‹ Gazette des beaux-artsChapitre 20 sur 148 · JULES LAFORGUE · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE

I. Les admirables éludes ii la mine de plomb que nona reproduitoos ici ont été laites pour le dernier tableau de H. Uenzel, te Marché aux herbe» de Vérone, œam que l'artiste a terminée tout récemment et qu'il Tient d'exposer cbec an marchand de Berlin. Nous avons fait graver par H. Dujaidin trois des pins beaux deesina. Le ^emps nous a manqué pour faire paralire avec cet article la planche hors texte qui les reproduit ; nos lecteurs la trouveront dans le prochain nuro^. Nous rappelons en mfima temps la remarquable élude que notre regretté collaborateur Duranty a consacrée ici môme à H. Hentel [GazetU de» Beanx-ArU, t. XXI, S* période, p. S01J.

'ITALIE lient ses promesses d'autrefois; elle avait dit, il y a vingt ans, dans un élan d'orgueil qui pouvait alors sembler présomptueux : Jtalia fara da le; elle a tenu parole. Politiquement, le programme est rempli; on a profité du malheur de voisins à qui l'on devait tout pour conquérir, sans coup férir ni surtout recevoir, le plus beau fleuron de la couronne nationale.

Sur le terrain du développement industriel il reste beaucoup à faire, mais ce qui a été fait est considérable, nous le reconnaissons bautement, & ta louange de la jeune nation et sans on éprouver aucun sentiment de jalousie.

L'exposition de Turin témoigne, en effet, d'une activité surprenante et de progrès considérables, si l'on lient compte de lajeunesse du royaume d'Italie. On y travaille beaucoup et avec fruit. Avant de jeter un coup d'œil sur les diCTérentes sections qui intéressent particulièrement les lecteui-s de la Gazette de» Beaux-Art», nous demandons à dire un mot de l'Exposition elle-même. Le site est charmant; on a aménagé avec goût de vastes jardins qui s'étendent le long de la rive gauche du P6, c'est-à-dire dans l'intérieur même de la ville. Les bâtiments, bien compris et d'un excellent effet décoratif, ne demandent cependant pas une description spéciale : ce sont des bâtiments d'exposition et les spécimens de ce genre d'archilecture ne varient guère; toute notion de pays s'efface quand on erre dans leur dédale, et, n'était le langage que parlent tes étiquettes, on se croirait aussi bien & Amsterdam, à Paris ou & Munich. Nous ferons une

exception en favear de la salle de concert, immense rotonde très bardïment construite et d'un aspect imposant & l'intérieur. Il n'y a ni loges ni galeries, rien qu'un immense parterre; l'estrade des musiciens est « disposée à recevoir 500 exécuteurê d , s'il faut en croire la version française d'un guide gratuit rép&ndu à profusion non seulement à Turin, mais sur les banquettes de tous les chemins de fer d'Italie.

L'exhibition des objets exposés ne laisse rien à désirer sous le rapport de la méthode et de la clarté; les divisions rappellent, à peu de choses près, celles que nous avions adoptées au Champ de Mars en 1878. Les innovations sont dans les détails. Et puis, on s'est fort préoccupé de venir en aide au public. Ainsi, pour permettre aux hmilles de retrouver leurs membres épars, on a imaginé un moyen assez original. De distance en distance, de grands tableaux d'ardoise, disposés en diptyque, sont accrochés aux murs : on y inscrit à ta craie, sur le volet de droite, les demandes, sur celui de gauche, les réponses : « Yienï rulla Gailerta del lavoro, écrit M"' Maria S... — T'aspetto nella gran birrarïa », a répondu l'intéressé, qui préfère un lieu moins sévère et plus rafraîchissant. Jamais d'inconvenances sur ces tableaux ; on les a pris au sérieux et ils rendent de réels services.

La Gailerta del lavoro est une traduction italienne de notre Galerie du ti'avail imaginée à Paris en 1878; les métiers italiens y font tapage et le public s'y renouvelle sans cesse. Le caractère international de la section d'électricité a permis à quelques industriels étrangers de se glisser dans le sanctuaire ; nous avons retrouvé là, non sans plaisir, certaines individualités parisiennes bien connues, dont le petit métier se rattache à l'électricité par un fil qui romprait facilement, si l'on n'y mettait de la complaisance : pianos mécaniques, machines à coudre et autres tour* mis en mouvement par le fluide.

