CHAPITRE VI
EXPLIQUE QUI POURRA LA XATURE HUMAIXE.
J'allais prendre au débarcadère la petite dUigence du pays qui devait me conduire à Chaumont. Une jeune fdle, habillée de noir, paraissait fort inquiète ; la voiture était complètement pleine, et
LKS SENSATIONS DE JOSnLIN. 69
elle risquait de rester à la station. Elle demeurait à cinq lieues de là ; elle était fort pressée d'arriver à son village.
— Mademoiselle^ lui dis- je, si vous voulez accepter une place d'impériale^ je vous la cède volontiers^ on me logera où on pourra^ avec les paque!s, au milieu des malles.
Elle consentit. Comme on allait partir, le conducteur nous prévint que nous allions monter une côte pendant près d'une heure, et que ceuxlà lui rendraient un véritable service qui consentiraient à la monter à pied, car la petite diligence était démesurément chargée.
— Si vous vouliez faire la route avec nous, mademoiselle? dit un des voyageurs.
Elle se mit à nous suivre sans se faire prier.
— Vous venez de Paris, mademoiselle?
— Oui, messieurs, et vous?
— Nous aussi.
— Il faisait froid dans le chemin de fer?
— Je n'ai pas eu très-froid.
C'est ainsi que toutes les conversations s'engagent entre voyageurs. Je cherche à me rendre compte par quel enchaînement de paroles j'appris que la demoiselle était dans les modes, que
son magasin était situé dans les environs de la Madeleine ; enfin, au bout d'un quart d'heure, je savais beaucoup plus sur la jeune fille qu'elle n'en savait sur moi. Comment arriva-t-il que je me trouvai seul dans la montagne avec elle? Pourquoi le voyageur m'avait- il laissé en avant tout à coup? C'est ce que je ne comprends pas, car rien dans mes paroles et mes questions ne pouvait faire supposer que j'eusse l'intention de faire la cour à la modiste. Elle médit alors qu'elle avait perdu sa mère, une sœur et trois autres proches parents de fièvres épidémiques, en quatre jours, et qu'elle ne fut libre d'aller retrouver sa famille que quinze jours après la mort de sa mère, à cause de l'ouvrage qui pressait au magasm.
— J'ai bien changé, dit-elle; j'ai bien souffert.
— On ne le croirait pas à vous voir, lui dis-je. Effectivement, ce n'était pas une beauté, mais,
pour une femme de Paris, elle avait conservé ce précieux vermillon de campagne qui s'étale sur des joues rondes et fermes : ses yeux étaient noirs, sa chevelure épaisse se mariait avec des agréments de deuil. Elle raconta la mort de ses parents avec une douleur simple et pénétrante : quinze jours auparavant elle attendait sa mère
à Paris au chemin de fer; ne Tayant pas trouvée, elle rentra à son magasin^ espérant la voir arriver le lendemain; mais le lendemain une lettre de mort la mit au fait de son malîieur. L'épidémie avait enlevé sa mère presque subitement, et il fallait rester au magasin faire des modes. Les clientes arrivent , se font montrer tous les chapeaux, ne trouvent pas cette fleur jolie; elles tremblent que le chapeau n'aille pas à leur physionomie. Quel malheur si la coiffure de madame une telle était plus distinguée ! Voilà les propos que la pauvre fille entendait et qu'elle fut forcée de subir pendant quinze jours après la mort de sa mère. Elle savait le jour qu'on Fenterrerait; de son comptoir elle suivait tout le triste cérémonial du convoi, et elle était enfermée dans son comptoir comme dans une prison ! L'ouvrage allait, et il ne lui était pas permis de quitter.
Ce n'est pas elle qui me dit cela, c'est moi ; car elle racontait les faits sans réflexions, mais la broderie s'en faisait dans mon esprit. La modiste me raconta qu'elle était première demoiselle du magasin, qu'elle avait l'entière confiance de sa maîtresse, qui s'occupait fort peu des affaires
(le la maison ; qu elle faisait la correspondance, touchait l'argent^ allait chez les pratiques porter l'ouvrage^ et cependant elle s'ennuyait à Paris dont on lui avait fait un tableau si séduisant lorsqu'elle était en province. Elle n'y connaissait personne, travaillait beaucoup, et les après-midi de dimanche, ses seuls congés, elle ne pouvait sortir seule.
