LORSQUE LE CARDINAL ENTRA D.ANS PARIS PORTÉ DANS SA MACHINE
Pour satisfaire à ton envie Ce que l’on porte là devant.
Passant, c’est le tombeau mouvant.
D’un mort qui peut oster la vie :
GAYETEZ d’eSCULAPE
Il n'a plus l’usage des doigts Et prend trois villes à la l’ois.
Il tient toujours ses armes prestes,
11 se pare d’un attentai,
Et sans bras défait les testes Des factieux de cet Estât :
C'est un mort qui vend des oracles,
Oui n’ont rien d’obscur, ny de faux,
Et pour dire en peu de mots :
C’est un mort ([ui fait des miracles,
Non, ce n’est pas un mort, passant;
Mais c’est dans un corps languissant.
Un esprit Irés subtil et ferme,
Enlln l’on jieut mettre dehors De la litière qui rcnlermc,
Le Cardinal d’une ûme, cl le tombeau d’un corps.
.'Vrmand, depuis que le Ircspas •\ franchi le cours de tes pas,
C’est fi qui blasmcra la vie.
Mais moi, qui déplore ton sort,
.le dis, sans haine et sans envie,
One c’est assez que lu sois mort.
WV
Nous savons, par Tallemanl des Réaux, que le cardinal de Richelieu soull'rait des hémorro’ides. Saint Fiacre avait la réputation pour la guérison de ce mal : de la ville de Meaux on fit, en grande pompe, appointer les reliques du saint, « pour la guérison du cul de « M. le cardinal de Richelieu ->}, (lil irrévérencieusement le titre d’une petite pièce imprimée en 1643.
Cette violente satire contre le cardinal fut publiée par Claudin, dans sa Bibliothèque facétieuse, historique et singulière, d’après l’édition originale de cette pièce historique. Sa réimpression dans les Variétés littéraires, de la Bibliothèque Elzévirienne, est très in-
complète : on en a supprimé les passages les plus agressifs, qui comprennent une centaine de vers, la moitié du texte primitif.
Inutile d’ajouter que cette pièce parut après la mort de Richelieu.
SUR l’enlèvement des reliques
DE SAINT FIACRE, APPORTÉES DE LA VILLE DE MEAUX, POUR LA GUÉRISON DU O DE MONSIEUR LE CARDINAL
Miracle, citoyens ! celui dont la fureur Remplit toute l'Europe et de sang et d’horreur,
Met les grands à l’aumosne et le peuple en chemise. Profane les autels et ravage l’Eglise,
Bourrelé de l'excès de son ambition,
S’alamhique l’esprit dans la dévotion,
Faict rechercher des saints, réclame des reliques, Couvrant de piété des desseings tyranniques EL vous qui de l'enfer les antres habitez,
Sources d'impiétez, profanes Déitez,
Des cœurs sans conscience et sans foy révérées. Plus que les saincts du ciel en ce siècle honnorées, Démons, soulTrircz-vous que ce faux Capellan Que vous faites régner parmi nous en tiran Et c[ui par vostre addresse et vostre ministère Parvint à la faveur qui fait f[u’on le revère,
En ses nécessitez aux saincts aye recours Et d'autres que de vous implore le secours ? Pourrez-vous endurer un si sensible outrage Et veoir cette action sans dépit et sans rage '?
Non, je n’estime pas que ce soit son dessein :
Vous estes ses tuteurs, il fuit vostre destin ;
Tous ces déguisemens sont de vostre fabrique,
Il sçait tous les secrets de vostre politique, Embrasse vos conseils, se règle par vos loix Et brouille comme vous l'Estat des plus grands rois. Sous lui les plus vaillans conduisent les armées;
La France a pris le nom des Islcs fortunées ;
GAYETEZ d’eSCULAPE
Un moine, un renégat, un blanc et l’autre gris (1), Servent insolemment ce cruel Phalaris,
Le plus gros des voleurs dispose des linances,
Et le plus corrompu tient en main les balances; Enfin la cruauté, la rage, le dépit,
Ont mis sous ce bon chef les bourreaux en crédit, Mais toutes les vertus de cette Ame bien née,
Ne SC pouvant asseoir, s’en iront en fumée.