La plus grande curiosité de l'exposition nous ramène à ce qui devrait être notre sujet exclusif, à l'art ; nous voulons parier de cette reconsUtutioD d'une bourgade du xv° siècle, avec ses habitants et ses industries, abrités sous la protection d'un château fort de l'époque, reconstitution fort réussie, dont on a dit grand bien et qui mérite, en effet, d'être louée sans restriction. Le château est une réédîllcation d'un monument dont les ruines se trouvaient à l'endroit même, croyons-nous. Quant aux midsons avec leurs boutiques, elles sont copiées d'après les originaux existant encore dans diverses localités du Piémont ; on les a juxtaposées avec infiniment de goût. L'auberge, avec sa devise française : « Ici on mange bien, » est un délicieux édifice; les boutiques du potier, du forgeron, de l'armurier, du marchand de parfums et d'épices donnent à tous les points

de vue l'illusion des choses et de leur époque. Ou passe upe heure charmante h. parcourir la rue unique du bourg et les salles du château, au milieu de leurs habitants, si exactement costumés qu'on les croirait détachés des peintures du temps. Les organisateurs de ce beau spectacle ont recruté avec soin leur personnel : les hommes sont de type approprié à leurs fonctions ; quant aux femmes, on ne les a pas choisies parmi les plus laides de Turin, cela va sans dire. Un pareil spectacle sufiirait à la fortune de l'Exposition, si elle n'avait d'autres attraits plus sérieux et tout aussi recommandables.

Les industries d'art fleurissent en Italie avec une vigueur incontestable. La production est multiple, variée, de bonne qualité et de prix modestes. Les Italiens peuvent faire et font tout ce que font les nations dont l'unité politique et la puissance industrielle sont de plus vieille date. Il leur manque, à un degré plus marqué, ce qui manque autre part et ce qu'ils devraient avoir plus que d'autres, s'ils étaient à la hauteur de leur passé : l'invention et le goût. D'une dextérité sans pareille, sachant manier et assouplir la matière à leur volonté, ils ont des doigts que rien ne lasse; ils exécutent les œuvres les plus ardues; ils ne savent ni en concevoir de personnelles ni respecter te sentiment de celles qu'ils empruntent à l'étranger; insuffisants comme créateurs, ils ne veulent pas, sauf dans certains cas, se résigner au rôle de copistes que, à défaut de mieux, leur adresse manuelle les rendrait particulièrement aptes à remplir.

En parcourant les salles du mobilier, de l'orfèvrerie, de la céramique et des bronzes, on est à la fois surpris et affligé de voir le méchant emploi qu'ils font de leur habileté d'artisans. C'est la tour de Babel de l'art ; tous les temps, tous les styles s'y heurtent dans une confusion inexprimable ; une sorte de folie semble s'être emparée de la matière elle-même ; toutes les lois physiques sont renversées ; les substances apparaissent comme déguisées dans ce carnaval uuiversel : ici, le marbre ou le bronze se dérobent sous des soieries et des dentelles ; là, le verre est costumé en bronze. Dans ce désordre, on distingue, de temps à autre, quelque bel objet dont la physionomie ne trompe personne ; on le reconnaît tout de suite pour l'avoir vu autre part, ici ou ailleurs, plus souvent ailleurs, car il y a ceci de remarquable que les Italiens, si riches de leur propre fonds, préfèrent emprunter des modèles à l'étranger.

Pour le meuble, leur champ d'imitation est sans limites : ils passent du moyen âge au xviii* siècle, après avoir parcouru toute l'antiquité et s'être chargés de dépouilles ornementales égyptiennes, étrusques ou pompéiennes. La note moderne se retrouve un peu partout et le moyen de la donner importe peu : un lit étrusque, par exemple, est décoré de médaillons où se jouent des scènes enfantines empruntées à des photographies à la mode. Et quelles inventions bizarresl Ainsi, la chaise longue d'une très riche chambre à coucher éyptienne (!) présente une particularité charmante que nous avons cru devoir noter, dans la pensée coupable d'en faire profiter nos ébénistes parisiens. Ce meuble ligure un sphinx allongé sur quatre pattes grêles qui forment les pieds; il est recouvert d'une peau de tigre fixée aux traverses; la queue seule de l'animal est libre; on a imagine de la rouler en trompette pour qu'elle serve à attirer à soi « cette commodité de la conversation » i Quelque chose de délicat encore, et qui paraît fort à la mode, à en juger parle nombre des répétitions : sur les montants du dossier d'une chaise au bois nu on fixe négligemment une étoflè de velours, drapée en châle ; le comble de l'habileté est d'arriver à faire croire qu'il a été jeté là par une visiteuse. I4ous recommandons enfin de grands prie-Dieu garnis de glaces où l'on petA se voir de pied en cap, de face et de profil; c'est là, il faut en convenir, une invention heureuse et qui poitera les jolies femmes à la prière.