— J^ai une pauvre parente, lui dis-je , dans le même cas ; elle s'ennuie aussi à Paris, et elle voudrait faire un petit commerce.
Je ne sais pourquoi je cherchais un moyen de lier une amitié entre cette jeune fille et ma parente; il me semblait que je serais heureux le dimanche entre elles et que j'y trouverais le bonheur vainement cherché.
— Que fait votre parente? me demanda-t-elle.
— Rien, c'est une jeune femme bien élevée, et qui, cependant, a appris à travailler.
— Oh ! dit-elle, Fouvrage que nous donnons au magasin est mal payé; les ouvrières n'en trouvent même pas quand elles en ont besoin, alors pour ne pas mourir de faim, elles se donnent au premier venu.
Ces paroles me firent le plus grand plaisir;
voilà une femme qui coiimiit déjà la vie parisienne et qui met le doigt sur une de ses plaies les plus vives avec une simplicité^ une douceur qui m'enchantaient.
— Vous êtes étudiant? me dit-elle.
— Malheureusement il y a longtemps que je ne le suis plus.
— Vous avez cependant 1 "air jeune^ me dit-elle en me jetant un petit coup d'oeil.
Cela me fit encore plaisir d'être pris pour un étudiant. Je porte tant de réflexions dans ma tête et tant de tristesses dans mon cœur^ que je m'étonne qu'elles ne paraissent pas sur ma ligure.
Afin d'entrer dans l'esprit de la modiste^ je m'avisai de parler de chapeaux de femmes, pour lesquels je me sens une forte imagination.
— Croiriez-vous , lui dis-je , qu'on pourrait vendre aux marchandes de modes sans idées des idées de chapeaux ?
— Je n'en sais rien, me dit-elle.
— J'ai songé qu'un nid d'oiseaux, perdu dans des brindilles et posé sous la capote d'un chapeau , conviendrait parfaitement à une jeune femme nouvellement mariée... De Fautre côté du
chapeau on pourrait placer sur une branche une mère s'élançant vers le nid.
— Quelle folie! dit la modiste.
— Rien n'est plus sérieux ; cet hiver vous verrez apparaître les chapeaux à giorno, n'en parlez pas surtout.
— Moi, en parler, dit-elle, est-ce possible ? je ne retiendrai jamais ce mot-là.
— Eh bien! ne comprenant pas le mot, je vais vous expliquer le fond : ce sont des chapeaux éclairés comme les arbres des Champs-Elysées aux jours d'illuminations. J'ai combiné sous la capote de toutes petites lampes de la taille d'une grosse perle qui répandront une douce lueur sur la figure des femmes. Telle est mon invention, qui preHdra le titre de chapeaux à giorno.
— Vous êtes fou, vous vous moquez de moi, dit-elle. Puis elle réfléchit : vous avez sans doute une bonne amie parmi les modistes ?
— Pourquoi?
— Parce que ce n'est guère possible autrement à vous entendre parler.
— Je vous assure que non.
— Allons, dit-elle, ne faites pas le mystérieux.
— Je ne le cacherais pas, je vous jure.
— Bah ! (lit-elle;, vous avez une bonne amie chez une marchande de modeS;, un jeune homme ne peut pas rester sans bonne amie. Au fait^ je ne sais pourquoi je vous parle de cela.
— Et si je m^avisais de soutenir que vous avez un amant?
— Pour moi, dit-elle, c^est différent, il n'y a que six mois que je suis à Paris.
— Est-ce parce qu'il n'y a que six mois seulement?
— Oui, dit-elle franchement.
Je restai un moment stupéfait de cette franchise naïve, et j'allais rendre la conversation plus galante lorsque le conducteur apparut.
— Il est temps de monter en voiture, dit-il. J'eus un mouvement de dépit d'abandonner un
si joli thème; mais, pensai-je, la modiste va monter sur l'impériale, moi derrière elle, au miheu des malles, sous la bâche, et malgré mes compagnons, je pourrai lui parler. Malheureusement le conducteur avait fait acte de galanterie en priant les voyageurs de l'intérieur de vouloir bien donner place, quoiqu'ils fussent très-serrés, à la jeune fille. Adieu ma charmante conversation en haut de Fimpériale, où je grimpai tristement! La mo-
76 GAZETTE DE GHAMPFLEURY.
diste élait perdue pour moi : nul moyen de communication entre nous pendant le reste de la loute.
