MADAME VEUVE DE LACHAISE
11, rue de Paradis-Poissonnière,
avec le nom surmonté d'une couronne de comtesse. Je ne connaissais pas cette comtesse, et j'étais certain de ne jamais lui avoir rendu visite. Que me veut-elle ? Le lendemain une lettre arrive qui m'indique le motif de l'envoi de cette carte.
La comtesse de Lacliaise est une copiste de manus-
crils que j'ai employée jadis et qui se réclamait humblement de moi pour avoir de l'ouvrage.
5 novembre. — M. Paul Delaroche est mort aujourd'hui, âgé seulement de quarante-neuf ans. M. Delaroche était plus intelligent que sa peinture, c'est ce qui l'a miné; après avoir servi en 1830 de irait-d'union entre les classiques et les romantiques, il s'aperçut qu'il n'était que le Casimir Delavigne de la peinture. Ses drames historiques de petite dimension, œuvres consciencieuses, pénibles et froides, ne le satisfaisaient plus. Il tenta de nouveaux voyages dans le pays du beau, et n'en rapporta que des œuvres bâtardes où l'influence de M. Ingres se faisait sentir. L'hémicycle de l'Ecole des beaux- arts fut le suprême effort d'une nature bourgeoise et raisonnable qui veut s'élever, mais la flamme y manquait absolument. L'homme était tourmenté, le pinceau n'avait aucune fièvre.
M. Paul Delaroche a eu trop d'ambition pour les faibles qualités de peintre que la nature lui avait départies. En le jugeant sévèrement, on pourrait croire qu'il n'était pas né peintre ; il a formé beaucoup d elèves, et je juge par ses tableaux qu'il devait être un excellent maître.
On remarqua son absence volontaire à FEKposition univei'selle de 1855. M. Paul Delaroche était désillusionné; peut-être compreniiil-ii qu'il s'était Ironipé de vocation, peut être craignait il de livrer à la critique son œuvre de trente ans! Quand l'artiste en arrive à ces inquiétudes , à ces terreurs, à cet isolement, les ressorts qui le faisaient agir sont brisés. M. Delaroche laisse une réputation d'homme honorable et indépendant.
6 novembre. — Un jeune poëte, M. Bouilhet , vient de tenter de faire parler en vers Louis XIV et madame de Maintenon devant le public de TOdéon. Ce drame est en arrière de vingt-quatre ans. Si quelques vers heureux apparaissent parfois dans de longues tirades, la donnée de cet ouvrage est médiocre et n'est nullement rachetée par réterncl flacon de poison du cinquième acte. Du poison en 185(1, c'est de rarchéologic romantique. Enlevez les costumes Louis XIV de tous les personnages, et vous trouverez des êtres qu'aucun parterre ne supporterait L'enflure des vers, les limes riches cachent la pauvreté des pensées. En étudiant les passions et la vie moderne plus profondément, M. Bouilhet pourra devenir jeune dans quelques années. A Theure qu'il est, pour avoir chaussé les souliers d'//d?-«û7îi, on jurerait que l'auteur a cinquante ans sonnés.
PETITE GAZETTE DU MOIS. lOS
7 novembre. — J'engage )I. Bouilhel , puisqu'il semble ainaleur de poisons drajiia tiques, à se servir de poisons plus modernes. Par là il montrera quelque aspiration pour les découvertes de nos jours. Il n"esl liesoin que d'aller au Collège de France, au cours de 31. Bernard, (jui celte année démontrera les propriétés du curare. C'est un aimable poison dont se servent les sauvages pour la chasse et pour-la guerre, qui lue presque instantanément et qui ne laisse pas de iraces ; ce poison a la vertu de ne pas avoir d'effet en boisson ; il n'est possible qu'avec une simple piqûre, à la pointe d'une épée, d'une aiguille. Je fais part à messieurs les dramaturges de celle découverte du curare, qui n'a pas encore servi au théâtre, et pour lequel je ne demande pas de droits d'auteur.
Les vers de M. Bouilhet sont aussi trompeurs que les séduisantes créatures du bal de l'Opéra, tant qu'elles ont la figure couverte d'un loup de velours. On les croit jeunes, l'œil paraît brillant; sous les dentelles la boufche est pleine de coquetteries. Arrive le moment du souper, la belle se démasque ; c'est une créature fanée, maigre et pauvre, qui a emprunté à un domino et à un masque des dehors provoquants.
Le vers, c'est le masque de la pensée.
Encore un succès à la Montarcy, et je m'attèle aux succès de M. Ponsard.
