang. « D'où vient ce sang ? demandet-il. — Sire, répond Savari, après avoir quitté le pavillon de l'empereur, j'ai eu affaire à cinq traîtres qui me guettaient; ils m'ont blessé, mais, par saint Simon, ils n'y ont rien gagné, car en dépit d'eux je m'en suis tiré la vie sauve. — Aux armes ! s'écrie le duc, et courons sus à l'ennemi. Je n'aurai plus de joie que nous n'ayons repris Ferraut.» Mais Riol calme ce transport; il veut que le duc écoute sa raison et non sa colère. Gaydon s'incline devant la sagesse de son vieux conseiller. — Riol appelle Bertrand, le fils du duc Naimes, et six de ses jeunes compagnons; il leur ordonne de monter à cheval et d'aller au plus tôt avec deux mille hommes en armes s'embusquer près du champ 011 doit avoir lieu le combat pour porter secours à Ferraut, s'il était menacé par d'autres que son adversaire. Les jeunes damoiseaux obéissent et vont se poster non loin de l'embuscade des traîtres , sans que de part ni d'autre ils se voient ni s'entendent. En même temps s'arment Gaydon et le vieux Riol, et le preux Thyorin, et Rispeus de Nantes, et le comte Gui de Beaufort. Hugues d'Auvergne, Morant et Amaufroi sont avec eux. Le vavasseur Gautier y est aussi, accompagné de ses trois fils. Il jette avec mépris une lance que lui offre Savari. La lance tombe et se brise en deux tronçons. Gautier s'arme de sa
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massue, et jure par le roi de paradis que, s'il en peut assener un coup sur la tête de l'empereur, le heaume de Charles ne l'empêchera pas d'avoir la tête fracassée jusqu'à la poitrine. Les barons entendent ce propos et en rient aux éclats. P. 189-192.
Pendant que dans la cité s'arment Gaydon et les siens, l'empereur ordonne à Gui et à Ferraut de se préparer à la bataille. Le duc Naimes et Renaut d'Aubépin emmènent Ferraut, qui va entendre la messe au moutier Saint-Vincent. Au moment de l'élévation, il se prosterne et dit à haute voix : « Doux Jésus- Christ, comme il est vrai que c'est votre corps qu'on élève maintenant, et comme j'en ai la ferme croyance, daignez me garantir contre toute atteinte, car c'est à faux que je suis accusé de meurtre. » — Après la messe, Ferraut est armé par le duc Naimes et par Renaut d'Aubépin. — Indication des pièces de son armure. — Son épée est celle que portait Alexandre quand il conquit l'Orient. — On lui amène son bon destrier Ataignant, plus noir que l'encre. Il monte en selle sans se servir des étriers, fait un temps de course avec une grâce qui ravit tous ceux qui le regardent, puis revient au pas et, conduit par Naimes et par Renaut d'Aubépin qui, chacun d'un côté, tiennent son cheval par la bride, il va se présenter devant le pavillon de l'empereur. P. 192-194.
