LA LÉGENDE DU BONHOMME MISÈRE
Le moyen âge a toujours ri de ces deux grandes maladies de Tbomme : la misère et la moii. Que de philosophie sarcastique dans les pinceaux des vieux maîtres qui n'ont jamais manqué^ dans leurs symboliques inventions^ de faire marcher la mort de pair et compagnon avec le pape et Fempereur, les courtisans et les filles de joie !
Rien n'est plus consolant que ces images, où Vidée se fait humble , où le symbole se montre modeste sous le ciseau et le pinceau de grands artistes ignorés, qu'ils soient graveurs ou peintres
de vitraux, ou sculpteurs de figures sous les porches des églises.
Aujourd'hui, nous regardons ces choses sèchement, au point de vue de la statistique, de Téconomie politique. Les grands esprits de l'Allemagne , poètes , savants , professeurs , docteurs , ministres^ enveloppaient leurs idées du doux manteau de la poésie.
Pourquoi Goethe publiait-il sa belle légende du Fer à cheval? Jésus-Christ fait une longue route avec saint Pierre : en chemin, ils trouvent un fer à cheval. Saint Pierre ne juge pas à propos de le ramasser : il est trop fatigant de se baisser! Le Christ ne dit rien , ramasse le fer à cheval, et au prochain village le troque contre des cerises. La chaleur continue pendant la route ; saint Pierre tire la langue de soif. Jésus-Christ laisse tomber une cerise; Tapôtre la ramasse. Une seconde cerise tombe, puis une troisième, puis une quatrième. Saint Pierre se baisse vingt fois, lui qui avait craint de se courber une fois tantôt.
C'est un grand enseignement en vingt lignes que cette ballade de Goethe.
Lavater, en Suisse, Hébel ont marché dans cette belle voie. Les frères Grimm quittent leurs
chaires de professeurs et voyagent vingt ans pour recueillir dans les villages les chroniques et traditions populaires.
De pareils livres nous manquent. Cependant, en France , bien des légendes existent; mais on ne les tire pas de la poussière des biblioihèques; beaucoup sont enfouies dans des patois obscurs, et les meilleures sortent de la bouche des paysans.
En passant à Troyes, j'ai trouvé une rareté qui devrait être tirée à un million d'exemplaires. C'est cependant une brochure d'une forme piteuse, imprimée sur du papier à chandelle, avec le caractère d'imprimerie usé qu'on appelle tête de clou. Mais le papier à chandelle a résisté plus longtemps que nos papiers satinés d'aujourd'hui, et, avec de la bonne rolonté, les têtes de clous se lisent aussi bien qu'un Elzevir.
La brochure a pour titre : Histoire nouvelle et divertissante du bonhomme Misère^ dans laquelle on verra ce que c'est que la Misère^ où elle a pris son origine, comme elle a trompé la Mort, et quand elle finira dans ce monde.
Saint Pierre et saint Paul , surpris en voyage par un grand orage, arrivèrent dans un village et
ne trouvèrent d'abord qu'une maison riche où ils hésitent d'entrer.
— Il me parait, sauf meilleur avis, dit saint Pierre, qu'il serait bon, auparavant que d'entrer chez le riche, de nous informer dans le voisinage quelle sorte d'homme c'est que le maître de ce logis, s'il a du bien ou s'il est aisé, car on s'y trompe assez souvent. Avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent aussi bien que tout ce qui est dedans, et n'ont quelquefois pas un liard à y prétendre.
Saint Paul entra tout de suite dans ce sage raisonnement; mais il avait faim, et il clignait de Toeil tout autour de lui.
— Voilà une bonne femme qui lave du linge dans ce lavoir, je vais lui demander ce qui en est. « Hé bien, dit-il à la lessiveuse, il pleut bien fortement, aujourd'hui.
— Bon, répondit-elle. Monsieur, ce n'est que de l'eau, car si c'était du vin , cela n'accommoderait pas ma lessive ; mais aussi nous boirions bien, car nous amasserions notre bonne provision.
— Vous êtes gaie, à ce qu'il me paraît, reprit saint Paul.
— Pourquoi? pas dit la lessiveuse. Grâce àDieu, il ne me manque rien au monde de tout ce qu'une femme peut souhaiter, si ce n^'est de ^argent.
— De Targent, hélas ! vous êtes bien heureuse si vous n'en avez pas et que vous puissiez vous en passer.
