LE CHIRURGIEN ET LE TSAR
Un jour, le chirurgien Seutin, le premier qui appliqua les appareils amovo-inamovibles au traitement des fractures, avait obtenu l’insigne et rare honneur d’aborder S. M. l’empereur de Russie. Le czar était aussi fort que grand et gros ; il s’animait, quand la conversation lui plaisait, et alors sa parole grave et brève se compliquait d’une pantomime plus ou moins dangereuse pour son interlocuteur. — Or, tous deux se vantaient à qui mieux mieux, l’un de casser les membres par mille et centaines de mille, selon son
GAYETEZ d’eSCULAI'E
bon plaisir, et l’autre promettait de tes tous guérir, d’après son procédé, sûr, prompt et commode, c’est le refrain.
— Moi, disait Nicolas, je liens et je contiens l’Europe, comme voire bras... — Sire, s’empressa de répondre le chirurgien, en le retirant tout meiirlri de cctle impériale étreinte, il ne faut pas que la contention aille jusqu’à la compression.
Le czar daigna sourire à cet à-propos, qui cachait, sous la frivole apparence d’un jeu de mots, une bonne et utile leçon de politique.
Un autre jour, M. Sciilin, flânant dans les rues d’Athènes, rencontra une vieille femme montée sur un ànc, dont les pieds (j’entends ceux de la vieille femme) étaient grossièrement garrottés. — M. Seutin qui (faire une fracture comme certain pachyderme subodore les truffes, fit tomber, coram populo, toutes ces guenilles du rhabillage, et, en l’absence d’amidon, il improvisa son appareil amovo-inamovible, avec un pain réduit en bouillie...
'VXrv.
Un autre jour... (permettez, chers lecteurs, nous ne compléterons pas la semaine), notre confrère se fait présenter au roi de Sardaigne. — Approchez, M. Seutin, dit le jeune monarque, je vous connais; mon médecin m’a parlé de votre habileté, de votre franchise...
— Sire, je n’ai jamais trompé, surtoul en médecine.
— Môme en médecine se dirait mieux, ajouta
l’esprit des célébrités médicales 443
Charles-Emmanuel, dont la longue moustache en croc put dissimuler le rire méphistophélique.