‹ Gayetez d'EsculapeChapitre 2 sur 233 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

£c 'ÎLi'iompÇc bu (Cfyetcfc

A Facull6 ne croyait pas autrefois déroger à sa mission et ternir l’éclat de son blason, en invitant à occuper ses chaires des professeurs (pii étaient à la fois des lettrés et des gens d’esprit.

La culture des belles-lettres marchait alors de pair avec celle, plus ardue, de notre science, et c’était loul profit pour Ics^discipuli de Y Alma Mater.

A l’époque dont s’agit, noire École de Paris comptait au moins deux hommes que la littérature, tout comme la médecine, peut revendiquer comme siens: Maurice Uaynaud, dont la thèse sur les Médecins au temps de Molière est citée partout comme un modèle

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d’ériulilion cléganlc autant que profonde; Charles- Ernest Lasègue qui, avant d’aborder la-carrière qu’illustra Hippocrate, avait embrassé la carrière universitaire et lait pendant quelques années un cours de... philosophie !

Lasègue est mort en 1883, mais son œuvre lui a survécu : cette œuvre, ou plutôt la majeure partie de celte œuvre, se résume en deux volumes, dus aux soins intelligenis et pieux de son gendre, notre distingué confrère, le D*" Blum.

Ces pages ne méritent pas l’injuste dédain, l’oubli dans lequel elles ont sombré. Il en est, dans le nombre, dont la lecture nous cbarme aujourd’bui encore, comme nous charmera toujours ce qui est à la fois solidement pensé et spirituellement écrit.

Connaissez-vous le chapitre de son ouvrage que Lasègue a plaisamment intitulé : l’Apothéose du lavement? Oyez-en toujours les premières phrases, qui serviront d’épigraphe à notre dissertation à bâtons rompus.

Le professeur commençait ainsi sa leçon :

U Parmi les médications topicpesde l’intestin, il en est une que je tiens à réhabiliter, et donttout le malheur provient de ce qu’elle s'administre par une porte bâtarde, par un endroit généralement mal fréquenté, ceci soit dit sans aucune allusion à des faits hors nature. .le veux réhabiliter le lavement de nos pères; je veux sa glorification, son apothéose, bien qu’il soit comme une de ces choses dont on se cache, dont on rougit par chasteté menteuse... Et cependant le lavement, cet être si déconsidéré, est un remède de

LE TRIOMPHE DU CLYSTERE

premier ordre, qu’il faut saluer au passage, en retirant bien bas devant lui son chapeau... »

Ou’est-ce donc qu’un lavement ? Et à cette interrogation qu’il se posait, le professeur répondait:

H Un lavement, c’est un clystère, le clystère de nos ancêtres : c’est une chose qui lave. »

Eh bien ! n’en déplaise aux mânes de Lasègue, le lavement n’est pas le clystère ; il eût été plus exact de dire que si les deux mots ont la môme signification, sont synonymes, ils se sont employés successivement dans notre langue.

Vous n’entendez plus souvent dire : « Je vais prendre un clystère », mais bien : « Je vais prendre un lavement. » Ces mots clystère, lavement, remède — écrit Littré, dans son précieux Dictionnaire — sont placés ici selon l’ordre chronologique de leur succession dans la langue.

Clystère ne se dit plus guère ; lavement lui a succédé, et, sous le règne de Louis XIV, l’afibé de Saint-Cyran le mettait déjà au rang des mots dé.shonnêtes, qu’il reprochait au père Garasse.

On a substitué de nos jours le terme de remède à celui de lavement.

« Remède est équivoque, mais c’est pour cette raison même qu il est honnête. Clystère n’est plus employé que dans le burlesque, lavement dans les auteurs de médecine, et remède dans le langage ordinaire. »

Le clyslèrc, qui se Irouve mentionné dans les plus vieux Imités de médecine (I), nous esL-il venu, commeon le prétend, delà terre sacréedes Pharaons? Cette origine n’est pas improbable.

Les Egyptiens pourraient, en tout cas, revendiquer riionneur de la découverte en laveur d’un de leurs oiseaux, de l'ibis; s’il est vrai, comme l’arfirment des ornitliologues, que l’ibis s’injecte communément de l'eau dans l’intestin à l’aide de son bec.

N’esl-ce pas le bon Paré qui aurait surtout contribué ù accréditer celte légende? « L’ibis, et vraisemblablement la cigogne, écrit le crédule Ambroise, nous a montré l’usage des clysières, lecpiel se sentant aggravé d’humeur, estant au rivage de mer, remplit son bec et son col d’eau marine, puis se seringue par la partie par laquelle il jette ses excréments et peu de temps après se vuide et se purge... » Quelque joli que soit le tableau, nous devons le tenir pour le produit de Fimagination, et non le portrait de la vérité.

Les savants nous enlèvent une à une toutes nos illusions, et ils n’y mettent guère de formes. « Cette fable ridicule — M. Chabas (2) ne ménage pas ses

(1) Cf. Notice raisonnée d’un traité de médeeine datant du xrve sièete avant notre ère et contenu dans un papyrus du Musée roijat de Bertin (Leipzig, 1803), par II. Bnucscu.

(2) CiiADAS, La Médecine des anciens Egyptiens, in Métanges égypiotogiques, 1" et 2"'“ séries (Chaton, 1862-64).

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expressions — s’explique par une confusion qu’a pu faire le narrateur g-rec entre l’ibis et le roi Thùl, dont le nom s’écrit précisément au moyen de l’hiéroglyphe de cet oiseau.» Thùt passait pour avoir le premier enseigné aux hommes la médecine et ses moyens d’action.

— ^cfiicopc ett üiig opCeau egijjtîcutie côme Oitpflpie fe! Il J (OQlà(opo2ùepIu6C)(^ouof^0auftteaoprémie roreUe Ceuoutit îj ôe cïjatôgnes inoitea entpice (ce efuee Dc lû ouOee rfuietce et méguefee oeufo oeateepêoet Ce putge

Fig. i. — La Cigogne qui .sc purge.

(l'ac s m le d'une gravure sur bois du Dyalogue des Cre'ations, U82, in-f“).

Mais une autre explication a été donnée, qui restitue à l’Egypte le berceau du clystère.

Hérodote et Diodore de Sicile pensent que les embaumeurs, chez les Egyptiens, ayant plusieurs fois trouvé les viscères corrompus, ou remplis d’humeurs putrides, conjecturèrent que l’usage des évacuants pourrait les mettre à l’abri tic ces corruptions : d’où est venu, disent-ils, l’usage fréquent des clystères, des purgatifs, des vomitifs et de l’abstinence d’ali-

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ments, dans la vue d’obvier aux maladies en idoignanl leurs causes.

Ilsconsacraienl, selon Hérodote, trois jours de suite par mois à ces remèdes de précaution (1) ; mais, selon Diodore, ils mettaient trois ou quatre jours d’intervalle entre chaque évacuation : ce (jui signifie, d’après un commentateur moderne (2), que les tempéraments jeunes et robustes prenaient ces médicaments pendant deux ou trois jours de suite, tandis que les vieillards et ceux (|ui étaient d’une constitution délicate, mettaient quelque intervalle entre chaque jour d’évacuation ; le tout est assez conforme è la méthode (pi’llippocrate avait adoptée.

Fig. 2.

(1) « It faut dorénavant porter des hommes égyptiens... Leur façon de vivre est telle : par chacun mois, ils prennent purgation trois jours de suite, conservant leur santé avec vomissements et clystères... » Histoire d’ Hérodote, traduction de P. Saliat, revue par Talbot, cité dans V Instrument de Molière, traduction du traité De Ctysteribus, de Régnier de Graaf (18G8) ; Paris, Morgand et Ch. Fatout (1878), p. 02, note 3.

(2) Audry, Les Oracles de Cos, p. 108-109.

Il n’est pas douteux (juc le lavement était une médication courante, à Rome comme en Grèce (1), au temps d’Hippocrate et de ses successeurs.

Un texte de Celse, qui a été ailleurs reproduit (2), ne laisse, à cet égard, aucun doute :

« Le malade, dit Celse, doit faire diète la veille, pour être plus en état de recevoir le lavement... Si on n’a pas besoin d’un lavement qui agisse fortement, on ne se sert que d’eau pure ; si l’on veut un lavement adoucissant, on prend une décoction de fenouil grec, d’orge ou de mauve.

« Le lavement astringent se fait avec une décoction de verveine. Si l’on a besoin d’un lavement stimulant, on le prépare avec de l’eau de mer ou avec de l’eau commune, dans laquelle on fait fondre du sel ; on retire plus d’avantages de l’une et de l'autre quand on les a fait bouillir.

« On rend encore le lavement plus actif en y ajoutant de l’huile ou du nitre, ou même du miel. Plus il

(1) Aétius, médecin grec du vi" siècle, recommandait les clystères à l’eau pure ; Galien, qui vivait au iP siècle de notre ère, y faisait entrer de l’eau mélangée à l'huile et au miel {L’Inslrumenl de Molière, p. G3).

(2) Cf. La Presse Médicale, du 18 avril 1903.

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est acre, plus il fait d’elTct, mais il est aussi plus difficile à supporter. ..Le fluide que l’on injecte ne doitôtrc ni froid, ni chaud, afin qu’il ne nuise ni par rune, ni par l'autre de ces qualités. Lorsqu’un malade a pris un lavement, il doit, autant que possible, se tenir au lit et ne point aller à la selle à la première envie qu’il en ressent, niais attendre le plus qu’il peut. »

Comme le remarque celui qui cite ce texte tout s’y trouve : lavements simples, lavements purgatifs, et jusqu’aux lavements de sérum artificiel, représentés si heureusement par les lavements d’eau de mer, voire stérilisée.

Asclépiade, dont Celse nous a restitué la doctrine, préférait les lavements aux purgatifs ; il les croyait propres à favoriser l’expulsion des vers ; il les regardait, en outre, dans les fièvres plus particulièrement, comme des médicaments indispensables ; mais il allait parfois trop loin, par exemple quand il prescrivait des lavements si irritants, qu’ils ébranlaient violemment le corps et déterminaient une poussée fébrile.

De quel instrument faisait-on usage h Rome et à Athènes ?

Lorsque les dames romaines étaient déchirées par les angoisses d'une indigestion, elles passaient dans le vomitoriinn, et s’introduisaient dans le gosier une plume de paon ; ou bien, elles se servaient, pour s’injecter les intestins, d’une outre fixée à une canule en roseau, dont on trouve la description dans Avicenne (1).

Bien que le médecin arabe fût personnellement un partisan convaincu (2) des lavements (on prélend qu’il eut une crise épileptiforme, après avoir pris huit lavements contenant du poivre), il ne parvint pas à en vulgariser l’usage : chez les Arabes, ou pour mieux dire chez les Musulmans, en général, le lavement est resté un véritable objet d’horreur (3).

(1) ^"oiI■ comment s’expi’ime Avicenne, dans Phillippe, llisf. des Apothicaires, p. 100.

(2) Cf. La Médecine des Arabes, par Bertiier.xnd, p. 130.

(3) C’est le cas de citer, à cette place, ce curieux passage d’un livre qui eut une certaine vogue à la Restauration (Les Bains de Paris, par Cuisin, t. Il, p. 139) :

« Il n’est peut-Otre pas une piquante Française qui ne se demande tout l)as si les femmes asiatiques font usage du lavement. Non, Mesdames, elles mourraient plutôt que d’y

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L’origino, le molifde celte répulsion extrême seraienl-ils dans la réprobation dont le Coran llétrit constamment les malheureux cpii s’adonnent à la sodomie? Nous l’ignorons. Nous ne nous attacherons pas davantage h rechercher poui-quoi les Hindous ont pour les lavements une semblable aversion (1).

Il est, par contre, d’autres peuples qui ne répugnent pas à prendre des lavements : tels les habitants de l’Afrique centrale.

Dans rOubangui, chez les Bondjos, le clystère, dit le !)'■ IluoT, est très en faveur, surtout pour les maladies des enfants. Le procédé employé est des plus simples : la mère insuffle violemment, dans le rectum du bambin, à l’aide d’un petit tube de bambou, une certaine quantité d’eau contenue dans sa bouche (2).

