‹ Gayetez d'EsculapeChapitre 167 sur 233 · CHANTER SON AIAL, C’EST L’ENCHANTER · texte numérisé non relu

CHANTER SON AIAL, C’EST L’ENCHANTER

« .le dessinaisparma fenôlrc.comme jadis j’y chassai.s. Au moment où mon crayon passait la rivière, où je traçais ma ligne d’horizon au delà des prairies qui bordent la Somme, je sentis (triste atteinte) comme une main qui attirait ma bouche vers mon œil droit. Je jetai les yeux sur le miroir de la cheminée. Oh! la pénible chose de se regarder et de ne plus se reconnaître, d’en être à rechercher ses traits, à se dire: « Est-ce que j’ai jamais vu ce visage-là? » Hélas! c’était bien moi, et les pleurs de ma femme m’en convainquirent.

« Ce jour, le 17 septembre, et la nuit, me firent l’effet d’avoir duré plus de vingt-quatre heures; mais quelque longue qu’une journée puisse paraître, il faut bien, en définitif, qu’elle s’arrange pour faire place au lendemain, qui ne peut pas attendre ; il vint donc, et dès l’aurore, comme je ne ressentais aucun mal, je résolus de me secouer et de faire de

(1) Extrait des Souvenirs de France el d’Italie, parle comte d’ESTOURMEL.

l’esprit des malades célèbres

l’exercice. Je m’en fus à Cambi’ai et à Estourmel. Je vis d’abord un médecin, auquel j’eus beaucoup de peine à balbutier le récit de mon accident. Après m’avoir gravement examiné : « Essayez, me dit-il, de parler naturellement. — Eh! pensais-je, si je pouvais parler, je n’aurais rien à vous dire. » Il était de la force d’un domestique qui me soignait à Rodez pendant un lumbago. J’étais étendu, ne pouvant bouger, et Antoine ne cessait de me répéter : « A la place de monsieur, je tâcherais de marcher. » Notez que je ne pouvais même pas m’asseoir, le moindre mouvement me faisait jeter les hauts cris, et pendant que je tentais vainement de ployer les reins, je l’entendais qui murmurait entre ses dents : « Pourquoi ne pas s’asseoir tout simplement ? » Après le médecin de Cambrai, j’eus recours à un chirurgien, qui me saigna, puis me fustigea vigoureusement la mâchoire et la joue avec un bouquet d’orties; ce qui ne me fit pas le plus petit plaisir, ni même le plus petit bien, car ma bouche s’obstinait et ne parai.ssait pas disposée à quitter la nouvelle position qu’elle avait prise entre mon œil et mon oreille.

« En passant par Péronne,je fus faire plusieurs visites. J’éprouvais la triste curiosité de me montrer et comme un besoin de constater la fâcheuse impression que je ne pouvais manquer de produire. Ces gens-là m'avaient vu naguère une bouche comme une autre. J’épiais sur leur physionomie la surprise que je leur causais, et leurs efforts pour me la cacher, qui ne faisait que la rendre plus apparente ; il fallait que le premier aspect me fût bien contraire, puisqu’on cherchait tant à m’en dissimuler l’effet, et en môme temps bien irrésistible, puisqu’on y réussissait

GAYETEZ d’eSCULAPE

aussi mal. Mais ce fut encore pis quand je voulus parler : les mots ne venaient pas ou venaient de travers, on eût dit qu’ils ne trouvaient plus leur sortie ordinaire ; ils hésitaient comme lorsqu’on se trompe de porte, ou, si un se faisait place, c’était en prenant celle d’un autre ; et, pour comble de désappointement, je sentais très bien que ce mot que j’articulais avec peine n’était pas celui (jne j’avais pensé, et pourtant je me trouvais comme forcé de le dire. Mais ne croira-t-on pas que je suis sous le charme de la paralysie, et (jne je me complais à la décrire ?

« Après mes visites, quand j’eus effrayé tout mon monde el ([ue je fus suffisamment sûr de mon effet, je consultai un second médecin : « Monsieur, me dit celui-ci, avez-vous des affaires? — Mais oui, beaucoup, parce que depuis vingt ans je fais surtout celles des autres. — Eh bien, je n’ai pas d’autre conseil à vous donner que d’y renoncer. — Aux affaires dos autres? — Non, aux vôtres. — Volontiers. — Faites un voyage de plaisir. .Je vous dirai bien : allez à telles eaux et dépêchez-vous de les prendre pendant qu’elles guérissent, mais les pays chauds vous conviendront mieux encore : allez en Italie. — Docteur, j’y allais. — Du reste, ajouta-t-il, je vais vous saigner de nouveau, et j’approuve le traitement qn’on vous a fait suivre à Cambrai. » Je sentais revenir les orties, et en effet elles figurèrent dans son ordonnance. « Heureux encore, me disais-je, qu’il n’ait pas pensé aux chardons. »

« Huit jours après, je me mettais en route pour Rome, sans bien me rendre compte du temps que durerait mon absence. Agité d’esprit comme je l’étais depuis deux mois, il me lardait, pour faire diversioni

l’esprit des malades célèbres

de me livrer à un exercice forcé et de chercher du repos dans le mouvement. En montant en voitui’e, j’y trouvai une provision d’orties toutes fraîches, que ma femme y avait fait mettre. « Bon, pensai-je, je vais dans le pays des capucins, j’y jetterai mes orties au froc. »

«Arrivéà Paris, je produisisen public mon infirmité, sans chercher à la déguiser. On me trouva fort laid ; mais qu’aurais-je gagné à vouloir tromper les autres

et moi-même ? .Je me souvenais du pauvre Mé

qui, paralysé jusqu’aux dents, me disait, et peut-être il le croyait, que c’était le tic douloureux. .J’abordai chacun en déclarant que j’avais une paralysie ; il n’y eut qu'une personne assez franche pour me répondre qu'elle le voyait bien. Les autres me disaient: « Non, ce n’est rien, vous avez seulement la bouche de travers. » Aiu.si, je m’abandonnais à la petite satisfaction de montrer de la force d’Ame, et je goûtai le plaisir si* cher à la plupart des malades, de parler de leur santé. Ce régime de franchise, joint aux orties et aux saignées, me réussit, et quand ma bouche, qui s’était mise si près de mon œil, vit que je n’avais point l’air de me soucier où elle allait, elle commença à redescendre peu à peu sans rien dire. »

Page 1