DE ROUEN
Il est douloureux de quitter Paris et de laisser traîner sur sa table des lambeaux de phrases commencées; mais, dès qu'une exposition d'œuvres anciennes s'organise en province, l'homme aviso doit se déranger toujours pour l'aller voir. Si l' excursion peut se solder par un mécompte, le voyage prend ordinairement une autre tournure, et l'on se trouve en présence de curiosités inattendues.
Cette surprise charmante sera domine à ceux qui auront le facile courage d'aller fumer quelques cigares sur le quai de Rouen, au pied de la statue de Boïeldieu. L'auteur de la Dame blanche vous regarde, mais il ne tous retient pas longtemps. Après avoir fredonné avec lui le couplet obligatoire, vous entrez au rez-de-chaussée du palais des Consuls par une fenêtre dont les organisateurs de l'exposition ont fait une porte, et vous vous trouvez dans une vaste salle qu'emplissent le rayonnement amorii des choses anciennes et la bonne odeur du bibelot sacré.
XXS. — 1* PKKIODI. 23
m GAZETTE DES BEAUX-ARTS.
Cette exposition, dont la mise en œuvre a exigé un long eflbrt, a l'intérêt sérieux d'un musée véritable. Nous n'attendions pas moins de la ville de Rouen, oii l'art fut toujours en honneur et qui possède tant de trésors. Déjà des fêtes analogues avaient été essayées. Hais l'exposition à laquelle on nous convie est beaucoup plus riche que celle de 1861 , dont il a été rendu compte dans la Gazette de* Beaux-Art»^. Aux curiosités fournies par les amateurs de Rouen et des régions voisines s'ajoutent des raretés venues d'illustres cabinets parisiens. Chaque objet parle distinctement au milieu d'une lumière tranquille ; l'ensemble est des plus iostructifs. Quant au livret providentiel qu'on aimerait à acquérir à la porte, il n'existe pas encore ; M. Gaston Le Breton, secrétaire général de la commission, s'est chai^ de la rédaction du catalogue : le document sera précieux ; mais nous ne pouvons l'attendre, et nous marchons seul. Toutefois, le terrain n'est pas inexploré : H. Alfred Darcel a publié dans le Journal de Rouen une série d' articles où toutes les richesses du palais des Consuls sont étudiées avec une infatigable érudition. Nous utiliserons la science de notre ami ; mais, comme nous sommes pris par d'autres devoirs, comme nous n'appartenons malheureusement pas à la catégorie privilégiée des hommes qui savent tout, nous ne pourrons entrer dans l'infini détail. C'est ici surtout qu'il faut choisir : les pièces capitales doivent seules nous arrêter.
Dans une promenade comme celle que nous avons à faire, il semble rationnel de commencer par la sculpture, génératrice de tous les arts de la forme représentée dans son relief. EUe nous met d'ailleurs en présence d' œuvres antiques, et nous montre d'abord un choix précieux de figurines de Tanagra et de l'Asie Mineure. Ces terres cuit«s, complétées par une série de petites têtes caricaturales et par quelques masques, appartiennent en grande partie à M. Bellon, qui les avait exposées au TrocadtTO en 1878. M. Le Breton possède aussi plusieurs de ces figurines : c'est dans sa vitrine que nous avons pris le superbe petit masque rieur, dont on trouvera ici la reproduction.
Les spécialistes ont parlé comme il convient de ces statuettes de terre cuite : les créations de cet art charmant, et spécialement celles . qu'on a trouvées à Tanagra, ont, dès leur apparition, réhabilité la Béotie. Elles sont en effet tout à fait exquises, ces figures de femmes qui, merveilleusement drapées et l'éventail à la maia, promènent leur élégance ou rêvent assises comme des mondaines qui auraient du style. Plusieurs de ces figurines, dont on rencontre de nombreux exemplaires,
t. 1** période, t. XI, p. SS.
sont des reproductions en quelque sorte industrielles de types qui, par la . beauté des draperies, la Tenté du mouvement, la grâce vivante des atti-
(Tsm cnila «atiqua. — Collsction de M. I
tudes, appartiennent au plus gi'and art. Elles ne viennent pas toutes de Tanagra. On en a trouvé en Asie Mineure, dans les lies de l'Archipel, et à Chypre, le pays de Kinyras, le roi facétieux qui, ayant promis aux
Grecs empêchés devant Troie le concours de quelques vaisseaux, leur envoya spirituellement une flotte en terre cuite. Chypre eut longtemps le délû*e de la céramique, et, pendant un moment, le goût y fut si pur que U. Heuzey, parlant de certaines figures de la fabrique de Kittion, a pu dire, avec quelque exagération peut-être, que les terres cuites de Tanagra a n'offrent rien de comparable et qui se tienne aussi près du grand style de la sculpture grecque » .
B'&utres centres de production sont également connus, et les terres cuites qui en proviennent ne sont pas à dédaigner. Ainsi, dans la vitrine de M. Bellon, il existe un ravissant petit groupe dont les origines ne doivent pas être cherchées du côté de la Béotie. On y voit deux jeunes femmes marchant appuyées l'une sur l'autre, dans une adorable attitude de familiarité et d'abandon. C'est une composition d'une grâce exquise. Beaucoup de ces terres cuites de Tanagra ou des lies asiatiques démontrent-que, deux mille ans avant sa venue, Prud'hon était déjà deviné.
L'art romain est représenté par quelques bronzes, notamment par une statuette de jeune homme, trouvée à Annecy en 1867, et apparteniuit à M. Datuit. C'est le Bonu» Eventus qu'on a vu en 1878 au Trocadéro et en 1880 à l'exposition de l'Union centrale. La Gazette a déjà décrit et gravé cette excellente figurine ' : Benjamin Fillon n'y voyait qu'un portrait. Il est certain que si le modèle est complètement nu, le visage a un caractère d'individualité assez marqué. Cette statue avait cependant des intentions symboliques, car on voit encore dans la main gauche du per- Bonoage le reste d'un attribut brisé, qui semble être l'extrémité d'une corne d'abondance. Quoi qu'il en soit, le bronze est élégant et d'un bon etyle. Le modelé, serré et précis, révèle une époque oCi la nature est encore étudiée de très près.
L'œuvre capitale, dans la section de sculpture, c'est la Vierge en ivoire de M. Bligny. Les savants s'accordent à la dater du commencement du xiv* siècle. Assise sur un trône, couronnée et très jeune, elle tient sur ses genoux le petit Jésus et elle joue avec lui : elle lui présente une pomme, et, pour la saisir, l'enfant se penche et agite joyeusement les deux mains. Des traces de peinture un peu effacées, mais visibles encore, se remarquent au corsage et au bord du manteau de la Viei^. ainsi que sur le coussin où s'appuie son pied. La ceinture noire portait des ornements fauves ou dorés. Le visage est allongé, avec des yeux très fendus : quoique cette jeune tête soit d'un type austère, on voit aux timides fossettes des joues, aux commissures des lèvres, un sourire se-