‹ Gazette des beaux-artsChapitre 38 sur 148 · Gazelle dei Beaux-Aru, I' période, L XXIX, p. ilO et &t · texte numérisé non relu

Gazelle dei Beaux-Aru, I' période, L XXIX, p. ilO et &t

H. Belëze; si, comme il est probable, on l'a roainteau à la baoteur de la science, les familles doivent y lire que les choses ont bien changé depuis trente ans. Aujourd'hui, il n'est même pas besoin d'avoir du talent pour exercer fructueusement la profession d'artiste ; c'est la plus lucrative et ta plus honorée des carrières libérales; fortune et hoDoeurs s'abattent sur qui la pratique avec adresse, au sortir même de l'école, à l'âge où le commun des mortels, hoounes de science, littérateurs ou avocats, en est encore h se demander si l'étude porte des fruits et quand vient le moment de la cueillette.

M, Bracquemond est contemporain de la première édition du dictionnaire de M. Belèze ; il n'a pas eu besoin de le feuilleter pour être promptement renseigné sur les ressources que pouvait offrir la carrière de graveur ; elles étaient nulles, absolument nulles, à l'époque où il fit emplette de son premier cuivre. L'heure de l'eau-forte n'était pas encore sonnée, et il devait se passer quinze ans au moins avant que cette aimable façon de graver reprît faveur auprès du public et des éditeurs. Peut-être nous est-il permis de rappeler en passant que la Gazette des Beaux-Arts a contribué pour beaucoup à la renaissance d'un art dont tout le monde s'est engoué aujourd'hui, et que l'on pratique jusqu'à l'abus. Toujours est-il que M. Bracquemond a dû traverser la période d'initiadon, et ce n'a pas été sans lui imposer de durs sacrifices. Cette lutte de tous les jours, il l'a soutenue céte à côte avec d'autres, vaillants comme lui, et le triomphe final est leur récompense à tous. Nous avons plus que personne le droit et le devoir de les en féliciter ; la Gazette doit en grande parde son succès à leur collaboration ; nous acquittons une dette de reconnaissance en rappelant que Léopold Flameng, Jules Jacquemart, Gaillard et Bracquemond furent pour elle les amis et les ouvriers de la première heure.

En attendant de pouvoir se consacrer tout entier à l'art, M. Bracquemond fit courageusement divers métiers; nous l'avons vu lithographe, nous le retrouvons peintre décorateur quelques années plus tard. Il ne s'agit pas ici de l'art des Baudry et des Galland, mais de travaux de peinture purement industriels ; on peut y montrer du talent, de l'habileté de main, il est formellement interdit d'avoir de l'imagination. Le métier, avec tous ses rouages traditionnels, ne se prête guère aux innovations : pour changer d'idéal, il faudrait renouveler l'outillage, et l'on comprend que les patrons fassent la sourde oreille quand on leur parle d'introduire chez eux d'aussi coûteuses fantaisies. M. Bracquemond ne fut pas compris et ne voulut pas comprendre; le patron et lui ne firent pas longtemps bon ménage. Il y eut là de durs moments à passer pour le jeune

artiste, car ses camarades d'atelier le voyaient également d'un mauvais œil. Les ouvriers, plus routiniers eucore que les patrons, n'aiment pas

(IfspTAt una ean-farls d* V. Bracquemond.)

qu'un des leurs essaye de rompre avec les habitudes; cela les agace et les humilie ; l'imprudent est immédiatement suspecté d'ambition ; on l'accuse de u faire le malin », de vouloir s'élever au-dessus des autres : mauvaise note dans ce monde âgalilaire.

- La vente de ses eaux-rortes, quelques portraits et les commandes de la Chalcographie sauvèrent M. Bracquemood d'une situation qui aurait pu être fatale au développement de sa nature d'artiste ; il se mit à travailler au Louvre. Là, il se prit de passion pour les émaux de Léonard Limousin, et le go&t lui vint de s'essayer dans la décoration des vases. A ce moment, M. Deck commençait à attirer l'attention des amateurs par la beauté de certains tons de céramique retrouvés ou inventés dans son atelier, qui allait bientôt devenir le premier de l'Europe. C'est chez lui que M. Bracquemond vint, dans ses heures de loisir, faire un nouvel apprentissage. Puis, il imagina tout un service en terre de Monlereau, qui fut exécuté dnns la manufacture de M. Rousseau et obtint une faveur marquée auprès du public. Pour la décoration de ce service, il gravait à l'eau-forte, d'un trait vigoureux, la silhouette et les caractères essentiels de motifs de décoration empruntés à la flore et à la faune de tous les pays. Quand la planche de cuivre était couverte de sujets, on en lirait des épreuves, et celles-ci, découpées et appliquées suivant ses indications sur la pâte de la pièce à décorer, passaient au four avec elle ; la chaleur faisait disparaître le papier, ne laissant subsister que l'empreinte du dessin. Le peintre céramiste intervenait alors pour colorier à volonté les divers sujets. Ce procédé d'impression n'est pas nouveau, puisqu'on l'emploie depuis le xviii^ siècle à la décoration de la faïence; l'invention de M. Bracquemond est dans le caprice de ses découpages et la fermeté que l'emploi de l'eau-forte donne aux traits noirs; et puis il apportait là comme partout la manière hardie et profondément artiste de son dessin. !4ous donnons un fac-similé réduit d'une de ces eaux-fortes; on se rendra [Jus facilement compte du procédé et de la vaillante exécution de l'artiste.