— C'est la fille au meunier Gabourd, dit le conducteur, qui va à son village trouver sa famille dans la désolation. » Singulier effet du hasard ! Le conducteur semblait répondre à mes désirs les plus vifs en me donnant le nom de la jeune fille, que je répétai pendant un quart-dlieure de suite de la sorte ; Mademoiselle Gabourd, 17, faubourg
Samt- Honoré il, faubourg Saint-Honoré ,
Mademoiselle Gabourd, Ga bourd, Ga-
bourd, dix sept, vingt moins trois Gabourd, dix-sept dix -sept, Gabourd. Dans la
conversation j étais arrivé, sans le chercher, à connaître son adresse à Paris ; deux choses m'occupaient à cette heure, de retenir son nom et le numéro de la maison. J'allumai un cigare; il tombait une petite pluie fine, mais je n'y pensais guère, car je me créais pour l'instant une méthode mnémonique particulière, à l'effet de bien caser dans mon cerveau le numéro et le nom qui m'occupaient. Sans doute je pouvais rinscrire sur mon carnet; mais le postillon connaissant la jeune fille;, je ne voulais la compromettre en rien ; aussi bien, serré
entre deux énormes compagnons, il m'était impossible d'arriver jusqu'à ma poche.
De temps en temps j'aperceYais à^Tliorizon des montées roides et escarpées.
— Conducteur , est-ce que nous n'allons pas descendre?
J'espérais que ma jolie compagne de route descendrait de son intérieur et que je pourrais continuer la conversation.
— Ue loin, çà a Fair de montagnes, disait le conducteur, de près ce n'est rien.
Encore un espoir qui s'échappait! A la descente de la voiture , pensai-je, je lui donnerai ma carte et mon adresse. Rien ne m'y autorise... Elle ne me comprendra pas... De quel droit lui donnerais-je ma carte? Si encore je lui avais fait une petite déclaration, mais je n'ai rien dit qui la décide à venir me voir à Paris... Pourquoi ai-je perdu une heure à parler de choses indifférentes? C'est justement en parlant de choses indilTérenfes que j'ai surpris la franche nature de cette jeune fille. Je savais le nom du village où elle descendait, je savais son nom, pourquoi ne pas lui éciire? N'était-ce pas plus simple et plus convenable? Mais si ses parents décachètent la lettre!
N'importe, je la combinerai de telle sorte qu'elle ne soit pas compromettante. Je rédigeai de tète la lettre suivante : « Mademoiselle, n'oubliez pas de m'apporter les chemises que je vous ai commandées en montant la montagne ; on peut me trouver tous les jours jusqu'à midi. Josquin. » Et l'adresse à la suite. Ainsi, pensai-je, de la sorte elle connaîtra que je veux la revoir, si elle tient à réaliser Famoureux qu'elle rêve : elle saura mon nom et mon adresse; et ses parents, s'ils lisent la lettre, ne pourront s'en formaliser. Malgré tout, je me repentais de n'avoir pas brusqué un peu plus ma réponse, lorsqu'en haut de la montagne elle me parlait de chercher un amoureux.
— Ceux qui veulent manger un morceau, dit le conducteur, on va s'arrêter un quart d'heure pour changer de voiture.
Je sautai par-dessus mes compagnons de voyage pour descendre le premier de l'impériale, afin de me trouver près de la jeune fille. Elle était déjà dans la cour de l'auberge , un carton à la- main; je m'approchai d'elle, mais elle parut me recevoir froidement.
— Etiez-vous bien dans cet intérieur?... lui dis-je.
— Pas trop^ dit-elle.
Et elle entra dans l'auberge comme si elle ne m'avait jamais vu.
