Au Cabinet des Estampes de Derlio
A PROPOS D'ADRIAEN BROUWER. 30Ô
Dans l'hiver de 1631-32, Brouwer, reçu maître dans la guilde de Saint-Luc, paye le droit d'entrée de vingt-sii florins; presque aussitôt, il fait inscrire sur les registi'cs de U guilde, comme son élève, Jan B&ptist Dandoy, à peine âgé de quatorze ans, fils d'un de ses plus intimes amis. Dès le commencement de 1632, David Ryckaert II vend une copie d'après un Jeu de quilles du nouveau confrère de Saint-Luc. Ainsi, soit qu'il eût
( Dsuin d'A. Brauwer au UuiM da StocktaDlm. )
été précédé par la réputation acquise en Hollande, soit qu'à peine établi à Anvers il y eût conquis une rapide célébrité, Brouwer était eu 1632 assez en vue pour qu'un peintre estimé copiât et vendit un de ses tableaux. Le h mars de la même année, « Signor Adriaen Brouwer, peintre résidant dam la cité d'Anvers, déclare par serment, sur le désir du capitaine do la garde civique Daniel Deegbroot, par devant le notaire Peeter de Breuseghem et en présence de Rubens, qu'il n'a peint qu'une seule fois une Danse de paytans doat l'original, depuis près d'un an, se trouve en la possession de M. Peter Pauwel Rubens. » Devant le même notaire,
Brouwer atteste qu'un petit tableau & lui présenté par le marchand anversois Jacomo Cachiopin est une œuvre de sa première jeunesse. Celte pièce notariée ne laisse aucun doute sur la haute situation artistique de Brouwer i cette époque. I.e grand Rubens achète ses tableaux! Il en acheta plus d'un, et dans l'inventaire qui suivit sa mort on n'en compte pas moins de dii-sept. Rembrandt en posséda aussi un choix ; il en avait dans son vestibule, dans son antichambre, dans son cabinet, sans parler d'un gros volume rempli de dessins du joyeux maître.
Cette renommée et l'écoulement facile de ses productions ne sauvaient pas Brouwer de ta gène, de la misère presque. En celte même année 1632, un inventaire dressé sur la requête d'un créancier par le notaire Frans Marcelis nous le montre privé du nécessaire mémo : quelques tableaux, cela va sans dire, peu de vêtements, im col et cinq muichettes, sans une chemise, un petit miroir, des ustensiles de travail, dont un mannequin en bois ; voilà le mobilier et la garde>robe du peintre endetté. Ajoutez-; huit volumes et la carte du siège de Bréda.
En 1633, Brouwer est emprisonné dans la citadelle d'Anvers. Pour quelles raisons? Certes, ce n'était pas pour dettes. M. van den Bnmdep nous dit qu'il y avait à Anvers une prison spéciale pour les débiteurs insolvables, entièrement distincte de la citadelle, Brouwer fut prisonnier d'État. Qu'avail-il fait? Bullart raconte qu'il n etloît allé au Caslim vêtu à la Hûllandoite. Cela, en effet, pouvait suffire à faire enfermer l'imprudent, en un temps où la lutte se poursuivait avec une implacable férocité entre Espagnols et Hollandais et où la citadelle d'Anvers était le siège de la principale garnison espagnole qui contenait les Flandres. Mais Brouwer n'avait-il pas manifesté plus bruyamment ses sympathies pour la Hollande? Qui sait même si. Hollandais d'adoption pendant sa jeunesse, cfaercbeur d'aventures, il n'avait pas pris parti contre l'Espagne? Qu'on se rappelle la carte du siège de Bréda trouvée dans l'inventaire de 1632. Brouwer était^l un des héros de ce siège mémorable? Comélîs de Bie, son contemporain, dit qu'étant sur mer il fut entièrement dévalisé par l'ennemi. Quel ennemi? L'Espagaol peut-être.
Quoi qu'il en soit, Brouwer mena à la citadelle joyeuse vie. C'était, du reste, un lieu do nopces et feîtint. Malgré les arrêtés de police qui interdisaient aux Anversois l'accès de la forteresse, pour éviter toute rixe entre citadins et soldats, la jeunesse tapageuse de la ville hantait volontiers l'enceinte défendue, où l'on faisait ripaille dans un cabaret renommé pour ses vins de choix, débités à bon compte, grâce à l'exemption de la taxe. Le cabaret était tenu par Jean Grison. Ou éliùt sûr d'y rencontrer bonne compagnie d'artistes : les deux fils de Grisou, sculpteurs l'un et l'autre.
