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Tome !•', HO et noie, i" édition

SABBA DA CASTIGLIONI:;. 29

qui (tonne le récit du Casliglione comme celui d'un n témoin oculaire », le roi de France en personne, n baissant François Sforze et incapable de faire ture une haine personnelle, même devant un chef-d'œuvre, aurait

(Cibiul d*i gtmmei de PloTencï. )

permis à ses arbalétriers de tirer à la cible sur le modèle exécuté par Léonard, qui fut entièrement détruit. Gel acte de misérable vengeance nous a privés d'une œuvre d'art qui devait être la plus belle statue équestre qui ait jamais existé ».

Tout cela demande à être examiné de près.

Et d'abord Léonard a-t-il modelé ta itattu équeitre de Francesco^

Sforza, ou n'a-t-il modelé que le cheval teulement^ sans son cavalier? Reprenons un à un tous les textes contemporains, les seuls qui fassent autorité.

1* Sabba da Castiglione : u Si occupo nella. forma del cavallo di Milanov. t& cheval de Milan, comme il dirait /« cAnJWj; dtf KmiV; pas un mot du cavalier, pas une allusion. Et ce n'est pas ^on habitude, car, lorsqu'il parle des slstues équeslres, il ne manque pas de dire, pour Donalelio « il sue Gattamelata n et, pour Verocchio, « la statua équestre di bronze di Bartolomeo da Bergamo ».

2* Paul Jove : « Finxit etiam ex argillâ coUonnnim equitm Ludovico Sfortisc, ut ab eo pariter xneus, superstante Francisco pâtre illustri imperalore, funderetur ». C'est-à-dire que Léonard fit pour Ludovic Sforza un cheval colossal de terre, afin de le fondre lui-raérae (plus tard) en bronze et de le surmonter de son illustre père Francesco. Et Paul Jove coDtinuatit, célèbre le cbeval, son attitude, la science anatomique de l'artiste, mais ne parle pas du cavalier.

3" Lettre du duc de Ferrare (sept. 1501) '. Le duc Hercule voulait faire placer sa propre statue équesire sur la place publique de Ferrare; mais l'artiste qui avait commencé à modeler le cheval étant mort, le duc écrit à Giovanni Valla, son agent à Milan : « Nous Fouvenant que là-bas, à Milan, existe un modifie de cheval é:iéciHép»T un certain maître Léonard, nous avons pensé que si nous nous servions de ce modèle, il serait bon et convenable pour couler le cheval en question. C'est pourquoi nous voulons que vous alliez trouver incontinent le Cardinal de Rouen (gouverneur de Milan pour le roi de France), et que vous priiez sa seigneurie, si elle n'en a elle-même besoin, de nous faire donner ce modèle... en rappelant que ledit modèle se délabre tous les jours, parce qu'on n'en prend pas soin <■.

S'il s'agissait d'une statue équestre, la requête du dur. de Ferrare serait au moins singulière. En eiïet, comment utiliser le cheval teul dont il a besoin pour modèle, sans enlever et par conséquent sans détruire le cavalier, puisque tout l'ouvrage est de terre î A quel titre, pour quel motif, le duc de Ferrare ferait-il cette injure à la mémoire des Sforzaï Si, au contraire, il s'agit seulement d'un cbeval sont cavalier^ la demande paraît toute naturelle, elle ne blesse aucun souvenir, aucune convenance.

A° Réponse de Giovanni Valla au duc de Ferrare (sept. 1601). « Je

1 . Lettre découverte et publiée par H. le marquis Campori. tfuovi documenii per la vita di L. de Vinci, Modena, 4865.

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me suis acquitté de la commissioa au sujet du modèle du cheval que fît faire le seigneur Ludovic, etc. u.

5* Lettre de Léoaard de Vinci vers la même époque ' : « Del comllo non dire nieute perche cognosco i tempi ii.