Les industriels qui se rendent coupables de ces fautes de goût sont d'autant moins excusables qu'ils montrent en même temps de très beaux meubles, notamment dans le style Louis XV. L'adresse de leurs ouvriers à travailler le bois ne connaît pas de limites, qu'il s'agisse de sculpture ou de marqueterie ; ce qui manque, nous le répétons, c'est le sentiment de la mesure, le goût de l'arr^gement et le sens de l'appropriation à l'usage.

Les plus beaux objets d'orfèvrerie sont dans les vitrines de H. Castellani : il y a là d'admirables bijoux copiés ou renouvelés de l'antique. Autre part, même chez le joaillier de la reine, nous n'avons rien trouvé qui mérite d'attirer l'attention, sauf certains travaux de filigrane, et c'est bien peu de chose. Un service d'argenterie et des flambeaux Louis XV, exécutés pour la duchesse de Gènes, ne se recommandent ni par la légèreté du travail ni par l'élégance des profils.

Dans les travaux de mosaïque, les Italiens triomphent d'autant plus facilement qu'ils sont à peu près seuls en Europe à s'en occuper. Quant à la verrerie, on sait leur extraordinaire habileté; elle semble avoir encore progressé depuis notre Exposition uniyerselle; ce n'a pas été,

(DtHiD da l'irtiile d'iprti «on UbiMU. — BipoilUoa da Torin.) XXX. — V PBBIODB. h

mftlheureuseinent, au profit de l'art. Les produits du Tf Salviati et de la Compagnie Venezia-Murano sont des merveilles de fabrication ; on est arrivé à obtenir du verre tout ce que l'on veut. Substance protéenne, elle ne se refuse à aucune métamorphose; la voici singeant le marbre, le bronze, le bois, les pierres ou les métaux précieux ; dans tous ces avatars du verre, on oublie trop souvent une chose capitale, c'est de nous rappeler sa nature propre, et nous nous prenons à le tr&lier sans respect, oublieux nous-mêmes de cette fragilité qui est à la fois sa force et sa faiblesse. La cristallerie a été introduite, il y a peu de temps, en Ita~ lie; c'est un art dans l'enfance ; il convient de n'en pas parler pour le moment.

La céramique se montre très florissante à l'ExpositioD de Turin ; d'importants ateliers ont surgi de tous cdiés, et il semble que la nation vient de récupérer une de ses gbires d'autrefois. Les manufactures célèbres sont toutes représentées par de jeunes établissements qui, du premier coup, ont retrouvé les secrets de la fabrication. Dans cette spécialité comme dans les autres, le prt^rès s'arrête là : on sait imiter k ravir, on n'invente rien ; ou, si l'on invente, c'est moins que rien et il serait préférable de s'en tenir à l'imitation stricte. Que voit-on, en effet, à cdté de belles copies des pièces célèbres de Guhbio, de Pesaro, de Faenza, de Deruta, etc., et aussi de morceaux étrangers, français, allemands, hispanomauresques? D'horribles amalgames de styles et d'époques qui témoignent d'une extraordinaire décadence du goût et de la raison. Voici un plat où le décor est formé d'emprunts faits à Jean d'Udine, k Béraiu et à Boucher; en voïd un autre où une scène contemporaine de mœurs italiennes s'enchâsse dans un décor japonais ; le décor de celui-ci est le portrait d'un vieux monsieur en tenue de soirée, la tête surmontée du chapeau cylindrique! Si le sentiment décoratif se montre ainsi dévoyé, le sens de l'adaptation paraît aussi gravement atteint. La céramique est bonne à tout ; on en fait des mobiliers complets ; je crois même avoir aperçu une malle en faïence. Revenons à l'excellente impression que nous ont laissée les copies du passé, et restons-y.