Gui d'Hautefeuille aussi est allé avec ses parents entendre la messe. N'était la honte, il y aurait manqué. C'est l'évêque Guirré qui officie, un de ses proches, de Mayence. Le service achevé, pendant lequel Gui n'a point invoqué l'aide de Dieu, l'évêque se dépouille de ses ornements et dit à Gui : a Beau
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neveu, écoutez-moi. Si vous voulez suivre mes conseils et mes recommandations, vous serez vainqueur. Et tout d'abord faites vœu de n'être jamais loyal envers qui que ce soit, de ne jamais garder votre foi envers votre seigneur lige, de trahir et de vendre les hommes loyaux, d'élever le mal et d'abaisser le bien. Si vous liez amitié avec quelqu'un, louez-le toujours en sa présence et le blâmez par derrière. Honnissez et raillez les pauvres gens, dépouillez les orphelins de leurs héritages et les veuves de leurs douaires. Soyez le soutien des meurtriers et des larrons. Ne portez jamais honneur à sainte Eglise , fuyez et esquivez prêtres et clercs, pillez reclus et moines, battez cordeliers et jacobins, jetez dans la boue les petits enfants, mordez-les à belles dents, et si l'on ne vous voit pas, étranglez-les de vos mains. Empoignez et malmenez les vieilles gens, ou, tout au moins, crachezleur au visage. Ravagez, détruisez les abbayes et laissez toutes les nonnes à l'abandon. En quelque lieu que vous soyez, mentez et parjurez- vous hardiment. Vous ne fausserez jamais votre foi que le jour où vous perdrez la main. Si vous mettez ces leçons à profit, vous n'avez point à redouter la défaite. — Oui, répond Gui, je les suivrai et ferai pis encore. — Le voilà bien confessé, dit Alori; s'il mourait maintenant, il serait sauvé! — Honneur à un tel prêtre! » dit Hardré. — Gui s'agenouille, se prosterne, et Pévêque, qui était tout pétri de mal, lui pardonne toutes ses faussetés à la condition qu'il ne se lassera pas d'y retomber. Gui se relève et s'arme. — Description de son armure. — Il monte à cheval, fait faire un tour à son destrier et s'attire l'admiration de tous, même
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celle de Ferraut : «Voyez, dit-il aux barons, quelle belle contenance! Que je voudrais lui ressembler, être aussi beau, aussi grand, aussi bien fait; je ne redouterais ni rois ni émirs. — Vous le craignez donc, Ferraut? lui dit le duc Naimes. — Par Dieu, sire, vous dites vrai. Se trouver en face d'un tel adversaire et ne le point redouter, ce serait folie; et toutefois avant ce soir vous verrez lequel de nous deux aura l'avantage. S'il avait le droit pour lui, je serais épouvanté, mais il a tort, et c'est là ce qui me rassure, avec la protection de Dieu. — Vous avez raison , » lui dit Naimes. P. 194-197.
A ces mots, Gui d'Hautefeuille, suivi de ses proches, vient aussi se présenter devant Charles, qui fait apporter pour recevoir les serments des deux adversaires les reliques de saint Léger et de saint Martin. 11 les fait placer sur un drap de soie façonné en échiquier où on les voit comme s'agiter. Qui se parjurera sur ces reliques ne sortira pas sain et sauf de la journée. L'empereur ordonne au duc Naimes de dicter aux deux barons agenouillés les serments qu'ils doivent prononcer. Le duc Naimes obéit et dit à Gui : « Levez la main. » Puis il la lui fait abaisser sur les reliques. « Répétez, ajoute-t-il, ce que je vais vous dire : Dieu, je vous prends à témoin que Ferraut s'est rendu coupable à Orléans du meurtre du portier, quand il alla s'acquitter du message de Gaydon, qu'à son retour il blessa traîtreusement Foucart et fit tuer de guet-apens mes cousins Haguenon et Rahier. Comme c'est la vérité, puissent aujourd'hui me venir en aide Dieu et tous les saints.» Gui répète ce serment, se baisse et veut baiser les reliques ; mais le traître n'en
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peut approcher. «Comme vous vous relevez parjure! » s'écrie Ferraut ; et à son tour il prête serment sous la dictée du duc Naimes, reçoit un démenti de Gui, le lui rend, baise les reliques, se signe et monte à cheval. Gui y monte aussi et les deux adversaires sont mis en présence. Ils se défient, piquent leurs chevaux et la lutte s'engage. Si terrible est le premier choc que les deux barons tombent évanouis sans pouls et sans haleine. « Chacun d'eux a trouvé son maître, » disent les gardes du camp. Un chevalier fait apporter de l'eau froide et les en arrose. Ils reviennent à eux tout éperdus et pensant Fun et l'autre avoir été frappés de la foudre ; puis ils redressent la tête, se regardent, se rappellent leur joute, se relèvent et recommencent à combattre l'épée