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le paysagiste Jan TieleDs,.Iogé chez son frère qui tenait la boulangerie de ta forteresse, et qui eut pour successeur son gendre Joos van Craesbeeck, le boulanger peintre, le meilleur élève et le grand ami de Brouwer. En si bonne société, celui-ci, dans l'espace de sept ou huit mois, dépense plus de cinq cents florins (8,000 francs de notre monnaie actuelle). Heureusement, un riche marchand de soieries, amateur et trafiquant de tableaux,
Jan van den Bosch, vient à plusieurs reprises au secours du prisonnier débiteur. Le 23 février 1633, Brouwer s'engage à solder en tableaux, estimés à un prix avantageux pour l'acquéreur, une dette de 1,600 ûorios contractée par lui à l'égard de van den Bosch. Le 23 septembre de ta même année, autre convention : van den Bosch paye les &00 florins dépensés au cabaret de Grison ; en échange, Brouwer s'engage k livrer deux tableaux au maître de poste Jacques Roelants ; de plus, il signe en faveur de van den Bosch une reconnaissance de 1,516 florins (renouvelle-
ment de l'andcnne dette), « cooseotant, s'il oe s'acquitte en argent ou en tableaux daos les délaisvoulas, à Atre poursuivi et coodamDésans merà.»
Sorti de la citadelle, grâce sans doute à l'ioterveolion de quelques amis influents d'Anvers et peut-être du créancier van den Bosch, Brouwer, à partir de i63i, semble s'amender un peu ; il prend logement et pension dans une maison honnête, chez Paul Pontius, graveur ordinaire de Bubeiis, homme rangé, mari de la jeune et fidèle Christina ; il vécut en bonne intelligence avec les deux époux, chez lesquels, selon toute vraisemblance, il mourut le 1" février 1638. Cependant, malgré l'influence salutaire de ce milieu tranquille, il ne renonce point & ses habitudes de dissipation ; il continue à s'endetter. II doit un peu i tout le monde, payant tant bien que mal en tableaux de lui-même ou d'autres : à 6. van den Cruyse, propriétaire de la taverne favorite des artistes, il donne un petit tableau de Fumeurs; à Pontius, créancier pour 297 florins, un intérieur de mauvais lieu de sa propre main, une peinture de Joosvan Clecr et trois têtes de Van Dyck sur la même toile. Au lendemain de la mort de Brouwer, pluie de créanciers se disputant ce que laissait le dissipateur ; tous accourent : Jan Dandoy, Jan de Heem, Guillam Aerts, IVIarie Kints, Adriaen de Bie. La liquidation ne dut pas être longue !
Selon Bullart et quelques autres , Brouwer mourut des suites de sa vie déréglée, et cette hypothèse s'accorderait assez avec les révélations des contemporains sur les habitudes dit peintre. Selon Houbraken, il serait mort de la pesie. Le iléau sévit, en effet, à Anvers avec une redoutable intensité au printemps de 1638, et il est possible que Brouwer ait été une de ses victimes. La soudaineté de sa mort, son enterrement précipité et peu coûteux (18 stiiber) donnent quelque crédit k l'afliirmatîon de Houbraken, d'ordinaire assez suspect. Le corps fut, peu de temps après, transporté du cimetière des Carmélites dans l'église du même nom, ce qu'attestent les registres de la paroisse. Sandrart, qui vint quelques années plus tard à Anvers, ajoute que cette translation fut ménagée par les soins des amis du maître et qu'un grand nombre d'artistes et d'amateurs assistèrent à la céi'ëmonie.
Eu somme, malgré des essais de réhabilitation assez à la mode de nos jours, malgré la touchante sollicitude avec hiquelle M. Mantz, l'habile avocat des grands artistes, plaide ta cause du pécheur, on ne peut lui accorder que des circonstances atténuantes. Brouwer reste un atift maurait sujet, buveur iocurrigible, habitué de lieux suspects, débiteur des moins solvables, rebelle au travail.
Au demeurant, le meilleur Gis du inonde.
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Tel nous le montrent de Bie et Bullart, ce dernier dans ce passage concluant : « Comme il avait l'esprit facétieux et porté à la débauche, il en fit paraître les traits dans ses mœurs aussi bien que dans ses ouviages. BrouTrer estoit extrêmement addonnè au Tabac et à l'Ëau-de-vie. Comme il n'aimoît que le libertinage et la boisson, il se négligooit jusqu'au point que d'estre le plus souvent couvert d'un mécbant habit qui le rendoit méprisable à ceux qui ns sçavoient pas combien il excelloit dans l'Art, et qui ne pénétroient pas plus avant que l'extérieur. Il travailloit rarement ailleurs que dans le cabaret. »
Avec tous ses défauts, il sut se concilier des amitiés fidèles ; plein de joyeux entrain, compagnon spirituel, prodiguesans doute, beau, defière allure, simple et sans vanité, aifectueux et bon, il fut chéri et estimé par ses rivaux. Rembrandt l'admira. Van Dyct fit son portrait, Rubens le pleura.
CHAELES BPHBDSSI.
(La fin prcehalHtmenl-i
LE HADSOLÉE