On annonce une comédie de M. Frémy, la Réclame. Quand un tel sujet se loge dans la cervelle d'un homme, la pensée et l'intelligence peuvent s'attendre à entrer en tourmente ; une scène d'une pièce moderne, tout inférieure qu'elle soit, vaut dix Motitarcy.
Les Faux Bonshommes:, du Vaudeville, rien que par le titre, annoncent la recherche des caractères. Que le décousu , que le langage souvent commun soient trop souvent la base de cette pièce, une belle scène réellement comique, celle du contrat, suffit pour témoigner des tendances des auteurs. Ils cherchent la comédie que M. Bouilhet ne trouvera jamais, à cause de ses ressouvenirs romantiques.
— Quand mon café est plein pendant les enir'actes, disait le propriétaire du café Voltaire, c'est signe d'un grand succès à l'Odéon; je juge à l'économie des consommateurs qu'il n'y a que des billets donnés.
Or, depuis Yimmense succès de la Montarcy^ le café Voltaire se plaint de la rigueur du temps.
Le journal Réalisme, dont le premier numéro vient de paraître, a été justement sévère pour la Monlarcy. Il est bon que le libre examen soit représenté par quelques jeunes gens qui, n'étant pas enchaînés par les relations du journalisme, disent hardiment ce qu'ils croient la vérité.
Mais qu'aurait pensé de la Montarcy le Bras noir, annoncé par M. F. Desnoyers pour défendre les intérêts de la poésie?
8 novembre. — Les petits journaux qui ne respectent rien, après s'être divertis en racontant les folies de M. Dumas père, s'amusent aujourd'hui aux dépens de l'économie de son fils.
«Un jour, M — dit le Figaro., — « je dînais chez lui en compagnie de deux autres personnes , un peintre ami intime de Dumas, M. Marchai et un homme du monde.
ce On aporte un rosbeef monstre.
a — Louise, dit Dumas,volrf'rosbeef est très-beau ; ■
combien coûte-t-il? j
c( — Qualorze francs. \
u — Très-bien ; mais ne m'en servez plus de ce prix- 1
là. Le filet qui coûte quatorze francs n'est bon que ; chez les autres. »
Les petits journaux ont le tort de ne pas montrer ;
le revers des défauts, car le procédé habituellement :
employé par eux fait que leurs personnages sont im- ;
possibles. i
M. Dumas fils achète de la peinture, s il n'achète pas '
de hleis à quatorze francs ; à plusieurs reprises il ■
avait commandé a un paysagiste très-pauvre diverses ]
toiles qui auront un jour leur valeur, mais qui ne )
sont pas encore cotées chez les marchands de tableaux, i
Ce peintre tombe dansjereusement malade ; un de ses i
amis écrit à M. Duuias pour lui faire connaître la \
trisie position de son protégé. M. Dumas répond i
immédiaiement les quelques lignes suivantes : i
« Je viens d'écrire à C... comme si je ne savais |
rien, pour lui demander, s'il est à Paris, de m'en- ■
voyer un ou deux tableaux avec leur prix, et je lui \
ferai remettre dès aujourd'hui la soiume qu'il deman- J
dera. Je pense comme vous que sa délicatesse aimera i
mieux devoir cet argent à son travail qu'à un emprunt ^ ,
mais quoi qu'il arrive, je désire lui être utile sous i
quelque forme que ce soit. » .j
Quaml on fail de sa forlune honorablement gagnée un tel emploi, il est permis de ne pas vouloir manger de tilet à quatorze francs, en supposant que Tanecdote soit réelle.
9 novembre. — La semaine dernière un grand journal contenait Tannonce suivante : « Tous les jours, de trois à cinq heures, M. Hébert, nolaire honoraire, explique son système d'immatriculation , à l'Observatoire, derrière la statue du maréchal Ney. Très-avide de science de ma nature, j'allai reconnaître le terrain vers les deux heures et demie. Sur le volet d'une maison, non loin de la Closerie des Lilas, est placardée en gros caractères l'affiche de rimmatriculalion.Tout en la lisant, je m'aperçus que j'étais observé à l'intérieur de la maison ; deux gros yeux cachés derrière des besicles étudiaient ma contenance : ces yeux ne pouvaient appartenir qu'à M. Hébert, j'en eus la preuve à trois heures précises, heure de mon entrée dans le sanctuaire de l'immatriculaleur.
Enfin je venais de mettre la main sur un dieu, car ils sont rares depuis 18o'2. Pas la plus petite religion qui pointe, car je ne compte pas même pour des demi-dieux messieurs les directeurs de la Revue de Paris, qui ont essayé de ressusciter le saint-simonisme.