A la Côte d’ivoire, les indigènes ont une habitude non moins singulière, qui montre la tolérance de leur intestin : ils s’administrent chaque jour un lavement au piment. Ils écrasent celui-ci entre deux pierres polies, délayent dans de l’eau la pâte ainsi obtenue, et obtiennent de la sorte un liquide roussâlre, qui constitue le lavement.

Pour l’introduire dans le rectum, les naturels se servent d’une gourde à col très allongé, percée aux deux extrémités, par lesquelles on extrait la matière pulpeuse (fig. 3, 4).

consentir, quoique les médecins arabes le leur recommandent très souvent; elles sont fières d’emporter cette singulière virginité au tombeau. La plupart des Espagnoles pensent de même, et la canule à Madrid est un meuble honteux et proscrit, comme l’était une œuvre philosophique du temps du Grand Inquisiteur. »

(1) V. Sprengel, Histoire de la Médecine, t. I, p. S3.

(2) Ann. d’hyy. et de niéd. coloniales, 1904, n° 4.

LE TniOMPHE DU CLYSTKRE

Pour charger l’appareil, on plonge son col dans un vase où a 6lé versée la macération de piments ; puis, la bouche appliquée sur l’ouverture opposée, on aspire

Calebasses, droite et recourbée, pour l’administration des lavements, à la Côte d'ivoire.

fortement. Lorsque la gourde est pleine, on place l’index sur l’orifice du col, en tenant le réservoir en haut.

Si le patient s’administre seul le remède, il se courbe en arc, place la tête le plus bas possible, et s’appuyant sur la main demeurée libre, de l’autre il introduit le col de la gourde dans l’anus, retire l’index de l’orifice du réservoir, pour laisser agir la pression atmosphérique, et le liquide pénètre alors dans le rectum.

Fig. 3.

Fig. 4.

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Pour faciliter récoulemenl, on imprime à l’inslrumenl de légers mouvemcnls de va-et-vient ; on donne avec l'index de petits couj)s secs sur rouvcrture.

Quand la totalité du li([uidc est arrivée dans le rectum, le patient se redresse aussitôt, s’accroupit, et la défécation est presque immédiate.

Quand l’individu a recours à un aide, il peut, cette fois, s’appuyer sur les deux mains, soit qu’il repose sur les genoux do l’opérateur, soit qu’il n’ait d’autre appui <iuc scs (piatrc membres. L’opérateur introduit dans l’anus l’instrument chargé, et appliquant la Ijouchc sur l’orifice du réservoir, il souflle avec force pour en chasser le licpiide (fig. 5) (I).

(1) Le Caducée, G juillet 1C04.

Fig. r>. — Le lavement à la Côte d’ivoire. (Cliché communiqué par M. le D’’ KEioionoANT.)

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Si l’on voulait réserver, dans une Exposition historique de la médecine, une vitrine aux instruments qui ont précédé notre moderne irrigateur, à côté de la calebasse des sauvages de l’Afrique, on pourrait faire figurer la seringue que l’on a découverte lors des fouilles de l’antique Herculanum ; encore que l’on ne soit pas tout à fait certain que l’instrument retrouvé sous la lave ait eu la destination qu’on lui prête.

Si nous en croyons des auteurs qui paraissent bien informés, l’inventeur de la seringue serait encore à découvrir. Les noms de Gutenberg et de Christophe Colomb sont sur toutes les lèvres : personne ne sait celui de l’inventeur de la seringue.

La France ne peut revendiquer la gloire d’avoir donné le jour à ce bienfaiteur de l’humanité. Compatriote de Colomb, Gaïen.vria (1) était originaire de Pavie. Il consacra plusieurs années au perfectionnement de son œuvre, et mourut le 14 féviner 1496, après avoir laissé un livre qui, dans le cours du xvi® siècle, eut les honneurs de quatre éditions (2).

(1) Gatenaria ou Gatinaria décrit la seringue sous le nom d’inslrumenl à clyslères, dans son livre Marci Galenariæ, de curis æcjriludinum parlicalariuni noni Alniansoris praclica uberrima ; Lyon, 1532 ; la figure est au verso du fol. 41 (Mal- OAIGNE, p. xcix).

(2) Malgaione, Inlrodaclion aux œuvres chirurgicales d’Ambroise Paré (Cf. PiiiLLippE, op. cil., ]). 101).

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Nous devons dire, loulelbis, qu’eu ces dernières années, on a cherche à déposséder Gatenaria de son invenlion ; du moins lui en a-L-on conlesLé la priorité.

Gatenaria, a-l-on prétendu (1), s’est borné à décrire un perleclionnement proposé par Avicenne (2), savoir ; un clyso à double courant, un tube servant au passage de l’air, l’autre à celui de l’eau. Le chapitre d’Avicenne se termine par des conseils sur le choix dqs positions à prendre par le patient et l’opérateur, des indications sur ropportunité des remèdes. Tout ce (ju’on peut induire de ces textes, c’est que l’invention de la seringue est bien antérieure au xv° siècle.

Nous ne trancherons pas ce grave dilï’érend. Tenons seulement pour certain que, durant presque tout le moyen ûge, on donna des clystères, soit avec la bourse à clystères, soit avec la seringue d’Albucasis ;ces ins-

(1) Presse Médicale, art. cit.

(2) Nic.vise [La Pharmacie el la Matière médicale au .\iv“ siècle) prétend avoir trouvé, dans Albucasis (.\' siècle), la première description de la seringue. Avicenne cL Galenaria ont parlé, d’après Daremberg, d’une canule à deu.v cylindres (en canon de fusil), dont l’un servait à introduire le liquide dans le rectum, et l’aulre à laisser sortir les gaz de l’intestin. Daremberg donne une figure de la description d’Avicenne. Au résumé, ce serait, jusqu’à plus ample informé, Albucasis qui, le premier en date, aurait décrit l’instrument dont l’invention a été • attribuée à Gatenaria (Cf. Nicaise, op. cil., p. 22-23). La première représentation figurée de la seringue se trouverait, toujours d’après l’auteur auquel nous empruntons les renseignements (jui précèdent, dans la Chirurgie de Brunsciiwig, en 1497. Le titre de l'ouvrage de ce dernier est le suivant : Hieronimo Brunsciiwig, Dis isl das Buch der Cirurgia ; J. Grüninger, Strasbourg, 1497. La planche qui représente la seringue est la pl. XIX.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

Li’umenls se trouvent tous deux représentés clans un ouvrage du xiv® siècle (1), qui nous donne l’état de la science médicale (2). A cette époque, les mots lavement, chjstère et médecine avaient des acceptions différentes; car lavement el chjstère sont employés, dans la même ordonnance, avec médecine. Ainsi l’atteste un document, conservé dans les archives du Tarn-ct-Garonne, et mis au jour par un imprimeur érudit (3); le livre de commerce des frères Bonis, marchands montalbanais du xvi“ siècle. Ce registre est une des mines les plus fécondes pour l’étude de la vie privée de nos ancêtres.

Des deux frères Bonis, le plus jeune était apothi-

(1) Chirurgie de maître Henri de Mondeuille, composée de 1306 à 13‘2Ü, traduction Nic.cise; Paris, 1803 (cf. les lig. 33 et 35 de la pl. 11).

(2) V. La Pharmacie el la matière médicale au xiv siècle, par E. Nic.cise, in Revue scienli/igue, 1802. 11 devenait parfois nécessaire, (juand la région était dépourvue d’apothicaires, que le médecin même en fit l'oriicc. Gui de Cliauliac s’e.xprime ainsi à ce sujet : « 11 est fort souvent nécessaire el très utile aux médecins, el surtout aux chirurgiens, de savoir inventer et composer, et même d’administrer les remèdes aux malades, parce qu'il leur advient de p*raliquer en des lieux où on ne trouve aucun apothicaire, ou si on en trouve, ils ne sont pas si bons qu'il faudrait, ni si bien fournis de tout ; ou bien, il y a des pauvres qui ne peuvent acheter les choses propres et coûteuses, alors il se faut contente!’ des choses communes.

« Quant à moi, ajoute-t-il, j’avais coutume de ne jamais sortir des villes sans porter avec moi une bourse it elijslère et ([uehiues choses communes, et j’allais chercher les herbes dans les champs, pour secourir promptement les malades avec les moyens susdits, et ainsi j’en rapportais honneui’S, prolil, et un grand nombre d’amis. » E. Nic.vise, loc. cil.

(3) Apothicaires, médecins el chirurgiens montalbanais du xiv- siècle, par Edouard Forestié ; Monlauban, 1887.

GA.YETEZ D ESCULAl'E

Caire ; en ce temps-là et même beaucoup plus tard, l’apothicaire ne se bornait pas à la vente des remèdes et à la confection des ordonnances ; il fabriquait aussi les cierges, la confiserie et vendait des épices.

Bonis, comme tout apothicaire digue de ce nom, ne se contentait pas de débiter ses drogues, il les administrait quel([uefois, et dans ce dernier cas, le tarif était sensiblement plus élevé. Ainsi « per la decoxsio de un cristeri (clystôrc) per lo clonar (pour le donner), il réclamait X si. (di.x sols tournois, c’est-à-dire pas moins do 24 francs de notre monnaie!) Quand il s’y joignait un électuairc, cela coûtait 14 sols. Pour le clystèrc seul, sans le donar, ce n’était plus que huit sols, ou 19 fr. 20, le sol étant évalué 2 fr.

Quand Bonis emploie le mot de lavement, c’est un maniluve, employé pour un mal à la main, ou un /avamen al cap pour la tète : en somme, une décoction pour laver, employée concurremment avec les emplâtres et les onguents.

Medesina, comme aujourd’hui, signifiait un médicament purgatif, mais il était plus ordinairement synonyme de remède en général, puisqu’il est dit aussi souvent « per causas medicinals », pour choses médicinales. Les trois premiers termes sont donc contemporains, mais n’étaient pas synonymes, au moyen âge (1).

On vient de voir employer le mot de cristeri, dans la pièce que nous avons reproduite. Ce terme servait à désigner le clystère en langue romane ; il s’est conservé dans le patois méridional. Dans les pays du

(1; Forestié, op, cil.

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Nord, en Franche-('oinlé (1) par exemple, on se servait plutôt du mot de clitaire (2), qu’ou écrivait encore clislère.

(1) 15. Prost, Nolea pour servir à V histoire de la Médecine en Franche-Comté^ p. IG.

(2) 1320. — « A V.sabeaii rapoliriueresse, pour III clilaires cl pour herbes pour le nain .Icliannot, le l’olcl, XX sols : » le lou, le boullon de la coinlessc. MahauL avait, en outre, un nam du nom de » CalolJehan », mort en 1,328. (,I.-M. Hicii.vni), Invenl.des arch. du Pas-de-Calais, t. I, p. 3G3).

1329. — 0 Le X.K\T jour de novembre, à Merguère, l'crbière de Pclil-Ponl, pour clislère <iui fut donné à M.adame, XXXII sols ». Madame, c'est la comtesse Mahaut, d'Artois, 'lui mourut le 27 novembre de cctlc année 132'J.

AviuiL l’invcnlion de la seringue, rinslrumeiiL qui servait, ii donner les clyslôres 6taiL celui que nous avons décrit : une vessie que l’on fixait sur une canule; ou un sacenpeau (bourse à clystères). On vidait la bourse en pressant dessus avec les deux mains, comme on le prati([ue de nos jours avec la poire en caoutchouc (1).

Bien i[ue la seringue fut d’un usage courant au xv^ siècle, on recourait encore, dans certaines circonstances, à l’ancienne teclinifjue, plus douce, mais que sa lenteur avait reléguée quelque peu dans l’oubli.

C’était, à coup sûr, un grand progrès que l’invention de Gatenaria, mais son instrument appelait un perfectionnement, qui permît de s’administrer soi-^ môme le remède, ou de le recevoir sans aucun dan-

(1) « 1581. — On les souloit donner (les clystères) avec manche ou poche de cuir, qui pour le mieulx doit estre de peau de chat, qui est plus moufle que nulle autre. Et lors on commençoit à replier la manche par un bout, et on continuoit de la replier et entortiller en soy mesme et, en cette sorte, le clystère couloit doucement. Mais cette façon est plus longue et moins commode que la seringue qui depuis a esté trouvée, avec laquelle un homme seul donne aysément le clystère. 11 est vrai qu’elle l’aict toujours du vent à la lin. » Recueil de recelles, Bibl. Richelieu, Msl’r. n»ülO, cité par G.vy, - Glossaire archéologique, art. Clislùrc.