C'est de ma faute^ pensai-je, elle m'en veut de ne pas m'être montré assez galant en montant la montagne. Je la vis qui causait avec la maîtresse de l'auberge et qui lui confiait ses paquets; puis elle sortit de la maison, et traversa la rue. Le jour commençait à tomber. Dois-je la suivre où elle va ? Il me sembla qu'elle entrait dans la boutique d'un épicier, en face de l'auberge, et je m'aventurai jusque-là. Mais quoique la boutique fût éclairée, je ne la revis plus. Où est-elle? me demandai-je. Peut-être à manger dans l'auberge. J'entrai dans une chambre illuminée par un grand feu, devant lequel cuisait \m gigot ; à tout hasard, comme personne ne me voyait, ymscrivis mon nom sur mon carnet, et je pliai la feuille assez petite pour qu'elle présentât peu de volume. J'avais l'espérance de revoir la modiste et la ferme volonté de lui remettre mon adresse. Cependant tourmenté, j'allai de la cuisine à la cour, de la cour à la rue, et je remarquai avec terreur que déjà les chevaux étaient attelés à une nouvelle voiture plus petite encore
que la première, qui consistait en un cabriolet ouvert pouvant contenir trois personnes derrière le postillon, et en un arrière-train pour quatre voyageurs à peu près.
— Vous pouvez monter^ monsieur, me dit le conducteur.
— Non, pas encore.
Je me sauvai inquiet à la porte de la rue. Mes compagnons étaient là, qui se composaient d'un bourgeois et d'un prêtre; ils m'engagèrent à marcher en leur compagnie.
— Il fait bien froid, messieurs.
— Vous vous réchaufferez.
Ils s'éloignèrent en causant, et je profitai de leur conversation pour m'arrèter et revenir à Tauberge. Justement la modiste reparut et chassa toutes mes inquiétudes. Je suivais ses moindres pas, et il me semblait que tous les gens de Fauberge s'en apercevaient. Elle demanda où demeurait telle personne dans le village, et si elle avait le temps de la voir ; on lui accorda cinq minutes et une fille d'auberge, afin de lui montrer le chemin. Encore cinq minutes mortelles à attendre! La mettra-t-on dans le même compartiment que moi? Pourrais-je lui parler, lui dire un mot, lui
remettre mon billet? Si j'avais le temps, ne devrais-] e pas lui écrire une déclaration? Tous ces petits obstacles avaient augmenté le prix de ma conquête, et je commençais à m'y attacher réellement... Enfin la jeune fille reparut.
— Nous partons donc ensemble? lui dis-je.
Mais la maîtresse d'hôtel lui faisait mille recommandations qui m'agaçaient par leur détail. Je tournais autour de la modiste comme ces chiens qui se doutent que leurs maîtres vont sortir, et qui, par des sauts, des aboiements et des caresses, veulent les forcer à partir plus vite. Mon idée était que la jeune fille entrât dans le cabriolet découvert et moi à côté d'elle. La nuit était venue, la voiture était étroite, je pourrais enfin causer librement.
— Montez sur le devant , mademoiselle Gabourd , dit le conducteur , cela ne fera rien aux autres voyageurs , puisque vous descendez bientôt, au prochain village.
Elle monta en tenant ses paquets, et je ne perdis pas une minute à la suivre dans le cabriolet. Déjà le conducteur était sur son siège, devant nous, nous portant une ombre favorable ; mais j'enrageais, car la maîtresse de Fauberge ne ces-
DÉCEUBRE. 6
sait de parler à la jeune fille. Eafin. profitant d'un moment :
— Mademoiselle, je serais bien heureux de vous revoir à Paris; le voulez-vour?
— Oui, dit-elle.
— Vuici ir.on adresse.
Et je la lui donnai en lui serrant la main.
— .Surtout , ne la perdez pas.
— N'ayez pas peur, dit-elle , je vous écrirai quand je serai de retour, et vous me montrerez votre bonne amie.
— Je n'en ai pas, et si je vuus montre une bonne amie, ce sera vous.
— Ah ! vous en avez une, tous les jeunes gens en ont.
— J'en ai eu, dis-je, mais elles m'ont fait beaucoup de mal, et je les ai quittées.
Tout cela se disait "à voix baisse à cause du con • ducteur. Je tenais la main de la jeune hile dans les miennes, et je tâchais de faire passer dans une vive pression tout ce que je ne pouvais dire.