— Oui , cela s'appelle « parler comme saint Paul, la bouche ouverte. »
— Vous aimez à plaisanter, bonne femme , continua le saint ; mais vous ne savez pas que Fargeni est ordinairement la perte d'un grand nombre d'âmes , et qu'il serait à souhaiter pour beaucoup de gens qu'ils n'en maniassent jamais de leur vie.
— Pour moi, dit la femme, je ne fais point de petits souhaits ; je manie si peu d'écus, que je n'ai pas seulement le temps de regarder une pièce pour savoir comment elle est faite.
Saint Pierre, qui s'était mis à couvert sous un chêne, s'impatienta de cette longue conversation, et pria saint Paul de venir chercher quelque abri. Ils sonnèrent à la porte du château ; mais le maître, ayant mis le nez à la fenêtre :
— Allez, allez, dit-il d'un air méprisant, cherchez à loger où vous Tentendrezj ce n'est point ici un cabaret.
Et il se retira brusquement.
Les pauvres voyageurs étaient mouillés jusqu'aux os, ce qui inspira quelque pitié à la lessiveuse.
— Je voudrais, dit-elle, qu'il me fût permis de vous loger; je le ferais de grand cœur, parce que vous paraissez de braves gens ; mais je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant, si vous voulez avoir un peu de patience, je vous mènerai tout à l'heure au bas du village, où un bonhomme, mon voisin, qui s'appelle Misère, pourra bien vous donner un gite pour cette nuit.
La lessive finie, la femme conduisit saint Pierre et saint Paul selon qu'elle avait promis. Il n'étai-t que six heures et demie du soir, et déjà le bonhomme Misère était couché.
— Eh ! Misère , cria la lessiveuse, il y a là deux pauvres gens qui ne savent où donner de la tète.
Aussitôt le bonhomme demanda ce qu'il pouvait faire pour son prochain, et dès qu'il eut entendu parler de donner à coucher^ il tira le loquet.
— Allumez la lampe^ dit-il à sa voisine.
Saint Pierre et saint Paul entrèrent dans la maison. Mais tant y était sens dessus dessous. Ton n'y connaissait rien au monde. Le maître de ce taudis logeait seul; c'était un grand homme maigre, sec et pâle, qui semblait sortir d'un sépulcre.
— Dieu soit loué, dit saint Pierre.
— Hélas! s'écria Misère, ainsi soit-il; nous aurions bien besoin de sa bénédiction pour nous donner à souper; car je vous proteste qu'il n'y a pas seulement un morceau de pain ici.
Mais la lessiveuse , qui s'était doutée du tour, avait été chercher quatre gros merlans tout rôtis, un grand pain et une cruche de vin.
— Ah! Seigneur, du poisson! dit saint Paul avec admiration.
— Grand merci, dit saint Pierre ; nous ne demandions qu'à mettre notre tète à couvert.
— Ça n'a jamais fait de mal, dit la bonne lessiveuse , un morceau avant de se coucher, et je suis bien payée de pouvoir offrir à votre ami un petit morceau de son goût.
On mangea de grand appétit, à l'exception de Misère, qui était d'une humeur chagrine par suite des événements de l'après-midi. Le pauvre homme
m GAZETTE DE CHAMPFLEURY.
avait pour tout revenu un jardin grand comme le bras ; la haie n'était guère plus difficile à traverser qu'une toile d'araignée, et les maraudeurs en avaient profité pour ravager un beau poirier qui était tout le revenu de Misère. Il s'était couché sans souper, de dépit de voir la moitié de sa récolte maraudée , et son chagrin Tempêchait encore à cette heure de toucher aux quatre gros merlans tout rôtis.
Saint Paul dit en regardant saint Pierre :
— Voilà un homme qui me fait compassion, il faut que nous priions le ciel pour lui.
— Hélas ! messieurs, vous me feriez bien plaisir; car, pour moi, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque je ne puis pas sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.
— Le Seigneur éprouve quelquefois les justes, dit saint Pierre ; avez-vous quelque grâce à demander à Dieu?
— Les fripons qui m'ont volé mes poires m'ont mis dans une telle colère, dit le bonhomme, que je voudrais que tous ceux qui monteront sur mon poirier y restent tant qu'il me plaira.
— C'est se contenter de peu de chose, dit saint Pierre.
— Oh! c'est beaucoup, dit Misère. Quelle joie (le voir un coquin perché sur une branche et demeurer là comme une souche, en me demandant quartier î
— Votre souhait sera accompli, dit saint Pierre; car si le Seigneur fait, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en prierons de notre mieux.