Les rares cpialitcz de ce grand favori S’étoulTeronl bientôt, s’il a le O pourri.
Son ulcère vengeur du sang des innocens,
Oue dedans sa fiii’eur il verse ])oui’ encens .\u |irince de l'enfer, le f.ujtenr de ses crimes, Scacbant comme il se plaict en semblables victimes Tel que fut autres fois celui des Pbilistins,
Lui mangeant tout le O jusques aux intestins.
Dans la crainte qu’il a que cette pourriture Aussi bien que son Q n’attaque la nature,
Voyant que rien d'bumain ne le peut secourir,
Le fait aux os des saincts par force recourir.
Pour taseber d’appaiser cette bumeur gangréneuse Oui sans cesse s’attacbe à sa chair farcineuse. Après avoir en vain en ses nécessitez De tous les médecins les advis consultez,
Esprouvé la vertu de tous les spagiriques.
Confondu le sçavoir de tous les empiriques,
Et, ne négligeant rien pour avoir la santé.
Des moindres charlatans l’artifice tenté.
(1) François Le Clerc du Tremblay, plus connu sous le nom de Père Joseph, était le confident de Richelieu, qui ne faisait rien sans le consulter. Son Eminence grise — tel était le surnom qu’on lui avait donné — connaissait si bien les vues politiques de son maître, qu’il n’avait pas besoin de demander des ordres pour agir. Constamment chargé des négociations les plus difficiles, il s’en acquitta toujours avec plein succès. Lorsqu’il tomba malade, Riehelieu, voulant l’avoir près de lui, le fit transporter à sa maison de campagne de Rueil, et le soigna à ses derniers moments avec la sollicitude d’un ami. Né à Paris, en 1577, il mourut en 1638, vivement regretté du cardinal, qui s’écria en le voyant expirer : « J’ai perdu mon bras droit. »
VAIUÉTÉS HISTORIQUES, ANECDOTIQUES
Exercé sur son corps toute la chirurgie.
Remué les secrets mesine de la magie, Recognoissant enfin que les moyens humains Estoient pour le guérir inutiles et vains ; Chirurgiens aflVonteurs dont la vaine science A trompé ce puissant ministre de la France,
Vous ne méritez pas d’avoir part aux honneurs, N’ayant plus cet objet digne de vos labeurs.
Vos consultations ne sont que des chimères.
Pour sauver ce derrière il faut d'autres mistères. La terre ne peut pas soulager ses douleurs :
Elle ne peut soulTrir l’éclat de ses grandeurs.
Le ciel qui seul fournit à ses hautes pensées Prolongera le cours de scs belles années,
Forcera le destin, fera cesser ses maux,
Lui rendra la santé pour prix de scs travaux.
11 importe fort peu que le peuple malade Des corps ressuscitez vous présente en parade; Retirez-vous d'ici, podagres et teigneux, yainct Fiacre (1) n a plus de vertu dans ces lieux, Membres cicatrisez par des anciens ulcères Vous n’avez plus de quoi soulager vos misères ;
(1) Suivant la légende, saint Fiacre s’assit, un jour, sur une pierre pour se reposer ; jiar l’clTet d'un miracle, cette pierre devint molle comme de la cire et garda l’empreinte de la jtartie deson corps qui s’y était posée. « On conserve depuis plusieurs siècles, dans le monastère de Saint-F'iacre, une grosse (lierre de figure ronde et creusée vers le centre de sa surface. Elle est placée à main gauche en enti'ant dans la nef de l'église qui porte aujourd'hui son nom, quoique dédiée sous l'invocation de la sainte Vierge, et pour la commodité des pèlerins, aussi bien que pour la décence, on l'a posée sur une espèce de socle ou de piédestal de mastic ou de pierre brute. Ceux qui sont affligés des hémorrho'ides vont s'y asseoir avec modestie, sans s’y dévôtir ni relever leurs habits, et je scais, de manière à n'en pouvoir douter, (pie plusieurs personnes, hommes et femmes, y ont trouvé une parfaite guérison. » Dom Toussaint Du Rlessis, Uisloire de l’L'fjlisc de Meaux. Paris, 1731 ; in-4", tome 1, page 55.