Le bronze nous suggérerait des réflexions semblables. Industriellement, la fabrication est excellente ; on peut acheter en Italie d'excellentes copies des chefs- d'œuvi-e dont le génie de ses artistes, au xr" et au XVI* siècle, a doté jusqu'à ses moindres cités. Dans le présent, le bronze vaut ce que vaut la sculpture italienne de nos jours, il ne saurait en être autrement.

Les industriels et les commerçants italiens ont montré, à l'occasion de TEsposition de Turin, le patriotisme le plus élevé et par conséquent le plus respectable. Ils sont venus en foule, heureux et (iers de prouver au monde que le riiorgimento nacional n'est pas un vain mot : l'union leur a fait une force, la chose est évidente, incontestée ; aussi le succès de rKxpo»tîoQ cause-t-il à tous les Italiens une joie hien légitime. Dans ce concours de toutes les forces de la nation, nous r^rettons d'avoir & relever l'absence de quelques-uns des artistes les plus célèbres : la section des beaux-arts y perd sans doute beaucoup, et ce seul fait peut expliquer qu'elle ne nous ait pas semblé offrir un intérêt comparable à celui des sections voisines, où le progrès industriel s'affirme si hautement.

« Très épris de singularités et de raffinements ; curieux par delà l'outrance des virtuosités de l'invention ; doué au surplus des plus délicates aptitudes aux habiletés et aux prestesses de l'outil, et porté, par conséquent, à s'en exagérer le mérite dans le rendu de la forme ou dans l'expression de la couleur, l'art italien, dont le réveil date encore d'hier, traverse visiblement une période d'hésitalion, d'incertitude et de trouble, u Ces observations sont vraies aujourd'hui comme elles l'étaient en 1878, quand U. Paul Lefort les consigna dans la Gazette. L'art italien est entre les mains d'hommes adroits et instruits, qui, ne sachant trop quelle voie prendre, suivent les chemins frayés par d'autres dans toute l'Europe, sans regarder chez eux, sans jeter un coup d'œil sur les richesses accumulées dans leurs musées, dans leurs églises. Ayant à parler de beaucoup d'ar^ tietes inconnus ou peu connus à Paris, nous croyons utile de les comparer à certains modèles familiers à nos lecteurs : cela ne voudra pas dire que nous prétendons subordonner leurs œuvres à celles d' autrui et les ravaler au rang de copies.

Le genre noble, mythologie, histoire ou sainteté, et la peinture décorative sont à peine représentés à l'Exposition ; tout se maintient dans l'anecdote, l'épisode historique et les études de mœurs ou de sites pittoresques. Très peu de paysages et beaucoup de marines. Ce n'est pas que les grands cadres manquent; ils foisonnent au contraire, car les artistes ont une tendance marquée à amplifier leurs sujets : telle ou telle de leurs toiles gigantesques devnut avoir les dimensions d'un tableau de chevalet; ta peinture y gagnerait et le sujet n'y perdrait rien.

M. G. Ferrari a traité en grand et dans un vif sentiment du drame une Via dolorosa, bien composée et peinte avec talent ; on songe à

H. MuDkacsy et la comparaison D'est pas au désavantage de H. Ferrari. Cne SairUe Lucie de M. 0. Orazzi intéresse également par un réel mérite de mise en scène. Etait-il bien nécessaire de souligner le sujet par cette légende : Condamnata tanta Lucia al lupanare? Nous hésiterions à la traduire en français, mais « l'italien dans les mots brave l'honnéieté ». Du reste, nous ferons remarquer, en passant et pour ne pas y revenir, que les artistes italiens ne se targuent pas d'une pruderie excessive; il y paraît à beaucoup des tableaux exposés. Notre Salon, le Salon de la « Babylone moderne » aurait certainement fermé ses portes à certains d'entre eux.

Dans la Martyre rltrétienne descendue aux catacombes, de M. E. Grespî, il y a un' ressouvenir évident de {a manière de Prud'hon ; le tableau est du reste bien composé, et le regard se repose avec plaisir sur ses colorations argentines. Avec la Vita romnna sotto Claudio, M. ti. d'Agostino ne Jait certes pas penser à Couture : ses Romains de la décadence tiendraient plutôt des anciens comme les comprend H. Aima Tadema ; moins savants, moïAs bien dessinés, ils semblent, par contré, plus librement peints que ceux du peintre anglo-bollandais.

