‹ Gazette des beaux-artsChapitre 2 sur 148 · HOTES SUR LA CURIOSITÉ ITALIENNE A LA RENAISSAHCE · texte numérisé non relu

HOTES SUR LA CURIOSITÉ ITALIENNE A LA RENAISSAHCE

pABLER de curiotiti à propos de la Renaissance paraît tout d'abord ua anachronisme. Eu effet, quand l'art est partout, dans les espritd et dans les mœurs, à l'église, au palais, à la maison, dans la rue, dans l'atmosphère, le goût des belles choses est un instinct, un sous-enlendu, il n'a pas de nom. Pour qu'un mot se produise, il faut qu'il serve à désigner quelque chose de spécial, de bien caractérisé, un état ou un objet particuliers. Le mot de vertu n'est entré dans la langue que du jour où le vice a paru à l'horizon ; do même la curiosité n'a pris un nom que du jour oîi il a fallu la distinguer de l'absence de goût ou du mauvais goût. Jusque-là, tout le monde étant plus ou moins amateur, Yamateur n'a pas d'appellation déterminée , la curiosité est anonyme.

Henry Ëstiemie, dans son dictionnaire fi-ançai»-latin de 1538, dit bien, il est vrai : wtg homme curieux d^acoir ou sçavoir choses antiques, qu'il

traduit par antiquarius. Mais cette périphrase même prouve que le mot n'est pas encore formé. D'ailleurs il s'agit là d'une spécialité, ta recherche des antiques, des médailles, des inscriptions, des pierres gravées, goût nouveau et bien défmi, conséquence des fouilles entreprises en Italie depuis le xv* siècle et touchant plus à l'archéologie qu'à la curiosité pure. Le mot de curiosité, tel que nous l'entendons, date dri xvii* siècle. A la Renaissance, il n'est pas né, son heure n'est pas venue; rechercher les œuvres d'art sous toutes les formes est encore un besoin normal qui court les rues, l'attribut naturel de la fortune et de la bonne éducation. Aussi, quand le vieux Sabba da Castiglione adresse à son neveu ses Birordi, recueil de leçons sur la conduite d'un vrù gentilhomme, arrivant à parler de la décoration intérieure de la moison, telle qu'on la comprenait de son temps, il décrit sans s'en douter, comme H. Jourdain faisait de la prose, la maison de ce que nous appellerions aujourd'hui un amateur,

Monsignor Sabba da Castiglione, né vers lâ85, était un gentilhomme milanais, parent du comte Bahhazar Castiglione, l'auteur célèbre du Cor~ /eytuno. Après avoir fait ses études à Milan etàPavie, il se mita voyager; en 1505, étant à Rhodes, il se fit recevoir chevalier de Saint-Iean^îe-Jérusalem. De Rhodes, où il séjourna trois ans, Sabba se rendit à Rome, chargé des affaires de son ordre, qu'il administra jusqu'en 1516. Deux ans plus tard, obligé de prendre sa retraite à la suite d'une blessure qui le priva de l'usage de la main droite, il obtenait la commanderie de la Magione de Faenza'. L'ancien monastère, déjà bien endommagé par le temps, avait cruellement souffert pendant le siège de Faenza par le Valentinois. Le nouveau commandeur s'occupa de relever les bâtiments; on lit sur la façade du cloître : Vetustate. Collaptam. Bestituit. F. Sabbat, Caitt, JHed. M. Hier. {Miles Ilierosolimilanus). — Sedente. Clémente VII, Pon. Max. Optq. Anna Domini MDXXV. Des artistes habiles furent chargés de décorer la chapelle, nous en reparlerons plus loin; Sabba rétablit les jardins tant bien que mal, replanta les arbres de sa main ' et,

4. H. le proresseur Federigo Argnani, conservateur de la Pinacoteca comnnale de Faeoza, vient de publier dans \'Arte e Storia une eicellente notice sur SabtM da Caetiglione et les peiniures de la Magione ; suivant lui, Sabba se serait installé en 1513 à la Magione, à la sui'e d'une blessure regue au siè^ de Rhodes (<S3ï). L'auteur des Ricordi nous apprend lui-m^me qu'il hablt-nit le couvent depuis plus de

trente-cinq ans, « sono già passati anni Uentacinque cho mi confînai nella soliCu-

dine délia Magione di Faenza > {flic. 413). Or, comme il est mort en 4554, sa première installation doit remonter au moins à 1519.

î. Hic, 118.

SABBA DA CASTIGLIONE. 21

les travaux achevés, il fit placer sur la porte cette inscription pbilo$ophique :

SatÎB dives qui non indiget pane ,

Satts pol«DS qui non cogitur servire.

Civiles cursB procul bine abite

Sabbas Cast. SoUtarius, Mipso contentus, hoa secunis

iDColuit hortoa.

Dans cette retraite du sage qu'il ne devait plus quitter, Sabba partageait son temps entre les bonnes œuvres, les arts et les lettres, dirigeant les travaux de décoration de son église, fondant une école à Faenza, dotant des jeunes filles pauvres, et mettant la dernière main à ses Ricordi, adressés à Fra Bartolomeo, fils de Jean-Henri, son frère. 11 mourut en 155A, à soixante-neuf ans, et fut enterré dans le tombeau qu'i| s'était fait élever de son vivant *, derrière le grand autel de l'église de la Magione*.

Les ftirordi eurent un grand succès; de 15A6, date de la première édition, jusqu'en 158&, on compte onze éditions*; n corne libro ben veduto, eslalo più voile stampato e ristampato* ».

Le Bicordo 109", intitulé : Circa glî omamevti délia caïui, renferme sur l'art contemporain des indications curieuses, dont quelques-unes sont peu ou point connues. Dans sa jeunesse, à Milan et à Rome, Sabba s'était lié avec quelques-uns des lettrés et des artistes les plus renommés de l'Italie ; il avait lui-même un goût très vif pour les arts, s'y connaissait parfaitement et, nous le verrons tout à l'heure, possédait une petite collection fort bien composée. Enfermé dans la solitude de la Magione « pendant plus de trente-cinq ans, loin du monde auquel il a volontairement tourné le dos, étranger môme h. ses voisins de Faenza, d'humeur mélancolique, cherchant le repos de l'âme et de l'esprit, loin du bruit et du vulgaire* », Sabba ne revit que dans sa jeunesse, dans ses souvenirs du

1. Ce tombeau consisle en une grande pierre rectangulaire de marbre noir, placée dans le mur avec une simple corniche. Sur les côtés »>nt les 6giires du Silence et delà Piélé; les pilastres portent les emblèmes' des sciences spéculatives et naturelles, avec sainte Ha rie-Madeleine et saint Jean -Baptiste. Dans la lunette, la Vierge avec l'enfant Jésus bénissant Fra Sabba ï genoux et présenté par saint Joseph. Ces peintures sont de Francesco Heozochi. (Notice de H. F. Argnani.)

5. Voir la notice de M. Peluso Francesco, Areh. Star. Lombardo, Milan, 4876. Je dois la communication de cet opuscule à mon ami H. Euft. MUntz.

3. L'édition de Venise, 155i, renferme un beau portrait de Sabba. La meilleure et la moins incorrecte est celle de Venise, 1560, tpiî contient de plus une bonne table.

4. Horigia, /fobiità di Milano, 4395. Le manuscrit des Ricordi fe trouve à la bibliothèque de Faenza.

Page 1