‹ Gazette des beaux-artsChapitre 60 sur 148 · XXX. — s* PÉKIODB · texte numérisé non relu

XXX. — s* PÉKIODB

voir le du s'introduire fr&nchement dans la peinture, et, par une coTocideoce assez naturelle, c'est à ce moment que les modes in&<igurées par Agnès Sorel l'introduisaient dans la partie supérieure du costume Téminin. Sous prétexte de représenter la Vierge au moment d'allaiter l'enfant Jésus, Fouquet n'a pas craint, dans son diptyque de Helun, de peindre la fameuse Dame de beauté décolletée jui^qu'au-dessous du sein. Ce sujet est traité & peu près de la même façon dans les heures d'Etienne Chevalier. Voilà peut-être les deux premiers exemples d'une liberté appelée i se propager rapidement. L'abandon de l'ancienne modestie se dénote jusque dans les figures du Christ et de saint Pierre sur la croix ; ils sont presque entièrement dépouillés de leurs vêtements, tandis qu'au xii* siècle ils étaient couverts de la hancbe au genou. La nudité pénètre en même temps dans l'ornementation, dans les encadrements, et parfois avec ce caractère de singulière hardiesse que la Renaissance, comme l'on sait, ne fera qu'accentuer encore. Les corps d'enfants sont mieux desrânés que les autres : pour eux, sans doute, il était plus facile d'obtenir des modèles. Quant aux adultes, hommes ou femmes, ils devaient poser rarement, sinon babilles, car le nu, en ce qui les concerne, est resté très longtemps inférieur aux autres parties du dessin.

Passons à la peinture d'histoire ; car le genre admirable ain» dénommé par les modernes est largement représenté dans les mantiscrits gothiques, et ce nom même est dû, ne l'oublions pas, à ces premiers essais des enlumineurs qui racontaieut en peinture Xhittoire rapportée en regard par l'écrivain. Les scènes à personnages, dont nous avons déjà dit un mot en parlant des portraits, ne sont plus seulement puisées dans la Bible et dans la vie des saints, mais aussi dans l'histoii-e profane, dans l'histoire contemporaine, dans la littérature, duis la vie privée. Les sujets évangéliques ou bibliques, à partir de la fm du un* siècle, comportent beaucoup moins d'éléments symboliques, et le symbolisme luimême, lorsqu'il y apparaît, est plus largement conçu : ainsi, dans la bible de la reine Jeanne d'Évreux, les prophéties ou les figures de l'Ancien Testament viennent se superposer aux faits de l'Évangile qui en sont la réalisation ; c'est la belle idée développée de nos jours à Saint-Germaindes-Prés par le pinceau de Flandrin. Au contraire, l'élément naturel occupe dans les scènes de cet ordre une place de plus en plus importante. Il suffit, pour s'en assurer, de jeter les yeux sur les riches peintures du psautier de saint Louis, un des joyaux de la Bibliothèque nationale, Où Abraham est déjà représenté par un chevalier armé de pied en cap, ou sur celles de l'ëvangéliaire de Saint-Martial qui appartenait à M. le comte de Bastard et dont îl a reproduit quatre spécimens dans son bel album : X'Ado-

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ration des Maget, la Fuite en Egypte, la Cène, \i Couronnement d'épine», grandes miniatures k fond d'or, dont les figures mal proportionnées ne sont cependant pas dépourvues d'un certain air de vie. Hais quelle djfTérence, lorsque nous voyons ces mêmes sujets traités cent cinquante ans plus tard par les habiles enlumineurs du duc de Berry 1 Dans leurs peintures, qu'on trouvera dans le même recueil, un vif sentiment de la nature se mêle au sentiment chrétien, et cet heureux alliage communique aux figures un caractère des plus remarquables, sans que la richesse des accessoires puisse détourner d'elle» les yeux du spectateur. L'œuvre de Fouquet fournit maint exemple du même genre. Toutes les pages où il a retracé dans leurs épisodes les plus touchants la vie du Sauveur et de sa mère contiennent des cbefs-d'<£uvre d'expression et de mise en scène, qu'on peut admirer à loisir dans la belle édition donnée par Curmer. Telle de ses vierges appartient déjà & ce domaine à la fois idéal et réel où nous transportera le magique pinceau de Raphaél; il semble même avoir fourni à ce grand maître quelques-uns de ses personnages, par exemple, le jeune homme (devenu depuis un accessoire traditionnel du sujet) qui brise une baguette sur son genou, dans le fameux tableau du mariage de Marie. Ses bergers de Noél adorent véritablement ; ses Joseph en méditation font méditer ; ses groupes de bienheureux sont d'admirables théories.