6» Vasari : « Propose al Duca fare un cavallo d\ bronzo dî maravîgliosa grandezza, per meltervi in memoria l'imagine del Duca (Francesco) ». Cette rédaction n'est pas sans analogie avec celle de Paul Jove : Léonard propose de faire, non pas une statue équestre, mais un cheval de iHvnze d'une grandeur merveilleuse, afin d'y mettre (plus tard évidemment, sans quoi il aurait proposé tout d'abord la statue équestre), afin d'y mettre, en souvenir, la statue du duc. A la suite, Vasari parle du cheval modelé par l'artiste, de ses études de chevaux en vue de ce travail, mais toujours sans laire la moindre mention du cavalier, sans se donner la peine, — comme il le fait à propos de Gatlamelata, — de nous dépeindre aussi bien le cheval que la figura que lo cavalca.

Ainsi tous les textes semblent d'accord : Léonard a modelé un cheval, on le décrit, on l'admire ; du cavalier, personne ne dît mot. Silence assez étrange, on en conviendra, quand il s'agit d'un personnage tel que le duc François, d'un maître tel que Léonard. Les dessins mêmes de l'artiste viennent à l'appui des textes. Ce que Léonard étudie de près, ce qu'il recherche au bout de sa plume, c'est le cheval, son anatomie, ses allures, ses points d'appui, sa structure décorative. Quand, par exception, il représente l'animal monté, le cavalier est jeté là un peu à l'aventure, en quelques traits, pour la silhouette; c'est un homme nu, un guerrier quelconque, un Romain de fantaisie*. Hais où sont ses études pour la statue du héros, pour sa tète, pour son geste, pour son attitude, pour son armure? A coup sûr, le personnage mériiait au moias autant d'esquisses, de recherches, de tâtonnements, que le cheval, et Léonard n'était pas homme à le traiter en accessoire.

Si je ne me trompe, Léonard a seulement proposé de faire le cheval et l'a modelé «n terre, se réservant de fournir plus tard, quand le moment serait venu, un projet pour le cavalier. En procédant de ta sorte, en divisant l'opération en deux étapes, il trouvait l'avantage de ne pas elfrayer le duc par un devis excessif, et ménageait ses finances déjà bien embarrassées. Dans cette hypothèse, tout s'expliquerait aisément : les hésitations du Uore à faire couler en bronze un modèle incomplet, le silence unanime des contemporains sur le cavalier, l'absence d'études de la main

4, FrsgoMDt cité par le marquis d'Adda el par J,-P. Richter.

5, Voir les dessios publiée par J.-P. Richter.

de Léonard pour son personnage principal et, par suite, le désaccord des critiques modernes cherchant à reconstituer une figure qui n'aurait jamais existé*.

Cette méthode de partager l'entreprise d'une statue équestre en deux parties distinctes, de commencer d'abord par traiter le cheval isolément, pour lui-même, laissant de cdté le cavalier qui viendra plus tard, est d'ailleurs conforme aux hahitudes des maîtres de la Renaissance, sollicités de faire des statues de ce genre, préoccupés de l'anatomie du cheval, et ne trouvant dans l'antiquité qu'un très petit nombre de types à consulter. Avant d'entreprendre le Colîeone, Verocchio commence par modeler à part et termine complètement le cheval, si bien que la seigneurie de Venise a l'idée de vouloir confier le cavalier à un autre artiste, à Vellano de Padoue. De même le duc de Ferrare, voulant avoir sa statue équestre, le sculpteur s'occupe d'abord de modeler le cheval séparément. De même encore, Donatello exécute en hois le modèle d'un cheval seul et l'expote en public. Pourquoi Léonard n'aurait-il pas procédé de la même façon 7 Je sais que ma conjecture a contre elle une opinion consacrée, et c'est ayec une extrême réserve que je m'aventure sur un terrain que d'autres ont fouillé patiemment, jusqu'au tuf. Léonard de Vinci a ses spécialistes, comme la plupart des grands maîtres de la Renaissance; il leur appartient de décider une question que je ne puis que poser ici, sans la résoudre.

