TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE
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EX FIN Du XIV SIECLE
Durant les deux premiers tiers du xive siècle, la sculpture belge, nous l’avons vu, n'avait ni recherché ni connu d'autre idéal que la sculpture française contemporaine, et les formules du maniérisme où se complaisaient les ateliers parisiens satisfaisaient pleinement ceux des Flandres. Il semble que, vers le troisième tiers du siècle seulement, l’évolution réaliste ait com-
mencé à se faire sentir parmi eux et que, lassés à leur tour de ressasser des thèmes d’où la vie disparaissait de plus en plus, pressés peut-être aussi par les goûts d’une société nouvelle moins à même de comprendre un art qui avait charmé l’ancienne aristocralie toute française de mœurs, les ateliers belges aient tenté enfin d’autres voies. Mais les vieux types furent longs à disparaître, et, malgré le
réalisme qui pénétrait assez rapidement l’art funéraire, longtemps,
dans l’art purement religieux, les formules traditionnelles continuèrent de s'imposer aux ateliers. La révolution réaliste triompha pourtant, et c'est des Pays-Bas que vinrent à Dijon les Marville et les Sluter, les grands imagiers qui devaient donner à l’art nouveau Îles accents les plus aigus. Toutefois, si le réalisme s'établit dans les provinces belges, 1l y parut, 1l faut le noter, tout différent de celui que les sculpteurs du Nord avaient apporté en Bourgogne, et le style particulier à l’école « bourguignonne » demeura à peu près étranger aux ateliers des Belgique; c’est à un réalisme bourgeois et terre à terre qu'ils se tinrent, singulièrement éloigné de cette puissance presque [lyrique dans son naturalisme qu'inventa le génie de leurs compatriotes transplantés à Dijon et qui devait faire en France une si belle fortune.
C'est dans l’art funéraire, disions-nous, que le réalisme des imagiers des Pays-Bas s’est d’abord manifesté et, même en laissant de côté les ouvrages des sculpteurs belges établis à la cour de France, les Beauneveu, les Jean de Liège et tant d’autres, qui ont pu être influencés par le milieu français’ et dont nous ne nous occuperons pas, toule une série de monuments subsiste dans leur pays d’origine qui est des plus caractéristiques : les bas-reliefs de Tournai. La plupart représentent la Vierge sur son trône, sous un baldaquin, et, à genoux devant elle, le donateur, que lui présente son saint patron; souvent le donateur est accompagné de sa famille, et l'air de vérité de ces personnages, si divers par leurs âges et leurs expressions, est très frappante. Waagen, qui, le premier, a signalé ces morceaux *, affirmait qu'à Tournai était né le réalisme flamand et que les van Eyck avaient des précurseurs dans les imagiers qui avaient taillé ces petits portraits. Et, certes, on ne saurait méconnaître l'effort du sculpteur vers la représentation de [a vie; pourtant il y a lieu de se demander jusqu'à quel point ces figures sont des portraits.
Sur beaucoup de ces bas-relicefs, le donateur est entouré de ses ascendants, et certains sont morts parfois depuis deux ou trois géné-
1. M. Durrieu a bien voulu nous communiquer des observations qu'il a faites à propos de certains manuscrits exécutés en France par des enlumineurs flamands ; il a constaté que le style en était très différent de celui de ces mêmes artistes alors qu'ils travaillent dans leur pays d’origine et considère que l’influence du milieu français sur eux est indéniable et très forte.
2. Dans le Kunstblatt de 1848, n°° 1 et 3. A l'enthousiasme de Waagen, dont beaucoup d'auteurs se sont bornés à emprunter les descriptions, s'oppose le
mépris de A. Michiels dans son Histoire de la peinture flamande, t. IT.
rations; souvent aussi, la Lombe a été exécutée après la mort du donateur et par les soins de ses exécuteurs testamentaires. De plus, beaucoup de ces bas-reliefs, en pierre de Tournai, sont conservés dans des églises de Picardie, d'Artois, de Flandre, du Hainaut ou de
PLAQUE FUNÉRAIRE EN PIERRE DE TOURNAI DE PIERRE SAKESPÉE (+1311) ET DE M° JEAN DU PLUVINAGE (+ 1376
Musée d'Arras.
Brabant, et, à moins que le bloc ne füt expédié brut et sculpté sur place, — hypothèse que l’absolue identité de style de ces monuments paraît contredire, — il faut admettre que la plaque était exportée toute taillée. Ce n’est donc pas de portraits qu'il se peut agir dans ces cas; mais alors comment concilier l’impossibilité où était l’ima-
oier de travailler d'après nature avec l’air de vie répandu sur ces
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visages ? En vérité, nous croirions volontiers que si quelques-uns étaient pris sur le vif, beaucoup de ces prétendus portraits n'étaient que des images de fantaisie, et que, se mesurer avec la nature étant d'ailleurs pour bien des imagiers une entreprise fort au-dessus de leurs forces, ils s’efforcèrent seulement de donner un air vrai à des figures imaginées. |
La plus ancienne des plaques funéraires en pierre de Tournai que nous connaissions est celle du musée d’Arras' où Pierre Sakespée (+ 1311), M° Jean du Pluvinage (+ 1376) et Marie Augre-
non (+ 1325) avec ses deux filles sont représentés à genoux aux pieds de la Vierge assise; c’est aussi l’une des plus remarquables. Le monument date évidemment des environs de 1376, et M° Jean du Pluvinage ne saurait être qu'un portrait, portrait d'une vérité singulière, avec ses chairs flasques et son air vulgaire que relève seul un sentiment de profonde piété; quant à Sakespée et à Marie Augrenon, morts cinquante ans auparavant, l’imagier a peu réussi à les individualiser, et il n’a guère trouvé autre chose qu'un type parfaitement conventionnel. Il est même assez curieux que ce type soit très exactement celui du tombeau des Cotriel (cathédrale de Tournai, vers 1380) : tous ces personnages en armes, [a raie au milieu de la tête, quelques-uns avec une légère barbiche, sont peu différents les uns des autres et d’une banalité déplorable. L’effort vers la vie se sent davantage dans le beau monument de Colard de Seclin (+ 1401) °,et si son père Nicolas (+ 1341) est encore une figure de convention, Colard Îui-même, dans son costume de sergent d'armes du roi de France, semble bien pris sur le vif, comme Jacques Îsack et sa femme (+1401)° (cathédrale de Tournai), si intimes, et dont le style paraît s'assouplir. Les monuments se multi-
1. Rep. par van Drival dans le t. II, p. 388, du Bulletin de la Commission départementale des antiquités du Pas-de-Calais. Cf. Dehaisnes, Histoire de l'art, I, 315,
2. C'est des environs de cette date et non de 1341 que nous paraït être ce morceau. Ces reliefs ont été commentés, à la suite de Waagen, par Lagrange et Cloquet dans L'Art à Tournai, t. I, p. 146, par Dehaisnes, Jean Rousseau et tous les auteurs qui se sont occupés de la sculpture belge, mais, à peu d’exceptions près, ils n’ont pas été publiés. IL eût été facile de le faire autrefois, quand ils occupaient à la cathédrale un local convenable ; mais aujourd’hui, relégués les uns sur les autres, pêle-mêle, dans un réduit obscur, il est presque impossible de les éludier, et on ne saurait songer à les photographier. L'incurie du chapitre à l'égard de morceaux aussi importants est très regrettable. La liste en a été publiée par van Calsen dans le Bull. de la Soc. hist. de Tournai, 1872, t. XV, p. 85.