‹ Gazette des beaux-artsChapitre 16 sur 68 · EN · texte numérisé non relu

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1. Grandes Chroniques, éd. Paris, t. I, p. 135. 2. N'est-ce pas la première mention d’un pont de fer, à une époque où personne n’était encore capable d’en construire ?

La citation est un peu longue, mais le passage méritait d'être transcrit, car une telle histoire en dit long sur la puérilité et la crédulité du moyen âge. Il semble évident qu’elle a pris naissance dans l’abbaye de Saint-Marcel, pour expliquer la présence d’un très riche « couvercle » d’or dont la tradition attribuait le don au roi Gontran ; elle est d’ailleurs édifiante, ou, comme on dit aujourd’hui, tendancieuse, car elle met en évidence la piété du roi qui, ayant découvert un trésor, en fait profiter une abbaye. À une époque où l'histoire était écrite dans les monastères, 1l est naturel que la géné-

LE SONGE DE GONTRAN MINIATURE DES « GRANDES CHRONIQUES DE SAINT-DENYS »

(Bibliothèque impériale, Saint-Pétersbourg.)

rosité des princes à leur égard ait donné la mesure de l'éloge ou du blâme qui leur revenait. Cela est plus apparent encore dans la légende, autrefois très populaire, aujourd’hui presque entièrement oubliée, qui fait le sujet de l’incomparable tableau reproduit par notre héliogravure, tableau qui suffirait seul, si je ne m'abuse, à la gloire du miniaturiste de Saint-Bertin.

Dans la longue série des visions de l’autre monde qui relie les apocalypses juives et chrétiennes au poème encyclopédique de Dante, une des plus curieuses est celle qui fut attribuée d’abord à l’empereur Charles III dit le Gros (mort en 888), puis à l’empereur Charles le Chauve (mort en 871). Dès le x° siècle, la légende parait formée. Comme l'a fait judicieusement observer Paulin Paris, on y trouve non seulement le dogme du Purgatoire, mais tous les éléments de la

terrible épopée italienne : la punition des grands personnages poliliques, le genre de tourments qu'ils subissent, le caractère de ceux qui les souffrent et les iniligent'. Au point de vue de l'iconographie, l’intérèt de la grande miniature que nous reproduisons est considérable; je n'ose affirmer qu'elle forme une « tête de série », mais je ne connais pas, dans l’art du Nord, de représentation plus ancienne du voyage d’une àme à travers les supplices de l'Enfer et les joies du Paradis. L'artiste a du reste jJuxtaposé deux visions, l’une et l’autre relatées par les Grandes Chroniques : la scène de la première (à gauche) est l’abbaye de Saint-Denis, celle de la seconde le palais impérial. Le texte des Chroniques étant trop long, je me contente, à regret, de le résumer, un peu moins brièvement que ne le fait la rubrique du manuscrit : « Comment par révélation divine démontrée à un religieux dévot et digne et à un clerc sage et subtil, le corps du roi Charles le Chauve fut emporté et mis en l'église de Monseigneur saint Denis de France. Z{em, comment l'esprit audit roi Charles le Chauve issit de son corps avant son trépas et par un esprit fut mené ès tourments du Purgatoire. »

Charles le Chauve avait été enseveli à Verziaux, dans l’église de Saint-Eusèbe. Sept ans après sa mort, il apparut à un moine de Saint-Denys qui gardait l’église pendant la nuit. Il lui dit qu’il était l’empereur Charles et qu'il venait à lui par la volonté de Dieu (au moyen âge, une apparition risquant toujours de passer pour l’œuvre du diable, il fallait qu'un fantôme montrât patte blanche.) « Et dit après que moult déplaisait à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et ses compagnons que son corps n’était là ensépulturé et mis honorablement en l’église des glorieux martyrs qu'il avait tant aimés et honorés en sa vie, et donné villes et possessions et ornements d’or et de pierres précieuses et ornements de soie... Va donc, si leur dis [au roi Louis le Bègue, aux prélats et aux barons qu'ils apportent mon corps dans cette église et le mettent devant l’autel de la Trinité. » Arrêtons-nous un instant pour admirer l’imposante figure du fantôme de Charles le Chauve, vêtu de noir, qui descend les degrés d’un escalier. Une image très semblable à celle-là paraît dans une des scènes du tableau de Wied, que nous avons reproduite dans un précédent article *; c’est un des motifs qu'on peut alléguer pour attribuer les miniatures et le tableau au même artiste, qui doit être Simon Marmion.

1. P. Paris, Grandes Chroniques, t. TI, p. 63. 2. V. Gazette du 1° juillet 1903, p. 56.

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