— Comment vous appelez -vous, mademoiselle ?
— Céline.
— Eli bien j Céline, je vous aime depuis que
LES SENSATIONS DE JOSQllN. 83
nous nous sommes rencontrés, el je ne saurais vous dire combien j'ai pensé à vous là-haut et combien j'étais malheureux d^être séparé de vous.
Elle ne répondit pas, mais quoique nous nous regardions sans presque nous "voir, le charme n'en était pas moins puissant.
— J'ai encore appris ici de tristes nouvelles, dit-elle -, mon père est peut-être mort à Fheure qu'il est.
— Pauvre fille ! pensai-je; et je lui serrai la main, pour lui marquer mieux que par des paroles la part que je prenais à son chagrin. Pour une marchande de modes, elle avait encore les mains un peu rugueuses de la campagne , et ces mains répondaient bien à sa naïveté.
Gomme nous étions sans parler, chacun agité de nos pensées, la voiture s'arrêta et le prêtre parut avec son compagnon, qui tous deux me regardèrent et me trouvèrent peut-être un peu près de la modiste.
— Ah; monsieur le curé, dis-je, la voiture est bien étroite.
Le prêtre monta dans le cabriolet ouvert, à mes côtés, et le bourgeois prit place à côté du postil*
Ion . J'avais étalé effrontément ma main gauche sur le devant de la voiture, et je la remuais assez adroitement pour qu'elle remplaçât l'autre qui était en prison dans les mains de la jeune fille. Le prêtre et le bourgeois discutaient sur une question d'ultramontanisme ; ils y mettaient beaucoup de feu. Je ne sais quelle idée me prit, je levai doucement la main de la jeune fille et je la portai à mes lèvres. Est-il rien de plus charmant que Famour gêné par un obstacle? Ce que je n'avais risqué étant seul dans le cabriolet avec la Jeune fille, me semblait d'un prix inexprimable. Donner un baiser au milieu d'une question d'ultramontanisme en doublait le prix. La marchande de modes, au premier enlèvement de sa main, la retira doucement de mes lèvres et fit entendre un petit cri qui pouvait être autant de plaisir que de reproche. Je ne me contentai plus de cet heureux début; en feignant de laisser tomber mon mouchoir, je m'arrangeai de telle sorte en me baissant, que mes lèvres rencontrèrent la joue de la jeune fille.
— Je vous en prie, monsieur, me dit-elle.
Mais j'étais aussi heureux qu'Arlequin , quand il trouve le moyen de serrer dans ses bras la gen-
tille Colombine en présence de son vieux tuteur Cassandre. Voilà le véritable amour, le seul toujours durable, le seul vrai, qu'un homme de génie a personnifié dans les tourmentes, les agitations et les courses vagabondes d'Arlequin et de Colombine; sa grandeur vient des obstacles, et il s'éteindrait du jour oîi les deux amants verraient toute contrainte disparaître. Le prêtre, le bourgeois, le conducteur, qui pouvaient se retourner, donnaient une grande illusion à cette rencontre en diligence.
— Plus j'approche, dit la jeune fille, et plus je souffre... ma tête me fait mai... je n'ose croire que nous allons arriver.
Elle parla alors de la mort de ses parents avec une douleur vraiment sentie; j'attendais quelques mots du prêtre, mais il ne fit qu'une exclamation froide et égoïste qui me blessa, car j'étais ému de la douleur de la modiste.
Tout à coup on aperçut une lueur au loin.
— C'est l'église qui est illuminée, dit le postillon.
La jeune fille soupira tristement, quoique l'heure fût passée d'enterrer les morts. Elle songeait sans doute, comme j'y songeais, à son père
mourant... Sa main devint froide, ainsi que son bras...
— Ah ! ma pauvre mère ! s"écria-t-elle d'un accent de douleur profonde.
Uégîise était à droite; à gauche nous longions un petit mur bas. qui laissait voir à la faible lueur des lanternes de la voiture^ le profil vague de croix de bois et de pins. C'était le cimetière. Emu, je laissai retomber de ma main la main de la modiste. Quelles paroles, en pareille circonstance, devant une telle douleur, sont possibles! La meilleure preuve d'affection, n'était-ce pas de laisser la jeune fille seule avec son chagrin, sans la troubler?