Les bons portraits sont rares, et n'accusent en rien une origine italienne. Les meilleurs portent la signature de MM. Favretto et Esposito.

L'Exposition abonde en tableaux militaires, mais la plupart sont d'une faiblesse insigne; nous ne voyons guère à signaler qu'une Charge de cavalerie à J/onff6f//o, très mouvementée, par M. deAlbertls, etlai^i';n« de bataille, iS66! de M. G. Fattori, tableau bien observé et d'une composition qui n'est pas ordinaire.

Le meilleur de l'exposition est dans les toiles de genre et dans les marines. Les tableaux de M. Favretto n'auraient à redouter le voisinage d'aucune autre peinture, ni dans son pays ni ailleurs; il a sa manière à lui, et quoiqu'il se rattache à l'école de Fortuny. cette manière vaut infiniment mieux que celle de l'école. Sa peinture, grasse et souple, est d'un coloriste distingué; elle charme par l'harmonie des tonalités beaucoup plus que par leur éclat; il dispose avec goût ses sujets et les dessine en peintre, sans petitesses d'accent, sans recherches puériles. Ses tableaux , et particulièrement Suzanne et les deux vieillards, le Bain, la Cage et Sur la Piazzetta sont, de toutes les oeuvres de l'Exposition, celles que nous avons vues et revues avec le plus de plaisir.

Chez M. Aug. Corelli, l'habileté, cette monnaie courante de l'art italien, tient du prodige, et il a plus encore, un talent très sérieux basé sur un réel savoir. Sous le titre Mia pavera Maria, il a représenté un jeune paysan de ta campagne de Rome, agenouillé et sanglotant auprès du lit

de mort de sa (ïancée, un lit de roses et de verdure : c'est uue gi'ftnde aquarelle, éclatante de fraîcheur et cependant si bien harmonisée que la gaieté des couleurs laisse subsister entière l'impression de tristesse que comporte le sujet.

Nous venons de nommer deux peintres de grand mérite, en voici un troisième. M. Caprile Vincenzo, dans un cadre plus large, montre un jeune garçon presque nu, venant de puiser de l'eau à la Fontaine de Santa-Lucia, à Naples; c'est une bonne peinture, lai^e sans négligence, de tonalité juste et plaisante; on peut regretter seulament que le peintre ail donné à la tète de son modèle un relief excessif; elle a de la tendance à abandonner les épaules qui la portent.

On regarde beaucoup l'exposition de M. Raffaelle Facciolî; c'est un bomme de talent sans doute, mais nous trouvons sa peinture un peu mince pour la grandeur des toiles, et puis le choix et l'arrangement des sujets sentent le maniéré et la prétention. Son portrait de Giacomo Leopardi nous reporte à l'époque romantique, une des stations de l'art où nous aimons le moins nous arrêter. Quant au Vicit amor patriœ, on est tout surpris de voir un tableau qui porte cette légende héroïque encombré de détails puérils soigneusement soulignés. Nous sommes dans une voiture de chemin de fer, compartiment de 1" classe ; un jeune soldat blessé repose entre les bras de sa mère éplorée; le groupe qu'ils forment est assez heureux et l'on ne demanderait pas mieux de s'apitoyer sur le sort de cette victime de la guerre, si l'œil n'était distrait par de menus détails d'ameublement et de costume. Le peintre ne nous fait grâce d'aucun ; il a même pris soin d'indiquer eu bonne place que le drame ne se passe pas dans le compartiment des fumeurs : Evietalo fumare / celte inscription émouvante se trouve au milieu du tableau sur une belle plaque de porcelaine.

Plus sévère et plus à la hauteur de son sujet, M. Ë. Pagliano trouve des accents larges et émus pour peindre Le corps de Luciano Manara, à Santa-Maria délia Scala à Milan. Signe des temps! nous retrouvons à Turin XAge de pierre que nous avions laissé au Salon de Paris ; l'ours de M. Cormon est un lion dans le tableau de M. E. da Biu, d'ailleurs peintre de talent et qui n'a certainement connu ni les projets ni l'œuvre de son confrère parisien.

