‹ Gazette des beaux-artsChapitre 10 sur 148 · XXX. — V PBBIODK · texte numérisé non relu

XXX. — V PBBIODK

NE période de mélancolie et de découragement iotellecluel s'ouvrit pour Rubens &u lendemain de la mort d'Isabelle Brant. H n'avait pas prévu ce malheur; sa lettre du 15 juillet 1626 nous le montre en proie bus premières tristesses qui suivirent l'évènemunt. Il cherche à se raccommoder avec la vie, il se demande si un changement de milieu ne lui serait pas salutaire, s'il ne devrait pas entreprendre UD voyage, la vue de perspectives nouvelles ayant quelquefois pour résultat d'apporter uue distraction adoucissante à l'esprit qu'absorbe une pensée douloureuse. Volontiers, Rubens eût quitté sa maison, où te retenaient cependant tant d'œuvres commencées, tant de visiteurs ardents à le pousser au travail. Cet alanguissement dura quelques mois. Mais bientôt Rubens rentra dans les agitations de la vie et il y fut ramené par le souci des aiïaires politiques.

Est-il nécessaire de dire quelle était la situation des choses au commencement de 1627? L'écheveau, déjà si emmêlé depuis la mort de Philippe 111, venait de s'embrouiller encore : il semble que Charles I", d'abord comme prince de Galles et ensuite comme roi, ait été, avec son serviteur Buckinghara, un agent de trouble en Europe. L'Angleterre, sous le règne de Louis Xlll, est un pays qui s'agite et qui agite ses voisins.

1. Gazelle des Beaux-ArU, %' période, t. XXIll, p. G et 305; t. XXV, p. S , U XXVI, p. 273; t. XXVll, p. 5, 103 et 309; t. XXVllf, p. 364; t. XXIX, p. S9

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Oubliant les conditions de la pain qui, au début du siècle, avait été signée avec l'Espagne, elle ne songeait qu'à créer des ennuis à Philippe IV et à son entourage. Elle blessa et irrita de toutes les façons la chatouilleuse cour espagnole. Au temps où la concorde régnait encore entre les deux couronnes, il avait été convenu que le prince de Galles épouserait dona Maria. Caché sous un nom d'emprunt comme un héros de roman et suivi de Buckingham, d'Endymion Porter et de quelques domesliques, Charles était arrivé à Madrid, le 17 mars 1623. Il joua correctement son râle, vivant au milieu des fêtes et gardant pendant six mois vis-à-vis de dolia Maria l'attitude d'un fiancé vraisemblable et même convaincu. L'accord était complet entre les deux cours, et déjà l'infante pouvait se considérer comme une future reine d'Angleterre. Mais, dans le courant de septembre, un brusque changement de décor se produit. Charles revient à Londres et, docile aux conseils de Buckingham qui s'était brouillé avec le duc d'OIivarës, il déclare à son père Jacques 1" que le mariage projeté est la chose la plus ridicule du inonde et qu'il y renonce absolument, (jn autre caprice lui avait passé par l'esprit. Et en effet, les amis du prince entamèrent bientôt les négociations qui, ainsi que nous t'avons dit, aboutirent, le 11 mai 1325, à son mariage avec Henriette, sœur de Louis Xill.

Philippe IV trouva la plaisanterie du dernier mauvais goftt. Son ministre Gaspard de Gosman, le comte-duc, celui dont le portrait de Vetazquez nous dit si bien la mine rébarbative, n'élait pas tendre pour les Anglais. Il ne négligea rien pour aviver les sourdes colères de son maître. HIes prirent un accent plus âpre, lorsque Jacques 1" résolut de faire la guerre à l'Espagne et commença par envoyer six mille hommes au secours des Provinces-Unies. C'était un coup direct, car la cour de Madrid espérait toujours venir à bout de la longue résistance des États. A peine devenu roi (6 avril 1625), Charles I" se montra décidé à pousser la lutte avec énergie : le 1" novembre, la flotte anglaise essaya d'attaquer Cadix. Elle fut si bien reçue qu'elle fut forcée de reprendre le chemin de l'Angleterre. Ces façons d'agir eurent une conséquence que Charles I" et ses conseillers auraient dû prévoir, s'ils avaient eu l'esprit plus équilibré : Philippe IV se rapprocha de la France, et, le 5 mars 1626, un traité mit fin aux diUîcuttés qui s'étaient produites entre les deux monarchies catholiques au sujet de la Valtelîne. Cette circonstance, suivant de près l'échec éprouvé devant Cadix, rendit Charles I" soucieux : il reconnut qu'avant d'engager l'action il eût été sage de réfléchir. De là chez le jeune roi d'Angleterre la pensée, d'abord assez vague et bîentdt plus précise, de résoudre à l'amiable la difficulté espagnole. Buckingham, qui avait été si

actif dans l'adaire du mariage manqué et qui ne s'était pas épargné pour brouiller les choses, eut le premier rôle dans l'reuvre difficile du raccommodement.