— Que vais-je apprendre? dit-elle lorsque la voiture s'arrêta.
Elle descendit lentement et resta affaissée contre un mur, pendant que le conducteur cherchait ses paquets.
Le fouet claqua; les chevaux hennirent ; j'entendis des sanglots près de la voiture, et je n'osai même dire à la jeune fille au revoir. Jusqu'au prochain relais, je m'arrêtai sur les idées suivantes : Libertin sentimental — la mort — l'amour — la rehgion.
{La suite au prochain numéro.)
LES EXCENTRICITES
DE
J'ai connu Gérard il y a une dizaine d'années, et je ne me dirai pas son ami; Gérard avait eu sans doute des amis au temps de sa jeunesse : à l'époque où je le vis, il conservait des relations plus ou moins intimes avec d'anciens camarades, tels que Théophile Gautier, Arsène Houssaye, qui l'associaient à leurs travaux littéraires.
Gérard m'apparut en voyageur à l'œil fin, à la figiire encore souriante ; il arrivait depuis peu de FOrient, mais ses récits se reportaient plus vivement vers les Flandres qu'il venait de visiter, peut-être pour se rendre compte du contraste de Fextrème Midi et du Nord. Il y avait dans la physionomie de Gérard quelque chose de bienveillant qui faisait que la jeunesse s'attachait volontiers à lui, sans ombre de critique. Peut-être plaisait-il
88 GAZETTE DE CHAMPFLEIIRY.
aux jeunes écrivains par le manque absolu de contrainte dans son extérieur et ses habitudes! L^excentricité de sa vie poussait à une amicale curiosité ; sa vie errante , les aventures singulières qu'on racontait de lui dans Paris l'avaient transformé de son vivant en personnage légendaire ! Dans tout ce Paris littéraire ^ où il est si difficile de poser le pied , Gérard ne trouvait que sourires amicaux et bonnes paroles. Confrères parvenus^ confrères à parvenir^ écrivains romantiques^ classiques, réalistes, poètes, prosateurs, romanciers, auteurs dramatiques, vaudevillistes et journalistes, tous montraient au poëte voyageur une de ces bienveillances si peu communes dans le monde littéraire.
n est vrai qu'à cette époque Gérard n'avait rien publié !
Je ne voudrais pas peindre la littérature plus mauvaise qu^elIe n'est, mais il y a un grand avantage à peu publier; même, avec une certaine adresse, il est facile de passer pour un homme de grand talent en ne publiant rien du tout. On disait jadis d'un auteur fécond qu'il faisait gémir la presse; on pourrait dire avec plus de raison qu'il fait gémir ses confrères.
Gérard était dans des conditions excellentes ; il passait pour paresseux. Ceux qui l'avaient connu dans sa jeunesse savaient quelle était au juste sa valeur ; mais il était difficile de concevoir de grandes craintes de sa productivité future^ eu égard aux nombreuses branches sorties de son tronc sans porter de riches récoltes. Tour à tour poète, journaliste, conteur, auteur dramatique, traducteur, Gérard passa par tous les endroits et n'attacha son nom à rien. Dans sa jeunesse, on l'avait vu à l'état de lierre sans force , obligé de s'enrouler autour d'arbres puissants. Trop timide, ou peut-être trop orgueilleux pour marcher seul, il avait essayé de divers pseudonymes ; il s'était attaché au bras de M. Dumas, mais surtout il aimait à mettre son temps et sa plume au service de M. Théophile Gautier. Ce fut une camaraderie qui semblait ne devoir jamais s'éteindre; tous deux firent longtemps en collaboration le feuilleton de la Presse, signé G. G., pour faire pendant au fameux J. J. du Journal des Débats. Un livre fut longtemps annoncé sur les couvertures romantiques du libraire Renduel : Aventures d'un gentilhomme périgourdin, par Th. Gautier et Gérard Labrunie. Ce livre ne parut jamais , et c'est la
30 GAZETTE DE GHAMPFLEUHY.
seule fois que Gérard signa de son nom véritable.
