ÉTUDE DE NU, PASTEL PAR J.-M.-N. WHISTLER
App. à Me Carmen KR.
lui semblait parfaitement extravagant qu'on pût croire un instant que James Whistler songeait faire école. Il restitua à Me Carmen R.,
directrice de l'atelier, toute la part d'honneur qui lui revenait dans l’entreprise et s’amusa longtemps de la cocasserie de l’incident.
« Je vous envoie ci-inclus une lettre que j'ai fait mettre dans les journaux de Londres et dans le New Fork Herald de Paris. Cela vous témoignera mes meilleures intentions envers la nouvelle Académie. Vous pourriez prier Monsieur Mac Monnies de bien vouloir avoir la bonté de la lire à vos élèves distinguées, jusqu'à ce que j'aie le plaisir de leur être présenté”. » ee
Sitôt ce point établi, Whistler prend à cœur la mission dont il se -voit chargé : « Écrivez-moi, je vous prie, une petite lettre par le courrier dé retour, pour me dire que vous vous êtes occupée de l’atelier pendant mon absence, comme vous me l'avez promis. » Il envoie des « messages ». Au moindre mot réapparaît en lui cette préoccupation d'élégance et de dignité qui commanda toute sa vie. IL semblerait qu’il tint à ce que ses messages fussent lus avec une certaine solennité : « Vous n'avez point pu assister à la lecture de mon dernier message », écrit-il. Il est de fait que, sagement méditées et commentées avec discrétion, ces notes concises, ellipses surprenantes, quelquefois bien faites pour déconcerter, devaient apporter avec elles, dans l'atelier Carmen, un peu du pouvoir d'intimidation de celui qui les avait écrites : « Un tableau est achevé lorsque toute trace des moyens employés pour obtenir le résultat a disparu. » Voilà qui contredit étrangement les leçons de tels maîtres qui applaudissent volontiers aux preuves de l'effort laborieux. « Dire d’un tableau, réplique Whistler, comme on fait souvent à sa louange, qu’il laisse voir un grand et sérieux labeur, est dire qu'il est incomplet et indigne d’être vu. » Et maintenant il amplifie : « L'application dans l’art est une nécessité — non une vertu — et toute apparence qu’on en découvre dans l’œuvre produite est un défaut, non une qualité — une preuve, non de perfection, mais de travail absolument insuffisant — car le travail seul peut effacer la preuve du travail. L'ouvrage du maître ne sent pas la sueur de son front, ne suggère aucun effort et est fini depuis le commencement, »
Mais voici du plus terrible, du Whistler à l’'emporte-pièce : « La tâche complétée de sa seule persévérance n'a jamais été commencée et restera éternellement inachevée — un monument de bonne volonté, de bonne volonté et de sottise. »
«Il y a celui qui s’acharne, qui prend de la peine, qui se hâte et
4. Cette citation et les suivantes sont empruntées à une série de lettres que Whistler adressa à Mn° Carmen R., directrice de l'atelier qui portait son nom.
