‹ Gazette des beaux-artsChapitre 1 sur 148 · ŒUVRES DE M. MEISSONIER · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE M. MEISSONIER

Moi, pour loute peioture,

n'ai qu'uD HeissoDier, mais avec signalur? I...

innète homme — 6 père de làmille, ô poète I

parlait ainsi vers 1849 — vous avez reconnu

Julien Cbabriëre, mari de Gabrielle — ne

iitait pas encore que cet unique tableau

entait une fortune. S'il a eu le flair de le

' et s'il a le courage de s'en déraire, il

i, rien qu'avec le produit de la vente,

acheter aujourd'hui plusieurs Terburg,

Metzu et Pieler de ffooch. En tout cas,

la dot de la petite Camille ne doit plus

l'inquiéter !

Le nom de M. Meissonier, déjà célèbre en 1849, est devenu glorieux. Il n'en est peut-être pas que l'étranger nous envie davantage ; l'admiration universelle l'a consacré. Aujourd'hui qu'il célèbre , comme on a dit, ses noces d'or avec la peinture et montre, non sans un légitime orgueil, cinquante années de travail et de conscience artistique, la critique doit s'incliner respectueusement devant tant de labeur et tant de gloire

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honnêtement acquise. Ce devoir rempli, elle profilera de ['occasion offerte, unique sans doute, de suivre, depuis ses débuts jusqu'à son couronnement, cette carrière d'arlisie, d'analyser ridi>al particulier donl ces œuvres, réunies pour un jour de tant de côtés différents, doivent nous révéler l'intime élaboration, et de fixer, avant qu'elles ne soient de nouveau dispersées, les enseignements qu'elles nous apportent. — Ce sera le meilleur moyen de rendre au maître l'hommage qui lui est dû, et de dire les raisons, les nuances et les limites de notre admiration.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'unité de l'œuvre et la continuité de l'ef* fort vers un but invariable. Pas une heure d'hésitation : dès le premier pas, lisait où il veut aller. C'est une grande supériorité; la condition d'une production méthodique et soutenue, d'un st^r acheminement vers la perfection rêvée. Son idéal est peu compliqué, — ce qui ne signifie pas qu'il soit facile à atteindre: il est formulédès son premier tableau (183A). Trois bourgeois hollandais sont assis dans un salon, près d'une table où l'on a placé un pot de grès el des verres. Toute la maîtrise à laquelle M. Heissonier arrivera par la suite n'est pas encore là, tant s'en faut ; mais OD peut dire pourtant qu'il y est déjà tout entier, avec son souci du détail, sa recherche du caractère, son goût pour les petits tableaux.

Qu'il Tera « tout petits, pour les tàin avec soin, h

Le dessin n'a pas encore le relief et le nerf des œuvres de sa maturité, mais il dit nettement ce qu'il veut; son pinceau, habile à faire sentir la touche jusque dans la miniature, est conduit par une main patiente, obéit à un esprit calme, rassis et volontfùre ; il passera sa vie à chercher l'expression parfaite de ce qui est annoncé là.

Vus dans cet ensemble, à cette distance, au seuil de cette galerie, ainsi placés au début de ces cinquante ans de production, dont on peut embrasser le cycle accompli, ces trois bourgeois causant prennent les proportions d'ancêtres vénérables, de divinités protectrices du foyer. Ils sont comme les génies familiers qui ont présidé à l'œuvre du maître. On croit les entendre deviser lentement du bon sens qui est une vertu, de la précision qui est une beauté, de l'ordre qui est une poésie. — Hommes prudents et vertueux, ils se méfient des curiosités inquiètes de l'esprit, de l'excitation des âmes ardentes, de la fièvre de l'imagination. Ils redouteraient pour leurs fils ces mouvements déréglés. Ils ont, dans leur science de la vie, dans leur expérience, dans leur bien-être un pea égoïste, dans leur sagesse solide, le bienfait de la certitude; ils savent

que le temps et la durée appartieDoenl aux méibodiques et aux laborieux. Ils sont de l'école du bon sens.