à la main. — Récit du combat. — De leur embuscade les traîtres en suivent de l'œil tous les incidents. — Échange de coups, de menaces et d'injures entre les deux adversaires. — A la fin, Gui reçoit de Ferraut un tel coup d'épée qu'il chancelle et tombe à genoux. Ferraut se précipite sur lui, le terrasse, lui arrache son heaume, le frappe d'estoc au visage et va lui couper la tête, quand les traîtres sortent de leur embuscade. Ferraut, assailli, appelle à son aide les gardes du camp, qui viennent se ranger autour de lui ; mais ils ne sont que cent contre mille. Accablés par le nombre, ils sont défaits et Ferraut va périr: mais il est sauvé par les jeunes chevaliers que la prudence de Riol a fait armer pour surveiller la bataille. — Mêlée générale où tombe plus d'un traître. — Ferraut et Gui remontent à cheval et prennent part à la lutte. — Aux cris des combattants accourent en armes, avec leurs hommes, tous ceux des traîtres qui
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sont restés dans leurs tentes. Ils sont plus de vingt mille. — Ferraut et ses défenseurs soutiennent vaillamment le choc; mais les voilà de nouveau en grand danger. En ce moment arrive Gaydon, suivi de Savari et d'Amaufroi, de Riol et de Thiorin, de Rispeus de Nantes, de Morant et de Hugues, du vavasseur et de ses trois fils. Rude assaut pour les traîtres, grande joie pour Ferraut et pour ses compagnons qui entendent le duc pousser son cri de guerre. Le vavasseur anime ses fils : «Si vous ne vous montrez bien, leur dit-il, vous ferez aujourd'hui maigre chère; vous n'aurez que du lait bouilli sans œufs, et rien de plus pour vous farcir la panse; mais si je vous vois bien faire, par le Dieu de paradis, vous serez bien servis. Mouton, brebis, pois et fromage, vous aurez de tout en abondance; j'en prierai votre mère Alix.» Les barons l'entendent et en rient aux éclats sous leurs heaumes brunis. — Exploits du vavasseur et de ses fils. — Alori reconnaît Gautier, le montre à ses hommes et les lance contre lui : ce Sus au vilain! s'écrie t-il. — Par le fils de Marie, dit Gautier, il n'est de vilains que ceux qui font vilenies. Pour moi, je n'aimai jamais trahison ni fourberie; je ne portai jamais envie à personne et j'ai vécu de mon labeur; mais toi, l'on te connaît pour un félon ; la tromperie a été et sera toujours ton fait, et il y a longtemps que tu as mérité la hart. De par Gaydon, je te défie!» Il dit, pique son cheval, lève sa massue à deux mains, se jette sur les traîtres et fracasse la tête aux premiers qu'il atteint. Alori veut les venger et brise sa lance contre le vavasseur, qui tient bon. A son tour, Gautier va le frapper de sa terrible massue; mais Alori esquive le coup,
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passe derrière Gautier, atteint son cheval à la croupe et l'abat sur le pré. Dans la chute, la massue du vavasseur se brise ; il reste sans défense, mais ses trois fils, la hache à la main, charpentent autour de lui. P. 197-
Le bruit de la mêlée arrive jusqu'à l'empereur. a Aux armes, barons! s'écrie-t-il. Par saint Isaïe, si je puis me rendre maître de Gaydon, je le renfermerai en tel lieu que personne au monde ne l'en pourra tirer et que sa tête y deviendra aussi blanche que la barbe qui me pend sur la poitrine.» Les barons obéissent et montent à cheval. — Avant l'heure de complies mainte terre aura perdu son seigneur. — L'empereur et le duc sont de nouveau en présence et se livrent une seconde bataille, mais non sans quelque regret. Gaydon déplore l'ingratitude et la faiblesse de Charlemagne, et de son côté le fils de Pépin commence à désirer la paix et à s'accuser d'être venu dévaster les domaines du duc. — Après de nouveaux exploits, le vavasseur est blessé et fait prisonnier. — Douleur de ses fils. — Ils sont eux-mêmes en grand danger. Les deux fils du duc Naimes viennent à leur secours avec d'autres chevaliers et parviennent à les dégager, malgré les efforts d'Alori et de ses gens. — Les traîtres sont sur le point de prendre la fuite quand Charlemagne, suivi de ses principaux barons, vient leur épargner cette honte en forçant Gaydon à la retraite, ce n'est pas sans coup férir que le duc réussit à rentrer dans sa cité. Il est poursuivi et serré de bien près ; mais les arbalétriers et les archers qu'il a laissés à la garde de la ville en sortent tout à coup, font pleuvoir carreaux et flèches plus dru que grésil en fé-
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vrier et contraignent Parmée de Charlemagne à re brousser chemin. Elle retourne à son camp pendant que Gaydon rentre dans son palais. P. 214-225.
