MYSTIQUES ARABES POSTÉRIEURS A GAZAI.I
La mystique de caractère ppîncipalement néoplatonicien dont nous avons dit qu'elle avait existé dès le temps d'Avicennc, sous le nom de philosophie illuminative, mais qu'elle avait été tenue à peu près secrète, parut au jour un peu plus d'un demi-siècle après la mort de Gazali et dans des circonstances dramatiques : Suhrawerdi Mektoul qui la professa, après avoir eu à Alep où il avait été reçu avec honneur par Malek Zàhir, fils du grand Saladin, d'Apres controverses avec les docteurs orthodoxes, fut dénoncé à Saladin lui-même qui envoya à son fils l'ordre de le faire périr. Il fut mis à mort dans la prison d'Alep en 587, à Fàge de 36 ou de 38 ans. Nous avons récemment publié une étude sur sa philosophie*, d'après ses deux principaux ouvrages : la Philosophie illitminative [Hikmet el-ichràq) et le livre
1. fM Philosophie illuminative {Hihmet el-ichrdq)^ d'après Suhrawerdi Mcqfoul. Journal asiatique, janvier 1902.
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(les Temples dp la Itimii-re [KUdb liaidkil en-nour). Nons ne ferons donc gut're autre chose ici (jue de résumer les conclusions de ce mémoire; mais quelque Iji'cf que nous soyons sur ce sujet, le lecteur n'aura pas de peine k en sentir l'importance.
Tout d'abord cette sorte de pliilosopliie enseigne Tunitiî de la tradition mystique dans l'histoire du monde. C'est une thèse connexe de celle de l'unité générale de la tradition philosophique que nous avons vue naguère professée par l'école d'Avicenne. Pour Suhrawerdi Mektoul, tous les sages des temps anciens et modernes, qu'ils fussent égyptiens, grecs, juifs, persans, arabes, qu'ils s'appelassent Hermès, Melchissédec, Bozordjmîhr, Platon ou Pylhagore, ont enseigné sous des formes diverses une doctrine identique pour le fond ; et cette doctrine, ils l'ont connue, non pas principalement par la voie de la spéculation rationnelle, mais par celle de la contemplation mystique et de la découverte surnaturelle. En d'autres tenues la pliilosopliie, et plus spécialement la philosophie mystique, résulte d'une révélation qui se continue depuis l'origine du monde.
A cette première thèse se rattache la théorie du PAle, qui nous éloigne bien un peu de la philosophie pour nous faire entrer dans l'histoire des religions, mais que nous devons cependant rappeler en peu de mots, parce que nous aurons k y faire allu.sion dans la suite. Cette théorie enseigne qu'à toute époque de l'humanité, il existe sur la terre des hommes qui ont le sens des choses cachées et le don d'en couiialtre les
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mystères; le plus îniporlant rie ces hoiiimcs s'appelle le Pôle; les autres sont ses assistants et portent ditl'érents noms. Le Pôle devrait être le président de la communauté humaine, l'imam du monde.
L'orthodoxie musulmane a admis ce nom de Pôle (yo/A), ainsi que le nom de Secours {i/autk), et elle en a fait des titres d'homieur pour ses plus grands mystiques. Mais elle n'a jamais donné droit de cité à la théorie complète qui verrait dans le Pôle une véritable I incarnation de la Raison divine, et dans ses assistants des incarnations de divers autres principes émanés de Dieu. Nous avons parlé ailleui-s de cette intéressante doctrine ' qui, sous cette dernière forme, n'est plus celle de notre Suhrawerdi, et nous avons reconnu qu'elle était tout à fait comparable à la doctrine indienne des Boddhisatvas ou des Bouddhas vivants. Mais tenonsnous-en à l'explicatiou de la philosophie de Suhrawerdi Uektoul; pour lui le Pôle ou l'Imam est visiblement le plus grand philosophe mystique de chaque époque, et si Ton entend bien les enseignements de ces philosophes, on doit trouver que, tout le long de leur lignée, ils sont concordants.