J'ignore quelle serait aujourd'hui, dans un cas semblable, l'attitude de la diplomatie ; mais le xtii* siècle avait sur ce point des aperçus particuliers. L'Angleterre et l'Espagne caressaient, chacune de leur côté, le ferme dessein de ne pas se compromettre ; toutes deux voulaient, avant de s'avancer, reconnaître le terrain et garder une porte de sortie. On ne pouvait metlre en action des ambassadeurs oITiciels : avant d'employer le zèle des spécialistes, on fit, en vue du résultat désiré, agir secrètement deux personnages d'apparence inoffensive, — deux peintres. On pensa que les braves serviteurs de l'idéal pourraient concourir au rétablissement de la paix ; et vraiment on eut raison de penser ainsi, car, malgré des didicultés de toutes sortes, les choses finirent par prendre la tournure qu'on avait prévue.

Il faut se rappeler qu'au mois de mai 1625 Rubens se trouvait à Paris. II y était venu pour procéder au placement de ses peintures au palais du Luxembourg, et celte opéralion coïncidait avec les fêtes données à l'occasion du mariage de Charles I" et d'Henriette de France. Rubens se lia alors avec les Anglais qui, sous la conduite de Buckingham, venaient chercher la jeune reine : parmi les envoyés qui formaient la suite du duc, il y avait un peintre, Balthazar Gerbier.

Le personnage, fort remuant de son naturel, est assez étrange. Anversois par ses origines, Gerbier vivait à Londres depuis sa première jeunesse, et il était devenu à moitié Anglais. La peinture ne compte pas beaucoup dans sa biographie : il « peignoit à gomme en petit n, écrit Roger de Piles, ce qui revient à dire qu'il était miniaturiste : il avait aussi du goût, ou du moins des prétentions en matière d'architecture. L'auteur de y Abrégé nous apprend en outre que << le duc de Bouquingam.., lui trouvoit de la pénétration dans l'eRpnt » : il l'avait en effet attaché à sa personne en qualité de master of tke horse. Balthazar Gerbier était de ceux qui accompngnaient Buckingham en Espagne lors du fameux voyage de 1623 : il vint à Paris avec son maître, au printemps de 1625, et assista aux fêtes du mariage du jeune roi d'Angleterre. C'est alors qu'il connut Rubens, son compatriote, avec lequel il conserva toujours de bonnes relations, bien qu'ils aient servi des causes différentes *. Il semble que c'est par l'entremise de Gerbier que le grand maître flamand entra

*. Sur Sallhazar Gerbier, voir Sainsbury, Papert illutfrative of tke life of Rubens (<859}. Horace Walpole lui consacre une longue notice, et Van Dyrk a fait son portrait.

en rapport avec Buckingham : il fit le portrait du duc, et quoique l'œuvre ait été rapidement conduite, le peintre et le gentilhomme eurent cependant le loisir de causer un peu des affaires d'Rspsgne. Après cette rencontre à Paris, Rubenn et Gerbier restèrent en correspondance : Buckingham n'ignorait pas leur liaison, et il sut l'utiliser lorsque Londres sentit quelque velléité de se rapprocher de Madrid.

Dès le commencement de 1627, Bubens était informé par Gerbier que Buckingbam et son roi désiraient, sans vouloir le dire trop baut, que les hostilités fussent suspendues entre les deux cours. Certes, ce n'était pas la paix, mais un entr'acte qui eût rendu possibles des négociations courtoises et peut-être un accoi-d définitif. Gerbier vint bientôt en Flandre et il vit Bubens : les deux peintres n'eurent pas de peine à s'entendre.