La même progression s'observe dans les scènes tirées de l'hagiographie. Si les figures de saints, particulièrement celles des évangélistes, se rencontrent fréquemment dans la première phase de la peinture sur vélin, on ne trouve que dans la seconde des séries de sujets reproduisant les principaux épisodes de leur vie, les cérémonies deleur culte, les monuments qui leur sont consacrés. Dès l'an 1250, un manuscrit de l'abbaye de Saint-Denis déroule à nos yeux, en trente tableaux, la biographie légendaire de l'apôtre de Paris et les origines de son monastère. Vers la même date, la vie de saint Thomas de Cantorbéry est également illustrée en détail, et la création du prieuré de Saint-Martin-des-Champs est retracée dans cinq miniatures assez curieuses, où l'on voit te roi Henri 1" fondant cet établissement, puis étendu sur son lit de mort, et les nouveaux bâtiments édifiés au milieu d'un concours de clercs et de laïques.

Il y a déjà là des éléments précieux pour l'histoire, pour l'architecture, pour les modes, mais pour celles du xiii' siècle, et non du xi» : les peintres commencent, en effet, à copier fidèlement le milieu qui les entoure. Toutefois ces petits tableaux sont encore pleins de roideur et de n^uveté. Peu à peu, les scènes hagiographiques deviennent de vraies études

de mœurs contemporaines. L'artiste, se sentant plus libre «vec la légende qu'avec l'Écriture sainte, y introduit ses meubles, sa famille, ses villes, ses sites favoris. La magnifique page où Fouquet représente saint Martin dans l'acte fameux qui a rendu son nom populaire d'un bout du monde à l'autre, le partage de son manteau avec un mendiant, est la négation absolue du principe de la couleur locale : le béros est un bon chevalier du temps de Charles Vil ou de Louis XI, vêtu d'un justaucorps bleu brodé d'or, et sa lourde monture est im type de raco percheronne qui se retrouve dans mainte miniature; il est accompagné d'une troupe de soldais, contrairement au récit de Sulpice Sévère, parce que le maître a éprouvé le désir de peindre quelques hommes du guet ou de la garde du roi ; on reconnaîtrait peut-être encore, dans une de nos vieilles cités tourangelles, les quais et les maisons du fond. Simplicité charmante, valant souvent mieux que l'excès de la recherche historique. On peut citer aussi comme un des combles du genre le joli tableau de mœurs où, sous couleur de représenter la naissance de saint Jean-Baptiste, à laquelle, d'aprèd la légende, la Vierge Marie aurait assisté, l'artiste nous fait pénétrer dans un intérieur connu de lui, à l'instant où une Jeune mère et son nouveau-né reçoivent les soins de tout leur entourage. La première est couchée sous les blanches courtines d'un lit moyen Âge : sa mère, dans la ■ ruelle », étend doucement les couvertures ; au pied du lit, un groupe de matrones ou de garde-malades se consultent, et l'une d'elles (satire toujours vraie) se paye de ses peines en avalant le breuvage destiné à réconforter la patiente. Au premier plan, une parente (la Vierge) tient sur ses genoux le petit enfant, et s'apprête à le laver dans un cuvier, ou une servante verse de l'eau en s' assurant qu'elle n'est pas trop chaude, tandis qu'une autre femme fait cbaulfer un lange devuit la vaste cheminée où nos pères aimaient à se réfugier. Assis dans le coin à droite, le père (Zacharie) trace gravement sur des tablettes le nom de celui qui vient de naître. Tous cesdétaib sont du réalisme, si l'on veut, mais dans la meilleure acception du mot, et l'exécution rachète ce que l'idée pourrait avoir de vulgaire.

On devine que le même système sera appliqué avec une liberté plus grande encore aux sujets tirés de l'histoire profane, de César, de Tite- Live, de Suétone, de Quinte-Gurce, de Salluste, de Josèphe, d'Orose, successivement appelés aux honneurs de l'illustration, avec les poètes antiques et les légistes. Les Décadet de Tite-Live, les Antiquités judaïque» de Josèphe, illustrées par Beauneveu, par Fouquet ou quelqu'un de ses élèves, sont remplies de chevaliers aux étJncelantes armures, de palefrois richement caparaçonnés, de batailles livrées, sans doute, entre

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Aoglais et Français, aux jours de la grande lutte centenaire. Une auti-e curiosité, signalée dans le premier de ces deux livres par M. Labarte, c'est le combat des Romains contre les Véiens : u Au premier plan est un guerrier qui est exactement dans la mé.tae position que le Romulus do David dans le beau tableau des Satines du musée du Louvre. C'est à croire que ce grand artiste a vu cède miniature ; mais il a représenté son

(D'kprii uo aveu da l'un 146S (ArcUivet nationaieâ, p. 338, n* S14.)

