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EXPOSITION DE MENZEL A LA. NATIONAL-GALERIE

de faces, d'épaules, de costumes de gala. On voit là un Bismarck penché, auK yeus noyés dans l'avenir sous leurs sourcils diplomatiques, la main sur la poitrine, dans une attitude presque extatique. Menzel a montré, daas beaucoup de ces croquis, la franchise parfois cruelle de son observation.

Plus loin, nous voyons une série de croquis au pastel (1851-53) cherchés et fouillés pour l'étude du moment, souvenirs vus et conquis sur la banalité de tous les jours : bourgeois se carrant en leurs sièges, gens à sous-pied de Gavarai ou à manches trop longues d'Henri Monnier, reotptÎNsant des habits bien à eux, des Perrichon en panamas, une dame lisant à la lampe, des buveurs, des voyageurs dans une troisième classe de chemin de fer, un gros couple vu de dos écoutant à son aise la symphonie en ré majeur de Beethoven, des masques émergeant du noir, accusés dans la charpente de leur grimace, comme leurs mains dans le noueux de leurs doigts, tracés d'un écrasement de pastel brique; tout cela fort, presque violent, uniquement préoccupé de sincérité, de bonhomie et d'accent.

Nous trouvons un autre aspect de la manière du maître dans les esquisses à l'huile, sur petits panneaux, pour les toiles : Frédéric en voyage, Bonsoir, messieurs l Rencontre de Blûcher et Wellington, Hommage de la Silénie, et pour les trois grands tableaux de la National- Galerie : Frédéric tenant Utble à Sans-Soucî, Concert de flûte de Frédéric et Cyclopes modernes (la Forge, exposée à Paris en 1878).

Quelques essais d'eau-forte, menus paysages sèchement griffonnés et tëles tracées d'une pointe fme, sont à noter ; de même quelques curieux ' travaux au canif égratignaot des blancs sur une pierre saucée de noir, toujours d'une irréprochable et luisante netteté.

Ici ce sont de minutieuses études, à la franche mine de plomb, faites au Trésor de Potsdam : verres de bière, ameublements, plafonds, perspectives miroitantes de parquets, cheminées, moulures, candélabres, lustres, un soufQet, des souliers et des paniers Louis XV à fleurs, des uniformes, des mouvements de tricorne sur une tête de modèle, les complications d'une sabretache, d'un vieux tambour, des broderies d'habits de cour, des ordres, des crachats, etc.

Là, ce sont des portraits, croquades à main levée, comme on en voit et vend beaucoup de Menzel dans les loteries, et qu'il dessine, dit-on, des deux mains en même temps, avec ces gros crayons de charpentier devenus à la mode dans les ateliers de Berlin. Cest toujours la même force, mus plus fruste et sans recherche de facture.

J'arrive à la nouveauté, à l'étonnement de cette exposition : une qua-

rantaiae d'aquarelles format de la Gazette, mettant en scène, sauf quatre ou cinq et sous le titre Ô^ Album d'enfant, des coins du Jardio zoologique de Berlin : aquarelles exécutées par Meozel pour son neveu et que la National-Galerie est, fort heureusement, sur le point d'acquérir, pour racheter quelques-uns de ses péchés antérieurs. Ces aquarelles sont très nourries de gouache, un peu surchargées, parfois même d'une solidité massive dans les salissures des repentirs et des obstinations d'un pinceau plus entêté à la poursuite de la réalité que lamiliarisé avec les claires délicatesses de l'eau. Tous ces sujets sont toujours ahordés par le cAté le plus vrai, fût-il le plus étrange dans le cadre, comme si l'artiste n'avait jamais respiré ce préjugé devenu une seconde naliu^, le choix du point de vue, ce pivot sur lequel a tourné l'art occidental et qui commence à. être battu en brèche par l'invasion des albums japonais.