Quelle est donc cette doctrine fixe, conmmneàtous les sages? Il n'est pas très malaise de le reconnattre, ce n'est guère en définitive que la doctrine même de l'école philosophique, autrement dit de l'école d'Aviceiinc; seulement la pliilusophle illuminative aênoncé
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cette théorie au inoycu d"un certain l.ina^ag'e spécial, de certaines métaphores bien ordonnées qui lui donnent UQ aspect particulier; elle est partie de l'opposition de la lumière et des ténèbres; elle a appelé « lumineux » tout ce qui était haut, bon, spirituel, " ténébreux » tout ce qui était vil, mauvais, matériel; elle adonné le nom de ii lumières I) aux intelligences, de o lumièresdominantes, victorieuses, gouvernantes )), aux intelligences pures des astres; à Dieu elle a donné celui de « Lumière des lumières » ; elle a opposé le monde delalumièreau monde des ténèbres; plus singulièrement elle a appelé « idoles u les individus du monde physique, parce qu'ils sont les symboles des intelligences invisibles, et encore barzâkh, c'est-à-dire barrières, les corps, substances ténébreuses ; au moyen de toutes ces désignations, elle a exposé, touchant la tbéorie des unîversaux et celle de la procession des sphères, un système qui, sauf par la teinte dualiste que lui comunique cette terminologie même, ressemble autant qu'il se peut à celui d'Aviccnne.
Pour Suhrawerdi Mektoul, à partir de la Lumière des lumières ou de Dion, il se fait un rayonnement, une difl'usion lumineuse, une illumination (ichrtiq), au cours de laquelle se produit la multiplicité des intelligences. De Dieu sort tout d'abord une lumière unique, la lumière la plus proche, le « premier causé » d'Avicenne. Celle-ci, en regardant Dieu, « se considère comme une ombre >> par rapport à lui, et de 1& naît le premier barzakh, le premier corps, qui es! la sphère limite du monde; puis naissent dans leur ordre les au-
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ti'es barzalih et les autres luiiiièpcs, sphères et intelligences célestes, et les barzakh ae meuvent, contraints par les lumières, en sorte que celles-ci peuvent être dîtes victorieuses (qdhirah) et que les barzakh sont leurs vaincus {maghour). Eu descendant ainsi, cette ditTusion féconde de la lumière parvient jusqu'à nous.
Notre monde, d'une façon générale, et conformément àlacélèhrecomparaisonplatoniciennedela» caverne », est une ombre; les indiWdus y sont les ombres des lumières qui, dans cette philosophie, jouent le rôle d'universaux. Le point le plus curieux, ce semble, de cet étrange système est l'effort qu'il a fait pour opérer la synthèse du numinalisme et du réalisme. Il nie le réalisme brut : il n'y a pas au dehors uu type de Thumanité.tln'y a pas un type pour l'auimaUté, un autre pour la qualité d'être à deux pieds; les idées générales, comme telles, ne sont que dans l'esprit ; une idée, unitpie par essence, ne saurait en même temps exister dans des individus multiples et dans des peraonnes innombrables. Par contre, il y a certainemeut autre chose que la simple idée abstraite qui est dans l'esprit; il y a quelque chose de plus que ce que les scotastiques occidentaux ont appelé l'universel posl rem. Comment pourrait-on croire que les unîversaux ({uî sont (juelque se d'élevé, résultent des individus qui leur sont inférieurs? Comment le plus haut résulteraît-il du plus bas, le type idéal, de l'idole vile fonnée à son image? Il y a donc un principe qui domine et qui détermine tous les individus d'une môme espèce, Et bien, ceprin-
^e n'i'st autre clinse qu' " une lumière ■'. C'est
iiprr> victorieuse, qui réside dans le momie delà ln?> aière pure où elle a. des dispositions particulières, àv Eormes [iropros d'nmour, de plaisir, de dominalîtiD; iqiiaud l'ombre de cette lumière tombe sur le moinlt, I en résulte les individus visibles, les idoles, ijui drfviennent alors l'homme avec la diversité de îipsnicui- Ibl^s, ranimai avec sa structure spéciale, le inin^nl, e ^oùt du sucre, le parfum du musc, etc. , selon les (^i^ tositiomi mystérieuses qui préparaient la malière de <es itres à Être informée par celte lumière.