Il faut bien l'avouer, on est tenté de regretter l'inQueace de ces tranquilles pbilosopbes sur le jeune artiste qui venait mettre & leur service tant de rares et précieuses qualités. Il semble qu'on aurait eu pour lui, en cette année 1834, des ambitions plus bautes, qu'oa eût rêvé de moins paisibles destinées. Pendant que ce bourgmestre et ses amis causent ainsi des intérêts de leur quartier, ils n'ont pas l'air de se douter des grandes choses qui se passent dans le mondei du noble tourment qui obsède les jeunes cœurs. Oui, quand on oublie un moment les principes de la saine critique, quand on s'éloigne des cbers-d' œuvre du maître, à ce premier pas de sa carrière, on se prend à regretter qu'il ne s'arrête pas au moins un moment et ne prête pas l'oreille aux voix d'une déchirante éloquence qui viennent de s'élever. Quoi, pas un souftle du vent br&lant qui passe sur le monde n'a donc effleuré son front? Delacroix vient de jeter dans l'art des formes frémissantes ; quelques bardis pionniers, écœurés des paysages aitiGciels et des dryades classiques, partent à la découverte de la terre de France, de la nature familière et du sol natal ; on se bat héroïquement pour aCTraochir l'artiste d'une esthétique désormais épuisée, mais encore pesante, — on parle d'un art renouvelé, ruoderne, suggestif et vibrant, de hi nature et de la vie offertes à l'artiste pour qu'il les pénètre et les féconde de son éniotion et de sa sympathie : — et ce jeune homme , si merveilleusement doué, ne prendra pas parti dans la querelle ! Il semble ignorer également les classiques, qui se défendent, et les révoltés, qui montent à l'assaut. On attend de tout nouveau venu une profession de foi ; on sent partout la poudre... ; comment donc a-t-il pu se construire si paisiblement, en dehors du champ de bataille, sa petite maison hollandaise, aut voleta clos, à l'horizon étroit?

Ces regrets se comprennent, mais ils manquent de critique. On ne saurait imposer à un artiste l'idéal particulier qu'on s'est formé, et déclarer ses œuvres bonnes ou mauvaises , uniquement parce qu'elles se rapprocheront ou s'éloigneront plus ou moins de notre étalon esthétique. L'essentiel, après tout, c'est de bien faire ce qu'on fait etde dire ce qu'on a voulu dire, de façon À l'imposer à l'histoire. Heissonier eût pu ne pas paraître, et le mouvement de l'école française, au xix' siècle, dans ses grandes lignes et ses directions générales, n'était pas modifié; c'est incontestable. Mais il a paru, et il a parlé de teHe sorte, que l'histoire — dont la logique ne l'avait pas prévu, à l'évolution de laquelle il n'était pas nécessaire, comme un Delacroix ou un Bouleau — n'aura pourtant

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pas le droit de l'oublier, et lui réserve le nom de Maître dont elle n'est pas prodigue.

Dans les civilisations vieilles comme la nôtre, riches à la fois et malades de tant d'héritages disparates et de tant d'érudition, il ne Taut pas s'étonner de quelques cas d'atavisme imprévu. Henner, originaiie d'une petite ville alsacienne, compte pourtant dans son arbre généalogique des ancêtres vénitiens ; Heissonier, né près de cette colline de Fourvières où fleurit si longtemps la petite fleur mystique partout proscrite du rêve , d'où nous sont venus Chenavard et Puvis de Chavannes, descend en droite ligne des maîtres hollandais. — On constate ces descendances sans avoir la prétention de les expliquer. — Mais avant d'aller plus loin, il faut bien marquer ce qui distingue M. Meissonier de ses ancêtres.

Les maîtres hollandais ont vécu au milieu de leurs modèles; ils les ont connus, directement pratiqués et aimés ; leur science prodigieuse se cache en quelque sorte, ou du moins se fait oublier dans leur naïve bonhomie. Ils nous font entrer dans ce monde, pas très distingué, certes, mais sincère et bien vivant dont ils ont goûté les plaisirs et le repos, et l'on jouit vraiment avec eux, dans l'ordre et la paix de leurs intérieurs bourgeois, d'une rêverie à Qeur de terre, ou de verre, si vous le voulez. Us nous prennent par la sympathie avant de nous conduire à l'admiration de leur talent : chez eux, en un mot, on rencontre « l'homme » avant a l'auteur. »