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LE TRIOMPHE DU CLYSTERE

ger d'une main étrangère et sans que la pudeur en reçût aucune atteinte. Ce fut le mérite de Régnier de Graaf de combiner un appareil qui répondît à ces indications.

« Il nous est arrivé, écrit-il (1), très souvent, dansce pays (il était Hollandais d’origine) où nous pratiquons la médecine, de rencontrer des malades, souffrant dans les intestins et dans d’autres régions du corps, de vives et intolérables douleurs, qu’une ou deux injections de clystère aurait pu rapidement, sûrement et agréablement... — le voilà bien le cito,tuto, jucunde! — faire disparaître, se refuser néanmoins, de la façon la plus absolue, à se découvrir, afin de recevoir le remède des mains de l’apothicaire. Nous avons donc recherché avec soin s’il n’existait pas un instrument, au moyen duquel chacun pût se donner à lui-même un clystère sans danger et sans que la pudeur eût à en soufï’rir.

« Nos recherches à cet égard ont été inutiles, et aucun des systèmes déjà pratiqués et qui sont venus à notre connaissance ne nous a paru exempt de difficultés et d’inconvénients. Ce reproche peut surtout s’adresser à la seringue, aujourd’hui généralement employée et à laquelle se fixe une canule recourbée en ivoire, en bois ou en étain, destinée à être introduite dans l’intestin. » Il s’agit ici de la canule recourbée, avec laquelle le malade pouvait, non sans difficulté, se donner à lui-même un lavement. Mais il y avait, en outre, la seringue droite, arme spéciale

(1) Dans son Traité sur les Clyslères, dont il a été pulilid une traduction française, en 1878, par un auteur anonyme, mais que l’on sait être aujourd'hui le chirurgien Cusco.

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de 1 apothicaire. De Graaf lait justement, observer qu’avec la canule recourbée, « le clyslôre no peut être poussé hors de la seringue, que celle-ci ne soit en môme temps mise en mouvement. Ce déplacement se transmet à la canule iniroduite dans l’intestin et il en résulte (|ue te rectum est exposé à des lésions, ou bien (juc le clystôrc s’échappe et coule le long de la canule. Les accidents se produisent, surtout très lacilement lorsipie le malade ne j)eut employer les deux mains pour pousser le clystèrc hors de l’instrument. »

Le .système de Faljrice de Ililden soulève aussi des objections de la part du novateur. Ce chirurgien, hene animaius secl pannn dodus, bien intentionné, mais de peu de savoir — Cui Patin le qualifie de la sorte — ce chirurgien employait encore la vessie à laquelle est adaptée la canule qui doit pénéti’er dans l’intestin. Or, avec un pareil instrument, « le clystère ne peut être si complètement chassé hors de cette vessie, que celle-ci n’en conserve quelque résidu, et, dans le cas où la pression est trop forte, il arrive que la vessie se sépare de la canule ou bien se déchire ». De plus, ce système «exige l’emploi des deux mains, l’une pour presser la vessie, l’autre pour maintenir la canule exactement en position ».

Régnier de Craaf avait réussi à combiner un appareil, consistant en un tube intermécbairc, flexible et imperméable, grâce auquel les substances liquides pouvaient être injectées non seulement dans l’intestin, mais encore, et par le simple changement de la canule, dans l’utérus et les autres parties du corps, avec la plus grande commodité. » Toute l’originalité do son invention — et ce n’était pas peu de chose —

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Fig. 7.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE 33

résidait dans ce tube intermédiaire entre la seringue et la canule.

Régnier de Graaf ne se contente pas d’exposer dans tous ses détails la technique de l'instrument ; il le défend contre... les apothicaires! « Nous croyons, dit-il, entendre ici récriminer certains apothicaires et dire que cet excellent instrument ne peut être propagé, sans qu’il en résulte pour eux un dommage; mais c’est bien à tort qu’ils se plaindraient, car le bénéfice qu’ils peuvent perdre en donnant moins de clystères, ils le retrouveront, et au-delà, dans la préparation plus fréquente du remède. Il n’est pas douteux, en effet, que dans les conditions nouvelles, il ne soit plus souvent, et prescrit par les médecins, et pris spontanément par les malades eux-mômes. Il est à remar([ucr, en outre, <[ue les apothicaires seront dispensés de leur sordide et très fâcheuse besogne (fœdam ac molesliskimam operulionem), dans les cas de dysenterie, de fièvre maligne (vraisemblablement lafièvre typhoïde), etd’autres maladies contagieuses. Ils n’auront plus à exposer leur vie à de grands dangers pour un mince profit ».

Ce dernier trait montre que l’auteur connaissait bien la mentalité des apothicaires de son temps, ceux que Gui Patin définissait ; Animal fouvbissimiim, faciens bene parles et Incrans mirabililer. Seulement, de Graaf est moins acerbe que Patin, il préfère recourir à la persuasion qu’à la grossière invective.

C’était, du reste, un esprit observateur et judicieux. Ce qu’il dit sur l’emploi de la seringue dans les diverses maladies, sur les contre-indications et sur 1 importance ipi’il y a à n’user, pour les clystèi’os, que de matières fraîches, « quoi qu’en prétendent les

r.AYETEZ d'ESCULAPE

ni

apollücaires », sur la conslipaliou qui suil l’usagpdos purgaliCs, Uuuoignonl ilo la valeur scicuLiliquo, bien supérieure à celle cl^la j)luparl des médecins de son temps, du célèbre analomisle hollandais.

Si nous avons insisté sur l'exposé de sa découverte (1), c’est ({u'clle marque une date dans l’iiistori(iue d’un insirument (lui a eu sur les destinées de riiumanité une 'iniluence ([u’on n’a peut-être pas encore mise en un su disant relief.

« Oui nous dit, s’écrie un apolhicairo teinté do littérature, (jue la seringue n’a pas soufllé maintes fois la sagesse aux législateurs des nations, et maintes fois aussi dirigé les liommes puissants qui tiennent dans leurs mains le .sort des empires? Oui sait... si ce n’est pas elle (|ui a adouci la férocité de certains tyrans, harmonisé le cerveau de quelques mélo-

(1) Encore n'avons-noii& pas rapporlé après combien de lAlonnenienls Itegnicr de Oraal' élail ari’ivè A réaliser l’ins- Irnmenl (jui fait sa gloire. Il avait successivement essayé, jiour la confection de son tube, « rinlcsLin de lièvi'C, la ti-acbéc-arlèi'c d’un oiseau à long cou et le nerf de bœuf ». Ces essais n’avaient pas été très heureux. » Ces diversconduits, une fois desséchés, se déchiraient facilement, ou, s’ils restaient humides après le passage du liquide, ne tardaient pas à donner naissance A des vers. » Laissant donc de côté ces matières, de Graaf avait eu recours A « une haleine perfoi'éc; mais la haleine, lorsqu’elle était trop grosse, n’était plus assez llexihle, et, lorsqu’elle était plus mince, sa llexihililé était telle, qu’elle ne donnait plus passage au li(iuide ». Il se servit alors d’une bande de cuir mince, qu’il enduisit de colle et 11 l'oula en forme de cylindre autour d’une lige de fer, entourée elle-même d’un fil de cuivre très fin et roulé en s])irales très serrées ». Ce n’était pas encore l’idéal : le cuivre était attaiiué par certains liquides, il fallait trouver autre chose. Mais, Jiour le sui'jilus, nous vous renvoyons A l’œuvre originale [Trailé des Clijslères, édition de 1S7S, jq). 132 et suiv.)

LE xniOMPlIE DU CLYSTÈUE

(lieux poêles, tempéré leurs fiévreuses hallucinations et enfanté des chefs-d’œuvre ? Enfin, qui oserait nier que, maniée à des heures bien^ choisies^ elle n eût pas comprimé les révolutions ([ui ont ensanglanté le monde (1) ? »

rft^yatKC, dini£> cuuair' fôxn, CùnuLtn^*

Jcù. lere-rrieJji OJ'SiLrt', I>e vcnuf J^aire

<t Pan^ C/t^raeui. te yeun* me xP^JfAct^uea' .

Fig. 8.

(1) PuiLLiia’E, Histoire des Apolhicaires (Paris, 18â3), p. 102.

N'exagérons rien ; et sans atlrihuer à la seringue l’imporlance que lui donne, dans un accès de lyri(jue cnihonsiasine, un de scs apo'ogisLes les plus l'er- Ycnls, reconnaissons (jn’elle a joué dans l'iiisloire un rôle généralement insonp(;onné.

Lorsfiu’an mois de mars 1480, Louis XI fut pris, aux Forges, près de Chinon, d'une attaque d’apoplexie qui le mit à deux doigts de sa perte, il y avait auprès de lui un médecin italien du nom d’Angelo Catho, qui eut l’idée de faire ouvrir largement les fenôlres, alors que tous les courtisans les tenaient herméti<iuemenl fermées, et qui prescrivit, n’omettons pas ce détail, d’administrer... un clystère à Sa Majesté. Il est certain, remarque Cliereau (1), que c’est à la suite de cette ouverture des fenêtres et de l’ordonnance du clystère, qu’Angelo Catho vit converger vers lui honneurs, places et richesses.

Si la réputation et l’élévation croissante de l’archiâtre sont restées un mystère pour tous les historiens, c’est qu’ils ont ignoré ou n’ont pas pris garde à ce clystère donné si opportunément à un souverain habituellement constipé.

(1) Union Médicale (rcuillelon du 23 octobre 1862).

l.E TRIOMPHE UU CLYSTERE

Il n'en l'allaiL pas davantage pour s’attirer les faveurs d’un roi tel que Louis XI. Otez ce clystère, il n’y a plus de médecin célèbre, ni d’archevêque fameux; car le roi, en récompense de ses services, avait pourvu son archiâtre de l’archevêché de Vienne, ce qui lui valut une pension d’une soixantaine de mille francs ; à ce prix, combien de lavements nos modernes apothicaires ne donneraient-ils pas !

Louis XI croyait tellement à la vertu des clystôres, (|u’il en faisait administrer même à ses chiens. Quand ses levrettes étaient malades, on les couchait sur de jolis petits lits de plume (1), et on les « lavait » à l’aide d’une « seringue » de cuivre — ce qui prouve, entre parenthèses, que la seringue était déjà connue au quinzième siècle (2).

(!)■ <1 Pour le paiement d'un petit lit de plume garny de troyes tayes, lequel le dict seigneur a l'ait achetei’ pour mectre et coucher l’un des lévriers de la chambre, CXIV solz. Pour une seringue de cuivre, pour laver les lévriers de la chambre d’icelui seigneur, Vit solz \’I deniers. » Compte des dépenses delà Cour de Louis XI, année 1470 ; cité par Monteil, Histoire des Français des divers états, xv^ siècle.

(2) M. le D‘- Berthet, qui a fait une étude spéciale de tout ce qui a trait à l’archéologie de la médecine, nous communiiiue le croquis, reproduit ci-contre (fig. 9), d’une curieuse sculpture du xv° siècle, qu'il a « découverte » au musée de Bruges, où elle est cataloguée comme Enseigne d’apothicaire. Selon toute apparence, cette enseigne — si, véritablement, c’en est une — est de provenance brugeoise ; elle a été donnée au musée en 1880, par feu M. Van Heule-Verhulst, propriétaire à Bruges, sans aucune indication; elle est en bois sculpté et peint, et mesure 0,48 de haut sur 0,41 de large. En nous adressant la reproduction de cette jiièce si intéressante pour 1 histoire des mœurs, M. le D' Berthet nous prie de demander si on ne connaît pas f(uelques œuvres analogues, tableaux ou enseignes peints ou sculptés.

GAYETEZ D ESGULAPE

Jusqu’au seizième siècle, la seringue resla entre les mains des apothicaires, dont elle était un des insignes distinctifs (1); et il fallut le grand mouvement émancipateur de la Renaissance pour racclimaler chez les particuliers cl en faire, si l’on i)eut ainsi parler, un ustensile domestique (2).

La première seringue que l’on ail rencontrée chez un personnage de marque, appartenait à un trésorier de France, le sieur Philippe Baboude la Bourdaisière. Elle était en argent. Dans l’inventaire où elle figure, et (lui date de 153(5, elle est orthographiée par un c, au lieu d’un s : une « ceringue ».