Romulus entièrement nu, tandis que Fouquet avait donné à son guerrier romain une armure d'or complète'. > Le temple de Salomon, dans les Antiquités de Josèphe, a des portails 4 peu près semblables à cuu\ de Notre-Dame de Reims; c'est ua édiiîce entièrement gothique. Mais ici, du moins, ce n'est qu'une vague imitation; tandis que, dans les dessins de l'histoire romaine longtemps attribués au roi René, et appartenant cer-

1. Curroer, J. Fouquel, p. 113. L'analogie découverte par M. Labarte est, à la vënlé, UD peu exagérée dans ce passage.

tainement à son époque, on est stupéfait de rencontrer In reproduction minutieusement exacte des principaux monuments de Paris, la Sainte- Chapelle, la calbédrale, la tour de Jean sans Peur, etc. De même, les intérieurs do palais ont dâ être pris fidèlement dans les châteaux de la Touraine ou de l'Anjou. Le livre d'heures d'Etienne Chevalier nousolTre aussi, dans le tableau de l'AnnonciatioD, une vue de l'intérieur de la Sainie^apelle, et, dans celui du martyre de sainte Catherine, une vue du gibet de Montfaucon. 11 y a là autre chose qu'une naïve insouciance de U couleur locale : il y a l'application d'une sorte de principe, il y a un parii pris de transplanter les événements anciens dans un cadre moderne et sur un théâtre connu, soit pour les mieux graver dans l'intelligence des contemporains, soit pour avoir l'occasion de copier la nature.

Les aoachronismes sont moins nombreux et moins sensibles dans les miniatures qui se contentent de nous transporter sur le terrain de l'histoire de France, parce qu'en général il s'agit lA d'événements récents, moins étrangers au milieu de l'artiste. Les chroniques, les compilations de Vincent de Beauvais et de Brunetto Latini, qui embrassent à la fois les tf mps anciens et modernes, la science historique et les sciences naturelles, commencent de bonne heure à être illustrées, et non sans élégance. Mais, dans cet ordre de sujets, c'est principalement le règne de saint Louis qui inspire les enlumineurs gothiques. Les faits et gestes du grand justicier, du croisé héroïque, du prince vertueux honoré par l'Église, vivent encore dans la mémoire de la nation, et ses descendants, ses familiers les font, avec une certaine fierté, fixer sur le vélin. C'est d'abord son inséparable compagnon, le sire de Joinville, qui, après avoir èciit ses mémoires, fait peindre sur son propre exemplaire les quatre grandes actions du bon roi, les quatre faits où il mit son corps en danger de mort pour son peuple; et dans l'illustration de son commentaire du CredOy rédigé en Syrie, il réserve une place à ses souvenirs personnels : on le voit, la tète couverte d'un chaperon, selon son habitude, recevant avec ses compagnons les jeunes Sarrasins chargés de les assassiner et le petit vieillard infirme dont l'intervention les sauva. Voilà l'événement contemporain, voilà l'impression de voyage introduits dans la miniature et retracés suivant les données, sous la direction du témoin oculaire. Puis c'est le récit édifiant du Confesseur de la reine que l'on rend plus saisis sanl en déroulant, dans une série de tableaux, les traits de piété ou de courage rapportés par l'auteur sur bon héros vénéré. Ce sont les chroniques de Saint-Denis que l'on enrichit d'un grand sujet à cinq compartiments (forme de composition très usitée durant cette période), présen-

tant le glorieux prince dans l'eKercice deses droits de gr&ce et de justice '. C'est encore, et avant tout peut-être, le délicieux livre d'beures de Jeanne, reine de Navarre, déjà cité plus haut, où la famille royale fait consigner par un pinceau des plus exercés el sur de précieuses indications, vers 1330, le souvenir des épisodes marquants du règne de son aïeul, série d'un extrême intérêt, que l'habile critique de M. Longnon nous faisait récennment connaître d'après la copie laissée par Peiresc,