Toute la nuit, saint Paul et saint Pierre se tinrent à genoux en prière; d'ailleurs ils n'avaient pas voulu se reposer, malgré les bons offices de Misère, qui avait séparé en trois une botte de paille, son lit de tous les jours. Le matin, saint Pierre dit au pauvre bienfaisant que son vœu serait exaucé, et Misère donna une franche poignée de main aux voyageurs en se méfiant d'avoir été gaussé.
Mais voilà que le lendemain Misère, en revenant avec sa cruche de la fontaine, aperçut un mauvais garnement du village sur son poirier; il se remuait bras et jambes, ayant la mine d'un oiseau pris à la glu.
— Ah! je te tiens, voleur, cria Misère... Mon Dieu, quels gens est-ce là qui sont venus chez moi cette nuit ! Pour toi, là-haut, je vais te faire
souffrir les tourments de l'enfer, je vais d'abord appeler tout le village, et puis j'allumerai une grosse botte de paille pour te griller comme un cochon.
Le garnement demandait pardon en offrant de payer pour le moins dix récoltes de poires.
— Non, pas d'argent, dit Misère; quoique j'en aie bien besoin , j'aime mieux me payer en vengeance. Attends un demi-quart-d^heure que je trouve quelques baguettes pour te rissoler le poil ! Ah ! tu aimes les poires, je t'en ferai passer la soif.
Misère parti, l'autre appela au secours, et amena par ses cris deux bûcherons qui revenaient du bois.
— Qu'est-ce que tu fais là-haut, Nicolas? direntils.
— Misère, dit le vaurien, est un méchant sorcier qui m'a jeté un sort. Je ne peux plus descendre de l'arbre pour quelques méchantes poires que j'ai mangées étant très-altéré.
Les bûcherons s'amusèrent ,un moment des terreurs de Nicolas ; ils soutenaient avec raison que Misère était un pauvre sorcier ; — autrement, disaient-ils, il y a bel âge qu'il aurait eu la sorcel-
lerie de ne pas mourir de faim. Après ce beau raisonnement^ ils essayèrent de secourir Nicolas en montant à l'arbre -, mais ils auraient arraché les bras et les jambes du fainéant plutôt que de le retirer de là.
— Ma foi, dirent-ils, il n'y a rien à faire, mon pauvre garçon ; tout ce que nous pouvons , c'est d'aller prévenir le juge.
Mais quand ils voulurent descendre, ils se trouvèrent aussi englués que Nicolas.
Ce qui fit que Misère, revenant peu après avec un gros fagot de broussailles comme il Pavait dit, trouva trois voleurs de poires au lieu d'un. Trois larrons et trois mauvais larrons.
— Ah! ahî dit-il en riant, la foire est bonne, à ce que je vois , puisque voici tant de marchands qui s'amassent. Je vais vous fumer comme des jambons.
— Mon brave Misère, disaient les deux bûcherons, dont les larmes coulaient jusqu'au pied de Tarbre, reconnaissez -nous donc pour vos bons voisins. Nous sommes montés sur cet arbre maudit afin de porter secours à Nicolas.
— Nenni, vous veniez prendre mes poires.
— Mais, Misère, nous n^avons jamais passé
dans le pays pour des voleurs ; dans notre enclos il y a des poiriers, et il y pousse des poires aussi belles que celles-ci. Nous n'aurions ni poires ni poiriers que, si Fenvie nous en prenait, le marché n'est pas loin où il y en a des gueulebées à des prix doux.
— Si ce que vous dites est ia vérité, reprit Misère, vous pouvez descendre, la punition n'est que pour les voleurs.
En effet , les deux bûcherons sentirent leurs membres plus à Taise et purent sauter à terre ; leur premier mouvement fut d'intercéder pour le vaurien qui était resté sur l'arbre, plus ennuyé qu'un crapaud dans les vignes.
— Non, disait Misère, il restera là-dessus autant d'années qu'il a volé de quarterons de poires.
Les bûcherons plaidèrent si bien, et le cœur du pauvre était si riche en bonté , qu'il pardonna, à condition qu'il ne passerait pas à Tavenirà moins de cent pas de distance du petit enclos. Le vaurien jura ses grands dieux qu'on ne le verrait même pas à une lieue de là, tant ce poirier lui faisait mal au cœur.
L'aventure se répandit dans le village, et jamais personne ne tenta de goûter aux poires de
Misère : même les enfants, qui sont intrépides en toutes choses, n'auraient pas jeté une pierre de ce côté-là; ils redoutaient le poirier bien pis que le loup-garou.