Par le choix de ses sujets, M. Meissonier s'est en quelque sorte privé de cette séduction si persuasive : c'est de l'étonnement qu'il inspire d'abord ; mais on n'éprouve pas toujours devant ses tableaux cette espèce de bien-être physique et moral que communique un Terburg , par exemple. Un certain goût du temps l'a obligé à chercher des costumes brillants, des accoutrements pittoresques ; il n'a pas cru que la vie moderne pût être une matière digne d'un artiste. Il s'est affranchi des Grecs et des Bomains; mais, pour faire accepter ses personnages peu héroïques, il tes a alTublés de jolis déguisements. S'il débutait aujourd'hui, il est probable qu'il ne repousserait pas systématiquement ce que la vie quotidienne et intime offrirait à son étude de caractéristique et de vivant. . — Quel merveilleux peintre de la bourgeoisie do 1830 il eilt pu faire I Comment se consoler que ces dons merveilleux de dessinateur et d'observateur n'aient pas servi à nous donner une série d'études sur le vif, où nous aurions toutes les qualités d'art prodiguées dans ces tableaux de genre, avec la spontanéité en plus, la vie prise sur le fait? — Il n'avait rien à apprendre sans doute, et cependant cette veine lui

eût été heureuse. N'y eikt-il pas gagné un certain abandon, je ne sais quelle docilité, quelle humilité en présence de la nature, qui lait dire à l'artiste comme Samuel au Seignetir : « Parle, ton serviteur écoute I n les bonheui's soudains et passionnés de la découverte , les surprises joyeuses de l'inattendu, du révélé, — la grâce efiicace et agissante?... H

(CollwUan de M. Van dci Vi«i.)

me semble que M. Heissonier, — au milieu de sa gloire et même en présence de tant d'œuvres parfaites, doit vouloir mal de mort aux préjugés aujourd'hui tombés, qui l'écarlèrent en ses jeunes années de cette voie féconde. Thoré lui donnait un jour — mais trop lard ! — le conseil d'inviter à dîner quelques amis à Poissy et de les peindre sans façon après boire, au café et la pipe à la bouche...

Notre école n'y eîkt pas seulement gagné quelques cbels-d'œuvre de XXX. — V ptiatoDE. s

plus, — elle eût couru un danger de moins. — Avec ud m^tre tel que H. Heissonier, il est facile de prendre son parti : il n'a pas fait tout ce qu'aujourd'hui nous voudrions avoir de lui; ce qu'il a donné du moins est parfait eu son genre et peut suflire à notre bonheur. Hais ses imitateurs n'ont pas sa m&ltrise et toute une école s'est formée, artificielle, stérile, qui nous a encombrés de bric-à-brac et de toiles de genre, se réclamant du maître, dont elle n'a ni l'ail, ni la main, ni l'esprit, infatigablement adonnée à la construction de petits intérieurs plus ou moins décorés de bibelots disparates et de petites maquettes habillées en seigneurs ou en bourgeois du temps passé. — M. Meissonier a su, même sous ses déguisements, mettre des hommes et de la vie ; — ils n'ont fait que des marionnettes et ont conlribué & entretenir dans le grand public un petit goût dont ils ont vécu.

Toutes ces choses dites, il nous reste à définir l'idéal de H. Meissonier tel que nous le révèle l'étude chronologique de ses œuvres. — Elles nous montrent une volonté acharnée, une conscience insatiable, une habileté et une sûreté de main prodigieuses, une grande science de la compoàUon et un don d'observation pénétrante, mis au service d'un œil doué d'une intensité de vision très spéciale et que nous analyserons tout à l'heure. II a le goût, le besoin de la perfection; et, comme sa volonté est plus forte que sa sensibilité et son intelligence que son imagination, qu'aucune curiosité inquiète et hasardeuse ne trouble l'admirable certitude de sa main, il reste amoureusement penché sur son œuvre jusqu'au jour où son jugement — plus diflicile qu'aucun autre — lui déclare le but atteint. Et en eiïet, il laissera des choses parfaites. — Notre lempsde/â^rM/a ne sent plus assez tout ce qu'il y a de rare et d'exquis dans ce mot do perfection. Qu'on regarde, si l'on veut goûter un plaisir sans mélange, la série des Lixeurt, debout ou assis dans leurs intérieurs où tout raconte si bien leurvie et porte leur empreinte, où la lumière se pose sur la table de travail avec des glissements silencieux et comme recueillis, où l'on voit en quelque sorte la volupté de la pensée solitaire, où chaque attitude, chaque port de tête, chaque accessoire, en apparence insignifiant, révèle un caractère, où la perfection désespérante du détail ne garde la trace d'aucun effort, où l'enveloppe de l'atmosphère intérieure tourne autour de chaque objet et semble ouater de bien-être et de tiède confort cet asile fait pour la méditation des viens auteurs, qui sont de vieux amis. — Dans tous les tableaux de cette incomparable série, le jour arrive de côté, par une large fenêtre dont le revôtemenî de briques rouges apparaît à travers les vitres à petits carreaux ; tantôt elle est entièrement ouverte, tantôt à moitié fermée par des volets intérieurs, enrichis de fer-