Nous mettrons d'abord à part dans la collection, comme format, sujet et fini d'exécution, quatre morceaux particulièrement remarquables. Dans l'un, Menzel nous fait sentir l'intimité d'une pelouse close devant un perron, le calme de l'aprës-midî, le vent tiède soulevant les linges que des femmes font sécher, des gamins, un chien jouant ensemble et se roulant. C'est une merveille de rendu saisissant, dans toute son impression fugitive : on ne peut rien imaginer de plus extraordinaire que le mouvement tordu de ce dernier groupe ; la vie ainsi exprimée des trois gamins emmêlés semble hors des prises du dessin. Le second n'est pas moins surprenant. Dans l'obscurité de la nuit apparaît le coin en hauteur d'une maison, la fenêtre du second en fôte avec un couple en toilette, accoudé, respirant le frais, la porte du rez-de-chaussée laissant deviner, dans son carré d'un demi-pouce piqué de taches dansantes, des gens entrant, buvant, remuant aux lumières, fourmillement inouï de vie microscopique. Un troisième nous montre un jardin de café d'été, deux dames attablées à l'écart attirant avec une brioche un jeune faon qui n'ose et se ramasse dans une gracieuse et hésitante attitude. Enfin un paysage nous montre, comme opposition, ht souplesse infinie du talent de Menzel. Des chaumières, des jardinets entourés de baies s'étagent en cascades irréguliëres sur un terrain inégal; çà et là, de minuscules figures ; comme rideau de fond, une montagne d'où s'arrachent, dans une ondée de lumière après la pluie, de lourdes vapeurs.

Quant à la ménagerie elle-même, c'est tout un monde où l'artiste a répandu l'intensité de sa verve. Des paons, la nuit, étages lourdement sur une cime d'arbre ; — un coin de basse-cour au terrain richement et grassement rendu, un jeune veau se vautrant dans l'herbe, des poules s'échappant par une barrière vers un bout de pré ensoleillé ; — des ca-

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nurtis s'ébftttant, s' éclaboussant ; — des aras bleus et criards, l'un surt tout, du plus beau rose tendre, posé sur son perchoir de luxe.ébouriflansa gorge que gratto un doigt de femme dont le bras nu, serré d'un bracelet, sort de la marge de i'aquarelle; — des paons blancs, des coqs buppés, un dindon opulent; — deux cygnes, le xfumato crémeux du plumage obtenu, non avec des empâtements de gouache, mais avec des traînées de grattoir et des mouillures d'épongé i — des cerfs nostalgiques sous les regards de familles endimanchées qui les contemplent à travers la grille ; — des pigeons pattus et gavés, heureux et roucoulants sur un bout de toiture : — de merveilleux et furtifs petits poissons rouges; ^ un superbe bison noir à l'œil stupide, donnant des cornes dans un mouvant buisson de bambous obstruant la page en hauteur ; — puis encore, des coqs de luxe détaillés à souhait pour le plaisir des connaisseurs ; — des Japonaises jetant du grain à des faisans qui picorent en rond et font valoir les mouvements de leurs riches cols striés d'or changeant -, — une maigre chevrette blanche tirant sur sa chaîne, intriguée par un cheval de bois oublié près d'elle ; — des ours aux yeux bonasses qui semblent supplier au fond de leur fosse ; — une autruche au cou pelé s'avançant dans le déhanchement do ses deux flancs en coffre et le ridicule balancement qui n'appartient qu'à elle. — Le caractère particulier de toutes ces bétes est écrit avec une profondeur d'intuition dont on ne pourrait citer d'égale. Menzel, avec son flair d'humoriste, qui a si rarement peint un nu, un beau visage féminin, par cetteseule raison que les beaux visages sont partout rares, qui dédaigne l'enfant, Henzel a, dans toute celte ménagerie, discrètement d'ailleurs et par la seule intensité naïve de l'étude sur le vif, compris et donné t'àme passive, résignée des bétes.

Tels sont, en quelques mois, les traits principaux de cette exposition prodigieusement instructive. Un œil de myope, parfaitement sain et sobre, voyant la vie ni tendre ni émue, mais de tout temps entêté à la donner telle qu'il la sent, patiemment, par simple honnêteté, sans fracas pontifiant ; un œil ironique, retranché dans sa misanthropie derrière ses lunettes, illuminant un masque renfrogné sous un front extraordinaire ; un œil disposant de deux mains rompues k tout ce que le métier de dessinateur peut accumuler à plaisir de difiïcultés, exercées par l'effort de toute une vie de Prussien aussi opiniâtre que de sens rassis, et finalement assez absolument savantes pour se payer la probité sans détours et pour ne reculer devant aucun des problèmes de la vie coudoyée et vécue; un œil d'une pénétration redoutable, d'une autorité irrésistible, d'une clairvoyance aiguë ; tel nous apparaît dans sa dominante géniale la ligure

(IMnlo Ml cnjon d'Ad. Haaial.)

Sh GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

du plus grand peintre de l'Allemagne. On comprend sans peine, en parcourant cette exposition, où pourtant ne figurent pas de peintures, que Henzel exerce un si grand ascendant sur les artistes ses compatriotes qu'il esit en train d'arracher aux fadeurs du gemûth pour les jeter dans l'étude des réalités fortifiantes '.

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