‹ Gazette des beaux-artsChapitre 126 sur 148 · REVUE MUSICALE · texte numérisé non relu

REVUE MUSICALE

soDDel, la science technique, devoir commun. Là est contenue toute U loi; hors de là, il n'y a rien, rien, rien, et la mode et la critique n'y chaogeroDt quoi que ce soit, n

Nous voulons aujourd'hui nous tenir dans les géoérnliiés, et, pour cette fois, nous ne nous occuperons que de la musique dramatique, ou, pour mieux dire, de la musique au thé&tre.

Le moment est propice à la critique; nulle part plus qu'au théfttre n'ap- . paraît le néant des théories actuelles en matière de composition, u On a pris la f&cheusa habitude de croire que là où il y a des sons musicaux, il y a nécessairement de la musique. Autant vaudrait dire qu'il y a littérature partout où l'on bavarde, peinture partout où l'on barbouille. » Cette judicieuse observatioD de M. Saint-Saëos trouve son application dans divers opéras modernes que je croîs inutile de nommer; le lecteur fera facilement appel à ses souvenirs personnels.

Les compositeurs, égarés par des tendances de facture qui sont en coniradiction formelle avec la nécessité de l'action thé&trale, gaspillent leur talent en pure perte. Le public se refuse à les suivre; il tient aux traditions, non par routine, mais parce qu'elles ont pour elles la sanction constante du suc* ces. On ne fait rien de bon en dehors d'elles; l'événement l'a prouvé. En Allemagne même, le grand réformateur de la musique n'a pu implanter Bolidément aa théâtre que celles de ses œuvres qui sont conçues dans les données anciennes.

Détracteur du système en vigueur, nous ne prétendons nullement faire l'apol(^ie des systèmes d'autrefois; nous croyons nous âlre assez clairement exprimé à ce sujet. Mais autre chose est de recommander le respect de traditions qui n'entravent en rien la liberté du compositeur, ou d'imposer uns façon d'écrire qui renferme sa pensée dans des bornes iofranchissables. En parlant de tradition, nous entendons ne nous occuper que des traditions de mise enidne musicale, et non de l'essence même de la composition.

Pénétrés de l'idée que la musique de théâtre est soumise aux mêmes su]é> tiona de facture que l'art dramatique, les anciens n'hésitaient pas à adopter certaines divisions déterminées âl'avance et qui répondent exactement àdea divisions analogues que l'évolution d'une pièce de théâtre amène presque toujours dans la situation des personnages en scène. Loin d'enchaîner le développement de la pensée, ces divisions l'astreignent à prendre une forme précise, à avoir un commencement et uue fin, à se résumer en un tout «ipressif pour constituer uue entité artistique pouvant être détachée de l'oeuvre mère sans perdre beaucoup de sa valeur. Les compositeurs modernes se refusent flèrement à jeter leurs inspirations dans ces moules de convention. On perdrait son temps ii vouloir leur démontrer que la qualité d'une liqueur ne dépend pas de la forme du vose.

Et cependant les cantabile d'autrefois et les morceaux concertants â deux ou plusieurs voix, outre qu'il sont le privilège de charmer l'oreille quand ils sont convenablement exécutés, satisfont aux règles primordiales de cet art pour

lequel od affecte ua respecL profond. Pour écrire convenablement un qu&tnor vocal, il faut Être capable de tracer un dessin mélodique approprié au seniiment de chacun des personnages en scène, en tenant compte du caractère de l'instrument vocal qui lui est attribué, de juxtaposer ces dessina de telle sorte qu'ilssefassenl valoir l'un l'autre, et enfin de gronper le tout dans une harmonie irréprochable. Le dessin, la couleur et la composition, c'està-dire les trois facteurs de l'art, concourent donc à la création d'un morceau de ce genre. Que faut-il de plus pour tenter un musicien de talent?

Le moule ancien, italien, si l'on veut, ne mérite pas les sarcasmes dont l'accable la jeune école; il n'a jamais entravé l'essor des musiciens inspirés, pas plus que le cadre ne fait du tort à la peinture qu'on y renferme. Le reproche qu'on lui adresse de paralyser le développement instrumental et harmonique n'est pas mieux fondé; la preuve n'est pas â faire ; les maîtres l'ont faite dans leurs meilleures pages, depuis Mozart et Rossioi jusqu'à Verdi, depuis Meyerbeer jusqu'à Georges Bizet.

La mort prématurée du musicien savant et inspiré qui a écrit Carmen est une perte irréparable pour l'art français. Il avait une mission considérable à remplir, celle de réconcilier le présent avec le passé, de marier l'art des lignes à la science des couleurs et d'assigner à chacun de ces éléments la part qui lui revient dans un drame lyrique. Bizet n'a jamais eu l'idée de renier la poétique de ses devanciers; il aspira seulement à la rajeunir en l'enrichissant de toutes les conquêtes de la science moderne. S'il a respecté les divisions fondamentales de l'opéra, c'est qu'il avait compris qu'elles sont rationnelles et indispensables. 11 ne s'insultait pas contre une convention dont l'utilité lui était démuntrée, comprenant bien que la logique l'eût à jamais écarté du théâtre, qui repose tout entier sur un assemblage de conventions. L'auteur de Carmen n'est pas Italien cependant; Allemand, il ne l'est pas davantage; c'est une nature d'artiste éminemment française. Musicien de naissance et d'éducation, il n'écrit jamais sans avoir quelque chose à dire; la forme, chez lui, est toujours l'esclave de l'idée et on ne le prend pas à parer celle-ci hors de propos, au risque de l'étouffer sous les fleurs : il sait s'arrêter à temps. Comme technique, il ne relève de personne; la langue qu'il parle est relie de son temps, une langue généreuse, abondante, dont il sait user avec modération, alors que tant d'autres s'en grisent. Quel exemple pour les musiciens français, ses contemporains 1

Mais hélas I que servent les exemples? Nous sommes sur le terrain de l'art, stérile aux uns, fécond pour les autres. Ce sol, de tout temps fouillé et cependant inépuisable, ne récompense pas toujours le labeur; il réserve ses fruits à quelques prédestinés, et ceux-là, la mort jalouse les enlève trop souvent avant que la moisson soit accomplie. Georges Bizet a rejoint dans la tombe Hérold, tombé comme lui à la fleur de l'âge, pour le plus grand deuil de la musique française.

ALFSen DE LOSTALOT,

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