GAYETEZ d’eSCULAPE
Ce bon saincl délaissant son Icmple el scs autels Abandonne le soing du reste des mortels ;
Encor son entremise et saincte prière Auront assez de peine à guérir ce derrière.
Son ulcère voulant venger les innocens,
De leur rude prison, de leurs cruels tourmens,
-\c peut quitter son maistre en lui laissant. la vie;
Oui amoindrit son mal augmente sa folie,
Doneques cet insolent, en dépit de son sort,
A malgré les destins lait un dernier cllbrt,
Imploré le secours d'une main souveraine.
Puisque .luif(l) a rendu son espérance vaine,
Tous remèdes laissez il a recours aux deux.
Et rechercha des saincls les os plus ])récieux;
Mais l’Eininent croyant la grandeur oITencée S'il en l'aisoit un pas de sa chaire percée.
Dans le besoing qu’il a d'un sainct poui' le guérir,
Au lieu de l’aller veoir, il l'envoye <iuérir ;
Il croit, comme son Roy, doux et très débonnaire Pour ce monstre inhumain et ce cœur sanguinaire. Contre la bienséance et contre la raison.
Le va trouver souvent jusques dans sa maison.
Que les saincts les plus grands doivent faire de mémo, Ou’il est au-dessus d’eux en un degré suprême.
Et que le venant veoir en ses palais dorez,
Ils sont de sa présence encor bien honnorez.
Méchant ! c’estoit assez de ruiner tant d’Estats,
De troubler le repos de tant de potentats,
Ou’un prestre scélérat eût ravagé la terre,
Qu’il eût porté partout le tlambeau de la guerre.
Ton insolence va jusques dedans les deux.
Tu fais venir les saincts, au lieu d’aller à eux.
Tu les assujettis aux lois de ton caprice.
Tu veux qu’ils soient témoins de tes noires malices. Eh quoi ! jusqu’à ce poinct ton impudence monte Que de croire, impudent, qu’il y a de la honte
(1) Jean-Jacques Juif, chirurgien du roi et du cardinal, avait déjà fait l’opération à Richelieu et l’avait « charcuté à bon escient. » (Voir les Mémoires de Tallemaiil des lUaux, tome II, page 22Ü, édit. in-I2.)
D'aller trouver ün saincl en la nécessité Jusques dans son pays et dedans sa cité !
Tu craindrois que ce vœu deshonnorasl ta gloire, ‘
Oue cet acl public tist tort à la mémoire El que l’on impulast à la condition Cet œuvre méritoire à superstition.
Et lu voudrois qu’un sainct, malgré tout cet obstacle De scandale et d’orgueil, pour loi fist un miracle !
Tu le voudrois, impie, et tu ne voudrois pas Pour l’obtenir du ciel en avoir fait un jias.
Bautru (1), le plus falot de tous ces favoris,
Avec un plein pouvoir est parti de Paris,
Pour ruiner cet ancien protecteur de la Brie,
Enlever saincl Fiacre du sein de sa patrie.
Mais hélas ! tout fait joug à cet enlèvement,
L'évesquc et le clergé sont sans ressentiment.
Et les peuples, réduits à un triste servage,
SoulTrenl sans murmurer ravir leur héritage.
Piller leurs saincls Ihrésors, prendre leurs ossemens. Fouiller au plus sacré de tous les monumens,
El deux grands déjiutez chargez de la conduittc Mellenl par les chemins tous les galeux en fuitle,
Béservant la vertu de ce vol précieux
(1) Guillaume Bautru, comte de Nogent, l’un des beaux-esprits du XVII' siècle, naquit à .\ngers, en 1588. Il était en ((uelque sorte le boulTon du cardinal de Richelieu, qu’il amusait par scs jeux d’esprit et scs saillies. Admis à l’Académie française, il devint l’ami de Ménage, qui cite presque à chaque page de ses œuvres les bons mots de Bautru, et eut pour panégyriste l’académicien Costar. Le poète Saint-Amant a dit;
Si vous oyez une équivoque Vous jetiez d’aise votre toque Et prenez son sens malotru Pour un des beau.v mots de Bautru .