Il fallait être riche pour se payer une seringue d’argent (3; ; la plupart de celles qu’employaient les bourgeois étaient en cuivre ou en laiton.

On trouve encore, dans le cabinet de quelques archéologues, des seringues en écaille, en vermeil, en

(1) Sur l'une des miséricordes des stalles de l’église Saint- Gervais, à Paris, où les dill'érenls corps de métiers sont représentés en des compositions naïves, un cul-de-lampe ligure un apothicaire dans l’exercice de ses fonctions, c’està-dire genou en terre et braquant son précieux instrument sur le... postérieur d’un malade. (Cf. La Pharmacie centrale de France, par Ch. Sellier, conservateur-adjoint du musée Carnavalet ; Paris, 1903, p. 121.)

(2) Dicl. de V Ameublement el de la Décoration, par H. IIavard, t. IV, P 952.

(3) Aux XVII” et xviii» siècles, les seringues d’argent restèrent rares et Durfort de Cheverny, dans ses Mémoires (t. I, p. 33), signale, à titre d’e.xception, le petit-fils de Samuel Bernard, qui emportait en voyage une seringue et une bassinoire en argent. L’apothicaire Riclet, dont parle Agrippa d’Aubigné, qui portait, quand il chevauchait, « une seringue à l’arçon de sa selle et de l’autre côté un pot de chambre », devait se contenter d’objets en cuivre. Plus tard, on lit des seringues en étain.

LE TRIOMPHE OU CLYSTÈRE

nacre. C’étaient de forts coquets instruments, dont les dames-Ies plus prudes ornaient autrefois leur toilette, comme aujourd’hui nous mettons des bibelots sur nos étagères. On a prétendu que M"’® de Pompadour en faisait un luxueux étalage dans son boudoir parfumé (1).

(1) Piiillippe, flisl. des Apolliicairea, p. 103.

Un souverain (|niaurail. pu en monlrer une jolie eolicelion, au inoins([uanl an nombre, e.’osi, Louis XI II. Son père l’avail habilué do bonne heure à ce genre (le si)orL, bien (|ue IIenrilV(l)ne semble pas en avoir ('“lé, lui-mème, très fanal i(|ue.

On sait ([uel enfant terrible fut le fils du Béarnais : ses mots et ses réparties sont restés légendaires. Un jour, rapporte son précepteur (2), on lui présente un clyslère : cela ne lui plaît point. « On l’en presse, il tempête : J’aime mieux mourir. On le menace du Roi qui venait ; il s’arrête. Enfin, un quart d’heure après cette contestation, M. d’Epernon arrive, qui lui dit : « Monsieur, voilà le Roi. » Soudain il se retourne : Hé! donnez-le-moi, et il le prend tout.

Lue autre fois, il se plaint d’une douleur au ventre il commande à son médecin de lui faire donner un clystère : « signe, dit naïvement celui-ci, qu’il sentait bien de la douleur ». On lui porte le clystère: (( il marchande avec l’apothicaire. La Reine y vient, les persuasions n’ont point de lieu ; M. de Souvré le menace

(1) Nous ne trouvons à relever, dans le livre de M. B. de LAcnÈZE sur Henri IV (Paris, 1885, p. 189), que celle courte mention qui y soit relative: « A Pau, le roi de Navarre soignait sa santé. 11 prenait des lavements laxatifs à 20 sols pièce (B. 47). »

(2) Cf. Journal d’Héroard (édition Soulié), t. I, p. 339.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

du fouet, il prend le clystère ; c’est le deuxieme qu'il a pris (1) ».

L’enfant-roi faisait toujours mille façons pour prendre son lavement. Une fois qu’on lui avait préparé un clyslère fait de lait, de fleurs de camomille et de sucre blanc, « il fait beaucoup de mystères plaisants avant que de le prendre et dit à M. de Souvré : Demandez à M. Héroard si ce qu'on fait prendre par force fait pas mal. M. de Souvré le menace du fouet, celte menace le lui fait prendre, puis il menace M. de Souvré : Si /orais des verges, aussi vrai je vous en ferois prendre un ».

11 préférait à ces remèdes qui se prennent par... en bas, ceux qui se prennent par la bouche. Après avoir pris du lait d’amandes, il disait à ceux qui l’entouraient : « Si tous les clystères étaient aussi bons que cela, j’en prendrais souvent...»

Plus tard, il se montra moins difficile, car on a calculé qu’il avait pris, en une seule année, pas moins de 212 lavements, sans préjudice de 215 purgations et 47 saignées, par ordre de son médecin Charles Bouvart (2).

Une lettre du dit Bouvart adressée à Richelieu, alors premier ministre, et que Chereau a copiée sur l’original (3), donne de la pratique de ce médecin un suffisant aperçu.

(1) Journcd d’Héroard, t II, p. G2.

(2) Cf. Amelot DE L.\ IIoussAYE, Mémoires historiques, l. I, p. ÀIS.

(3) Voici celle lellce, qu’a publiée l’Union Médicale fIS77), sous la rubrique : Ephéniérides médicales, décembre 1G33 :

i> Mon Seigneur,

Je dis hier au soii'au gcnlilhomme qui me parla de voslrc

CiAYETEZ d’eSCULAPE

Richelieu lui-mt^me n’échappa pas à la tyrannie du clyslère. Dans le tiré à part d’une revue historique de l’Anjou (1872), publié sous le litre de Documents inédits sur le cardinal de Richelieu, nous relevons, à la date de 1635 ;

Parties fournies pour la personne de Monseigneur V éminenlissime cardinal duc de Richelieu, durant l'année 1635, par Perdreau, apothicaire de mon dit seigneur.

Du l«f janvier, un bol de casse avec sirop, III liv.

Le 6, le 8, le bol est réitéré ; le 10, l’apothicaire a fourni une médecine laxative, composée de casse, de rhubarbe, de sirop de fleur de pêcher « et autres » ; le 12, un clystère ; le 14, un nouveau clystôre.

pari, que le Roy s’esloit toujours l)ien poi'16, mais que je me defliois des deux soupers extraordinaires qui m’avoyent l'aict tenir quelques moyens prests. Il est donc arrivé que cette nuit le boulïrement l’a fort pressé et incommodé ; cela a lléchy soubs l’évacuation de deux lavements. Il a fort bien reposé entre les deux et repose encores. J’attends son réveil pour tirer le reste par un troisiesme, ou par son inl'usion de casse, laquelle luy semble estre réglée de trois en trois sepmaines, et à laquelle il est fort porté ou dès ce matin ou sur le soir, et s’il ressent encore quelque desplaisir de ce restelà. Ce qui m’a donné l’occasion de vous faire sç.avoir le tout aflin de vous oster de peine si vous en auriez sçeu quelque chose. Ce nous est un bien que quelquefoy il soit piqué de quelque incommodité, afin de le faire résoudre aux précautions qui pouroyent s’en ensuivre, demeurant éternellement. Mon Seigneur, vostre très humble et très obéissant et très afl’e«tueux serviteur.

« Bouvakt. »

Pas très respectueux, le médecin, en parlant du « boulTrement »de son royal cliepL, fait observer justement Chereau.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

Nous ne pousserons pas plus loin la reproduction de ce mémoire d’apothicaire. Tout ce que nous en retiendrons, c’est qu’en cette année 1635, Son Eminence (1) absorba, en outre des médecines laxatives et de nombreuses tasses de tisane, 127 bots de casse; qu’Elle se fit administrer 75 clystères, tout cela se montant à la coquette somme de 1401 livres 14 sols : un vrai compte d’apothicaire!...

(1) Voici une plaisante anecdote, qui pourrait prouver — si les anecdotes n’étaient, la plupart, la fausse monnaie de l’histoire — combien Richelieu tenait à ce titre d’Eminence ; nous ne la citons que pour en divertir nos lecteurs.

Le grand ministre, tourmenté de la colique, et son apothicaire étant malade, celui-ci envoie son premier garçon, pour administrer au cardinal le remède qu’il avait réclamé, non sans lui avoir recommandé, au préalable, de ne pas manquer de parler toujours d’Eminence. Le compagnon, trouvant de la difficulté à introduire la canule : « S’il plaisait à Son Eminence, dit-il à l'auguste patient, de l’introduire elle-môme, je risquerais moins de la blesser, attendu que Votre Eminence a deu-v Eminentissimes Eminences qui empêchent l’entrée du canon dans son lieu. — Allez, mon arni, lui répondit Richelieu, en éclatant de rire, allez assurer votre maître que vous ôtes aussi mauvais orateur que maladroit opérateur. »

Les premières années du règne de Louis XIV marqnenl le Irioinpliedn clyslère.

C’esl l’époque où l’on voit sortir, chaque malin, de la boutique de ces hommes mis sur la scène par Molière, tout un bataillon de jeunes gens au teint vermeil, ù l’œil gaillard, qui se répandent, la main armée d’instruments de toutes les dimensions, dans les dilTérentes rues de Paris, pour aller parler à d’autres ligures qu’à des visages (1). On les paie quinze sols (2), et jusqu’à un écu par visite.

Ace métier, d’aucuns acquièrent un véritable tour de main, une dextérité sans pareille: il y a des virtuoses du clyslère, comme il existe des virtuoses de la musique et du chant.

11 est cependant de grandes dames austères, qui

(1) A la première représenlalion du Malade iniaçj inaire, Molière faisait dire à Béralde : « On voit bien que vous n’ètes accoutumé qu’à parler à des c... » Le soulèvenient du parterre à ces mots l’obligea à faire cette variante : « On voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages.» Edition de 1821.

(2) Un clystère se payait au minimum 15 sols, ce fini engendra l’épitaphe souvent citée;

Ci-(jil qui, pour un quarl d'écu,

S’aqenoLiillail devanl un c...

ISSülSiæ

Fig. 10.

Oij'tere' doimeJ ■

Fig. 11

Cruterey rendue'

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

se refusent à entrer en conversation avec le porte-seringue. Bon nombre préparent elles-mêmes tous les ingrédients nécessaires à la délicate et discrète opération qu’elles ne veulent pas confier à leur camériste, et la suprême manœuvre reste le privilège de leurs mains aristocratiques.

Depuis qu’a été retrouvé le secret de Ninon, qui n’a conservé, dit-on, sa fraîcheur que grAce au clystère quotidien, c’est à qui recourra au remède salutaire, à cette fontaine de Jouvence qui « répare des ans l’irréparable outrage ».

Lors de la grande vogue des clystères, les femmes de qualité en prennent jusqu’à trois et quatre par jour, pour se garder le teint frais ; les petits-maîtres renchérissent, afin de se conserver la peau blanche.

Les apothicaires s’ingénient de leur côté: ils préparent des clystères à la fleur d’oranger, à l’angélique, à la rose, à la bergamote.

11 n’était pas aussi aisé qu’on le pourrait supposer d’administrer un clystère selon la formule de la vieille école. « Il fautavoir faitun bon noviciat, écrit gravement un historiographe badin, avant de gagner ses chevrons et avant d’arriver à la perfection dans ce difficile ministère. Tantôt la main peu e.xercée tremble, cherche sans pouvoir trouver, hésite et se fatigue inutilement ; tantôt elle dévie, s’égare et fait fausse route ; quelquefois elle est trop vive, trop impétueuse, et ne connaît ni tempérament, ni obstacles; dans d’autres cas, elle est trop timide, trop lente, et tourne autour de la place sans oser l’attaquer ; tantôt l’instrument dont elle est armée incline d’un côté ou d’un autre, se fourvoie et va frapper qui ne l’ap-

GAYETEZ d’ÉSCULAPE

pelle pas ; ou bien, la charge hydraulique s’échappe par des fissures inaperçues et va inonder tout le mobilier de la chambre.

« D’autres fois, la température du liquide est trop élevée, et les parois du tube presque brûlantes, en sorte qu’arrivé au port, l’opérateur est forcé débattre en retraite. C’est donc une stratégie qui demande de longues et patientes études.

« L’arme dont on se sert doit présenter aussi des conditions sans lesquelles l’opération peut échouer : et d’abord, la forme doit en être commode, les parois lisses et polios ; le siphon doit avoir une amplitude raisonnable, et le piston des mouvements doux et faciles, afin que le liquide se répande comme une légère et bienfaisante rosée, et non comme une pluie battante dans l’intestin ; il faut que le piston opère son mouvement d’ascension sous la main qui le presse et le sollicite, sans effort, sans peine et presque sans travail ; que la canule n’ait aucune aspérité, afin de ne pas offenser les feuillets dont la prévoyante nature a tapissé le seuil d’une aussi délicate entrée (1). »

Ah ! qu’en termes galants... et combien devaient être habiles à manœuvrer leurs armes ces « mousquetaires à genoux » (2) !