Le dieu Hébert, coiffé d'une calotte de velours, enveloppé dans une robe de chambre, était absolument seul dans une pièce du rez-de-chaussée, ornée de sphères singulières, de mappemondes particulières et de tableaux chargés de chiffres. Emu d'abord de ma position d'unique auditeur, je saluai, et M. Hébert m'ayant interrogé sur ma force en géographie, en histoire, en économie politique, je répondis par quelques sons douteux qui pouvaient signifier oui ou non, qui attestaient mon ignorance ou ma modestie.
Avec une complaisance infinie, le dieu Hébert m'expliqua son système géographique devant lequel tantôt je secouais la tête, tantôt je clignais de l'œil. La vérité est que je me sentais mal à l'aise seul, que ces chiffres et ces signes géométriques, dont j'ai particulièrement horreur, me troublaient la tête, et que si je n'entendais pas, je voyais à peine. Il me parut en gros que le dieu Hébert était un homme d'ordre qui avait pour but de classer l'humanité par chiffre, les hommes, les monuments, les musées, les bibliothèques. Chaque homme pour lui n'était qu'un chiffre, un numéro, au-dessous duquel on rangeait et ses actions physiques et ses actions morales. Nécessairement cette religion avait son langage : il était question de déca-pHncipes, de déca-siècLe^ de centisiècle; et le mot immatricule, qui revenait à tout propos, me semblait un nom de maladie bizarre. Dans la
PETITE GAZETTE DU MOIS. lit
tension d'esprit que je me donnai pour comprendre sans y arriver, un cauchemar me prit; à force d'entendre parler de chiffres, le dieu m'apparut sous la forme d'un gros zéro vivant qui portail des lunettes et qui dansait autour de moi en me jetant des questions hiéroglyphiques, telles que les suivantes :
« Quel est le numéro immatricule d'Adam ? me demandait le dieu, et il répondait : — 4, 49, 493 ou 49—63. ))
« Que veut dire le chiffre 4 ? disait le notaire honoraire d'un air triomphant? — Qu'il s'est écoulé au moins 4 déca-siècles ou 4,000 ans entre Adam et J. C.»
Un marchand d'habits vint à passer, et me regarda avec curiosité par la fenêtre ; je devais être blême:
« Et le chiffre 49 ? — Qu'il s'est écoulé 49 siècles. »
J'aurais voulu crier : assez ! mais le dieu continuait:
(( Et le chiffre 496 ? — Qu'il s'est écoulé 496 fois dix ans. »
J'étais seul !
« Et le chiffre 49—63? - Qu'il s'est écoulé 4,963 ans. »
« Combien s'est-il écoulé de temps entre Adam et Mathusalem ?
Guère plus de temps, pensai-je, que depuis que je suis ici.
— Adam 49, Malhusalem 42 ; de 49 olez 42, reste 7, cesl-à-dire 7 siècles, m
« Entre Noé et Abraham ? — Noé 39, Abraham 23 ; de 39 otez 23, reste 16, c'est-à-dire 16 siècles. »
Une question de plus, me dis-je, et je deviens fou.
« Quel est le plus âgé de Jacob ou de Lévi ? — |
Jacob 22, Lévi 24; donc Jacob est plus âgé, puisqu'il ■
est né 22 siècles avant J. C. et Lévi seulement 21. » \
« Combien s'est-il écoulé de siècles entre Charle- i
magne et Napoléon î"? i
A cette formidable question qui m'annonçait une pluie de chiffres, de déca-chitfres, une trombe de Pythagore, j'appelai toutes mes forces à mon secours j pour me lever, saluer le dieu et m'esquiver ; mais i j'étais anéanti, les unilés &{. les dizaines s'étaient emparées de mon cerveau et se livraient à des folles | multiplications, à des divisions insensées ; j'étais sous I la puissance de logarithmes cocasses qui me clouaient ■ à ma chaise. \
Tout à coup la porte s'ouvrit, et un vénérable j
vieillard entra, en demandant naïvement l'explication '
annoncée dans le journal. Le charme était rompu, je l
m'enfuis lâchement, laissant l'infortunée victime hors ,
d'état par son grand âge de se débattre contre cette |
immatriculation plus dangereuse que le hatchich. A ;
l'heure qu'il est, je n'oserais m'aventurer sous les déca- ]
fenêtres de M^ Hébert, notaire honoraire, et je ne conseille à personne d aller agiter la déca-sonnette du dieu.