Sa femme, nous l’avons dit, ne se faisait jamais appeler que Madame de Nogent, dans la crainte <|ue la reine Marie de Médicis, en prononçant ou, selon la coutume italienne, la dernière lettre de son nom, ne domuU matière à des interprétations équivoques sur son compte.
Pour donner guérison à ce O glorieux, riiclis, doyen de Meaux, en hai)it magnifique (1),
Doit cstre le premier porleur de la reli(iue ;
Le bon docteur .lullien, (juoy ([u’en très grand émoy, Suivra le harangueur en dépit de sa foi,
Kt (iLioi(iu'il soit le plus zélé de la Sorbonne,
Ouitte son sérieux et prend riuimcur boulïonne. Preste son ministère à ce ])laisant ébat Oui ressemble à celui (pii se fait au Sabat.
Ainsi les députez veulent à son de trompe A l'honneur de ce saincl avoir |iart avec pompe, S’attendant bien df'jà (pic, selon son devoir,
Le roy des cardinaux les viendra recevoir,
Kt qu’en jirocession, estans tous en prière Marclicroienfdevant lui la croix et la bannière,
Ou'on diroit le Salut et le Miujnilic.al l-Jt que l’on le veri-oit en son pontificat.
Ceiiendant, sans sortir un pas liors de sa chambre, Ou'il faisoit parfumer toute de musc et d'ambre. Pour n’estonner le sainct de cestc infection.
Oui du parfaict ministre est l’imperfection.
Et modérer un peu l’odeur puantissime.
Oui sort du O pourry de l’Eminentissime,
De son siège percé ne se mouvant non plus Ou’un podagre impotent de ses membres perclus ; Ainsi dedans son Met reçoit ceste ambassade,
Et, la face tournée, offre son O malade,
Surpassant la fierté des princes ottomans Qui présentent le dos à tous leurs courtisans. L’orateur (2), estonné de ceste pourriture.
Atteste ciel et terre et toute la nature.
Et ditiju’on fait grand tort à la gloire du Sainct ;
Du voyage inutile, et du travail se plainct,
(1) Gci III, de Thclis, G4* doyen de Meaux. « On l’appeloit le Vaillant de Thelia, je ne sçais pour quel sujet », dit dom Toussaintdu Plessis. dl étoitconseillerde la Grand’Chambre et fut élu Doien le G mai 1637. Il portoit la robe rouge ; mais sa qualité de conseiller au Parlement lui en donnoit le droit. » JIisl.de l’Egl. de Meaux, t. I, p. GG-1.
(2) Le doyen de Meau.x, qui accompagnait les reliques.
Qu’il est vrai qu’un teigneux, un galeux, un podagre,
Sont objecls du pouvoir de monsieur saincl Fiacre,
Mais qu’il ne guérit pas un fantosme sans corps,
Que sa vertu ne peut ressusciter les morts,
Qu’il ne peut pas oster le butin à la terre Êt sauver ce meschant plus digne du tonnerre;
Que son Q est déjà le partage des vers Elt que l’Ame d’Armand est le prix des enfers.
C’est pourquoy murmurants députez des reliques,
Crpyans qu’on les a prins pour de vrais empiriques.
Qui les a l’aict venir pour soulager un mal Dont le Q juste autheur punist le cardinal,
Dompte cet insolent et punist l’arrogance
riui luy faict mespriser les princes de la France
Et faict porter son throsne au-dessus de nos lys.
Mais l’insolent ne peut y demeurer assis.
Ce cruel Philistin a senti la vengeance Du grand Dieu, protecteur de l’arche d’alliance ;
(iet impie est frapiié, mais non pas dans le cœur.
Un poltron n’eut jamais ceste marque d’honneur.
Son dos, son Q rongé (l) serviront de victimes Et d’expiation aux autheurs de ses crimes.