C’était, jadis, un véritable cérémonial que l’administration d’un clystère ; entendez plutôt le docteur Dardanus, un vétéran de l’apothicairerie, qui nous paraît fort versé dans la matière :

(1) Histoire des Apothicaires, auct. cil., p. 113.

(2) Expression employée par Boursault, dans son Mercure Galant.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

« Au moment de l’opération, écrit cet ancêtre, un des derniers représentants de l’esprit gaulois, le malade doit quitter tout voile importun : il s’inclinera sur le côté droit, fléchira la jambe en avant, et présentera tout ce qu’on lui demandera, sans honte ni fausse pudeur.

« De son côté, l’opérateur, habile tacticien, n’attaquera pas la place comme s’il voulait la prendre d’assaut,mais commeun tirailleur adroitqui s’avance sans bruit, écarte ou abaisse des broussailles ou des herbes importunes, s’arrête, cherche des yeux, et qui, lorsqu’il a aperçu l’ennemi, ajuste et tire : ainsi l’opérateur usera d’adresse, de circonspection, , et n’exécutera aucun mouvement avant d’avoir trouvé le point de mii'e. C’est alors que, posant révérencieusement un genou en terre, il amènera l’instrument de la main gauche, sans précipitation ni brusquerie, et que, delà main droite, il abaissera amoroso la pompe foulante, et poussera avec discrétion et sans saccades, 'pianissimo. »

On ne s’étonne plus, après cela, de l’estime en laquelle on tenait le bon apothicaire, et les mémoires de jNI. Fleurant nous paraîtront à peine exagérés, si nous songeons à la maîtrise qu’exigeait un art aussi compliqué.

Quand Argan lit, dans son fameux mémoire, le détail de tous les clystères qui lui ont été fournis ; clystères insinuatifs, réparatifs et émollients ; clystères détersifs, carminatifs et tempérants; quand il fait ses réflexions sur ce compte d’apothicaire et qu’il parle sa propre langue, qui est celle du vulgaire, il se plaint delà cherté des lavements et prétend que c’est

OAYETEZ D ESCUI.APE

pour ne pas avoir pris assez de lavements pendant le dernier mois qu’il s’est mal porté.

C’est qu’au temps de Molière, si les hommes du métier disaient toujours clyslère, les autres — le profanum vulgus, — employaient le mot de lavement.

Dans la Tontine, de Lesage, le médecin Trousse- Galant dit à son malade Ambroise qu'il lui faut une saignée précédée d’un lavement ; mais, se tournant vers l’apothicaire, il ajoute : « Allez vite, monsieur Bolus, préparer vous-même ce chjstère et l'apportez. ■)

Des écrivains autorisés du grand siècle n’hésitent pas à employer le mot de lavement. M“’® de Sévigné écrira, par exemple :

« .le crois que M. d’Hacqueville vous mande toutes les nouvelles ; pour moi, je n’en sais point : je serais toute propre à vous dire que le chancelier a pris un lavement. »

Quant à Saint-Simon, il y a recours dans maintes circonslances. Vous connaissez sans doute l’histoire qu’il a si bien contée, mais vous ne nous pardonneriez pas de ne la point rééditer.

« Un soir qu’il y avait comédie à Versailles, la princes.se, après avoir parlé toutes sortes de langages, vit entrer Nanon (ancienne femme dechamhrc de M""® de Maintenon), et aussitôt s’alla mettre, tout en grand habit comme elle était et parée, le dosa la cheminée, debout, appuyée sur le petit paravent entre les deux tables. Xanon, qui avait une main comme dans

sa poche, passa derrière elle et se mit comme à genoux. Le roi, qui en èloil le plus proche, s’en aperçut et leur demanda ce qu’elles faisoient h\. La princesse se mil à rire,el répondit (pi’clle faisoit ce qu’il lui arrivoit souvent de l'aire les jours do comédie. Le roi insista.

— Voulez-vous le savoir, reprit-elle, puisque vous ne l’avez point encore remarqué? C’est que je prends un lavement d’eau. — Comment, s’écria le roi mourant de rire, actuellement, là, vous prenez un lavement 9 — Hé ! vraiment oui, dit-elle. — Et les voilà tous quatre à rire de tout leur cœur. Nanon apportoit la seringue toute prête sous scs jupes, lrous.soit celles de la princesse, qui les tenoit comme se chaull'ant, et Nanon lui glissoit le clystère. — Les jupes relomboient et Nanon remportait sa seringue sous les siennes : il n’y paraissoit pas. »

En scrupuleux historien qui se fait un devoir d’être bien informé sur toutes choses, Saint-Simon (1) termine son récit, en nous apprenant combien de temps la princesse pouvait rester sans être incommodée par son médicament.

On trouve, encore dans Saint-Simon, une anecdote sur le « lavement » donné par M. d’Estoublon à la belle M™® de Brégis (2). Celle-là, bien plus drôle, racontée parle malin duc, ouvre un singulier jour sur la barbarie, au point de vue du confortable et des vulgaires convenances, de la cour du grand Roi.

(1) T. IV, des Mémoires, édition Chéruel, p. 232.

(2) Cf. Inlermédiaire des Chercheurs el Curieux, 1878, n» 2ô0, p. 5% et 1884, n« 397, p. G94.

Fig. 12

LK TRIOMPHE UU CLYSTERE

Les combles des palais royaux avaient été aménagés en petites chambres, comme les cellules d’un couvent, pour y loger les personnes les plus favorisées qui suivaient la Cour. Cette disposition de logement amenait quehjuel'ois les aventures les plus drolatiques.

L'n soir donc, certaine dame était couchée dans son lit, la tête tournée vers la ruelle, et découvrait à sa femme de chambre des charmes que Voiture a daigné célébrer en vers précieux ; tandis (jue la camériste, armée de l'instrument redouté de M. de Pourceaugnac, se préparait à opérer.

Mais laissons parler Saint-Simon et ne poursuivons pas ])lus avant le récit de la pii[uante aventure.

« Estoublon étoit de bonne condition (1) et Provemjal, un fort honnête homme, mais plaisant au .dernier point, et un grand homme noir, olivAtre, qui ne rioit jamais, avec je ne sais (jnel air niais et naturel, dont il attrapoit les nouveaux venus.

« Une fois, passant devant la chambre de M'"® de Brégis, qui donnoitsur unegalerie, à Saint-Germain, il en trouva la porte entr’ouverte et la vit sur son lit. Il se glisse doucement, insinue le lavement, remet la seringue et se retire.

« La femme de chambre, qui était allée dans la garde-robe chercher je ne sçay quoi, revient et propose à sa maîtresse de se remettre en posture ; elle demande ce qu’elle veut dire, et ajoute enfin qu’elle rêve apparemment. Grande cacophonie entre elles. Enfin la femme de chambre regarde à la seringue et

(1) Estoublo.n n'esL auLrcx[ue Jac([ucs de Grille, maiaïuid d’Esloublon.

la Irouve vuidc,et prolesle lanL el si bien qu’elle n'y a pas louché, cjue laBrégiscroil que c’esL le diable qui lui a donné son lavement.

« C’éloil une antique beauté el grande inlriganle, et à qui, de la Régence et de la jeunesse du Roy et de Monsieur, il éloit resté une grande lainiliarité avec eux et avec la Reine-Mère. Des qu’elle parut chez elle, voicyle Roy el Monsieur à lui parler de lavement; et elle, étonnée el l'urieuse tout ce qu’on peut l’élre, apprit, la dernière de la Cour, ce qu’elle dévoilé Esloublon (1). »

Un pareil Irait ne pouvait échapper à la malignité publique ; on s’empressa de le porter au théâtre (2).

Les Mémoires de Saint-Simon foisonnent d'historietles de ce genre. On ignore généralement le rôle que joua un lavement dans le procès de préséance du maréchal de Luxembourg contre les pairs, ses anciens. Il s’agissait d’obtenir de la duchesse douairière de Saint-Simon les lettres d’Etat (ju’elle possédait el qui eussent retardé la solution de l’affaire, qui prenait mauvaise tournure, étais alors survient un fâcheux contre-temps ; laissons, pour le surplus, parler l’auteur des Mémoires (3).

(1) Mémoires de Datujeaa, l. II, p. 134.

(2) C’est dans celte historiette que de Viltiers a dû puiser le sujet de sa nouvelle galante ; L’ Apothicaire de cjualilé. Le comédien Villiers est l’auteur du recueil; Les Diversités galantes, et de cinq pièces de théâtre, dont l’une, la Vengeance du marquis, est une réponse à ï Impromptu de Versailles. J al, dans son Dictionnaire de biographie crilique, après avoir dit que Molière le lira de l’oubli en le ridiculisant, nous apprend qu’il se nommait de son vrai nom Claude Deschamps.

(3) Nous pinsons l’anecdote dans le très attachant ouvrage de M. E, Locarü : Le .xvn’ siècle médico-judiciaire (Thèse de Lyon).

LE triomphe du clystère

« Ce conlre-lemps, le dirai-je à cause de sa singularité ? M. de Richelieu avait pris un lavement et, sans le rendre, vint de la place Royale chez Riparfonds (l’avocat), de là chez le premier président avec nous et avec nous vint chez Riparfonds, y demeura avec nous à toute la discussion, enfin vint chez moi. 11 est vrai qu’en arrivant il demanda la garde-robe et y monta en grande hâte ; il y laissa une opération telle que le bassin ne la put contenir, et ce fut ce tcmps-là qui donna à ma mère le temps de faire ses réflexions, et de m’envoyer redemander mes lettres d’Etat. S’exposer à toutes ces courses et garder un lavement si longtemps, il faut avoir vu cette confiance et ce succès pour le croire. »

Son^erail-on, après cela, à dimiiiuor l’iinporlancc hisloricpio de la cdiaisc percée? Ce rôle, non seuleinenl. il n'a pas clé exagéré, mais on commence à peine à le sonpijonner, anjonrd’liui ([ne la palhologic lend à forcer, fùl-ce par elfraclion, le domaine sacrosainl de l’IIisLoirc.

Il est des esprits pénéLranls qui semhlcnL avoii’ pressenti cette révolution, que nous voulons espérer pacifique. Il y a près d’un demi-siècle (1) — il était alors bien jeune à coup sûr — l’exquis écrivain de V Elui de nacre, le génial créateur du type de Sylvestre Bonnard, écrivait :

« Ce siècle pompeux et scatologique, qui suivait respectueusement, avec Fagon, le roi, du trône à la chaise-percée, semble particulièrement préoccupé de médecines et de purgations. Les farces royales de Molière, écrites dans le ton de la cour, sont pleines de lavements et de laxatifs. La seringue était, à Versailles, ce que le phallus était à liiéropolis. Les dames, Mme de Sévigné, la princesse Palatine, écrivaient des lettres qui eussent fait rougir Vadé. Racine, malgré son noble génie, avait, en ceci comme en tout, le

(1) Dans VAinaleur d’ Autographes, du 1” février 1869, p. 4-1.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

goilt du temps. La main qui écrivit Alhalïe traça cette phrase : « Il n’y a point de plaisir d’écrire à des gens qui sont encore dans les remèdes, cl. c’esi trop exposer des lettres. »

Remède était un mot employé par délicatesse, pour faire entendre la chose sans la faire imaginer. « Remède est vague et équivoque dans cette acception ; mais c’est à cause de cela même qu’il est honnête (1); et il n’est pas nécessaire, dans tontes les circon.stances, et devant des personnes de toutes sortes, de s’exprimei’ sur ce dont il est (piestion, avec la précision d’une ordonnance de médecin. »

De (piand date cette suhstilution du mot remède au mot lavement? Boileau l’emploie, mais ce ii’est <pie plus tard qu’il deviendra d’usage courant.

Au temps oii régnait la prude iM”** de IMaintenon, cerlains ecclésiastiques s’étaient scandalisés de ce qu’on employât un substantif applicable à une cérémonie de l’église. Grande fut la rumeur à la Cour, plus encore cpi’à la ville.