rures d'art d'un travail précieux : — un lapis, rouge ou vert, couvre la table où chaque livre in-folio à tranches rouges habillé do veau ou de parchemin, brochures froissées aux bords effilochés, a sa physionomie propre — on pourrait presque dire son Sme. — Le liseur en habit

( Colleclion d« Wh CttlHciD* WolT».)

tantôt noir, tantôt blanc, tantôt rose cerise, debout, appuyé contre la fenêtre ou assis devant sa table est absorbé dans sa lecture, et l'on peut surprendre sur sa physionomie les nuances les plus subtiles du contentement intérieur. Les objets qui ornent sa demeure ne sont pas là pour la montre \ ils font partie de son existence, expliquent et complètent la physionomie morale du propriétaire. Aux murs, est tendue une tapisserie à personnages, que le peintre met une évidente coquetterie k montrer

réduits aux proportions de son panneau minuscule, mais non rapetisses; tant le dessin est large et ressenti. — De pareilles œuvres n'ont à redouter aucun voisinage aux Louwes de l'avenir. — Parmi les plus parfaites de cette série , qui va de 1855 à 1860, nous pourrions décrire le Peintre montrant ses denins et l'Attente, la Lecture du manuscrit* ou encore le Gentilhomme Louis XIII lisant. — Mais à quoi bon refaire en prose inridële des pages que le peintre a écrites d'une écriture inimitable, du bout des poils de son pinceau?

C'est dans ces monologues que M. Meissonier est arrivé à la perfection et qu'il nous fait goûter les plus exquises jouissances. Dès que la scène s'agrandit et que lo drame se complique, en même temps qu'on admire toujours la science et la force de la composition, des détails cliarmanls de vérité et de finesse, l'œil éprouve un certain malaise, — et le dirai-jeî comme un agacement dont la cause ne tarde pas à lui être révélée. — C'est tantôt les clous ou la boucle d'un soulier, l'égratignure de la faïence d'une assiette, rendus avec la même gravité consciencieuse que la figure humaine. C'est surtout dans les scènes en plein air, comme cet adorable Tourne-bride ou les Joueurs de tonneau, de ton si frais et de travail si précieux, un accent de lumière piqué sur le nez d'un personnage placé tout au fond du tableau sous un parapluie rouge, dont la netteté, l'importance et la valeur sont absolument hors de toute proportion, ou bien un clocher dont la silhouette lointaine devrait presque s'estomper dans l'air ambiant et qui menace de tomber sur les personnages du premier plan, tant le détail de son architecture est rendu avec précision et acharnement. De même dans les Joueurs de boules d' Amibes, on se demande avec inquiétude comment le bonhomme qui lance la boule est à la fois si petit, par rapport aux autres joueurs, qu'il parait à peine plus gros que le cochonnet et cependant si précis dans le détail de sa silhouette et de son costume. Os observations, qu'on pourrait multiplier, on trouverait à les faire même dans les intérieurs oii le relief extraordinaire d'une main, d'un doigt ou d'un pied &it craindre parfois qu'ils ne sortent de la toile et ne divorcent avec le corps auxquels ils sont attachés 1

Oo arrive alors à se dire que M. Meissonier a peint surtout pour satisfaire les exigences de son œil. Dans la poursuite insatiable du détail, dans les notations minutieuses des moindres accidents d'une surface, des cassures et des brillants d'une étoffe, des coins et des recoins d'un intérieur, des dos de livres rangés au fond d'une salle sur les rayons d'une bibliothèque, on reconnaît la qualité et l'autorité de cet œil extraordinaire