Ferraut y est revenu avec lui, et c'est pour le duc une grande consolation. Le vavasseur, il est vrai, est tombeaux mains de ses ennemis; mais Gaydon le rachètera en échange d'Ogier; et si Gautier périt, Ogier sera pendu. «Il est mon parent, dit le duc; mais quand je fus accusé à tort devant Charles, il n'osa me servir de caution Honni soit qui au besoin fait défaut à ses amis, à ceux de son sang; il mérite d'être hué. — Bel oncle, lui dit Ferraut, mettez-vous à table ; après souper je vous dirai ma pensée » — Après le repas, Ferraut se lève et dit à Gaydon : « Bel oncle, j'ai été accusé de meurtre à la cour de Charles ; deux princes ont été mes otages : Renaut d'Aubépin et le duc Naimes. Je me suis bien montré en face de Gui, car j'avais pour moi Dieu et mon droit. Vous savez comment l'affaire s'est terminée. Je vous prie au nom de Dieu de rendre Ogier à l'empereur, ou sinon je retournerai à son camp et j'y resterai jusqu'à ce que j'aie déchargé mes cautions, car j'aimerais mieux rester deux ans dans les chaînes que de les savoir en peine à cause de moi. — Beau neveu, répond Gaydon, attendez jusqu'à demain et dès le matin vous irez rendre Ogier, car pour l'or de dix cités je ne voudrais pas que vous fussiez encore séparé de moi. — Sire, dit Ferraut, que Dieu vous en sache gré. » C'est une vérité reçue que la loyauté finit toujours par l'emporter. P. 225-227.
De son côté, Charlemagne est rentré dans sa lente outré de colère à cause de Ferraut qui lui a échappé.
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Il fait venir le duc Naimes et Renaut : «Seigneurs, leur dit-il, ramenez-moi Ferraut ou rendez-moi le Danois. Si je n'ai Pun d'eux sur l'heure, par ma moustache grise, vous ne tiendrez plus de moi ni terres, ni fiefs ; vous serez jetés en prison et démembrés, si vos juges l'ordonnent. » — Renaut demande répit jusqu'au lendemain; mais Charles ne l'entend point ainsi, et ce n'est pas non plus le sentiment des traîtres. «Juste empereur, dit Hardré, si vous nous faites droit, vous les mettrez à mort. — Vassal, dit Naimes, gardez quelque mesure et ne découvrez pas ainsi votre félonie. Je ne pense pas qu'il soit encore né celui qui voudrait nous traiter de la sorte, et qui vous en croirait, traître prouvé, aurait tôt fait de grandes vilenies.» II dit, s'avance et de son poing gros et carré assène un tel coup sur le nez de Hardré que le sang en jaillit et que le traître est renversé aux pieds de l'empereur. Au cri de vengeance de Hardré, tous les siens s'approchent, et Naimes tomberait en mauvaises mains si plus d'un preux n'accourait à sa défense. Une mêlée va s'ensuivre; mais Charles menace de faire pendre quiconque bougera, et personne n'ose remuer. L'empereur fait mettre en prison Renaut et le duc Naimes , et ordonne qu'on les lui ramène le lendemain matin. P. 227-229.