10 novembre. — 11 est fortement question de rétablir pour l'Exposition de peinture de 18o7 le jur^tel qu'il existait avant février 18i8, c'est-à-dire le jury composé des membres de l'Institut.
Je ne tiens pour aucun jury , je ne crois pas aux concours, l'influence des Académies de toute espèce est un danger certain; mais un jury étant donné, mieux vaut encore celui de l'Institut qu'un jury bâtard formé au hasard. En pareil cas les artistes qui ont fait leur chemin, M. Couture entre autres, sont plus dangereux que des hommes âgés, plus détachés des passions du moment, 31. Heim, par exemple.
Les membres de l'Institut, qu'on a attaqués souvent avec raison, ont eu beau jeu à reprocher au jeune jur\' de 1856 ses exclusions, témoin celle de M. Courbet, obligé d'établir une exposition à lui seul pour montrer des œuvres considérables , YEnierrement (fOrnans, repoussé à l'Exposition universelle.
La question des deuxjun.'s se débat en haut lieu ; mais il est présumable que Tidée du jury de l'Institut triomphera.
lu GAZETTE DE CHAMPFLEURY.
11 novembre.— Les poètes feignent cracimirer un petit volume de M. de Banville, les Odelettes, précédées d'une préface d'un ami complaisant, M. Asselineau, qui s'écrie : « Au milieu du réalisme qui nous déborde, il est doux d'invoquer le faux et le romanesque. » M. de Banville n'étant pas ami de la réalité, se voit donc convaincu, par son propre biographe, d'esimi romanesque et faux. Je suis tout à fait de l'avis de M. Asselineau.
Indépendamment de cette petite biographie qui ressemble à un discours de réception académique, M. de Banville a fait précéder les Odelettes d'une dédicace à M. Sainte-Beuve. A l'heure qu'il est, M. Sainte- Beuve est le dieu de la poésie : Volupté a pris des proportions bibliques. Le grotesque Pliiloxène court Paris en récitant de longues tirades de Volupté. Enfin un camp sainte-beuvien s'est formé tout à coup.
Sans tomber dans l'adoration, je dois dire que j'ai relu Volupté il y a un an, et que le livre est resté jeune, sans ces moisissures et ces toiles d'araignées qui couvrent une grande partie des livres romantiques de 1830. Volupté, quoique la manière en soit pénible par endroits, vit encore par la sincérité des passions qui sont plus fortes que l'enveloppe. Mais de là à faire un dieu de M. Sainte-Beuve, c'est ce qui semble bizarre et insolite.
«Votre œuvre entière^ s'écrie M. de Banville, ea
PETITE GAZETTE DU MOIS. llo
parlant à M. Sainte-Beuve, n'est-ce "paiS Y Odelelle du dix-neuvième siècle?» Je ne comprends pas ce mot. Comment l'Histoire de PorL-Royal peut-elle être une odelette? C'est ce que je me demande. L'auteur, enthousiaste de ses odelettes, en fourre partout.
Suit une autre phrase, avec accompagnement d'odelettes :
ce Volupté, ce roman de toutes les âmes, ce n'est au fond que ['odelette d'un cœur à trois. » A entendre M. de Banville, tout ce que touche M. Sainte-Beuve devient odelette; le maître finira par partager les visions de son disciple. Au restaurant, M. Sainte-Beuve demandera une odelette au gras. En sortant la pluie tombe à flots, et M. Sainte-Beuve regrettera de n'avoir pas apporté son odelette en soie bleue pour se garantir de la pluie. Une femme passe dans la rue, le jupon blanc, découvrant une jambe faite au tour, M. Sainte-Beuve sentira son odelette battre dans sa poitrine. La pluie continue. M. Saiuie-Beuve entrera dans un théâtre et domiindera une bonne place d'odelelte-d'orchestre, mais les danseuses sont maigres, les bras sont pauvres; il est facile de deviner qu'elles perlent des odelettes de coton. Fatigué de ces mensonges, M. Sainte-Beuve sortira, et sa fantaisie le poussera chez un perruquier pour se faire couper les odelettes. »
12 novembre. — Les journaux littéraires pleuvcnt et rappellent le mouvement de la presse en 18-i8; mais la nation y gagnera de se voir éclairée sur les questions littéraires au lieu d'être entraînée vers la politique. 11 y a bien des feuilles inutiles, sans esprit, remplies de cancans littéraires, grossières (à ce propos, il est bon de faire remarquer que les petits journaux légitimistes, en littérature de même qu'en politique, sont toujours les plus grossiers et les plus insulteurs), mais il se dégage de cette foule de bavardages, de taquineries et de cancans littéraires , un sentiment de lutte et d'attention qui prouve qu'une génération nouvelle se préparée des œuvres sérieuses par des escarmouches légères. A l'heure qu'il est la plupart de ces jeunes gens tirent au mur pour se faire la main, ils essayent leurs forces sur n'importe qui et se battent un peu à tort et à travers. J'ai longtemps prédit cette lutte, j'en prévoyais les excès. La république des lettres sera exposée à des troubles mo mentanés, à des soulèvements, à des émeutes de quelques insensés, mais le calme renaîtra petit à petit.