1. La Gazelle publiera procliaiaement une eau-forte d'après ce talïloaii.

qui it tout fouillé, tout vu avec une înlensité égale, et qui ne sera satisfait que par une reproduction également parfaite de tout ce qu'il s saisi. « Saisi n est bien le rnot, car en se posant avec une égale puissance

m dt U, le Ticamle de OreSnble.)

sur toutes les parties d' un ensemble, il arrive qu'il en attire quelques-unes hors de leur place véritable, au grand détriment de l'unité et de l'équilibre général. Il se produit alors comme une espèce d'hallucination ; le détail sur lequel l'œil du maître s'est posé est en quelque sorte arraché et

amené en avant par une force tyrannique, prend une importance démesurée et l'obsède jusqu'à ce qu'il s'en soit débarrassé en en (liant l'image sur la toile, où son relief et son intensité nous déconcertent. Voyez la main du portrait de Victor Lefraoc, les personnages placés au fond de la cour dans le Maréchal ferrant, etc., etc.

Cette faculté particulière a engendré le dessin de M. Meissonier; c'est & elle qu'il doit son relief extraordinaire, son acuité expressive, ses merveilleux accents; — je ne crois pas qu'on ait jamais fait comme lui une main depuis l'attache du poignet jusqu'au bout des ongles, avec les phalanges, la peau, le réseau multiple de ses veines et de ses nerfs, la complication de son modelé. Mais il a fallu payer la rançon de ces qualités. Le détail nuit parfois à l'ensemble, l'arbre empêche de voir la forêt, et l'émotioD a quelque peine à se dégager de tant d'indications précises. Qui dit émotion, dit sacrifice. Aussi, avec sa profonde connaissance de ses moyens, M. Meissonier a-t-il choisi de préférence des sujets où son observation pourrait s'attarder sans danger, où son œil aurait toute liberté de se satisfaire sans déranger l'efTet cherché par l'esprit ou l'émotion soulevée dans le cœur. Deax joueurs méditent un coup d'échecs assis devant un paravent : nous pouvons impunément nous amuser à regarder le détail des dessins du meuble et nous suivons sans impatience le pinceau du peintre, qui nous les montre en eUet dans leurs arabesques variées. Le drame n'a rien de poignant; il nous laisse comme au peintre tout notre sang-froid et nous avons assez d'attention et de liberté d'esprit pour suflîre à tous les incidents du spectacle. Mais si, au pied de ce paravent, gisait une femme évanouie, ou se dénouait quelque drame intime et passionné, nous en voudrions au maître d'accorder les mêmes soins aux minuscules broderies, aux infiniment petits de l'ameublement ; nous voudrions que tout fût sacrifié à la scène principale, qu'on ne nous montrât des choses ambiantes que juste ce qu'il en faut pour concourir à l'impression d'ensemble et faire un accompagnement vibrant ou sombre à la tragédie évoquée. C'est ici qu'éclaterait le conQit, car l'œil de H. Meissonier aurait toujours les mêmes besoins, les mêmes exigences, à moins que, par suite d'une circonstance fortuite et bénie, il n'ait pas eu le temps de s'arrêter, se soit trouvé tout à coup en présence d'un spectacle tragique, et grâce à la rapidité de l'apparition, grâce aussi peut-être à l'heure avancée, il n'ait pu tout voir, et n'ait vu que l'essentiel. Ainsi le jour où, — rencontre mémorable dans sa vie, — il peignît une chose vue, la Barricade, cette barricade que Delacroix admirait, où la rue déserte s'enfonce dans l'ombre silencieuse, laissant voir au premier plan le tas de cadavres sanglants et aplatis sur les pavés arrachés.

Mais l'émotion et la passion ne sont jamais que des accidents heureux dans la vie de M. Meissonier: sa qualité maîtresse, c'est la raison et le bon sens ; il ne perd jamais la tète ; aussi Delacroix, cerveau toujours en ébullition, et qui avouait avoir besoin, pour travailler, do se sentir agité comme la pythonisse sur son trépied, ne trouvait-il pas dans le maître dont il appréciait si grandement n l'immense mérite, » le je ne sais quoi, la vibration enveloppante, l'évocation magiquo de ce que le vulgaire ne volt pas. Peut-être faut-il attribuer à l'absence de ce je ne sais quoi l'incomplëto admiration que nous inspire le tableau de 1814, — si admiré cependant. — M. Meissonier a merveilleusement compris ce qu'il fallait y mettre, il l'a composé avec une vive intelligence du sujet, il a senti et exprimé tout ce que la raison y réclamait ; mais, en dépit de tout, il nous semble qu'il a écrit en prose et nous attendions de la poésie. Ce Napoléon de 1814, c'est :

l'Iiomme tragique,

Vainca par le Destin qui n'est que la logique.

