LA « CIGALE » AYANT CHANTÉ
La Cigale ayant chanté Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue Quand la bise fui venue...
Tous les hivers, Verlaine venait prendre ses quartiers d’hiver à l’hôpital Broussais. 11 avait, comme il disait, .sa chambre dans le service de M. Chaufl’ard. On le traitait lù pour des rhumatismes, contractés sans doute dans ses pérégrinations à la belle étoile, en compagnie d’ôtres abominables. Un de nos confrères, alors roupiou, le D'' Chompret, le massait consciencieusement chaque matin pour une arthrite du genou.
Verlaine, qui était un assez pauvre sire au point de vue de la gratitude, voulut cependant un jour reconnaître les bons offices du roupiou, que la mauvaise humeur du malade n’arrivait jamais à rebuter. Comme l’étudiant, pour effectuer son massage, avait déposé sur le lit son cahier d’observations, le poète s’en saisit et, pendant l’opération, il traça les vers qui suivent et que notre confrère a bien voulu nous communiquer. Si nous les publions, ce n’est point à cause de leur valeur. Il ne restera probablement de Verlaine que quelques pièces, immortels morceaux d’anthologie, que les siècles se transmettront d’âge en âge; très certainement, le fragment intitulé Déception n’est pas de
l’esprit des malades célèbres
ceux-là. Mais, comme ces vers sont inédits et comme on a déjà publié la plupart des morceaux composés à l’hôpilal, nous avons pensé qu’un document de plus ne pourrait qu’intéresser les littéraires de la profession et ils sont nombreux (1).
Donc, voici la pièce en question, elle date de 1890 :
Satan de Sort, Diable d’Argent !
Parut le Dialile
Qui me dit : <• L'homme intelligent Et raisonnable
« Q)ue te voici, que me veux-tu ?
Car tu m’évoques.
Je crois môme, homme tout-vertu.
Que tu m’invoques.
« Or je me mets, — suis-je gentil ? —
A ton service ;
Dis ton vœu na'if ou subtil,
Bêtise ou vice ?
« Quoi donc pourrait faire plaisir A ta sagesse ?
L'impuissance ou bien le désir Croissant sans cesse ?
Il L’indifférence ou bien l’abus ?
Parle, que puis-je ? »
Je répondis : « Tous vins sont bus.
Plus de prestige.
« La femme trompe et l’homme aussi.
Je suis malade.
Je veux mourir. » Le Diable : « Si C’est là l’aubade
(1) L. TiiuiLLiEii, Rev. Mod. de Méd. et de Cliir.
« One lu m’oITres, je rentre en bas.
Tuer m’olTusque ;
Bon pour Ion Dieu, je ne suis pas A ce point brusque. »
— « Diable d'argent ! El pas la mort ! » Sortit le Diable,
Me laissant en proie A mon sort Irrémédiable...