Après les fièvres de la première jeunesse viendront des fruits savoureux mûris à loisir.
Toutes les semaines il paraît une gazette, ce n'est pas assez, il en faudrait une tous les jours ; la littérature a besoin de se réveiller. Les hommes man-
quenl. Le public a soif de romanciers, de poêles el de peintres nouveaux.
13 novembre. — La Coirespondance littéraire vient de paraître. M, Lalanne en est le directeur ; c'est un vrai critique, dans ce que le mol offre de sérieux et de savant. Tous ceux qui ont suivi la fortune de l'ancien Athenœum français, savent quelle direction intelligente était donnée à ce recueil, inspiré par lamour des belles-lettres. Les jeunes gens s'y trouvaient mêlés à leurs pères, et la réclame en était bannie. La Correspondance littéraire continuera glorieusement le rôle de V Athenœum qui s'est éteint dans les bras de la Revue contemporaine, après quelques mois de mariage.
Ce qu'il faut remarquer chez M. Ludovic Lalanne, et ce qu'il est bon de répéter, c'est qu'il apporte des preuves et des documents dans sa critique. Il ne se contente pas de nier, il montre des faits nouveaux. Rendant compte des deux derniers livres de M. Cousin qui, ayani la spécialité du dix-septième siècle, croit tout connaître, M. Lalanne lui dit : « Dans telle bibliothèque, dans telle collection, dans tel dossier, dans tel portefeuille vous trouverez des documents inédits relatifs à vos travaux. » Voilà ce que devrait
être tout critique, un homme s'intéressant aux travaux (le celui dont il parle, un disciple plus savant que le maître ; alors les critiques seraient réhabilités. Mais pour un Laianne combien d'ignorants et de bavards!
a novembre. — Le club des réalistes est décidément conslilué. Il se tient en plein air, à Neuilly, ou Ton peut suivre non sans danger les clubistes pendant une lieue , du commencement de la rue de Longchamps jusqu'au pont de Suresnes.
F^e noble jeu du mail, comme on le disait dans l'origine, occupe les loisirs des- réalistes, qui sont passés à Tétat de Chevaliers du bois roulant, terme en usage dans les provinces du Midi. ^
Un maître palemardier sera nommé prochainement, afin de dresser des perpignans et de préparer des boules. Une demande a été adressée aux autorités compétentes pour changer le nom de la rue de Longchamps en celui de rue du Mail.
lo novembre. — Ces exercices n'ont pas été vus \d'un bon œil par les paisibles habitants du quartier Saint-James, qui remarquent avec terreur les cour-
bes formidables produites par les boules envoyées par les maillets de fer. Certaines familles bourgeoises qui s'en allaient tranquillement le dimanche visiter les rochers du bois de Boulogne, gênaient beaucoup les joueurs.
Sch..., le mystificateur de la bande, a mis ordre à ces dérangements ; à Tune des dernières séances , il avait barré la rue de Longchamps par une planche où se lisait l'interdiction aux voilures et même aux piétons de circuler dans ladite rue , qui longe la Seine.
Cette mesure, quoiqu'elle partît d'un simple particulier, a été exécutée dans toute sa rigueur, el les Chevaliers du bois roulant sont restés maîtres absolus de la rue.
16 Novembre. — La librairie parisienne importante semble frappée d'aliénation mentale: messieurs les éditeurs auront sans doute respiré ce printemps l'odeur des colzas en fleur.
1° C'est M. Janet, qui, en tête d'un livre qu'il édite, déclare que son annotateur, M. Edelestand du Méril, est un homme sans aucune valeur; que lui, M. Janet, est honteux de vendre un pareil livre au public, et que le public est bien averti de ne pas l'acheter.
Il est bon d'ajouler que le tribunal a condamné M. Janet pour cette singulière préface.
2° Grande querelle universitaire entre la maison Delalain et la maison Lccoffre. Un Allemand a eu la témérité d'annoncer que M. Burnouf n'était pas un grammairien grec sans reproche; sur quoi M. Delalain a fermé sa boutique à M. Lecoffre, éditeur de l'Allemand Dûbner, et lui a refusé de vendre des livres à l'avenir. Refusé de vendre des livres î Cela se voit rarement en librairie. Le beau trait d'héroïsme!