M. Meissonier a bien montré la logique, pas assezpeut-être la tragédie du destin. J'essaye d'expliquer une impression que beaucoup de lecteurs trouveront sans doute subtile; il est dilTicile de l'analyser avec précision, puisque nous regrettons dans ce tableau non ce que le maître y a mis, mais ce qui n'y est pas, ou du moins ce que nous n'y trouvons pas.

Ce qu'on ne saurait assez y admirer par exemple, c'est l'expression de certaines têtes, l'éloquence de quelques attitudes — comme dans la Bataille de Solferino, le dessin miraculeux des chevaux et des cavaliers et dans le régiment de cuirassiers de 1805, — où l'on voudrait plus d'unité dans l'ensemble, — l'impatience des chevaux inquiets au bruit du canon, piétinant sur place, irémissants sous leurs cavaliers. Il est impossible d'exprimer avec plus d'esprit et de puissance l'agitation dans l'immobilité.

L'épopée impériale a tenu une grande place dans les pensées de M. Meissonier, et s'il éprouve quelque secrète préférence pour une partie de son oeuvre, je ne serais pas étonné que ce fût pour celle-là. 11 semble qu'il ait voulu fermer le cycle et écrire la dernière page du poème autrefois chanté dans les Tuileries, mai i87i. — A présent, c'est bien Gnil Au milieu des décombres de la salle des mai'échaux, où, sur les murs souillés et léchés par les flammes, apparaissent encore dos restes de dorure, et — ironie suprême — des inscriptions mutilées, des noms gloiîeux de batailles, on voit, dans l'encadrement d'une fenêtre, se détacher sur l'azur froid du ciel le char triomphal de l'arc du Carrousel. Il y a là une grande mélancolie d'intention , une poignante réalité. L'exé-

cutioD des décombres du premier plan esl beaucoup moins poussée que celle des chevaux de bronze dressés au fond comme une protestation de l'Iiistoire : l'impression est très forte et l'idée a de la grandeur.

On a remarqué la petite place que M. Meissooier a faite à la femme dans son œuvre. Ce trait caractéristique achève de peindre la physionomie du maître. Sa volonté et son bon sens n'ont pas permis aux jeux de l'amour et du hasaivJ de venir troubler l'ordre admirable de sa peinture. Il a été amoureux parnjessus tout de perfection technique : ses liseurs sont tous plus ou moins d'intelligents célibataires, de délicats épicuriens qui se sont assuré les joies de l'esprit et le bien-être d'un confort studieux, pour se consoler peut-être de l'absence d'un bonheur plus intime, mais plus dangereux. La passion amoureuse est, comme l'imagination, une folle du logis. On ne peut plus répondre de rien quand elle en a firancbi le seuil : l'homme prudent et rangé la laissera sagement à la porte. L'honnête bourgmestre chez qui nous avons vu le jeune Meissonier faire sa première visite a dû lui donner ces conseils.

La douce magicienne n'est pourtant pas tout à fait absente. Vers 1853, nous la voyons apparaître en souveraine entourée d'une cour de poètes, un peu artificiellement adorée peut^-étre, mais enfin adorée, à l'ombre des bosquets. C'est une cour d'amour où l'on dépense plus de littérature que de passion véritable, et l'on croit y reconnaître, dans une harmonie délicieuse de roses blonds et d'or pâle, comme un souvenir de Diaz. Le Baiser dadieu de 185&, plus passionné, se donne près de la porte d'un parc, à la fin d'un rendez-vous, dans la mélancolie d'une après-dinée finissante. Là encore passe dans l'air un lointain souvenir de Diaz, que U. Meissonier admira beaucoup et dont il achetait les tableaux vers 1846, si Tboré, qui écrivait alors le Saloity fut exactement renseigné .