Il m'a expliqué pourquoi il avait pris un pseudonyme : son père, médecin , occupait une place assez importante sous la restauration, et 1«; jeune homme, qui sentait poindre en lui des iJécs politiques libérales, qu'il exprima en vers dans la manière de Casimir Delavigne, ne voulait pas qu'on reprochât au père les idées du fils. D'oiile nom de Nerval, qui sent la restauration, et que Gérard a su dorer et ennoblir par son talent.
Un des faits qui m'a toujours le plus particulièrement frappé, est que Gérard^ vivant en plein romantisme , avec les roniantiques échevelés , ceux en pourpoint rouge, ceux buvant dans des crânes et ceux à poignard, n'a subi aucune influence de cette école ni dans le fond, ni dans la forme. On le voit plus préoccupé de Ronsard que de Victor Hugo; en le pressant un peu, il était loin de médire de Béranger, pour lequel les romantiques ne montraient pas plus de respect que pour Voltaire. Gérard avait l'esprit plus français que ses amis ; il a sacrifié aux idées allemandes en donnant une traduction de Goethe ; il a paru très-enthousiaste d'Henri Heine, mais au fonu' il eût donné l'Allemagne et le romantisme pour une
page claire et vivante du dix-liuitième siècle ; seulement il n'osait l'avouer^ et il ne le pouvait guère, à cause de sa nature tranquille qui avait horreur de la discussion et des tempêtes d'école.
A cette époque, s'il eût fait part de ses secrètes prédilections, je frémis de penser quel sort Tatlendait au milieu de la société du Bousingot, dont le type' le plus marqué est M. Petrus Borel. Il reste un petit livre de poésies intitulé : RhapsO' (lies, qui rend la physionomie de ce temps. Gérard est entouré d'êtres à noms singuliers : Napoléon Tom, Joseph Bouchardy, Alphonse Brot, Auguslus Mac-Keat, Vabre, O'Neddy et Théophile Gauthier, le seul qui soit resté de cette bande de matamores. Dédicace, épigraphe, titres, font de ce petit volume un livre curieux à consulter.
«Tout meurt!» s'écrie Gérard dans une épigraphe. Et M. Jules Janin, dans une autre ; « Pauvre bougre!» Un anonyme: a Ça trouillote.)) Dans un vers, il est question
Des bourgeois à menton glabre ;
dans un autre, des habits d'épicier en queue de sifflet. Si Gérard eût osé dévoiler ses admirations en pareille société, il était perdu à tout jamais : c'é-
talent tous Jeunes-France « à cœur de salpêtre. » Quelle miséricorde attendre de poètes terribles^ Augustus Mac-Keat entre autres, dont le vers suivant rend évidemment le caractère intraitable :
Don Alèjo sourit méchamment sous sa cape.
Entre autres choses curieuses de ce cénacle, où l'on se réunissait un certain jour de la semaine pour y lire ces admirables poésies et ces romans pharamineux qui devaient former par la suite une série de volumes intitulés les Soirées du housingot, Gérard m'a conté qu'un certain jour il fut lu par le poète Brot une histoire d'une invention merveilleuse.
Une femme du moyen âge avait une passion furieuse dont on parlait par la ville , car tous les jours on lui connaissait un nouvel amant. Las ! la pauvre femme n'était pas coupable; ses amans, oncques ne les revoyait. Ils sortaient de ses bras, souriants, enivrés d'amour, et ils ne reparaissaient plus. La dame s'inquiétait de cette ingratitude, et s'étonnait que le même vice tint tous les hommes. Le dernier qui Faborda fut l'écolier Jehan , si gentil et si délicat , que sa maitresse lui fit jurer de revenir le lendemain. Jehan
ne reparut pas. La malheureuse éplorée manifeste une douleur si vive, que son mari s'en aperçoit. Il en demande la raison : la dame lui fait entendre qu'un escholier du nom de Jehan^ moult gentil (ces récits ne sauraient être écrits que dans la langue du bibliophile Jacob), lui inspire une amitié innocente qui lui tient au cœur.
— Jehan^ dit le mari, veux-tu le revoir? je vais te le montrer.
Alors l'homme ouvre une grande armoire et en tire une peau sèche, dans laquelle il souffle jusqu'à ce que le gonflement reproduise Timage du Jehan chéri. Le jaloux attendait au bas de l'escalier les amants de sa femme, les assassinait traîtreusement, les vidait et faisait sécher leur peau. Ainsi montra-t-il à la pauvre femme tous ses amoureux, maintenant conservés dans un tiroir d'armoire.
