REVUE MUSICALE. S
Meyerbeer ou de Hendeissoha, de Verdi ou de W^er, je l'accepte sans la chicaner, tout en conservant ma légitime prédilection pour ceux de ces maîtres dont le sentiment et la forme répondent davantage aux besoins de mon cœur et de mon esprit, ce qui est purement aiïaire de sympathie personnelle et ne préjuge en aucune sorte la question de valeur réelle chez les autres. »
Ainsi parlait dernièrement un musicien dont l'autorité ne sera contestée par personne, car, de tous les compositeurs français vivants, c'est celui qui a le plus contribué par ses œuvres à jeter un vif éclat sur la musique de notre pays '. L'auteur illustre de Fautt et de Philémon ei Baucis me permettra de me placer sous son patronage, au moment où la Gazette des Beaux-Arts, abordant pour la première fois la critique musicale, me fait l'honneur de me confier l'étude d'une section des beaux-arts dont l'importance s'accrott tous les jours, et qui tient une place considérable dans l'atientian publique. En me recommandant de M. Gounod, je n'ai d'autre ambition que d'abriter derrière l'autorité d'un maître une opinion personnelle qui semble en désaccord avec les idées professées par la plupart des compositeurs et soutenues par certains critiques. La cordiale entente des artistes et de leurs juges peut s'expliquer, d'ailleurs par ce fait que dans beaucoup de journaux la critique est aux mains des compositeurs. On ne peut raisonnablement demander à dea hommes de condamner dans leurs écrits la méthode qu'ils mettent en pratique dans leurs œuvres.
Ainsi il est permis d'admirer tous les chefs-d'œuvre de l'art, sans s'inquiéter ni de leur provenance ni de leur système esthétique I A dire vrai, je n'avais pas attendu cette licence pour manifester mon penchant vers toutes les belles manifestations de l'art musical : c'eiït été meutir à des impressions vivement ressenties. Les théories, si belles qu'elles soient, ne tiennent pas contre l'émotion, et je ne me suis jamais senti le courage de condamner en l'honneur de la rhétorique une œuvre qui m'avait remué le cœur.
Cet éclectisme du goitt, cette ambition de chercher le bien partout et de le prendre partout où on le trouve, ne surprendra pas les lecteurs de la Ga~ retfe. Iln'estpasdansles habitudes de ta maison d'immoler celui-ci à celui-là; ou y parle avec un égal respect de tous les maîtres et jamais aucun de nous ne s'avisa de trouver étrange que l'art ait eu sa physionomie propre sous chaque latitude.
Les esthéticiens modernes de la musique ne l'entendent pas ainsi ; ils ont découvert la formule vraie, la seule : en dehors de celte formule, point d'art musical. Et, eu vérité, cette découverte simplifie énormément tes choses; quand une œi;vre a passé sous la toise, elle est jugée ; elle a ou elle n'a pas la taille. Quel bonheur pour la critique d'être enfin dotée d'un critérium infaillible I Quel plus grand bonheur encore pour les musiciens, mis d'emblée sur la bonne piste et protégés contre eux-mêmes, contre leurs propres inspirations qui risquaient de tes dévoyer t
Le public n'a qu'à se bien tenir, M. Gounod le lui fait clairement entendre : a Qu'on ne vienne plus parler des chefs-d'œuvre d'hier, cela ne
1. Ch. ûouBod, prébce de* Soiréu pmtiman, 10* unéej un vol.; chei Dentu.
compte plus; noua avons changé tout cela, et a nous faîaoot aialnt«naat la ■ médecine d'une méthode toute nouvelle ■• 11 n'est plus permis d'&lre ému spontanément, simplement, naturellement; il faut être ému systématiquement; OD ne doit plus rire ni pleurer sans l'agrément du syatàme; il faut vivre, souffrir et mourir selon les règles du système, tout comme les malades des médecins de Molière. »
Chose Biaguliërel Au moment même où l'auteur de Faust s'élevait avec autant de force que de raison contre les tendances de l'école moderne, ud musicien, également hors ligne, et, considéré lui-même comme un des chefs de cette école, prenait la parole pour coodamoer à son tour la législstioa à laquelle ou prétend assujétir les compositeurs : u 11 est il remarquer, disait deroiërement M. Saiot-Saëns', un fait absolument nouveau : à notre époque, on demande avant tout aux musiciens d'afBcher des convictions. On tétait borné à leur demander, jusqu'ici, d'avoir du taleat,
N Pourquoi, d'ailleurs, leur demander plus? L'artiste sans conviction n'est pas UD artiste : il descend au r&le de fournisseur. Il peut avoir d'éphémères Buccëa; sa place n'est pas marquée dans l'histoire de l'Art. Et cependant, si l'on en croyait certains esthéticiens, l'artiste convaincu n'aurait jamais existé avant noire époque : on le reconnaîtrait h ce signe que ses ouvrages D'ont aucun succès, b
L'idée de conviction exclut absolument celle de loi imposée ; on subit parfois une contrainte, mais on n'y apporte aucime conviction. L'artiste, dont l'iaspiratioD est condamnée à se produire sous une forme que sa nature réprouve, voit son talent se consumer en efforts stériles : la réglementation stricte des écoles n'a jamais servi que les médiocres, parce que, ches eux, il n'y a ni originalité ni sentiment personnel à refréner. Peut^tre l'insuccès persistant de la plupart des œuvres de théâtre qui se sont produites dans ces dernières années ne tient-il pas à d'autre cause que le manque de liberté. Ceux que nous qualifions si bénévolement a nos jeunes maîtres » valent peut-être mieux que leurs œuvres : l'ambition les tue; ils périssent étouffés sous une trop pesante armure. Berlioz et Wagner, les géants de l'art contemporain, ont fabriqué des armes it leur usage ; elles sont trop lourdes pour les épaules chétives de leurs imitateurs.
M. ;Gounod, que je suis trop heureux de pouvoir invoquer une seconde fois, a tracé en quelques lignes le seul système qui puisse conduire un artiste au plein développement de ses facultés créatrices. Ce système est U négation de tout système impératif : u L'artiste nedoit être occupé que de deux choses que la critique ne saurait ni lui donner, s'il ne les possède pas, ni lui enle* ver s'il les possède, et sur lesquelles ont toujours reposé et reposeront toui jours les œuvres maîtresses en fait d'art : i° obéir fidèlement au]( dictées dfi la sensibilité ; 2° acquérir, par une élude assidue et patiente, un savoir technique. Le sentiment, domaine intime des impressions personnelles et siègç de l'individualité; le savoir technique, posseasioD du langage spécial ^ l'sid? duquel nous exprimons les impressions ressenties. Le sentiment, droit per-
1. CamilU Saint-SMtu : CauHrie «or le ptué, la préieot st raTeoîr de U mnilqne. (Séuce <]e l'lnit)tu( dii 3S octobr» 1884.)