‹ GazaliChapitre 59 sur 102 · ihya,iv, p. •ni--ii · texte numérisé non relu

ihya,iv, p. •ni--ii

LA MVSTIQl'E DE GAZALI.

pas limita' aux objets colorés perceptibles i\ la vue. Nous disons bien ; voilà une belle écritupe, voilà une belle voix, voici un beau cheval, de luônie que : ce vêlement est beau, ces vases sont beaux. Que signi&e la beauté de l'écriture, de la vok, si le beau n'est que dans l'image coloriée? On ne doute pas que l'œil ne se plaise il la vue d'une écriture élégante, l'oreille à l'audition de chants mélodieux ; toute chose que nous pouvons saisir est susceptible do laideur et de beauté. Qu'est donc ce beau qui s'applique à toutes ces choses diverses?

L'examen de ce problème, répond l'auteur, serait long: donnons-en seulement la solution. Pour chaque chose, sa beauté ou sa magiiificence consiste en ce qu'elle réalise la perfection qui lui est propre; quand la totalité de ses perfections possibles se trouve réalisée en elle, elle est belle au suprême degré; si elle ne possède qu'une partie de ces perfections, elle est belle quant à celles qu'elle possède. Le beau cheval est celui en qui sont réunies les qualités propres au cheval, qualités de tempérament, de forme, de couleur, d'agilité dans la charge et la fuite; et ainsi des autres créatures.

Mais en fait on ne nie guère le plaisir qu'il y a à percevoir la beauté dans les objets qui tombent sous les sens; on le nie dans les choses invisibles. Sachez cependant que la beauté et la magnificence se trouvent ailleui's que dans les objets sensibles. Ne dit-on pas : Voilà un beau caractère, voilà une belle science.

ass

une belle vie, de belles moeurs; et par les belles mœurs, ou enteml la science, rintellig^encc, la chasteté, la bravoure, la g'énérosité , la piélé, tous mérites qui ne sont pas perçus par les cinq sens, mais par la lumière de la vue intérieure, et toutes ces choses louables sont aimées, et celui en qui elles se trouvent est lui-même naturellement aimé de quiconque connaît ses qualités. On peut remarquer d'ailleurs que cellesci se résument en science et en puissance : en une science qui connaît les réalités des choses, en une puissance qui permet de les atteindre en domptant les passions. Or ces deux principes ne sont pas perceptibles au-ï sens; leur siège dans le corps est un lieu indivisible, et c'est à ce lieu que s'adresse l'amour. Cependant une partie indivisible n'a ni forme, ni ligure, ni couleur apparaissant à la vue. Donc l'on ainte une belle existence sans que ce qui la constitue soit perceptible aux sens : En résumé l'homme aime tont ce qui est beau, soit par la forme intérieure, soit par la forme extérieure, et la beauté recoo^Tc ces deux sens.

Aux motifs d'amour qui viennent d'être indiqués, il faut encore ajouter, ainsi que cela a déjà été expliqué & propos de l'amitié, q e l'homme aime encore tout être qui a avec lui un rapport, une similitude cachée, par l'effet d'une incUnation mystérieuse de l'ftme.

Et bien, supposons un être en qui tous ces motifs d'amour que nous avons énumérés se trouvent réunis et portés au plus haut degré; ne dcvra-t-il pas être aimé par-dessus tous les autres? t)r l'on peut montrer que

; donc Uieii doit èiro aimé ii

-dessus do

Dieu est ccl tout.

Laissons cette démonstration, qui est du ressort de la vpiété plutôt encore que de la métaphysique. Ce qu'il y 'avait d'intéressant pour nous était la thèse elle-même 8t la manière dont elle était posée. Nous voyous iqu'ello l'est d'une fai^on très claire, très mtionuelle, ■et d'ailleurs familière aux chrétiens.

Les créatures placées le plus haut dans l'autre vie, dit encore Gazali, en un endroit où il parle de ce qui augmente la force de l'amour ', seront celles qui auront aimé Dieu de l'amour le plus fort. Car entrer dans l'autre vie signifie s'avancer en la présence de Dieu, ressentir te bonheur de sa rencontre; et quelles plus ,^randes délices pour celui qui aime que d'arriver en présence de l'objet de son amour après qu'il l'a désiré longtemps, ([ue d'en obtenir pour toujours la vision é. l'abri de tout trouble, de toute inquiétude, sans garde 'ît sans contrainte et avec la cei-titude qu'elle ne cessera jamais? Mais encore cette joie est-elle en rapport avec La force de l'amour; et plus fort est l'amour, plus vive est la jouissance.