Cette nouvelle obtint un tel succès, que M. Alphonse Brot fut reçu membre du Bousingot et sacré poëte. Tels étaient les aimables récits de ce temps romantique , auquel il fallait une certaine force pour échapper. Gérard, cachant prudemment ses pensées à l'intérieur, échappa à cet enseignement j il était pris déjà du goùi des voyages
qui Fa poussé plus tard vers un monde tout à f.tit inconnu.
A répoque où je le connus plus intimement, certains détails de sa vie me frappèrent tellement,
que je les inscrivis sur un livre de notes. J'en dé- I
tache un pour bien faire comprendre le genre de |
vie qu'il menait : \
Mars 1819. — J'ai vu Gérard de Nerval à VAr- \
iis'e ; i 1 n'a pas dépensé cinquante francs en deux \
mois. , j
— Vous avez donc crédit quelque part, Gérard? j
— Non ; j.e mange une flûte pour mon déjeu- | ner, et je dépense douze sous pour diner. ■
Il prétend que cette nourriture lui donne lui ;
bon sommeil, des rêves agréables, et que la nuit ;
lui sert do jour. j
Telle est la position d'un littérateur sérieux, i
qui écrit halsituellement dans les revues, qui a pu- i
biié des traductiuiis , qui a fait des pièces; mais !
Gérarihi"en est pas plus triste, ou du moiiisil cache '
bien en dedans sa pauvreté, sachant le peu de com- j
passion que cet otat excite cbez les gens de lettres. ■
La vie de Gérard sera curieuse à écrire un jour ; ;
ce qu'il a supporté de misères, de privations, ses i
voyages, tout est bon à faire co:mattre. j
GÉRARD DE NERVAL. 9o
Il entraîne un ami chez sa blanchisseuse :
— Je voudrais mon linge, dii-il.
Son linge se composait d'une chemise.
Gérard et son ami passent dans une chambre voisine afin de chingcr de linge. L'ami remarque avec étonnement que la cliemiseque porte Gérard n'a pas de col, qu'une des manches est déchirée du haut en bas.
— Tu donnes cela, lui dit-il, à la blancliisseusc?
— Oh ! dit Gérard, cette chemise a Vair en mauvais état. Eh bien ! la blanchisseuse me respecte beaucoup à cause de cette chemise... Elle est en toile... J'aurais une douzaine de chemises en calicot neuf qu'on n'aurait pas les mêmes égards pour moi.
Ainsi Gérard avait à son service une quantité de paradoxes qui Fentrainaieut loin des habitudes de la société. L'argent qu'il gagnait s'écoulait rapidement en boissons inutiles, en folies, en curiosités, en bouquins, en enfantillages; car, avant que sa fulie ne fût bien constatée, Gérard se conduisit toujours en enfant. Je l'ai connu parfois avec d<:s idées d'oi'dre et d'économie, qui provenaient sans d:iute de quelque averîisst/mentde ses amis ou de
son père. Tl me dit un jour que le meilleur moyen de placer son argent serait d^acheter de temps en terapSj quand on recevait quelque somme , un poisson de plomb. On louerait une cave, un hangar pour y déposer son plomb , et à la fin de l'année on se verrait à la tête d'une certaine quantité de poissons de plomb.
Tous les grands artistes de ce temps-ci ont de ces diables bleus dans la tête : il est facile de distinguer un artiste dun homme qui ne Test pas ; il suffit de mettre le nez dans ses affaires privées. Chateaubriand,, Balzac; Lamartine sont incapables d^'avoir une vie réglée , même avec une fortune personnelle ; mais en regard, M. Scribe, M. Bayard et d'autres esprits bourgeois et positifs ont des châteaux, des hôtels , etc. C'est la différence du génie et du talent.
Je ne dirai pas que Gérard eut du génie; mais dans l'ordre qu'il occupera plus tard, il restera comme un esprit très-singulièrement placé dans le milieu de son époque, et il tiendra certainement une haute place de conteur et de voyageur humoriste.
[La fin au vrochain numéro.)