Pendant quelques années, Misère jouit gaiement de la vie^ et il avait une joie secrète quand il regardait son poirier vivace qui lui tenait lieu de tout ; mais les années avançaient, les cheveux du brave homme s'étaient couverts de neige^, de temps en temps la maladie le prenait.
Un jour on frappa à sa porte. C'était la Mort.
Beaucoup se troublent quand ils voient arriver la reine du pays de Claque-Dents; Misère ne la craignait point , n'ayant rien de mauvais sur la conscience, ayant toujours vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.
— Tu ne me crains pas? dit la Mort surprise , moi qui fais trembler les papes, les rois, les empereurs.
— Vous ne me faites aucune peur, dit Misère ; quel plaisir ai-je dans cette vie pour n'en pas sortir avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants ; j^ai assez de mal sans cette engeance ; je n'ai pas un pouce de terre vaillant, à l'exception de ma chaumière et de mon poirier, qui lui seul est mon père
nourricier par les beaux fruits qu'il me rapporte tous les ans. Tenez , il est encore tout chargé , et je n^ai qu'une peine, c'est de le quitter avant d'avoir mangé la récolte. Malheureusement, avec vous^ il n'y a point de réplique, sans quoi je vous aurais demandé la permission de mordre un coup dans la plus belle poire ; après ça, je vous suivrai.
— C'est trop raisonnable, dit la Mort; va choisir toi-même un fruit.
Misère , suivi de près par la Mort, sortit dans l'enclos, tourna longtemps autour de Tarbre pour guetter une poire bien mûre.
— Ah! qu'en voilà une rouge ! s'écria-t-il ; mais qu'elle est haute. Prêtez-moi un moment votre faux, que je jjuisse atteindre la branche.
— Ma faux! dit la Mort, je ne la prête à personne ; mais je regarde qu'il vaudrait mieux cueillir à la main cette poire, parce qu'en tombant elle se foulerait.
— Vous avez ma foi raison, dit Misère ; hélas ! mes pauvres membres sont si impotents, que je ne saurais plus grimper comme quand j'avais quinze ans.
— Eh bien ! dit la Mort, j'irai moi-même cueillir
cette belle poire dont tu espères tant de contentement.
La Mort grimpe sur Tarbre ; mais voilà qu'elle ne peut en descendre.
— Ah ! qu'est-ce qui me prend? dit-elle à Misère^ je ne peux descendre.
— Ma foi, dit Misère, ce sont vos affaires; pourquoi êtes-vous entrée chez moi ? Vous avez tout Funivers à faucher, et vous vous avisez de venir dans ma misérable chaumière chercher la vie d'un homme qui ne vous a jamais rien fait!
— Tu oses te jouer de moi , dit la Mort; réfléchis à quoi tu t'exposes.
— C'est tout réfléchi, dit Misère ; je vous tiens^ et vous resterez sur mon poirier. Aussi bien je rends service à un tas de gens auxquels vous vous proposiez de rendre visite aujourd'hui.
La Mort, qui ne s'était jamais trouvée à pareille aventure, connut qu'il y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.
— J'ai mérité ce qui m'arrive, dit-elle, par une complaisance qui n'est pas dans mes habitudes; mais cela ne vous servira de rien de vous opposer aux volontés du ciel. S'il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seront inutiles, il vous y
m GAZETTE DE CHAMPFLEURY.
forcera malgré tous. D'ailleurs, si vous ne me faites pas descendre de bonne volonté de Tarbre, tout à riieure je ferai mourir le poirier avec ma faux.
— Bail ! dit Misère, mon arbre mort ou vivant, vous n'en descendrez que par la permission de Dieu.
— Pourquoi suis-je entrée dans cette fâcheuse maison! disait la Mort; j'ai affaire aux quatre parties du monde.. . Vous vous en repentirez, et il sera trop tard.
— Non, répondit Misère, je ne crains rien ; tout homme qui n'appréhende point la Mort est audessus de bien des choses. Vos menaces ne me causent pas la moindre émotion: je suis toujours prêt à partir pour l'autre monde , quand le Seigneur l'aura ordonné -
— Tu peux te vanter, bonhomme, d'être le premier de la vie qui ait vaincu la Mort. Le ciel m'ordonne que de ton consentement je te quitte et ne revienne jamais te voir qu'au jour du jugement universel , après que j'aurai fini mon grand ouvrage.