Parmi les tableaux de genre que nous aimerions à voir condensés dans un cadre plus pèlit, dans l'intérêt du peintre et de l'œuvre, nous avons retenu quelques toiles de mérite : l'École buîssonnière, de M. C. Stratta ; flodietibi, crat mihi, par M. P.-G. Gilardi : une rangée de vieillards, te cierge en miun, chantant ou baillant au service funèbre d'un contem-

poraio ; aucun d'eux ne semble pénétré de la mélancolie du sujet et de lapcnsée philosophique qui lesouligne. M. G. Grosso a illustré une page de roman ; on voit, dans cette image de quinze mètres carrés environ, une jeune religieuse entraînée violemment par ses compagnes vers un cachot d'aspect sinistre : La Cellule des folles. A gauche, la supérieure, hautaine, inexorable. Point n'est besoin d'avoir lu le roman pour savoir qu'il s'agit d'une œuvre de polémique anticléricale. Et nunc et semper, dît M. P. Pajetta; — décidément les peintres italiens aiment le latin. C'est réteraelle histoire de la vertu des filles aux prises avec la pauvreté. Le Vice, sous les traits d'une vieille femme, s'éloigne sournoisement en regardant du coin de l'œil l'efTet que va produire un billet de banque jeté aux pieds d'une malheureuse ouvrière. Le peintre ne se prononce pas; nous sommes ltl>res de croire au triomphe ûnal de la vertu. M. Irollî n'expose que de grandes esquisses, Amour et Devoir, la Madeleine d' aujourd'hui; elles laissent beaucoup à désirer sous le rapport du goût, mais on ne peut s'empêcher de reconnaître la prestesse et la largeur de l'exécution.

Citons enfin MM. A. Ferragutti, C. Tallone, Volpe et M. Lazzaro Pasîni ; le succès de ce dernier est des plus vifs ; il a représenté une scène mortuaire chez de pauvres gens, avec un soin, une minutie incroyable. C'est de la peinture en trompe-l'œil : les visiteurs de l'Exposition crient au chef-d'œuvre.

H. Pasini (Alberto), qu'il ne faudrait pas confondre avec le précédent, est presque un des nôtres î il a chez nous une telle notoriété qu'il est superflu de rappeler la nature exquise de son talent. Son œuvre fait honneur k l'Exposition de Turin, où l'on sent du reste son influence à chaque pas. Ce ne sont de tous côtés que vues d'Orient ou d'Italie, de Venise surtout, traitées dans sa manière brillante, et beaucoup portent la marque d'un mérite très distingué. Dans ces notes rapidement prises, je n'ai pas la prétention de donner une idée complète de l'Exposition des peintres italiens, ni de rendre à chacun la justice qui lui est due ; MM. L. Bazzaro, Santoro Rubens, A Reccaria, G. Boggiani, H. dell'Orto m'ont semblé particulièrement habiles dans ce genre de peinture où la palette semble faite de pierres précieuses ; ceux que j'oublie voudront bien me pardonner. A vrai dire, si cet art comporte une grande dextérité de doigts, toujours amusante à observer, il nous éloigne tellement de la vérité naturelle des choses que le sentiment du spectateur se tient dans la curiosité pure. On ne saurait attendre d'un kaléidoscope des émotions bien vives.

Cependant certains de ces habiles artistes ont d'autres ambitions que

d'enluminer de piltoresques images; M. N. Gannicci, par exemple, avec ses SemaiUei en Toscane, ne se contente pas de l'éclat de sa couleur; il cherche le sentiment, et, par un singulier hasard, c'est aux Anglais qu'il va redemander son idéal, cette grandeur sereine de l'art italien au x7" siècle que l'on s'est eiïorcé d'acclimater sur les bords de la Tamise. Un autre artiste également distingué, M. Ad. Tommasi, nous semhie à à la fois impressionné par les Anglais et par notre Jules Breton.

Dans celte liste de peintres, il serait injuste de ne pas comprendre encore MM. Cammarano, Carcano, Ciardi, très intéressants à des titres et dans des genres différents ; enfin, pour terminer, un mariniste de première force, au faire large et puissant, très habile metteur en scène, H. Pompeo Mariani.

En somme, il y a beaucoup de talent dépensé, un peu à tort et & travers, dans la section de peinture, et cependant l'Exposition ne donne pas la mesure de l'art contemporain en Italie; pour se prononcer, il faudrait encore avoir sous les yeux les Ijibleaux de MM. de Nittis, Morelli, Boldini, Hicheiti, Induno,..; l'abstention de ces artistes de grand mérite et d'autres, dont le nom ne nous vient pas sous la plume, est très regrettable : tes Italiens ne seront pas seuls à la déplorer.

