FAIT
Le sieur Bourgeois se trouvoit, depuis quelque temps, fatigué d’une intempérie chaude des viscères et de cette espece d’acrimonie du sang qui en fait extravaser la partie rouge. Ayant consulté pour sa maladie, on lui ordonna l’usage fréquent d’une espece de lénitif connu vulgairement sous le nom de clystere.
La Faculté ayant parlé, il ne s’agissoit plus que de trouver quelqu’un pourvu des talens nécessaires pour en exécuter l’ordonnance. On auroit pu s’adresser au sieur Gentil, le phénix des apothicaires de cette ville ; mais le sieur Gentil gagne beaucoup d’argent dans sa boutique, et ne se déplace qu’à grands frais.
Tiennette jouissoit alors de la réputation lapins brillante. Elle avoit l’honneur de servir les personnes les plus qualifiées de la ville, qui se louoient également de son zele et de sa dextérité. D’ailleurs, quoiqu’elle ne fût pas riche, elle ne prenoit que deux sous six deniers par représentation, ce qu’il la faisoit passer pour une femme d’un désintéressement peu commun.
Le sieur Bourgeois jetta les yeux sur elle ; il la pria de venir le voir. Il lui fit une confidence de sa maladie, de la consultation des médecins et des services dont il avoit besoin. Tiennette lui ayant donné un essai de son sçavoir faire, il la combla des éloges les plus llatteurs, et la pria de lui continuer par la suite ses bons offices.
GAYETEZ d’eSCULAPE
Deux ans entiers se passèrent de la sorte, c'est-àdire le sieur Bourgeois, toujours un peu cchauffé, et toujours se rafraîchissant; Tienuelte, toujours officieuse, et toujours prête à le rafraîchir : elle y proccdoit au moins une fois par jour et souvent jusqu’à six.
Cependant, elle avoit liesoin d’argent, et le sieur Bourgeois ne vouloit point lui eu donner. Trois cens fois, dans les moments les jilus intéressans et dans la posture la plus suppliante (fig. 29), elle le pria d’avoir égard à ses besoins, sans qu’il se laissât attendrir.
Enfin, le carême derniei’ s’approchant, elle crut l’occasion favorable pour amener le sieur Bourgeois à des senlimenis plus humains et plus équitables; elle se persuadoit cpie dans ce teins de réconciliation, elle n’auroil qu’à parler pour être satisfaite; elle se résolut même, pour y apporter de sa part plus de facilité, à ne demander que la somme de 150 livres, quoiqu’elle eût droit d’exiger une somme beaucoup plus considérable, ainsi qu’on le prouvera parla suite.
Elle se croyoit si sûre d’être payée, qu’elle avoit déjà pris quelques arrangements pour placer à fonds perdu ces 150 livres, à dessein de s’en faire une petite rente qui lui assurât du pain dans ses vieux jours.
Elle partit don^de chez elle, pleine d’espérance et de projets. Chemin faisant, et dans la joie de son cœur, elle se disoit à elle-même : j’ai semé, je vais l’ecueillir. Inutiles projets! espérance trompeuse! A peine fut-elle arrivée, et eut-elle fait part au sieur Bourgeois du sujet de sa visite, que la regardantd’un front sévère, il lui dit ; Je n'ai point d'argent à vous donner. — Mais au moins, lui répondit-elle, en versant des torrents de larmes, donnez-moi, ou vendez-moi
Fig. 30. — La Chambrière instruite.
Gravure anglaise, d'après FaAQONARD.
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