L'amour de Dieu s'acquiert ici-bas par la rupture des iKens du monde et par le rejet liors du cœur de tout ce iflui n'est pas Dieu. Le cœur est comme un vase où il t'y a pas de place pour le vin, tant qu'on n'en a pas fait ttortir l'eau. Dieu n'a point donné deux cn-urs à l'horame.

l. Ihya.iy. p. îïs.ïM

et lii plénitude de l'amour de Dieu, c'est do l'aimer d* tout son cœur; Innt qu'une petite portion est occuprt d'autre chose que de lui, l'amour n'est pas conipltt Plus il reste d'eau dans le vase, moins pput-ou y tcb» de vin. — Cette comparaison des âmes avec des vas» ayant une certaine capacité de honlieur est connue dan le christianisme. — Dire : il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, signifie que Dieu est le seul servi, !e seul aimé, \t seul objet qui remplit tout le cœur. Le monde est k prison qui enlp(^che l'amant mystique de voir son bie^ aimé ; la mort est la délivi-ance qui lui donne accès auprès de lui. Quel n'est pas l'état de l'ânif qui n'adii»clinatiou que pour Dieu, qui a longtemps soupiré apte* lui, que la prison du corps en a tenu éloiguée, et qm soudain entre en possession de cet objet de sou amour?

l'ne autre condition dont dépend la force de l'amour, c'est l'étendue de la connaissance que l'âme a de Dieu- Cette connaissance parait après que le coeur s'est puriGi de toutes les dépendances mondaines; telle la semence que l'on met dans la terre après avoir débarrassa celle-ci de toutes ses heri»cs. En premier lieu doit exister une connaissance qui a pour fin la pratique ; la praliqaï des bonnes œuvres a k son tour pour fin la purification du cœur, d'où résulte cette seconde connaissance dont nous parlons ; c'est la science intuitive qui se produit dans le cœur loi-squ'il est devenu seudilable è un miroir brillant, et l'amour la suit nécessairement.

Voici encore un joli passage sur le désir de DîeUi où Gazali , qui pourtant est un écrivain fort sage, montra

LA MYSTiyLE DE UAZAI.l. 22a

un peu (le la témérité des mysliques orientaux dans ces comparaisons qu'ils allectionneat entre l'amour divin et l'amour humain' : Les gens qui nient l'amour divin nient à plus forte raison le désir de Dieu. Le mystique est obligé à ce désir faut par le sentiment intérieur que par les textes et les traditions. Le désir est une recliercbe de quelque objet qui est eu partie possédé et en partie manquant. De la jmrt de celui qui est constamment en présence de ce qu'il aime, on ne conçoit point le désir. Mais celui dont t'anii est absent et qui garde sou image dans son cœur, a le désir de son retour; c'est-à-dire (pi'il recherche la vision parfaite do cette image. Ou bien encore l'amant qui voit actuellement l'objet qu'il aime, mais qui par exemple ne voit pas ses cheveux ou dau- (res parties de son être, désire en voir ce qu'il n'a pas en ce moment sous les yeux, et son désir dure tant qu'il n'a pas saisi l'intégralité de sa beauté. — Or ces deux modes de désir se retrouvent dans l'amour de Dieu. Tout ce que voient les mystiques ici-bas. fussent-ils au plus haut degré de la purihcation, apparaît toujours comme derrière un voile ténu, et ne leur est pas montré dans une clarté parfaite ; ils désirent donc la perfection de cette illumination, ce qu'ils obtiendront dans l'autre vie. Mais dans l'autre vie môme, si prés de Dieusoient- I ils arrivés, ils ne connaîtront jamais de lui qu'une partie, et si avant Dieu les fasse-t-il pénétrer dans son être, il y aura toujours en lui des parties sans nombre

ijuisp soustrairont à leur amour, cnsoi-teque leur désîr, do et! chef, ne se rassasiera jamais, uî daii^ ce uiomle ni dans l'autre.

Nous allons quitter l'œuvre de Gazulî; tcroiinous par une pensée qui est à la fois la plus douce, la plus sùuple ot la plus prorondcment mystéricuso ([uî soit : celle, non plus de l'aniour que l'iionime doit avoir pour Dieu, mais de celui que Dieu veut bien avoir pour rhonime '. Gazali se trouble devant cet amour en lequel ne se rencontrent pas ces conditions de besoin, de désir qui sont le fond de l'amour humain. L'amour au sens humain était l'inclination vers la chose convenable; mais UDC inclination ne se comprand que dans une Ame finie et imparfaite ; elle n'est pas concevable en Dieu en qui sont déjà toutes perfections et toutes beautés actuellement réalisées et incapables de défaillir. En réaUté, selon Gazali, Dieu n'aime que lui-même, en ce sens qu'il est tout et qu'il n'y a rien dans l'être d'autre (pie lui et que ce qui dépend de lui. Le mot d'amour relativement à lui doit donc être interprété : L'amour en Dieu, c'est l'acte par lequel il ûtc les voiles de dessus le cœur de son serviteur, af'ui que celui-ci le voie et l'approche. Cet amoui est éternel par rapport k la volonté éternelle qui l'a conçu ; il est produit dans cet acte qui le réalise .

Cette interprétation, en un tel sujet, semble bien froide; Gazali, revenu à une conception du Coran, a retrouvé en ce Dieu vers lequel il aspirait si fort, la

, lliyo. IV, p. 135.

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