Les .Jésuites, ayant gagné à leur cause l’abbé de Saint-t’yran, profitèrent du crédit de ce dernier auprès de Louis XIV, pour faire mettre le mot lavement au nombre des expressions déshonnêtes; de sorte que

(1) Boile.vu lui-inème ne craint pas de l'employer :

NliI n’esl si bien soigné qu'un directeur de femmes: Quelque léger dégoût vienl-il le Irciuailler,

Une froide vapeur le fait-elle bâiller.

Un escadron coiffé d'abord court ci son aide ;

L’une chauffe un bouillon, l’autre apprête un remède.

(Boileau.)

GAYETEZ d’eSCULAPE

l’abbé de Sainl-Cyran blûma publiquement le père Garasse, qui avait osé s’en servir. — Mais, répliquait le bon père Garasse, je n’entends par lavement qu’un bain local, une ablution ; ce sont les apothicaires qui l’ont profané en l’appliquant à un usage messéant. »

11 fut donc . décidé qu’on substituerait le ternie de remède à celui de lavement : le roi voulut bien accorder celte grûce à son confesseur, le père Le- Icllier. L’Académie reçut l’ordre d’insérer le nouveau mol dans son Dictionnaire, et le Roi-Soleil consentit, en présentant sa... lune à l’apothicaire, à ne plus parler de lavemenR mais de remède ; ce qui n’empôcha pas l’ancien mot de rester pour longtemps encore dans la langue (1).

(1) « Comment me faire guérir ? dit Pangloss. Je n’ai pas le sou, et dans toute l’étendue de ce globe, on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement sans payer. » (Voltaire).

« Quant à moi, j'aime cent fois mieux voir dans l’émail des prés des guirlandes pour les bergères, que des herbes pour les lavements. » (J. -J. Rousseau).

Ces deux citations suffiront pour la démonstration.

Fig. 13. — Les Soins niérilùs.

Par L.vvRKiNcK (.xviii' siècle).

Les sLaLislicieus, qui ont tous les courages, n’ont pas eu celui de dénombrer les lavements (jiie se fit administrer le Grand Roi. Sans doute, ils donnent des chilTres, mais ceux-là ne peuvent être qu’approximatifs. Nous avons eu, pour notre part, la curiosité de relever, dans le Journal de la santé du Roi Louis XIV, toutes les pages où il est question de clystères, mais nous avons renoncé à en faire le compte : ils sont trop !

En 1652, — Vallot venait d’étre pourvu de la charge de premier médecin de Sa Majesté, vacante par le décès du sieur Vaulticr — le roi se trouve « travaillé d’un léger llux de ventre » : l’archiàtre lui prescrit un « bon régime de vivre », et un lavement (à base d’huile d’amandes douces, de miel violatet d’électuaire lénitif, le tout dissous dans une décoction d’orge).

Ouekjues jours plus tard, Sa Majesté, après avoir mangé trop de fruits, a un nouveau dérangement : le même remède trouve son indication.

L’année suivante, l’affection s’aggrave : le roi présente tous les symptômes d’une entérite, ce qui ne l’empêche point départir en campagne ; mais, arrivé a Montmédy, on est contraint de lui faire prendre un lavement, en descendant de cheval, « étant encore

GAYETEZ d’eSCULAPE

tout botté, et en un lieu le plus désolé et le plus incommode de tout le royaume ».

Vallot ne se met pas en frais d’imagination : son royal client est-il repris de troubles intestinaux, il appelle à son aide l’instrument de M. Purgon ; tout au plus modifie-t-il la composilion de ses clystôres : la mauve, le bouillon blanc, la graine de lin alternent avec l’huile d’amandes douces et l’eau rosée ; parfois, il ajoute un peu de jalap, mais non sans précaution dans le maniement de cette substance active.

Le roi a-t-il des accèsde fièvre, le lavement précède la saignée, quand il ne la suit pas.

Est-il pris de scs « vapeurs », on lui donne des lavements... d’orgeat ! Doit-il se purger, il s’y « prépare» par un lavement.

Un jour (pi’il a mangé « quantité de truffes peu mAchées », il a une indigestion et rejette ses trulïes « nullement digérées». On le fait s’abstenir de viandes solides, et on lui administre « un petit lavement doux ». Dans cette circonstance, du moins, le remède était indiqué. Il prit un nouveau lavement sur le soir : rien de mieux assurément.

On a dit(l) que Vallot usait « avec munificence » des lavements, tellement que l’usage dégénéra en abus. Si l’on veut, a-t-on ajouté, remonter à la cause première, à l’origine véritable de la fistule du roi, on la trouverait peut-être dans « l’excès de ce remède réitéré à tout propos, et dont l’application exigeait l’emploi d’un engin mécanique qui n’est point sans inconvénients ».

Cette opinion nous paraît vraisemblable, mais

(1) Guardia, La Médecine à travers les siècles, p. 343.

Fig. 14. — Le Curieux, l’ar Uaudocin (xviii® siècle).

LE TUIOMEHE DU CLYSTUaE

Vallol n'est pas le seul à incriminer ; quand d’Aquin lui succédera, en 1672, il adoptera la médication de son prédécesseur, et il défendra, en toute occasion, son prédécesseur contre « les ignorants en médecine et les envieux ».

Arrive le moment oii te royal patient se lasse d’ôlre ainsi torturé ; après la « grande opération », Louis XIV refuse absolument de se livrer pieds et poings liés à ses apothicaires, et, pendant plus de vingt ans, il persistera dans sa résolution, dont aucune insistance ne parviendra à triompher.

Mais survient un incident, dont va se liAter de profiter l’entourage, pour vaincre une répugnance jusque-là insurmontable.

Le 6 du mois de mars (1709), S. M., « en approchant de l’heure de son dîner, s’étant mise à sa chaise, selon sa coutume, pour essayer d'aller à la garderobe, les douleurs devinrent si pressantes », qu’on va quérir les médecins. Ceux-ci prononcent qu’il n'y a {[u'un remède à ce mal ; un lavement!

Le roi en paraît soulagé, mais l’accalmie ne dure guère : un second clystère devient nécessaire. Celuici réussit mieux; mais les mômes phénomènes s’étant reproduits, on recourt, les jours suivants, encore aux lavements. Inutile d'ajouter que le malade ne pouvait tirer, à la longue, aucun bénéfice de cette médication auxiliaire, et Fagon, qui la remit en honneur, ne cherchait d’ailleurs, par ce moyen, qu'à calmer momentanément les épreintes et les tranchées provoquées et 1 on peut dire entretenues par les écarts de régime du monarque, autant que par l'abus qu'il faisait des purgatifs et des lavements.

Un luimorisLe (I) l’a dil ; « le Malade Imaginaire n’e.sl, d’iiii houL à l’aulrc de ses morlels trois actes, (ju’uii dithyrambe au clystère : d’oii il rôsulte que Louis XIV avait la rate lourde, comme Ubu le scatophage ».

Ceci expIique-t-il cela ?

La première édition du Malade, qui ait été imprimée en France, porte la date de 1675; elle fut publiée par les soins de la veuve de l’auteur, pour corriger la féchcuse impression produite par la publication d’éditions apocryphes faites à l’étranger (2).

Molière a-t-il seulement pensé an roi et a-t-il voulu le divertir, par ses épigrammes, aux dépens des apothicaires? On ne doit pas oublier que si Louis XIV fut plus clystérisé qu’aucun de ses sujets — on n’est pas souverain impunément — le lavement était depuis longtemps à la mode.

On a lu l’histoire contée par Saint-Simon et qui a Irait à une princesse ; celte princesse, — la duchesse de Bourgoge — se faisait donner le clystère d^ms le cabinet môjnc du roi, à peine dissimulée (h'n’ière un paravent. « Elle se tenait debout devant le feu cl la

(1) Emile BEnoEHAT, clans une de scs chroniciues.

(2) M. Raynaud, Les Médecins au lenips de Molière, p. 417.

LE TRIOMl’HE DU CLYSTÈUE

l'emme qui le lui donnait (le remède) se mettait à genoux, après s’être avancée en rampant sur les pieds et sur les mains ; cela passait pour gentillesse (1). »

Au xviie siècle, cet exemple princier en est une preuve, la pratique du clystèrc était répandue dans la meilleure société. Mais nous en avons d’autres témoignages.

Le comte de Laval (M">® de Staal-Delaiinay nous en instruit) se l’ait administrer deux lavements par jour. Le chancelier Séguier ne va jamais au Conseil, sans avoir pris, au préalable, un clystère. Le 25 septembre 1676, la même M"'" de Sévigné écrit à sa fille, que M"’®de Coulange et Baujeu (sa demoiselle), ont été malades en même temps : « Pas un remède n’a été ordonné dans la chambre qui ne l’ait été dans la garde-robe: un lavement, un lavement; une saignée, une saignée. »

Le 25 septembre 1703, M"*® de Coulanges écrit à M“‘® de Grignan, que M‘"® de Lesdiguières est très malade, et qu’Helvétius (2) lui fait prendre des lave-

(1) Correspondance de Madame, édit. Brunet, t. II, p. I2G.

(2) Adrien Helvétius, père du philosophe de ce nom, prétendait guérir toutes les fièvres intermittentes par des lavements de décoction de kinkina, parce qu’il avait remarqué la difficulté de faire prendre parla bouche ce médicament, surtout en poudre et en opiat, aux seigneurs de la Cour dont il était le médecin. Les Allemands n’accueillirent pas cette méthode, moins parce qu’elle ne réussit pas toujours que par une raison singulière de dignité. Un médicament aussi noble et aussi héroïque ne devait pas être, selon eux, profané par son introduction dans d’aussi ignobles voies. (Cf. .loh. Jac. Ba.ier, De jucundo in prax. med., p. Ll.) Des barons allemands n’auraient pas toléré (ju’on leur donn.àt un clystère, à preuve ce que rappoiie le célèbi'e médecin allemand Wolfgang Wedelius (De niedicam. composil. exlempor., sect. I, cap. 8;.

inenls d’herbes vulnéraires avec de l’eau d’arquebusade. Charles de Sévigné écrit, de son côté, à sa sœur, M"’® de Grignan :

« La Divine (M"® de Plessis) a dû prendre ce malin un lavement à cause d’une brûlaison insupportable qu’elle avait à l’endroit par où était sorti un nu>i de son venlrequi la tourmentait depuis hiermidi (l®’'janvier 1G7(>). »

On parlait de toutes ces choses librement. Il n’est guère de personnage illustre ou de marque qui n’ait eu recours au bienfaisant clystère.

Bossuet (1) en prit beaucoup, surtout à la fin de sa vie.

Louvois, dont la fin est, pour beaucoup, mystérieuse, alors qu’elle fut très naturelle, mourut, dit Saint-Simon, en rendant un lavement.

La Bruyère, mourant, prit un lavement de tabac (2).

L’abbé de Choisy rapporte, dans ses Mémoires, que M®"' de Valence ayant pris un bouillon pointu, M. des Grais dut tourner le dos pour lui permettre de le rendre.

M"‘®dé La Fayette ne conte-t-elle pas qu’Henriettc d’Angleterre prit un lavement, sur l’ordre de Vallot, durant la fameuse nuit où elle trouva la mort?

Mais nous ne sommes pas au bout de la litanie.

Madame, duchesse d’Orléans, narre dans une de ses lettres (22 mai 1G75), que ses médecins lui ont fait

(1) V. le journal de l’abbé Ledieu; cf. Intermédiaire, 18%, pp. 513 et SLiiv.

(2j Un remède très employé contre le voluulus était le lavement de fumée de tabac ; un appareil spécial permettait l’introduction dans le rectum des vapeurs tabagiques froides ou chaudes.

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

donner 72 lavements pendant une maladie. Plus loin, (22 décembre 1712), elle ajoute : « Je suis très lasse... des remèdes qu’il m’a fallu prendre : un lavement, 7 médecines en pilules, et deux saignées, le tout en dix semaines. »

La môme écrivait, le 18 juin 1719 :

« La duchesse de Berri (fdle du Régent) a une maladie bien singulière. Deux fois par semaine on lui donne une médecine et, à jour passé, un clystère. Cela lui fait du bien. Son mal vient de son affreuse gloutonnerie. »

(3n connaît la scène grotesque du lavement adminiistré en grande pompe à Louis XV, et dont le grandmaître de la garde-robe, M. le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, nous a conservé l’amusant récit.