Les traîtres s'en retournent à leurs tentes, font charger deux mulets d'argent fin et les envoient à Charlemagne, qui leur en sait bon gré et les tient pour ses plus privés amis. Le présent accepté, Alori dit aux siens : «Voilà un don qui sera vendu cher si je puis, et je vais vous dire comment. Demain, avant le jour, nous prendrons ce Gautier qui m'a fait tant de
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mal, nous le conduirons au bois voisin et l'accrocherons à des fourches sans que le roi ni personne en sache rien. Quand le duc Gaydon le verra pendre au vent, il fera mourir Ogier de mort honteuse, car il aime démesurément Gautier. Ogier mort, l'empereur tirera pareille vengeance de Naimes et de Renaut d'Aubépin , car nous nous hâterons de porter contre Ferraut une accusation de meurtre, et ainsi nous pourrons jeter la France en un grand trouble — Dieu ! quel conseil, dit Amboin ; que Jésus nous garde un tel parent ! » — Bientôt, un espion vient leur apprendre que l'empereur a juré de faire emprisonner pour leur vie Renaut d'Aubépin et le duc Naimes si le Danois ne lui est rendu. C'est une grande joie et un nouvel encouragement pour les traîtres. P. 229-
Le lendemain matin, trente d'entre eux se saisissent de Gautier, lui attachent les mains derrière le dos, le placent sur un roussin et l'emmènent secrètement hors du camp. Chemin faisant, ils le chargent d'injures et de coups, ce Sire vilain, lui dit Hardré, vous avez tant fait par vos exploits que nous vous destinons un cheval dont l'échiné a trente pieds bien mesurés, oui, tout autant, je m'en suis assuré. — Traître sans foi, répond Gautier, c'est à toi et à ta parenté que ce cheval siérait bien. Puissiez-vous tous être livrés au supplice que vous me préparez ! » — Laissons-les un moment pour retourner à Ferraut. P. 230-231.
Au premier rayon du soleil, le neveu du duc vient le trouver et le prie de lui rendre le Danois armé et monté comme le jour où il fut pris. Gaydon envoie chercher le prisonnier, qu'on amène devant lui et qui
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s'étonne de voir le duc entouré seulement de vieillards. — Tous les jeunes chevaliers ont quitté le palais et se tiennent renfermés dans leurs hôtels. — « Sire duc, dit le Danois, je vous prie de me prendre à rançon. — Sire Ogier, répond Gaydon, vous serez bientôt libre sans qu'il vous en coûte un parisis.» — Ferraut le revêt aussitôt d'habits de soie à grandes bandes d'or et fait charger tout son harnais sur un fort roussin. Puis on lui amène Broiefort, son destrier arabe. « Beau sire, lui dit Ferraut, vous êtes libre.
— Si vous étiez en paix avec l'empereur, dit Ogier, je vous aurais bientôt rendu le service que je reçois de vous. — Que Dieu confonde, reprend Ferraut, les traîtres qui nous ont mis en guerre avec Charles ! » Ogier monte à cheval. Ferraut et Amaufroi l'accompagneront jusqu'au camp. Ils demandent leurs armes, et non sans raison, car ils en auront besoin. Ogier seul n'est point armé ; il est sans crainte. P. 231-234.
Les trois barons sortent de la ville. Ferraut et Amaufroi escortent Ogier jusqu'au camp de l'empereur. Au moment de le quitter, Ferraut dit à Ogier : « Sire, au nom de Dieu, dites à Charles que nous vous renvoyons et qu'il décharge de leur caution Renaut et le duc Naimes qui ont été mes otages. S'il n'y consent, je redeviendrai son prisonnier et vous retournerez à Angers. — Oui, certes,» répond Ogier.