qui reste d'autant plus en arrière. » Le message s'achève par un aphorisme où l’on ne saurait dire sile sarcasme l’emporte sur la sensibilité : « Le chef-d'œuvre doit apparaître comme la fleur au peintre, parfaite dans son bouton, dans son épanouissement, sans raison pour expliquer sa présence, sans mission à remplir, une joie pour l'artiste, une illusion pour le philanthrope, une énigme pour le botaniste, un accident de sentiment et d’allitération pour le littérateur. » I est assuré qu'avec une telle plate-forme d'idées, Whistler eût pu être un professeur accompli, n'eût-il appris aux artistes que l’orgueil. Outre sa finesse pénétrante et aiguë, outre ces dons de vibratilité qui représentent la condition première d’une âme artiste, sa morgue de privilégié de la pensée devait le servir prodigieusement pour inculquer à sa petite classe le sens — tout de noblesse et d’aristocralie — de l’individualité et de la personnalité. Il apporte un art exquis et redoutable à développer chez un sujet : le style. Ses messages sont tout à la fois des merveilles de diplomatie et d'autorité. Il insinue en même temps qu'il impose. Remarquez qu'il n’intervient que par des conseils ne pouvant en rien heurter les dispositions naturelles, de l'élève. Il ne charge pas à fond contre les erreurs de l'habitude. Il apporte une idée générale, élégante, point revêche. On écoute, on s’élonne de l'audace et déjà l’on a conscience qu'il a raison. Îl triomphe alors sans peine. On approuve et l’on se souvient s’il dit : « La nature contient les éléments, en couleur et en forme, de toute peinture, comme la portée contient les notes de toute musique. » « Dire au peintre qu'il faut prendre la nature comme elle est, vaut de dire au virtuose qu'il peut s'asseoir sur le piano. » Et l'on glorifie l'artiste avec lui s’il ajoute : « .. Quand la brume
du soir vêt de poésie un bord de rivière ainsi que d’un voile, et que les pauvres constructions se perdent dans le firmament sombre et que les cheminées hautes se font campaniles, et que les magasins sont, dans la nuit, des palais, et que la cité entière est comme suspendue aux cieux, le passant se hâte vers le logis, le travailleur et celui qui pense; le sage et l’homme de plaisir cessent de comprendre comme ils ont cessé de voir, et la nature qui, pour une fois, a chanté juste, chante un chant exquis pour le seul artiste, son fils et son maître — son fils en ce qu'il l’aime, son maître en cela qu'il la connaît. Il ne se borne pas à copier, oiseusement et sans pensée, chaque brin d'herbe, comme l'en avisent des inconséquents, mais, dans la courbe longue d’une feuille étroite, corrigée par le jet élancé de sa tige, il apprend comment la grâce se marie à la dignité, com-
ment la douceur se rehausse de force, pour que résulte l'élégance. »
Quand l'atelier Carmen disparut, Whistler, d'un mot, synthétisa sa raison d’être : « L'histoire de l’« Académie Carmen » est une des plus jolies et des plus distinguées possible. » À ses yeux, sans doute, l’Académie n’eût été rien sans distinction. Toujours, d’ailleurs, l'idée de l’élégance le hanta. À ses pauvres débuts à Paris, il lavait lui-même son linge, mais sortait impeccable. Est-1l besoin d'insister sur cette distinction qui, dans ses eaux-fortes, équilibre et répartit les noirs et les blancs? Dans son écriture même, cette intention d'élégance se manifeste au point que ce qu'écrit M. Duret', touchant le dessin de l'artiste, se peut littéralement appliquer aux caractères graphologiques : « Le dessin de M. Whistler, procédant par simplification, est svelte et, quoique d’une grande élégance et distingué, ne tombe jamais dans le maniérisme. Le travail de la pointe est précieux et raffiné, mais se laissant toujours reconnaître et sentir, comme il convient dans un travail de gravure, qui doit rester avec des traits spéciaux et non pas contrefaire de simples dessins à la plume ou au crayon. »
On a pu voir, par les quelques fragments de ses messages 1c1 publiés et par l'intérêt véritable que prenait l'artiste à la réussite de l'atelier Carmen, que Whistler ne fut pas l’égoïste fermé dont une légende voudrait perpétuer l’image. S'il ne fut pas prodigue de ses dons, il n’en fut pas non plus avare : ce serait notre honneur et notre bonheur de lavoir prouvé. Composé étrange d'Edgar Poë, de Rodenbach, de Verlaine, de Mac Twain, de van Dyck, de Velazquez, de Reynolds, et de Lui-même, Whistler ne pouvait qu'apparaitre assez singulier. Il avait dans l’âme des « fumées de couleur ». Mais il faut les lui pardonner, car c’est encore avec ces fumées-là qu'il fit le Portrait de ma mère. Un amour absolu ne peut inspirer chez autrui que l’admiration. Whistler était absolument amoureux de son art. C'est peut-être, davantage que ses manières d’être, cette manière de penser si peu fréquente parmi les artistes, qui le fit mésestimer. C'est encore par cette attitude hautaine qu'il s’isolera dans l’avenir au-dessus des hommes de son temps et qu'il mérite dès aujourd’hui d'être tenu pour l’un des plus grands novateurs de la peinture contemporaine.
PASCAL FORTHUNY