Nous avons peu de chose à dire de la sculpture. Peut-être est-il permis d'espérer une renaissance prochaine de cet art en Italie ; l'ensemble de l'Exposition témoigne d'efforts sérieux, et l'on parait comprendre enfin le respect dû à la statuaire. Il y a encore beaucoup trop de ces ouvrages de commerce où des travaux de bijouterie masquent, sans la cacher, l'insuffisance des formes et la pauvreté des sujets ; mais, à côté, l'on voit avec plaisir de belles académies et quelques groupes dignes du marbre.

Nous ne parlerons pas des sujets, petits et grands, qui témoignent seulement de l'habileté des praticiens ; à quoi bon relever tes innombrables motifs à parapluie — des parapluies en marbre I — ou les nudités qui survent de supports à des imitations d'étoHes 7 Occupons-nous des œuvres d'art.

Les statues que nous allons citer se tiendraient fort bien dans nos expositions firançAÎses de sculpture, dont la supètùoritè est partout reconnue : I^ Pharisien, de M. Andréoni, que la parole du Christ a rendu indécis au moment ofi il s'apprêtait à jeter la première pierre; un Ovide de H. K. Ferrari ; Ad bestias, de M. E. Franceschi, martyr sans conviction, mais excellente figure de vieillard hébété par la terreur ; Juive, de H. D. Galandra; Le Général Medici, de M. G. Moateverde; Lucrèce, à demi couchée et repliée sur elle-même au moment où elle va se frapper

d'un poignard, par M. G. Ginotti, beau morceau de marbre d'ua travùl accompli ; Anarréon meurt! de M. E. Mancini, figure assise du poète au moment où il passe, sans transition, de l'ivresse à la mort.' Puis, dans les sujets familiers : une excellente figure de Saltimbanque, par M. G. Gasbarra, et un petit Baigneur frileux de M. Marsilî : cet artiste s'inspire de son compatriote, M. Gemito, dont le talent remarquable eût pu fournir un appoint considérable à l'Exposition.

Les groupes sont rares, au moins les bons; nous avons noté parmi ceux-ci la Dernière heure de Mixsolongki, par H. B. Civilettî; V Inondation à Venise, de M. G. Norfîni. Le désastre d'Ischia a beaucoup occupé les sculpteurs italiens; aucun ne s'est élevé à la hauteur du drame. On regarde beaucoup une statue du roi en costume de ville, debout sur les ruines de Casamicciola, par M. A. d'Orsî; mais le moyen d'ôtre ému par la silhouette d'une redingote et d'un chapeau à haute forme!

Le triomphateur de l'exposition de sculpture est M, D. Sarli. Sous le titre Esclavage, il exhibe, au milieu d'une des galeries consacrées à la peinture. la plus importante peut^tre, un groupe colossal devant lequel la foule s'arrêteavecémotion. C'est une illustration en plâtre de VOncle Tom, destinée sans doute à quelque musée Tussaud ou Grévin, et qui pour produire tout son elTet, aura besoin du secours de la peinture. Sur une sorle d'estrade en pierre, un fauteuil de canne ou tréne le cruel planleur ; la face convulsée par un ignoble sourire, les lunettes mal assujetties, il contemple sa victime, une jeune esclave attachée, suspendue presque par la tête à un pilori. A droite, le bourreau, tenant en main le fouet dont il vient de frapper les premiers coups ; il se retourne vers son maître pour le consulterdu regard; à gauche, un second nègre contenant à grand'peine deux molosses altérés du sang frais qui dégoutte des bras et de la poitrine de la suppliciée. Tout ceci grandeur de nature, dans les conditions d'espace et de liberté qu'aurait le fait réel ; on comprend l'émotion du public ; on comprend moins le sculpteur, et son habileté même le fait paraître plus coupable dans cet outrage infligé au grand art de la statuaire. Le jury des beaux-arts a été mal avisé de réserver en quelque sorte une place d'honneur k un ouvrage de cette nature. Dans notre pays, qui n'a vu naître niDonatelto ni Michel-Ange, les portes du Salon ne se fussent certainement pas ouvertes devant tEsclaéage de M. Diego Sarti.

ALFRED OE LOSTALOT.

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