3° Enfin, M. Hachette lui-même a été atteint de la contagion. Après avoir vendu en cinq mois quelques mille exemplaires des Aventures de mademoiselle Mariette, M. Hachette a courageusement jeté le restant au feu. Une prétendue question de morale est mise en avant; mais il est positif que M. Hachette n'est devenu si rigide qu'après deux éditions d'un roman, coupable tout au plus de jeunesse.
La question suivante, qui intéresse toute la littérature est celle-ci : Un libraire destiné à servir d'intermédiaire entre l'auteur et le public accomplit-il sa mission d'intermédiaire en détruisant un livre ?
17 novembre. — Rien n'est plus difficile que de se soustraire aux exigences des amateurs d'autographes ; mieux vaut encore n'y pas répondre. Un matin que
j'allais me mettre à déjeuner, on mapporte une lettre dont les premières lignes étaient :
(( Monsieur, quand vous recevrez cette lettre, je n'existerai plus. » Cette annonce de suicide me bouleverse, je regarde la signature, elle m'était inconnue, le pays était un petit village ignoré de France.
En continuant la lecture, je lis que Tinconnu suspendra son suicide si je veux bien lui répondre quelques lignes affectueuses, si je compatis à lelat de son âme, etc. Le tout en un style qui sentait Charenton.
Dans ma naïveté, j'écris au maire de la commune, en le priant de surveiller 31. un tel de ses administrés, dont la tête n'est pas saine, qui m'a confié ses projets de suicide.
Huit jours après je reçois une seconde lettre de l'inconnu encore vivant, qui me remerciait de Vaimable lettre que le maire lui avait remise.
J'avais été pris à l'autographe.
18 novembre. — Le suicide est un des moyens les plus adroits de pêcher à l'autographe. Qui pourrait résister à ^e mettre en travers d'un événement si grave? . "
M. Laverdet, un des plus fameux marchands d'au -
tographes, fit un jour une vente où se remarquaient : Dix pages de Chateaubriand sur le suicide ; Cinq pages de Lamennais sur le même sujet ; Trois pages de Ballanche contre le suicide ; enfin, Vingt feuillets de George Sand toujours sur le suicide.
Chateaubriand, Lamennais, Ballanche et George Sand avaient répondu naïvement à un homme qui menaçait de se suicider, qui sans doute avait recopié quatre fois une même lettre touchante, pour vendre immédiatement les pages inédites des célébrités,,viclimes du vol à l'autographe.
19 novembre. — Les lettres d'un bon jeune homme^ publiées par le Figaro^ sont de M. Edmond About. Les premières, d'un cadre un peu vieilli, sentaient le Jérôme Paturot\ celles qui ont suivi sont hardies, pleines de coups d'épée.
La situation qui a été faite à M. About est assez exceptionnelle pour être expliquée en quelques lignes. Il arrive de l'étranger, publie la Grèce contemporaine avec un grand succès dont une certaine partie est due à la franc-maçonnerie universitaire. La grande presse couronne de lauriers le nouveau venu qui, en moins de deux mois, passe de robscurité la
plus complète à une réputation que tant de gens cherchent sans pouvoir la trouver. Le roman de Toila paraît et confirme les espérances de l'université ; mais les critiques attendaient le jeune auteur au coin d'un feuilleton, Tolla a un immense succès, c'est le signal d'un toile général contre l'auteur : le livre n'est pas de lui, il est pillé, disent les critiques, dans des lettres publiées à Rome. Alors est mis en action le fameux monologue de Beaumarchais sur la calomnie. Tous les Basiles de la ctitique, les Dlbach, les Limayrac, commencent le feu contre l'auteur avec la bonne foi qu'on leur connaît. Que j'aurais voulu avoir une gazette alors pour défendre M. About et me séparer de ces journalistes dont on a pu dire qu'ils tenaient à la fois de l'inquisiteur et du sergent de ville! Le grand crime de M. About était d'avoir publié un livre dont le succès était considérable, crime prévu par l'article premier du code de certains critiques , article ainsi conçu : « Tout homme convaincu de s'être mis en relations avec un nombreux public par le publication d'un livre, sera immédiatement cité à notre barre. En cas de première édition, la peine pourra consister en un simple avertissement; la réprimande est attachée à la seconde édition : à la troisième , l'auteur sera publiquement déshonoré. » L'inquisiteur Limayrac dressa un réquisitoire terrible, et l'ordre fut donné au sergent de ville Ulbach
124 GAZETTE DE CHAxMPFLEURY.
d'empoigner le criminel, ordre qu'il exécuta avec son zèle habituel. M. Aboul, convaincu du crime de troisième édition, tut condamné; mais après avoir fait son temps , se sentant innocent , Taccusé reparaît menaçant, et à cette heure il fait un procès à ses juges. Limayrac et L'ibach sont mis en jugement à leur tour : ces accusés n'inspirent aucune sympathie.