— Ferraut et Amaufroi s'en reviennent en chantant, lorsqu'ils rencontrent un gars qui leur raconte qu'en passant dans le bois voisin il vient de voir une trentaine de chevaliers en armes qui avaient amené un larron pour le pendre. « Je l'ai entendu nommer Gautier, dit le gars ; il regrettait fort et Ferraut, et Gay-
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don, et Amaufroi. Il avait la hart au cou et faisait sa prière à genoux quand je suis passé. Ils l'ont sans doute pendu à cette heure, car ils en avaient grande hâte. » A ces mots Ferraut devient noir comme charbon. «Chevauchons de ce côté, dit Amaufroi; si j'arrive à temps, ou je mourrai, ou il sera délivré. »
Les deux cousins pressent leurs chevaux, et au bout d'un vieux chemin, sur la lisière du bois, ils voient de loin les fourches dressées ; ils voient Gautier au haut de l'échelle et la corde au cou. C'en serait fait de lui ; mais l'échelle manque, Gautier tombe et invoque à haute voix le fils de sainte Marie : « Beau sire Dieu qui en Béthanie avez ressuscité Lazare, qui avez accordé à sainte Sophie la gloire de donner son nom à l'église construite par Constantin, sauvez mon âme, Seigneur qui êtes plein de vie, car je vois bien que ma fin est arrivée! » Les traîtres, quand ils voient Gautier à terre, se saisissent de la corde qui lui entoure le cou. En vain Gautier les conjure au nom de Jésus de lui laisser dire sa patenôtre et un Salve. L'un d'eux jette la corde par-dessus les fourches ; plus de dix autres s'en saisissent, la tirent et soulèvent si violemment Gautier, qu'ils lui ont presque rompu les nerfs du cou, car il était grand et membru, et fort pesant. En ce moment arrivent Ferraut et Amaufroi. « Ah ! mécréants, s'écrient-ils, nous vous apportons de la part de Gaydon un salut qui est écrit sur le fer de nos lances ! » A leur vue ceux qui tiennent la corde prennent peur, lâchent prise, et Gautier retombe sur l'herbe sans rien voir, car il a les yeux bandés. En un instant deux de ses bourreaux périssent sous les
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coups de Ferraut et d'Amaufroi. Les traîtres sonttoui éperdus, et Ferraut les maintient si bien, qu'il parvient àdélierGautieret à lui débander lesyeux. P. 235-237. Le vavasseur ne ressentit jamais pareille joie. Il voit Amaufroi en armes; il voit Ferraut qui avait déjà brisé sa lance et qui tenait en main son épée. Quant à lui, il avise une perche coupée pour son supplice, mais restée sans usage, parce qu'elle était trop courte. Il s'en saisit, la lève à deux mains, en frappe à mort deux des traîtres, s'empare d'un écu, s'adosse à un grand arbre et là se défend comme une ourse enchaînée, que ses oursons auraient mordue et irritée. De leur côté, Ferraut et Amaufroi ne se montrent pas moins redoutables, et leurs coups sont plus d'une fois mortels. A la fin, cependant, après une lutte acharnée, tous trois, accablés par le nombre et couverts de blessures , tombent aux mains de leurs ennemis, qui leur bandent les yeux comme à des larrons, leur mettent la hart au cou et s'apprêtent à les pendre. Les barons' se mettent en prière. « Dieu qui souffrîtes la passion, dit Ferraut, ayez pitié de mon âme et accordez-lui le pardon. Dieu qui avez ressuscité Lazare, protégez mon oncle le duc Gaydon, que nous ne devons jamais revoir. — Non, certes,» répond le traître Amboin , et à ces mots il saisit un bâton et en frappe Gautier d'un coup si terrible qu'il le fait tomber sur les genoux. Le vavasseur se relève et dans sa fureur fait un tel effort qu'il se dégage des liens qui l'étreignent, arrache son bandeau et décharge sur la tête d'Amboin un horion (1) qui le renverse