Itien n'empêche de croire qu'Avicenne n'ail éit, ciimme on l'a dit', partisan de cette doctrine, el queli philosopliie illuraiuativc ne représente la mystique propre à l'école des Philosophes, Le mythe de Salàman et d'Ahsal que nous avons rapporté, et dont on peiM qu'il exprime le système d'Avicenne, est rétligé selra In terminologie do la philosophie llluminative. Il tA très digne de remarque que toute la tradition orientale a vu dans l'opposition de la lumière et des ténèbre» la caractéristique de la doctrine de Manès. L'on poorrad donc croire que la mystique iiéoplatonicîemie s'ft«il| entre les mains des Philosophes, teintée de manichéisme. Il est en effet peu probable qu'usant d'une sembla]»!*
I. V. Avicenne, ]i. iril-i;>'J. Nous avons tu le ma. 24i>3 île StiaK^ plile de Constanliiiople, aUribué k ÀTlcenne et priant le lilre de Pi>^ lophie iltuitinaliiie, «InoDS btods consisté que c'était un traité dap^ loMiphie ordinaire du genre du ,Va((/Bf, L'ouvrage iI'Ariceone (ut 'l* lilillosopliie illirminalive n a très probablement été d^truil. Ce litre ■* convient |>as non pins ani traités m ysti(|u es publiés [ur Mehren.
«VSTIOIES ARABES POSTKRIF.L'RS A liAZALI.
terminologir, cette mysliquo ait échappé tout à fait au dualiiiiiic ; tout au moins le thème fondamental devait- ' il en ûtre le dégagement progressif de l'âme hors du monde des ténèbres, et son retour vers le monde lumineux.
Le grand théologien Fakhred-bin ei--Râzi écrivit sur Vichrdg. 11 avait étudié sous le même maître t{ue Suhrawerdi Hektoul, Hadjd ed-lHn el-DjlIi. Il est à souhaiter que des recherches plus approfondies soient I faites sur cet intéressant système. La philosophie illu- I minative parait avoir été connue indirectement de beaucoup de mystiques; plusieurs de ses expressions sont devenues usuelles dans la mystique orthodoxe.
La grande tradition mystique à base chrétienne trouva,
dans le siècle qui suivit Gazalî, une nouvelle et très par-
\ faite expression dans le traité des Bienfaits des connais-
\ aanctf* {VlH'(i/'i/e/-A/a"(îrï/)dcChéhâbed-DlnSuhpawcrdi.
r Ce traité est ordinairement considéré comme étant, avec
\ VÈpitre de Kochéïri et YJhijâ de Gnzali, l'exposé le plus
[autorisé de la mystique orthodoxe de l'islam. Il a été
I imprimé en marge de la grande œuvre de Gazalî '. Il
|i«n diffère principalement en ce qu'il s'adresse d'une
manière sjiéciale aux Soufis, au lieu que le traité de la
Bénovalion s'adressait à l'universalité des croyants. Il
1. NouB le citerons .l'aprèa cette é4iliQn:/ftjo, le Cuire, 13DI1.
présentf! aussi cet important caractère d'i^lrc rîchc en fcnseigncnicnts historiques ; les chapitres sui" les classes de SouGs, et sur les sectes qui s'arrogent à tort le noio de soufî, sont précieux en ce sens et ont déjà é(é remar^ quéspar Sacy ' ; un autre chapitre sur les sens qui ont été donnés au mot roith, esprit, età d'autres mots analogues, est un document d'un evtrôme intérêt, et devrait faire l'objet d'une monographie ', Pour nous, nous ne pouvons parler du livre que en tnnt qu'il confirme notre thèse maltresse, à savoir que la doctrine mystique enseignée par Gazalî fut dans l'islam une doctrine stable et que l'origine en est chrétienne.
Ce Suhrawerdi, qui n'a pas de lien de parenté avec le mystique dont nous avons précédemment parlé, naquità Suhrawerd, en 530, fut compagnon du célèbre ascète Abd el-^Ki^dir el-DjUâni dont nous dirons quelques mots ci-après, nmurutà Bagdad à un Age avancé, en 632, après y avoir reçu la dignité de Cheïkh des Cheïkhs. Il appartenait au rite chafiite et on le dit descendant d'AbouBekr, Siintraité des 'Awârifvo\Ac presque entièrement sur la morale ascétique et sur les devoirs de la vie religieuse. Voici comme il y parle de la pauvreté :
Le prophète a dit ■' : " toute chose a une clé , la clé du
1. V. les yefûlidt, pojsim. M. E. Blocbcl a aussi, récenimeol, Urt parli lie ce» cbnjiilres dans sa Gne élude nar VÉiotérisme mwMlman, Journal asiolî^ue, iSffi. l. I. Les chapitres dont nous parlons ïoat let