20 novembr.e. — La vente de statues et tableaux de M. Etex est annoncée pour le 9 décembre. L'auteur du Gain expose toute son œuvre, parmi laquelle se remarquent des bustes curieux : Rossini, Thiers, Pierre Leroux, Dupont de l'Eure, Cavaignac, Augustin Thierry, Proudhon, Auguste. Comte et celui de Chateaubriand, un an avant sa mort. L'exposition publique aura lieu le 8 décembre, au domicile du statuaire.
21 novembre. — Je suis peu porté au merveilleux ; aussi peut-on me croire quand j'affirme quelque fait extraordinaire. Après avoir lu un grand nombre de livres pour et contre la phrénologie sans pouvoir en tirer autre chose que des négations et des affirmations inutiles, je suis allé voir M. le docteur Pierre Béraud,
directeur du journal la Phrénologie. Je ne crois pas avoir été aussi ému de ma vie, après l'inspection de ma tête. M. Béraud s'étant recueilli quelques minutes, m'a tenu courbé sous* des vérités d'une intimité telle que je ne croyais pas qu'un autre que moi pût descendre dans cet escalier intérieur où sont assis côte à côte les qualités et les défauts. Ceux qui font des phrénologistes des hommes dont la puissance d'observation est due à l'étude de la physionomie^ se trompent. Un physiognomoniste serait incapable de donner une définition aussi intime d'un homme que M. Pierre Béraud. Combien d'hommes ne se (Connaissent, n'osent se connaître, qui pourraient, à la suite d'une telle consultation, tenter de réagir contre leurs propres penchants et s'etforcer de cultiver des qualités dont ils ont le germe, d'étouffer des instincts mauvais par un attentif examen de leurs actions ?
22 novembre. — On annonce la publication prochaine d'un Shakespeare complet, traduit par François-Victor Hugo. C'est là une belle entreprise destinée à un grand succès : nou.«: n'avons pas de traducfions de Shakespeare, sauf quelques préparations d'histoire naturelle qui font du grand poëte anglais un être empaillé avec yeux de verre.
Les traditions et les origines du théâtre et de la
vie de Shakespeare sont confuses; les fables les plus singulières régnent encore à l'heure qu'il est en Angleterre sur son œuvre. S'il existe un club shakespearien qui a pour mission unique de recueillir les moindres faits ayant rapport au peintre d'Hamlet, des détracteurs ne se sont-ils pas récemment ingénié à démontrer que Bacon était l'auteur des drames de Shakespeare! M. Hugo fils, indépendamment de sa traduction, donnera des commentaires curieux sur l'œuvre existante, l'œuvre inconnue et l'œuvre disparue de Shakespeare. Un tel livre vaut une création.
i2i. novembre. — On joue aux Folies-Dramatiques un drame intitulé : Réiif de la Bretonne. Les auteurs ont découpé tant bien que mal un livre du fécond romancier, mais il n'est question de Bétif que sur l'affiche. Il y avait un drame curieux à faire sur cet homme étrange dont M, Monselet a raconté la vie si pleine d'incidents. Ce rôdeur de nuit, ce romancier nocturne qui se jetait de gaieté de cœur dans d'étranges aventures pour en tirer des histoires dramatiques, sont peints vivement dans le volume de M. Monselet, que les bibliophiles connaissent et que les auteurs dramatiques n'ont pas encore déterré. Il y a dix drames dans la vie de Uétif, dont Benjamin Constant, taquiné de sa réputation, disait qu'il était
PETITE GAZETTE DU xMOIS. 127
rétif à l'admirer. Pourquoi M. Monselet, dont le talent mobile s'essaye à la fois à la poésie, à la prose, à la biographie, au roman, au journalisme, n"ajouterait-il pas une corde dramatique à son arc, en arrangeant pour la scène la vie accidentée d'un homme qu'il a longuement étudié ?