Maintenant qu'y a-t-il de fondé dans le prétendu vandalisme de nos soldats? Déjà M. le marquis Campori, en publiant la lettre du duc de Ferrare citée plus haut, a fait justice d'une bonne partie de la légende. Cette lettre porte la date de septembre 1501; or Louis XII ayant fait son entrée à Milan en 1A09, ses soldats n'ont pu « mettre totalement en pièces» un monument qui existait encore en 1501. Ainsi tombent du même coup l'assertion de Vasari et les commentaires de Perkins.

Reste l'aflirmation de Sabha ; il est le premier qui ait mis en circuladon l'historiette des arbalétriers gascons, mais san» préciser de date; il se pourrait donc, à la rigueur, que le fait se soit produit plus tard, apr^s 1501, puisque l'évacuation définitive du Milanais ne date guère que de 1525. Soit dit en passant, le Castiglione ne parle pas en n témoin oculaire», comme on l'a prétendu; il se borne à écrire à son neveu io ni ricordo, je vous le rappelle, dans le sens de ne l'oubliez pan; c'est une façon d'inrâsler, d'accentuer une proposition. Mais que dit son récit? que « fignorance et l'incurie de certaines gens, lesquels, faute de connaître le talent,

< . S'il en est ainsi, le dessin de ta bibliothèque de Hunicli, si heureusement découvert par M. Courajod, pourrait être on des projets pour l'achèvement ultérieur du monument.

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la tiennent en nulle eaiime, ont laissé tomber en ruines le cheval de Milan », assertion confirmée d'ailleurs par le duc de Ferrare, écrivant que a ledit modèle se délabre tous les jours, faute de soins >. Par ces mots u de certaines gens, de alcuni », Sabba veut-il désigner les Français? Sans aucun doute; dans un autre Bicordo', parlant du sac de Pavie par nos troupes, il se sert d'expressions à peu près idenlitjues. Au fond et malgré ses réticences, Sabba ne nous aime guère ' ; il est trop bon patriote pour nous pardonner nos conquêtes ; nous sommes donc à l'aise pour discuter, sans lui faire injure, l'impartialité de ses souvenirs politiques. Dans cette période de vingt-cinq ans oii le Milanais passe de mains en mains, tour à tour repris et perdu par les Français, par ie More, par l'Empereur et par les Italiens, comment déterminer à coup sûr les responsabilités de chacun ? En ce qui nous concerne, le cardinal de Rouen gouverneur de Milan, dont parlait tout k l'heure le duc de Ferrare, était alors Georges d'Amboise, et le nom seul de cet illustre amateur, de ce protecteur iulelligent et passionné des arts, suOit pour nous défendre conlre les rancunes patriotiques de Castiglione et ses accusations « d'ignorance et d'incurie ».

Hais à quoi bon chercher si loin la vérité quand on l'a sous la main 7 Nous savons que le cheval était « de dimension colossale », qu'il représentait l'animal dans une alture vé/témente et haletant, vehementer t'/icitati et anhelanli» ', qu'il était modelé en terre et dressé sur une place publique. Or un groupe de terre fragile, de cette dimension et dans cette attitude, exposé aux ravages de la pluie et du soleil, n'en a pas pour bien longtemps quand il commence à se dégrader. Le chef-d'œuvre de Léonard, déjà bien compromis en 1501, était donc perdu sans retour. Alors peut-être quelques soldais avinés ont pu tirer sur ce colosse en ruines et l'achever. Quels étaient ces soldats? Français, Allemands, Espa^ gnols, Suisses ou même Italiens, qu'importe? Eu cas pareil, chaque parti a bien soin de se renvoyer la balle. Nos ennemis n'ont pas manqué de nous imputer cet outrage in extremis, de l'exploiter contre nous, de le grossir outre mesure et, trente ou quarante ans plus tard, Sabba se rappelant ce que lui-même avait entendu dire lorsqu'il était encore à Rhodes, ou à Rome, en tout cas fort loin de Milan, le répète à son neveu comme un souvenir douloureux des mauvais jours.

EDHOND BONNAPFÉ.

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