EX-VOTO DE DANSEUSE
Une charmante anecdote, racontée par François Coppée, à propos de la centième de la Korrigane, à l’Opéra.
« En accomplissant un des tours de force chorégraphiques qui composent son rôle et dont plusieurs sont vraiment périlleux, la Mauri se blessa au pied. Entorse ou foulure, je ne me souviens plus. Le fait est que la pauvre « étoile», hors d’état de danser, dut, pendant de longues semaines, rester étendue sur un canapé, la jambe immobile. Vous devinez son chagrin, son inquiétude, son impatience de guérir. Bien entendu, les princes de la science, les maîtres de la
GAYETEZ d’eSCULAPE
chirurgie se précipilèrenL — je parle sans mélaphore — aux pieds de la danseuse. Mais leurs ellorls furent impuissants, ou du moins aucune amélioration appréciable ne se produisit tout d’abord.
La malheureuse jeune fdle se désespérait, encore plus énervée cha(|ue jour par les visites des camarades, par les nouvelles du théAtre, que l’accident mettait dans un embarras réel, par les hypocrites condoléances des rivales, quand soudain sou père, vieil Espagnol ayant la foi naïve et superstitieuse de sa race, déclara que les docteurs à rosette rouge n’y entendaient rien et (pie, pour obtenir la guérison de sa fille, il allait faire un pèlerinage là-bas et su.spendre une riche offrande à ipielque autel à miracle. L’ancien danseur — car la Mauri est une enfant de la balle — se mit donc en route sans retard, emportant, comme ex-voto, un petit pied en or massif. Pas beaucoup plus petit pourtant, je le parierais, que celui de Rosita, qui est célèbre comme tout petit, môme à Barcelone.
Pour ne pas mettre les libres-penseurs dans tous leurs états, je me hAte de déclarer que le docteur Labbé continua de soigner la blessée et de pratiquer sur le pied malade de savants massages. Mais les personnes ayant confiance dans les dévotions particulières apprendront avec plaisir que le vœu du père de M“® Mauri fut immédiatement exaucé. Avant môme le retour du pèlerin, elle avait de nouveau pu chausser les coquets sabots d’Yvonnette et les faisait joyeusement claquer sur les planches de l’Opéra, pour le plus grand plaisir de la direction, des abonnés, de tout le public parisien et j’ajoute, des auteurs de la Korrigane. Quant à moi, je me suis réjoui alors, bien
VAUIÉTÉS niSTOlVIOUES, ANECDOTIQUES
cnlendu, de celle heureuse giiérison. Mais encore, à l’heure qu’il esl, je me demande si c’esl à l’arl du chirurgien que je dois adresser ma reconnaissance, ou si je ferais mieux de brider un cierge en l’honneur de Notre-Dame del Pilarou de Sainl-Jacques-de-Composlelle. »
Qui sait, ajoulerons-nous, si le nom, quelque peu orthodoxe du chirurgien, ne fut pas pour queh[ue chose dans le choix et la guérison de la superstitieuse ballerine ?