Le mercredi 27 avril 1774, Louis XV, pensant que son malaise provenait d’une simple indigestion, s’enferme dans les appartements de M"'® du Barry, où il prend plusieurs lavements (1). Il refuse de voir ses médecins.

Le vendredi 29, il est question de donner un lavement au roi. On le traîne à grand peine sur le bord de son lit et là on le poste dans l’attitude convenable à la circonstance. « La Faculté, rangée autour du lit, lit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire, qui arrivait la canule à la main, suivi d'un garçon apothicaire, qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre, tenant la lumière destinée naturellement à éclairer la

(1) « On dit que le roi aimait si éperdument M"’° de Clu\teauroux que, dans une maladie qu’elle eut, il lui donnait lui-même ses lavements et ses médecines, parce qu’elle s’obstinait à n’en vouloir point prendre de toute autre main (jue de celle de Sa Majesté. » Le Pol pourri/ de Menin, in Souvenirs el Mémoires (Gougy, éditeur), 15 avril 1900, p. 300.

LE TRIOMPHE DU CLYSTERE

scène, M. Forgeot (c’esl le nom du maître apothicaire), placé avantageusement, allait poser et mettre en place la canule, quand tout à coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu’il porte donne en plein sur le derrière royal et s’imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation, de dessous le bras d’un médecin, un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où Forgeot dirigeait son attention. On peut se faire une idée de la colère méprisante de l’apothicaire, à qui èette éclipse avait fait manquer son coup, l’étonnement des médecins, l’indignation du petit garçon apothicaire et l’envie de rire de l’assemblée (1). »

Un médecin consultant de Louis XV, Falconet, passait sa vie moitié à manger, moitié à prendre des remèdes. Quand le chocolat qu’il prenait chaque matin, à cinq heures, lui chargeait trop l’estomac, il se faisait apporter un lavement, qu’il prenait, sans pour cela abandonner son luth : il a été gravé de cette manière (2).

Quelques heures après, il se faisait apporter du fruit, dont il mangeait beaucoup. Il sortait, allaitvoir ses malades, prenait quelques poudres ou quelques lavements, quand il craignait de n’avoir pas assez d appétit pour bien dîner, ce qui lui en procurait un prodigieux; car il mangeait de tout et beaucoup.

L après-midi, il le passait ou à aller voir des ma-

(1) Relation de la Rochefoucaud-Liancourl, dans Vlnlermédiaire, 10 novembre 1896, col. 589.

(2) Cf. Anecdotes secrètes du règne de Louis XV, par Roger de Parnes et Georges d llEiLLY; Paris, Rouveyre (1882), p 55.

GAYETEZ d’eSCULAPE

lacles ou à jouer ; et commeil avait pourprincipe que, pour vivre longtemps, il ne faut point se contraindre, il ne s’embarrassait point de lîicher des vents où il se trouvait (1). Il faut dire que Falconet (2) était un homme très Agé; c'est une circonstance atténuante.

Fig. 15. — Le petit déjeuner du matin.

(Estampe libre du xviii' siècle.)

Sous Louis XVI, régnait à la Cour une singulière coutume.

i\) Mélanges historiques, de Bois-iounoAiN (1807), t. II, p. 375. (2) C’est ce môme Falconet qui perça avec précipitation la foule, le jour de la naissance de M. le duc d’Anjou, pour en faire compliment à Sa Majesté. Il lui dit en même temps qu'il avait prédit la naissance de ce princè, comme celle de Monseigneur le dauphin, et qu’il demandait h Sa Majesté la charge d’inspecteur de la naissance des enfants de France.

Fig. 16. — Le Remède.

(D’après Jeaurat).

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

Le jour où une dame d’honneur rentrait en charge, celle qu’elle remplaçait lui demandait « si elle avait fait sa toilette ». Cela signifiait que toute dame, tenue à un service de cour, devait prendre, avant de le commencer, un, deux et jusqu’à trois lavements, tant qu’il en fallait, en un mot, pour n’être plus distraite de son service de toute la journée (1).

On fit un tel abus de lavements à l’avant-dernier siècle, qu’une pharmacopée du temps (2) ne manque pas de le signaler. « On peut dire, écrit son auteur, que les lavements sont des meilleurset plussalutaires remèdes de la médecine, quand ils sont donnés à propos, mais on en abuse souvent ; car un grand nombre de personnes accoutument tellement leurs intestins à ces sortes de remèdes, dont elles usent tous les jours, en santé comme en maladies, qu’elles rendent leur ventre paresseux, incapable de faire de lui-même ses fonctions. Leur dessein est de se rafraîchir, en tenant toujours leurs entrailles nettes et lavées, mais elles ne prennent pas garde qu’elles empêchent par là que la digestion ne se fasse aussi bien qu’elle se ferait; car il est besoin d’une certaine quantité d’excréments dans les entrailles pour exciter la fermentation des aliments dans l’estomac; de môme, quand nous voulons donner une fermentation douce à plu-

Le roi demanda à M. le comte de Maurepas, qui se tenait à côté de lui, s’il trouverait la commission d’une pareille charge sur ses registres ; et ce secrétaire lui ayant dit que non, il répondit : il faudrait dire à Aymon de la lui expédiei' (Boisjourdain, loc. cil.)

(1) Ci. \e Journal des Concourt, t. II, p.222, h la date du 2 octobre 18G4.

t2) La Pharmacopée de Lemery, édition de 1729.

sieurs infusions, nous mettons le vaisseau qui les contient dans le fumier chaud. Aussi voyons-nous que la plupart de ceux qui se sont fait une habitude de prendre tous les jours des lavements, rendent leur tempérament fluet et délicat; ils ont le teint blême, et ils sont plus susceptibles des maladies que les autres; on peut même aller plus loin et dire que leurs enfants participent en naissant des défauts de leur tempérament. »

Sans partager toutes les appréhensions de l’apothicaire qui écrit ces lignes, nous sommes de son avis quand il proteste contre l’usage immodéré qu’on faiscüt des clystères.

L’abus du clyslère a reçu, peut-on dire, la suprême consécration de l’art (1), ainsi qu’en témoignent les estampes nombreuses publiées au siècle galant, qui sut poétiser une des opérations les moins poétiques. Lawreince, Fragonard, Beaudouin, Scball et bien d’autres, nous représentent l’opération chère — de toutes façons — au bonhomme Argan. Et ce n’est pas la gravure seulement qui s’empare de ce sujet à allure grivoise, mais la céramique, et aussi la décoration.

11 y a deux ans environ, un de nos amis, M. R. Bonnet, de passage à Rouen, visitant le Musée céramique de cette ville, nous signalait une curieuse pièce, portant le numéro 624, « une espèce de plat à barbe..., nous éci’ivait-il, représentant un apothicaire, avec un de ses aides, donnant un lavement à une femme »•' Nous mandions aussitôt au docteur R. Helot (de Rouen), de vouloir bien nous adresser au plus tôt

(R « En 1779, à une vente sans nom, le « clistère », dessin très spirituel, lavé sur sanguine et relevé de plume. C’est le dessin qui repasse à la vente Sireul, sous le titre : « l’Apothicaire et son malade. » Ce sujet plaisant, dit le catalogue, ayant 9 pouces de hauteur sur 7 1/2 de largeur, se vendit 30 livres. » L’Arl du dix-huilième siècle, par E. et J. de Concourt, I" série, p. 293.

«\YETEZ Ij’ESf.Ur.Al'E

line pholograpliie de celle ciiriosiLé. Mais nous avions été devancé, paraîl-il, par le D‘‘ Derocque, qui élaiL à la veille de publier, dans la lieviie médicale de Novmandie (1), la scène en queslion (fig. 17 et 18) ; nous n’avions plus qu’à allendre.

Voici comment l’objet fut décrit par notre distingué confrère, dans la publication précitée :

C’est un |)Ial à barbe (iiii parait dater du commencement de la deuxième moitié du xviii” siècle. Les dimensions sont d’environ ‘^î. x 30 cent. La bordure (pii occupe tout le bord renversé du plat présente un décor régulier àquatre couleurs (vert, bleu, jaune, rouge), avec alternance de motifs quadrillés et de bouquets polychromes. Le fond est occupé par un petit tableau dont la composition ne dénote pas un goût exquis de la part de son auteur, mais dont la scène principale révèle chez lui une connaissance parfaite de l’opération indiscrète et si peu goiltée de M. de Pourceaugnac, telle qu’on la devait pratiquer à cette époque.

Les principaux personnages de notre plat à barbe sont dans une pièce carrelée ou une cour, avec un jardin dans le fond. Une grosse commère, en jupe bleue et corsage et bas jaunes, repose sur un tas de bottes de paille, la tète appuyée sur l'avant-bras ; l’entrebâillement des jupes laisse apercevoir un visage auquel étaient accoutumés de parler les collègues de M. Fleurant.

Deri’ière elle, maitre Clystorel, en veste violette, le chapeau sur la tête, ayant mis ses lunettes pour mieux pointer, exécute l’ultime et suprême manœuvre.

Elï’et du clystère ou d’un copieux dîner, l’estomac de la dame s’allègé de son contenu qui coule à longs flots sur son lit de fortune.

Au premier plan, un tabouret percé nous fait espérer une prompte et complète restitution (lu liquide bienfaisant.

Lisette éclaire cette scène, pendant que le trop entreprenant époux de l’opérée trousse les cottes de sa servante ; près de là, une table supporte les reliefs du repas (assiettes, verres, broc et deux pipes).

(1) N“ du 10 février 1005.

Fig, 17 et 18. — Plats à barbe.

(Musée céramique de Rouen.)

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

Dans le fond; à droite, un buisson vert ; à gauche, un départ d’escalier. A l’arrière-plan, de grands arbres estompés (qui paraissent peu sur notre gravure).

Cette scène, assez leste, est traitée d'une façon très heureuse ; mais le peintre qui l’a exécutée ne paraît pas avoir possédé la sûreté de pinceau et la netteté d’exécution qui caractérisent un artiste exercé, ayant l’habitude de manier l’émail.

C’est, en tout cas, une fort belle pièce et qui est,

Fig. 19.

a juste titi’e, en bonne place au Musée de céramique de Rouen.

GAYETEZ d’eSCULAPE

Un journal médical a pvdjlié, en 1905, une aquarelle qui semhle daler du xvii® siècle cl qui ferait partie de la collecliond’unpeinlre deTurin, Biscarra: le lavement est administré à la patiente d’une manière tout à fait insolite, àVaide d'une tuile (fig. 19).

On peut voir, encore aujourd’hui, dans ce qui fut le boudoir du cardinal de Rohan, à l’hôtel de Rohan, occupé actuellement par l’Imprimerie Nationale, de gracieux panneaux, attribués à Iluct, où des singes SC caressent, d’une façon plus ou moins grotesque, avec l’humide instrument (1).

Fig. 20.

(1) IIavard, Dicl. de rameublemenl, l. IV, col. 952, art. Seringue.

La seringue a exercé, en même temps (jue le talent des artistes, le génie des peintres et des littérateurs. En 1718, paraissait un poème héroï-satirique, dû à la • plume d'Eustache Lenoble.

Le père d’Eustache Lenoble était président au bailliage de Troyes. Il avait fait planter une allée de noyers devant son chûteau de Thennebères, près Troyes; quelques-uns de ces arbres empiétaient sur la propriété d'un M. Guichard de Vouldy, conseiller au bailliage, (jui les fit arracher.

Il y eut contestation, puis procès. Eustache Lenoble, prenant parti pour l’auteur de ses jours, saisit l’occasion du procès, pour composer un poème, qu’il intitula V Allée de la seringue, parce que MM. de Vouldy etCoppois, les adversaires de son père dans la cause, étaient fils d’apothicaires.

Nous ne croyons pas devoir reproduire ce poème de circonstance, qu’on trouvera ailleurs (1) ; nous ne le citons que comme un trait de mœurs du temps.

\ers la fin de l’avant-dernier siècle, l'Académie de Mûcon proposait, pour sujet de prix, cette question :

(1) Cf. les Œniives de Lenoble, t. XV’I ; Paris, chez Hibou, 1718; cité par Piiillippe, Uisloire des Apolhicaires, p. 101.

GAVETEZ d’eSCULAPE

Quelle est l'invention qui a étélaplus utile à l'homme? Un des concurrents se contenta d’envoyer, pour toute réponse, ces deux mots: La seringue.