UinUtnte do Tita-LIn ■Utibat i Jaao PonquH (Bibliolh. ml., mi. fnTi;i» Somi ),

mais dont l'original a été heureusement retrouvé depuis parmi les manuscrits de lord Asburnbam : le Voyage du gacrf, où l'on voit le jeune Louis et sa mère emportés vers la ville de Reims par un coche Àa temps, le Sacrr, le Couronnument, la Tranglation de la couronne d'fpinet, la Prière, \ Etude, qui nous moaire l'enfant royal apprenant à écrire entre sa mère et son précepteur, prêt & le fustiger s'il fait mal, sont autant de curieux bijoux. Sans doute, dans toutes ces peintures d'histoire, les détails ne sont pas toujours scrupuleusement conformes à la chronique. Ainsi,

t . Voy. Wallon, Saint louii, p. 66, 71, 1 ii ; Joinville, éd. de Wailly, p. 1, 3, iU, 418, eu.

dans un exemplaire de Joinvîlle, où il estdit que Damiette Tut pru^ sans coup férir par les croisés, l'artiste, obéissant peut-être à un sentiment d'amour-propre national, a voulu que cette ville fût emportée d'assaut. Ainsi encore, l'enlumineur de la reine de Navarre fait figurer au sacre de saint Louis l'archevêque de Beims, dont le siège était alors inoccupé. Mais cela n'empêche que nous n'ayons là des scènes historiques s'éloi^ gnant fort peu de la vérité dans leur ensemble, et cette vérité est encore plus sûrement atteinte lorsque le peintre et le sujet traité sont tout à fait contemporains. Tel est le cas du tableau représentant les fêtes données à "Pans le jour où le roi de Navarre fut armé chevalier par Philippe le Bel, tableau intercalé par Raymond de Béziers dans sa traduction d'un livre espagnol, quoiqu'il n'ait aucun rapport avec cet ouvrage. Ici, on doit le croire, c'est la réalité prise sur le fut. Les chroniques de Monstrelet, d'Alain Chartier, de Froissart, illustrées au xv siècle, sont aussi remplies de scènes qui n'ont pas dû être reproduites bien longtemps après l'événement.

Les livres de pure littérature, les poèmes en langue vulgaire, les romans de chevalerie, s'adressant à un public moins choisi, aux goûts moins raffinés, sont généralement peints avec plus de négligence. Le récit en vers provençaux de la guerre des Albigeois offre bien, dans l'exemplaire dont un fac-similé a été donné par M. de Wailly', un spécimen assez bon de l'art du iiv siècle ; mais ce ne sont que des dessins au trait, et, d'ailleurs, ce manuscrit appartient encore un peu à la catégorie des œuvres d'histoire. Lorsqu'on en arnve à enluminer les chansons de geste (et cela se produit dès 1239 pour le roman d'Aimeri de Nar^ bonne, un peu plus tard pour ceux du Saint-Graaietde la Table-Ronde*), le sujet historié devient aussi médiocre par l'idée que par l'exécution. Cent ans après, le Roman de la Rose n'est pas beaucoup mieux traité. Un des plus anciens manuscrits de ce fameux poème, appartenant autrefois à M. Âmbi-oise Didot et aujourd'hui à son parent M. Gélis-Didot, est orné d'une grande miniature à quatre compartiments et de vingt-six petites, répondant à peu près au texte écrit en regard. C'est encore un des meilleurs types du genre ; et pourtant les fonds d'or, la pauvreté des lettrines et de l'encadrement, qui n'existe qu'à la première page, dénotent un art relativement peu avancé. Il y a plus de dessin dans le fameux ÏÀcre des merveilles du monde de Jean de Mandevîlle, qui est presque un roman, lui aussi, ou du moins le récita demi

<. Élément* de paléographie, II, 558.

3. Hss. 492 de la bibl. de Boulogne, 95 et 341 du fonds irangaig de la Bibl. nal.

fabuleax d'une espèce de voyage d'aventures. L'exemplaire copié vers 1392 par Jean Flamel contient des sujets de toutes les sortes, depuis les quatre grands fleuves du paradis terrestre jusqu'à la danse des femmes de Malabar devant l'idole noire et aux fêtes données à la cour du grand khan ; mais l'allégorie et surtout la fantaisie dominent dans cette série de scènes étonnantes, et l'artiste n'a fait qu'enchérir sur les prodiges d'imagination de l'inépuisable narrateur*.

A. LRC.Or RE LA MARCHE.

(La fnpraehaiiumnl.)

t. Voy. le Magaiin pittoresque, t. XXIII-XXVII] , /uMtm.

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