Ces deux tableaux méritent d'être particulièrement signalés comme une gracieuse exception dans l'œuvre de M. Meissonier. On pourrait placer à côté d'eux la Troupe en marche de 1851, où l'on voit défiler sur un chemin en contre-bas un parti de cavaliers Louis XIII. On dirait qu'à ce moment précis le problème du tableau, de l'unité d'aspect vint se poser devant lui; qu'il chercha la tache plus que la silhouette et l'enveloppa dans une pâte plus fondante.

La même préoccupation se fait encore jour en ces dernières années dans la Mudonna di Baccio (1883) à Saint-Marc : les chaudes harmonies de la vieille basilique de Venise y sont largement exprimées, et, dans ce cadre merveilleux, l'image d'une femme vue de dos, en prière contre le pilier de marbre rouge, le corps secoué d'un sanglot intérieur, fait passer comme un cri douloureux. M. Meissonier s'arrête volontiers â Venise et

le catalogue de son exposition nous promet qu'il y reviendra. Ses grands confrères du palais ducal ont encore beaucoup de choses à lui

( CallacUon du U. Is bitoa Sdaaâai.)

dire, et rien ne saurait être plus instructil pour nous qu'une conversalion de lui avec de pareils hommes. Il nous semble que s'il discutait avec eui, par exemple, le Chaiil, où l'on voit un noble Vénitien accompagner sur l'orgue une chanteuse en robe verle, Véronèse et Titien se

»X. — s* PRRIOOI. 3

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penoettraient peut-être de courtoises mais nécessaires remontrances.

Parmi tous les portraits eiposés à la galerie Georges Petit, nous nous sommes senti attiré surtout vers un petit cadre inachevé où une figure de femme peinte avec une liberté, un abandon, une intensité de vie et une intimité également séduisantes nous montrent un Meissonier rare ^ d'autant plus précieux, un Meissonier qui n'a pas tout dit. C'est une page admirable que cette ébauche. Le portrait de M" Thénard — d'une exécution moins flère — est aussi séduisant" par je ne sais quelle tendrasee rêveuse, quelle fine note blonde des cheveux et du teint, quelles caresses du pinceau sur les mains croisées, qui sont bien une des plus exquises choses que M. Meissonier ait jamais faiMs. Haie ces sourires sont rares, il lui a suffi de montrer qu'il en était capable et que, s'il n'a pas été plus souvent ému, tendre et passionné, c'est qu'il n'a pas voulu.

N'oublions pas d'ailleurs que nous n'avons là qu'une partie de son œuvre. Le Meissonier finUseur s'y montre plus que l'autre, qui existe aussi pourtant. On se rappelle peut-être une Allée d'oliviers à Antibet^ aquarelle exposée au quai Halaquais il y a quelques mois; c'étaient des notes d'une vigueur, d'une sincé^é et d'une liberté étonnantes prises devant la nature; le problème de ia coloration des ombres y était franchement abordé. Mais le Meissonier qui se montre au public ne se permet pas souvent ces libertés expédltives et ces écritures sommaires, et si nous les signalons au passage, nous ne devons pas leur donner plus d'importance qu'elles n'en ont dans l'ensemble de son œuvre. Il semble capandant qu'il s'y abandonne à présent avec plus de complaisance, ^t peut-être e«t in&ligable travailleur nous rés«^e-t-il dans sa verte vieillesse ia sur^se d'une espèce de renouveltement.

En résumé, il est peu d'artistes de ce temps qui soient autant que lui assurés de durer. En dehors des disputes d'école ai des querelles des esthéticiens, à l'abri des revirements du goût par la perrection miraculeuse de son outil, %olid«Rent établi dans un petit domaine bien à lui, sûr de plaire aux connaisseurs de tous les temps par la qualité de sa pratique et au gros public par l'intérêt de ses sujets faciles à comprendre, à sentir et à commenter, il marche d'un pas tranquille vers ta postérité. Elle dira, considérant à la fois la conscience admirable de l'artiste et la suite ininterrompue de ses succès qu'il fut un maître précieux et un homme heureux, digne de son bonheur et digne de sa gloire'.

ANDRÉ MICHEt.

4 . Nous rappelons qne la Garetle a dojà pnblié plusieurs éludes imporlant«9 sur H. Meissonier, et notamment un article de Théophile Gautier para en IS61 (t. XII, 1'* période, p. itS. (n. d. l. b.)

SABBA DA CASTIGLIONE

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