‹ Gazette de ChampfleuryChapitre 2 sur 7 · RAPPORT DE M. EUGENE LAUGIER · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. EUGENE LAUGIER

examinateur

A M. ARSÈNE HOCSSAYE.

Cette comédie j retrouvée dans les écrits de Diderot, n'a pas été imprimée dans la dernière

édition des œuvres inédites de l'auteur , parce que les éditeurs ont pensé qu'elle pourrait être représentée sur la scène française.

Les éditeurs ont eu raison, et nous considérerions comme une bonne fortune pour le Théâtre-Français la repj^ésentation de cette pièce. C'est une peinture de mœurs pleine de verve en même temps qu'une excellente comédie de caractères. Outre que Diderot s'y met personnellement en scène, le style porte le cachet de la manière impossible a imiter du célèbre philosophe. Cest la belle langue du dix-huitième siècle dont le secret est perdu. Les traits y sont vifs, acérés, la plaisanterie souvent amère, la phrase concise et toujours gracieuse, les remarques profondes, et toute cette gaieté est un peu triste. Les allusions, quelque peu libres, que Tonrencontre dans le dialogue, sont de l'époque et se trouvent d'ailleurs dans la plupart des pièces de Vancien répertoire, sans avoir toujours comme ici la même finesse et le même esprit.

Sans doute, il y aurait à faire quelques légères coupures, qu'il faudrait pratiquer avec discrétion de peur de rien gâter, mais ce sont là de simples détails qui ne feraient que res-

sortir la délicate ciselure du diamant retrouvé. Nous avons donc la ferme conviction que remettre Didei^ot en lumière dans des conditions tout à fait contraires au père de famille, serm7 pour la Comédie française une détermination qui amènerait honneur et profits.

23 octobre 18oi.

Ainsi la comédie de Diderot serait « une bonne fortune pour le Théâtre-Français. » Et on ne l'a pas jouée.

G^est « une excellente comédie de caractères. » Et on ne Fa pas jouée.

C'est « la belle langue du dix-huitième siècle-, dont le secret est perdu. » Et on n'a pas mis en lumière cette belle langue.

Il y aurait « honneur et profit » pour la Comédie française à jouer cette pièce. Et on Fa laissée dans les cartons.

J'ai remis la brochure en 1851 ; elle a été lue en 1854, trois ans après.

Nous sommes en 1856 : depuis cinq ans cette comédie attend son tour.

Ainsi, voilà une œuvre sur laquelle tout le monde était d'accord, examinateur, directeur pour qui le dix-huitième siècle semble familier ; Diderot est à la mode aujourd'hui, il est mort, il ne froisse personne, il laisse une comédie qui « amènerait honneur et profit » (n'oublions pas le profit), et elle restera tristement posthume. Son vrai titre n'est pas Est-il bon? Est-il méchant ? mais plutôt : La jouera-t-on ? Ne la jouera-t-on pas?

Supposons une famine, monsieur le ministre. Un citoyen trouve un moyen oublié pour parer à la calamité; ne consultant que l'intérêt de ses semblables, il adresse un mémoire au ministre de l'agriculture pour exposer les idées qu'il croit utiles.

Il y a famine de comédies, monsieur le ministre.

Je suis avec respect,

monsieur le ministre,

votre très-humble et très-obéissant serviteur,

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