2o novembre. — Le Théâtre-Lyrique monte en ce moment Obéron, de Carie-Marie de Weber ; c'est le dernier opéra de ce grand génie, qui eut la douleur de constater à Londres le peu de succès de cette œuvre a laquelle s'attache l'enthousiasme, mais qui ne vint que plus tard, quand il n'était plus temps!
C'est une belle et artistique idée de faire entendre cette musique poétique au boulevard du Temple. Quoi qu'on en dise, le peuple a le sentiment du beau, sous quelque forme qu'il se manifeste, peinture, roman et musique. Il importe de lui donner du beau; sans quoi il mange n'importe quelle nourriture, semblable à ces naufragés qui, pour ne pas mourir de faim, se nourrissent d'infects débris.
Tous les dimanches, depuis quelques semaines, le Théâtre-Lyrique joue Robin des Bois, en compagnie de Richard Cœur de lion, et le public du boulevard comprend les tendresses et la bonhomie de Grétry, aussi bien que les élans dramatiques de Weber.
27 novembre. — J'ai beaucoup plaint mademoiselle Plessy de jouer le Berceau en compagnie de Bressanl. C'est une édition considérablement diminuée du Caprice^ d'Alfred de Musset. Un enfant au berceau sert de trait d'union à deux époux qui ne s'aiment plus.
Aux Funambules, quand un enfant est en scène, il égayé considérablement la pantomime. Pierrot berce l'enfant, Pierrot le fait manger, Pierrot veut l'allaiter: l'enfant se plaint, crie, écume, éclate ; Pierrot lui fourre une carolle dans la bouche pour le faire taire. On cache généralement l'enfant dans une armoire, on le laisse tomber dans la poêle à frire, on s'assied sur lui pour l'empêcher dé crier; finalement on le jette par la fenêtre.
Les auteurs du Berceau^ de la Comédie française, ont négligé ces traditions ; je crois l'enfant mal venu.
28 Novembre. — Grassot, après avoir joué divers vaudevilles où il ridiculisait le peintre Courbet, se décide un jour à l'aller voir à son atelier.
— Je voudrais faire peindre mon réalisme, dit-il.
N'^ 2. — SOMMAIRE DU h"^ DÉCEMBRE.
Est-il bon? Esf>i! méchant? (Lettre à M. le ministre d'Etat.)
Les Sensations de «fosqain. (Le bonhomme Misère. — Histoire d^ saint Le Gai. — La jolie modiste.
Les Excentricités de Gt'rard de IVerval.
Petite Gazette du mois : M. Sainte-Beuve mange des odelettes au gras. — Pluie de journaux littéraires. — Rétif delà Bretonne. — La comtesse do la Chaise, 11, rue de Paradis- Poissonnière. — Ménage et finances de M. Dumas tils. — Découverte d'un nouveau poison à l'usage des dramattirges et des femmes sensibles. — Le dieu Hébert. — Comment on traite les enfants aux Fuuambules. — Le quatuor d'Hélène Katow. — M. Couture et M. Clesinger : Opéra et Hippodrome. — Weber et Obéron. — Du suicide et des autographes. — Le dernier succès rouiantique. — Tolla ei^u//e. — Les chevaliers du bois roulant. — Comment le réalisme se trouve mêlé à leurs exercices.
X» 1. — Sommaire du 1"»" novembre.
l'NE VIEILLE MAIJRtSSE Lettre à M. Veuillot;.
LES SENSATIONS DE JOSQIIN (Les Anabaptistes;.
La Jil.VLSSE D'HONORÉ DE BALZAC (Baizac poëte, Balzac imprimeur;.
PETITE GAZETTE Dl" MOIS. La France et l'Empereur. — (îëncT'rosités de M. yWri's. — Frodigalités de M. de Lamartine. — Testament de M«"= de ijirardin. — La France ramenée à l'âge d'or. — Comment les arcliitectes comprennent la nature. — Currer Bell mise à la question par M. 01(1 Nick. son bourreau. — Histoire de saint Michel et d'un rci^taurateur de tableaux. — Les hommes-feumi -s et les femmeshommes, — M. de Nieuwerkerke et le pemtre X..- —Pourquoi M. Alplionse Karr vit eu Italie. — Henri Heine et M. Ma.v Buchon.— L'art des vers, enfuntillaçe et puérilité. — Nouveau trait d'avarice de M. Le Cnmus — M' (.remieux contre M. Horace Vernet.— Grand complot des réalistes. — Nouvelles des lliéàtres et des ateliers.
PRIX DE L'ABONMMEXT
PARIS PROVINCE Un An ...... . 7 fr. | In An 9 fr.
Paris — Imprimerie de Pillet fils aine, rue des Grands- Au gustins, 5