— IN'est-ce point pour me tromper, dit Misère, que vous me parlez ainsi ?
— Non^ tu ne me verras qu'après l'entière désolation de toute la nature , et ce sera toi qui recevras le dernier coup de ma faux.
— Si c'est ainsi, reprit Misère, vous avez la liberté de descendre du poirier.
Aussitôt la Mort s'envola à travers les airs , et Misère jamais plus n'en a entendu parler. La Mort est souvent revenue dans le petit village où elle a enlevé des personnes considérables, mais elle passe devant la porte du bonhomme en fuyant comme s'il avait la peste.
Misère a vécu depuis ce temps-là dans la même pauvreté, près de son cher poirier.
Misère restera sur la terre tant que le monde sera monde.
Qu'elle est touchante cette légende qui me fait réjouir de mon voyage àTroyes! Une telle invention ne vaut-elle pas beaucoup d'ambitieux morceaux de littérature? En un petit cahier se trouve résumée la plainte éternelle de l'humanité : misère, et le petit cahier a rempli tous les villages de la France; car Troyes n'a pas eu le privilège exclusif d'imprimer le Bonhomme Misère : toutes les imprimeries de la Normandie, Rouen, Falaise,
Font édité et colporté. Sans tomber dans Tarchéologie, combien désirerais-je faire revivre le nom de l'homme de génie naïf qui a conté doucement^ sous forme allégorique^ la grande inquiétude de Thumanité? Une édition de Normandie porte le nom du sieur de la Pàvière^ inconnu de tous les biographes. Quand les académies proposeront des questions utiles, ce qui n'arrivera jamais, il serait curieux de chercher quelle a été Vinfluence (les académies manquent rarement de demander Vinfluence à des gens qui ne répondent pas) du Bonhomme Misère sur le peuple des campagnes; en même temps on rechercherait Forigine, les variations et Fauteur réel. En ce moment, je suis seulement frappé de Finvention de la légende et de son ton naïf, de sa popularité et de son impression typographique.
Un esprit philosophique a pu seul conclure par le trait de la fin : a Misère restera sur terre tant que le monde sera monde. » Mais que de persuasion il a fallu employer dans tout le cours du récit pour mener à cette cruelle conclusion ! Et combien le pauvre est peint d'un trait bienveillant dans la légende! Il sourit en voyant sa misère et
ne peut s'empêcher de trouver heureux le bonhomme Misère près de son poirier.
Les professeurs de beau langage, ceux qui soutiennent avec impertinence que Tldée n'est rien sans la Forme, peuvent étudier ces récits naïfs , toujours vivants et toujours populaires. L'homme qui a écrit cette légende a trouvé une forme convenable pour rendre son idée. Il n'est pas besoin de rhétorique ni de dictionnaire pour que la pensée sorte du cerveau, quand il y a pensée. Tout homme profondément ému trouve à son service une forme qu'il ne soupçonnait pas, dont il n'avait pas conscience. Qu'on explique autrement le charme qui ^'attache à des chansons populaires, sans rimes, sans mesure, en révolte ouverte contre toutes les lois de la prosodie, sinon qu'il s'est trouvé un homme joyeux qui, pour faire passer sa gaieté dans l'esprit de ses convives , a rimé une chanson à boire ; un paysan a chanté ses peines d'amour, et comme son cœur était gros de chagrins, il a laissé une chanson amoureuse, qu'on répète dans le village deux cents ans après sa mort, et qui frappe l'oreille des érudits par son accent sincère.
La popularité du Bonhomme Misère, je Tattri-
bue au sentiment doux et consolant qui en ressort à chaque ligne. La morale bienveillante^ entremêlée d'un grain satirique , a toujours plus de durée que les œuvres de destruction, de colère et de rage. Cette littérature ressemble au peuple par son enveloppe typographique : le papier est d'une pâte grossière, où se voient encore des restes de chiffons mal convertis dans la cuve du papetier; la couleur est d'un bleu-gris qui ressemble au pain d'avoine que mangent les paysans dans les montagnes loin des villes. Le drap de leurs habits n'est-il pas fabriqué aussi simplement que la pâte de ce papier bleuâtre?
Analogie dans l'enveloppe, simplicité dans le langage imagé, philosophie doucement railleuse, misère des pauvres gens, à laquelle il est répondu en quelques pages, n'y a-t-il pas là de quoi expliquer cet éternel succès d'une légende tirée à des millions d'exemplaires?