Après un court passage à la manufacture de Sèvres, M. Bracquemond devint le collaborateur d'un fabricant bien connu de porcelaines, M. Havîland, qui, ne pouvant l'attirer k Limoges, fonda pour lui, au ' Poînt-du-Jour, aux portes de Paris, un atelier de céramique décorative. De là est sorti, au milieu de produits de toute forme et de styles divers, un vase gigantesque qui a fait sensation à l'Exposition de Philadelphie. Je veux parler du vase commémoratif en l'honneur de Washington, conception hardie, originale, que l'on entrevit un instant à Paris, dans une petite exposition qui eut lieu en 1876.

II Par ce vase de dimension considérable, écrivait M. GhampOeury *, produit de l'alliance de la poterie, de la sculpture, de la peinture,

*. Voir le Rappel, <0 octobre 187S.

M. Haviland avait enteDdu rendre hommage au glorieux président des États-Unis et symboliser une nation que les armes et la liberté ont rendue

indépendante. Le buste du héros, les figures représentant la Victoire appartenaient à la sculpture; les drapeaux, les canons, la mer, avaient été réservés aux émaux colorés, et ceux qui se préoccupent des manifes-

talions artistiqnes originales étaient frappés par une ornementation sans attaches et sans parenté avec les écoles persanes, turques, japonaises ou européennes dont nous avons tant de peine à nous débarrasser, n

La nature indépendante de M. Bracquemond ne l'a pas toujours porté

à répudier ces attaches dont parle M. ChampOeury. Sans vouloir s'astreindre dans aucun cas à l'imitation servîle, il a trouvé bon parfois de faire son profit d'inventions ornementales inédites chez nous et qui lui semblaient heureuses. Ainsi est-il un des premiers en France qui se soient laissé séduire par la fantaisie charmante de l'art japonais ; l'on pourrait ajouter que lui seul peut-être a su tirer parti des enseignements nou-

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veaux qui eu découleot, et marier le senUmeat français à l'esthétique japonaise. Dans certaines pièces de céramique de sa composition il est aisé de découvrir une double genèse de conception : le décor est visiblement inspiré de l'art japonais ; la grâce légère du dessin, le caractère imprévu et irrationnel de ta compositîoa accusent hautement celte origine exotique. Mais si la pensée est japonaise, certains signes permettent d'établir qu'elle a germé dans un cerveau français : le choix des motifs, empruntés à des espèces naturelles de noire pays, et certaine préoc^ cup&tlon de balancer l'ensemble suivant les lois de l'équilibre auxquelles sont façonnés nos jeux occidentaux.

Nous avons terminé, mais notre sujet est loin d'être épuisé. L'esprit fertile et inventif de M. Bracquemond, en éveil sur toutes les variétés que comporte la production artistique, particulièrement dans les arts qui relèvent de l'industrie, nous entraînerait au delà de la mesure permise, s'il fallait tout raconter. Nous pourrions encore signaler, dans sa carrière si bien remplie, d'originales et heureuses tentatives pour rénover l'art du papier peint, de la tapisserie, et bien d'autres essais qui, abandonnés par lui, n'ont pas été perdus pour tout le monde. Nous nous en tiendrons là. Ce que nous avons dit du peintre, du graveur et du céramiste suOira, croyons-nous, à établir que cette originale figure d'artiste méritait une étude spéciale dans la Gazette. La nature des travaux de M. Bracquemond, dont beaucoup sont anonymes, le caractère un peu sévère de son talent, sa vie passée dans une sorte de retraite, loin du monde et des journalistes qui dispensent la célébrité, l'ont empoché de conquérir la grande réputation qu'il devrait avoir. Nous nous estimons heureux d'avoir été appelé à lui rendre justice, et notre satisiaction a été grande d'apprendre, au milieu de notre travail, que nous n'étions pas seuls à fêter son talent, puisque les artistes, ses confrères, lui accordaient la seule médaille d'honneur que le jury du Salon ait décernée cette année.

ALFBEU ne L08TALOT.

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