La sering'ue méritait, à plus d’un titre, d'ôtre proclamée la reine du monde ; elle l’a été, en effet, car elle a régné sans partage, pendant trois cents ans, sur toLis.les continents, à l’exception du Brésil, où l’on se sert d’un intestin de bœuf, ajusté sur un tuyau de bois ; de l’Amérique septentrionale, où l’on a eu recours pendant longtemps à une bouteille de gomme élastique terminée parmi ajutage d’ivoire; et de la classe indigente de Londres, qui se sert d’une vessie. Et celui qui nous fournit ces indications ajoute : « En Europe, à la fin du repas, on apporte du café et quelques licfueurs ; chez les Anaguas, avant de se mettre à table, on offre une seringue à chaque convive ».

Ce qui s’écrivait il y a soixante ans répond-il à. une réalité présente? Nous n’avons pas poussé notre enquête jusque-là. Nous voulons simplement dire que la seringue est bien déchue de sa grandeur passée et qu’elle a éprouvé le sort commun de toutes les royautés.

i\Iais, avant de conter les phases ultimes de cette déchéance, nous voudrions, en quelques lignes, rappeler des emplois peu connus d’un instrument qui, sans avoir complètement disparu, a subi de telles transformations, qu’on peut le considérer aujourd’hui presque comme un objet de collection.

Fig. 21. — Le pclil glouton.

Une mcru, cnlourée ilc deux enfants, tient sur ses genoux un troisième, le plus jeune, auquel un apothicaire — ([ui a le masque de Voltaire — donne un lavement secundum arteni.

Zi

Sait-on que, jusqu’à la Révolution, tout pensionnat ou collège avait, dans son matériel, une seringue de fer-blanc, qui servait à gonller les ballons de cuir avec lesquels jouaient les enfants ?

Un usage plus inattendu encore de la seringue : jusqu’au xvii® siècle, on fit servir cet instrument à l’extinction des incendies ! Viollet-le-Duc a donné le dessin d’une de ces seringues (fig. 22 et 23), que possédait la cathédrale de Troyes; le manche est en noyer. Sur la base du cylindre sont gravées les armes du chapitre, avec les initiales S. P. {Sanctus Petrus) : saint Pierre est le patron de la cathédrale. En 1618, un commencement d’incendie, causé par la foudre, fut éteint par le grand chantre de la cathédrale de Troyes, avec un instrument de ce genre. Dix-huit ans plus tard, cet extincteur primitif n’avait rien perdu de son prestige ; car, parmi les Actes consulaires de Lyon (1), on a relevé la commande à un potier d’étain de quatorze seringues pour les incendies. On était loin des pompes à vapeur et des pompes automobiles !

Les seringues ont été employées à un autre usage, non moins ignoré que les précédents : elles servaient à

(1) Arch. commun., série BB, reg. 1%.

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projeter sur le sol des essences paiiumées. Généralement en métal précieux, elles étaient plus gracieusement ornées que les seringues ordinaires, dont elles se distinguaient, d’ailleurs, par leur moindre volume.

Dans un Inventaire du mobilier de la Couronne (1G73), se trouve mentionnée « une seringue avec son manche d’ébène garny d’argent pour jeter des eaux de senteurs ». Aujourd’hui, le vaporisateur a pris la place de la seringue à parfums.

La seringue a encore joué son rôle dans les scènes de sorcellerie (1). Celui-ci n’a pas été moindi'e dans la religion (2).

« La question de pouvoir baptiser l’enfant, lisons-

(1) Michelet s'exprime ainsi dans la Sorcière (p. 225) :

« Comédie à la Pourceaugnac * où à la sorcière se subsLi- Luail ordinairemcnl une agréable ligure, la reine du Sabbal, jeune et jolie mariée, et en noie il ajoute :

* L’inslrumenl décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p.69, il est froid, dur, très mince, long d’un peu plus d’un doigt (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d’une aulne et sinueux ; une partie est métallique, une autre souple, etc. C’est déjà le clysoir. »

(2) La seringue spirituelle pour les âmes constipées en dévotion, tel est le titre bizarre d’une brochure dont nous possédons un e.xemplaire, et dont la paternité a été attribuée à Fléciiieh. En réalité, le docte évêque prête à un auteur supposé, le Révérend Père Patelin, un livre imaginaire, intitulé comme ci-dessus. Plus tard, Caraccioli a repris et continué la plaisanterie. Peignot a cité comme réel ce livre imaginaire. L’histoire de cette mystification littéraire se trouve dans un opuscule qui a été tiré à un très petit nombre d’exemplaires, « pour l’auteur », par F. Delpérier, rue des Ecoles, 4, Cahors, en 1882. Le bibliophile, pour qui a été imprimée cette rareté bibliographique, pourrait bien être l’ingénieur Cohen, l’auteur de la « Bibliographie des ouvrages illustrés du XVIII' siècle », continuée par Crottet.

Fig- 22 et 23.

Seringue et seau pour l’extinction du feu.

saisît

,j Cl*' J *. . .' .vu.

LE IKIOMPHE nu CLYSTERE

nous clans une thèse récente (1), préoccupait fort les accoucheurs du xvii® siècle, pour la plupart gens très religieux... Nombreuses sont les observations de l’accoucheur Portai, où nous voyons la mère, en danger de mort, le suppliant de travailler immédiatement pour tAcher de baptiser immédiatement son enfant, son seul souci. Aussi immanquablement ondoyait-il « sous condition » toute partie fœtale qui paraissait la première à la vulve. La nature du liquide à employer, ce n’est pas lui (jui nous l’a dit, n’était pas indifférente, paraît-il ; le meilleur était

Fig. 24. — Seringues pour baptêmes vaginaux, employées au XVII® siècle (Macriceau) et au xix' siècle (Dr Verrier).

l’eau naturelle, le seul, en réalité; pour être accommodant, l’on reconnaissait cependant comme efficaces l’eau de mer, les eaux sullureuses ou minérales, la rosée, l’eau mélangée au vin et au lait, pourvu que l'eau prédominAt ; l’eau de lessive, la bière légère, étaient tenues pour douteuses; le lait pur, le sang, les larmes, la salive, le pus, l’urine, le vin pur, l’huile, ^a boue, l’encre, devaient être rejetés. »

(l) Cf. Emite-.Iulcâ-.\llVect Maiii itte, Paul Portai (Thèse de l'aris, 1000).

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Dans les accouchements laborieux, où l’on ne pouvait répondre que l’enrant naîtrait vivant, ou avait môme coutume de pratiquer le baptême intra-utérin. 11 consistait à introduire avec la main une seringue ou un siphon, de l’eau tiède, de manière à. toucher le corps de l’enrant, les membranes ayant été préalablement rompues, cependant que l’on prononçait les paroles: « Enfant, si tu as vie, je le baptise au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il (1). »

La seringue dont se servaient les accoucheurs était d’un modèle spécial (fig. 24). On se représente difficilement, aujourd’hui, un prêtre s’armant de l’instrument ilont Molière chargeait l’épaule de ses matassins, et l’eau bénite substituée aux préparations émollientes, hôtes ordinaires du classique cylindre. Il est cependant, nous assure-t-on, quelques médecins qui recommandent la seringue pour le baptême intra-utérin. Mais elle est d’un calibre différent de celle qui servait jadis à un autre usage. Encore ce perfectionnement ne date-t-il pas de longtemps.

Il y a quelque trente ans, un médecin, choqué de ce qu’on employât, pour une besogne pieuse, un tube plus ou moins souillé par de précédentes opérations, chercha — puisque la seringue était indispensable au salut des générations non venues à

(1) Seul, peut-être, des accoucheurs de son temps, Grégoire (Grégory) ? cité par Diderot, n’y avait pas recours. Il prononçait ta formule: « Enfant, je te baptise... » ; puis emplissant d’eau sa liouche qu’il appliquait convenablement, il soufflait son eau le plus loin qu’il pouvait ; en s’essuyant ensuite leslèvres avec sa serviette, il avait coutume de dire : » Il n’en faut que la cent millième partie d’une goutte pour en faire un ange. «

LE TRIOMPHE DU CLYSTÈRE

ternie — à réaliser, dans la confection de cet instrument, un perfectionnement qui le rendît plus digne du grand acte qu’il savait être appelé à remplir.

« L’accoucheur est obligé, s’il veut administrer le baptême, — constatait le D'' Verrier non sans amertume — de prendre la seringue qui se trouve dans la maison de sa cliente et qui toujours a servi à des usages abjects, ce qui est une espèce de profanation pour le sacrement. »

C’est à cette profanation que notre confrère prétendait remédier, par le système d’une seringue orthodoxe (fig. 24) que, complaisamment, il décrit dans sa brochure intitulée : Du baptême des enfants, en cas de danger, et en parlicidier, du baptême intra-utérin ; instrument pour l'administrer (1).

Le nouvel instrument de salut était une espèce de siphon à entonnoir, qui s’allongeait ou se raccourcissait à volonté, (( suivant la hauteur à laquelle se trouve l’enfant dans le canal vulvo-utérin. » L’inventeur se félicitait que ce siphon réunit toutes les conditions souhaitables, « au double point de vue de la théologie et de la médecine. »

Sous le rapport médical, disait-il :

r Facilité de porter l’instrument qui se démonte en deux parties;

2“ Plus de ridicule attaché à l’emploi de la seringue.

Quant aux raisons ithéologiques qui militent en faveur de cette invention, elles sont au nombre de quatre.

(1) Voy. p. 14G de Vllisl. des Accouchements, par Wnkowski.

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En ce qui concerne la théologie :

1° Le sacrement se donne par infusion et non par injection, puisqu’il suffit de verser, dans la partie creusée en forme d’entonnoir, de l’eau contenue dans une carafe ou dans un vase quelconque, en prononçant les paroles ; « Si tu es un homme vivant, je te baptise, etc. »

2” Le signe de la croix que forment les prêtres qui baptisent sur le front des enfants, est imite par l’extrémité inférieure de mon instrument, qui est terminé par une ouverture cruciale.

3" Plus de crainte de profanation par l'emploi d’un instrument souillé.

4‘ Un grand nombre d’enfants qui mouraient sans baptême ne seront plus désormais privés de la grâce attachée à ce sacrement.

Substituer l’infusion à l’injection était évidemment le point capital de la découverte. La précaution indiquait l’entonnoir. Quant à l’idée d’ « imiter » le signe de la croix, en remplaçant par une ouverture cruciale le trou rond de la canule, c’est un pur chef-d’œuvre.

Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on peut risquer de faire avorter la femme, à moins que la canule ne s’introduise pas trop avant dans le canal vaginal. Cela peut, en tout cas, donner l’idée à des personnes mal intentionnées, de recourir, sous prétexte de devoir religieux à remplir, à un instrument non adapté à cette fin; à employer, pour tout dire, une seringue vulgaire, et opérer ainsi, sous le couvert de la foi, une manœuvre criminelle.

N’oublions pas, à ce propos, de rappeler que le lavement fut un des modes d’empoisonnement, rares à la vérité, u.sités au grand siècle (1); « ce procédé

(1) Et même plus tard, s’il est vrai qu’Adriennc Lecouvreur

L'cl TRIOMPHE DU GLYSTEKE

oflVait un avantage précieux : on pouvait introduire dans l’organisme une substance caustique ou ûcre qui, mélangée à une tisane, aurait, par son mauvais goût, éveillé les soupçons ; de plus, quelque méfiance que pût avoir la victime, lui viendrait-il jamais à l’idée de goûter ou de faire goûter son lavement? Aussi ce procédé fut-il très employé par les empoisonneurs » (1).

Très employé est peut-être exagéré : les auteurs consultés n’en citent dans tout leur ouvrage qu’un seul cas ; encore le sujet ne succomba-t-il pas. Il ne faudrait donc pas prétendre que c’était fréquent. Effectivement, le lavement — au contraire de la garde — se rend et ne demeure pas ; il lui est doue difficile de servir de véhicule aux toxiques; mais, pour les suicides au sublimé, par exemple, il est souvent employé par les désespérées qui veulent mourir en beauté.

fui empoisonnée de celte façon ; telle est, du moins, la version que donne de sa mort M"' ,\issé dans ses lettres ; mais le procès est de ceux qui sont sujets à révision.

(1) Poisons el Sortilèges, t. II, par les D" Cad.vnès et Na.ss, p. 207 et suiv.

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