Les dilTicultés ne pouvaient venir de l'infante Isabelle. Elle souriait k ce projet pacifique, et, rien qu'au point de vue financier, elle le trouvait le plus raisonnable du monde. Les principaux intéressés étaient à boiit de ressources. Michelet, qui a creusé la question, parle de la « terrible misère b de Cbiirles I"; Philippe IV n'était pas dans une situation moins empêchée; et, de son côté, Richelieu avait besoin de tout son génie pour faire honneur aux nécessités publiques. Bubens connaissait mieux que personne cette pénurie universelle. Tous les rois chrétiens, écrit-îl le 22 avril 1627, ont des dettes : leurs revenus sont engagés et ils ont recours à des expédients pour maintenir leur crédit qui se meurt *. A ces considérations se joignait chez Bubens et chez les gens sages, le vif désir d'assurer au monde depuis si longtemps agité le bénéfice du repos. Véritablement, il aimait la paix. Il laisse parler son cœur lorsque, dans la lettre déjà citée (22 avril), il déclare à Dupuy qu'il voudrait k rhe tufto il mondo sUtse in pace », et qu'il rêve pour ses contemporains les douceurs d'un siècle d'or. Nul doute qu'il n'ait mis sa meilleure ardeur dans les négociations auxquelles sa souveraine le mêla.

L'obstacle venait de Philippe IV et de son ministre le comte-duc, qui avaient pris au sérieux la guerre imminente et qui, ainsi que l'a raconté Sismondi, s'entendaient au mois de mars avec la France pour opérer une descente en Angleterre et y rétablir le catholicisme. C'était là une folie : le projet avait cependant été étudié de près. Il fut même décidé que le commandement de l'expédition serait confié à Ambroise Spinola. L'infante Isabelle croyait peu à cette téméraire aventure. Elle persista dans son rôvo de rapprochement, et elle fut si ferme dans sa pensée que Philippe IV finit par consentir à ce que les négociations fussent secrètement entamées. II

t. Cachet. LeHret xnÉdiUn de Rabens, p. lOS.

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y avait pourtant dans l'aDaire quelque chose qui blessait les préjugés du roi d'Espagne. Homme de Tancienne école, il tenait pour les prérogatives de la diplomatie oflicielle, et il ne voyait pas sans regret qu'un peintre, personnage de peu de consistance, kombre de ton pot-as ohligacionr*. fût chargé d'un si grand rôle dans des débats dont la solution intéressait deux royaumes. C'est du moins ce que Philippe écrivait à l'Infante le 15 juin 1627. Isabelle fut d'abord froissée du peu de cas que le roi semblait faire de l'agent qui lui inspirait tant de confiance. Elle répondit spî* rituellement que si Itubens n'était qu'un peintre, le représentant du roi d'Angleterre, BaltbazarGerbier, n'était pas investi d'une qualité plus haute et que, munis l'un et l'autre d'un mandat régulier, ils pourraient très bien engager ralTaire. Les premières paroles échangées, on reviendrait aux formes sacramentelles. Philippe IV, qui aimait la peinture et qui en faisait, ne réclama plus; mais le comte-duc garda sa mauvaise humeur et resta froid.

Pendant ce temps, Buckingbam avait envoyé Gerbier en Hollande; Rubens devait l'y rejoindre. Après s'être arrêté à Breda le 10 juillet, le maître flamand, à la suite d'un rendez-vous manqué, revint à Anvers, mais seulement pour quelques jours, car il arriva à Delft le 21. C'est là qu'il vit Gerbier. Le 25, il était à Amsterdam. Naturellement, on parla de ce voyage, on s'en émut, et, pour donner le change aux représentants des nations étrangères, on y mêla la question d'art : on disait que Rubens négociait avec l'envoyé de Buckingbam la vente de sa collection de marbres et de tableaux. Cette collection passait pour valoir une très forte somme et une aussi grosse «Oaire ne pouvait se conclure sans un bout d'entretien.

M. Gachard, à qui nous empruntons ces détails', raconte que Rubens et Gerbier passèrent huit jours ensemble, et il ajoute que pendant cette semaine « la négociation qui leur tenait tant au cœur à l'un et à l'autre fut peut-être la chose dont ils s'occupèrent le moins. <> Ils n'avaient garde cependant d'oublier l'objet spécial de leur mission; ils échangèrent quelques paroles qui, en raison de leurs pouvoirs limités, n'étaient que préparatoires, mais qui, dès l'année suivante, aboutirent à des laïts importants.

Je ne vois pas exactement quel jour llubens rentra dans sa maison d'Anvers. H y était de retour le 12 août, car à cette date il écrit à Dupuy qu'il est tornato da fuori. L'histoire de ce voyage n'est pas très exactement connue, et je le regrette. Comment croire que Rubens, appelé en

1. Hisloire politique et diplomaliqut de Au^eni. (Bruxelles, 1ST7.)

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